Une annŽe sans ŽtŽ

Catherine Anne

1999

 

 

 

PERSONNAGES

 

 

GŽrard, dix-neuf ans ,Louisette, dix-huit ans, Anna, entre vingt et vingt-cinq ans, Mademoiselle Point, entre vingt et vingt-cinq ans, DuprŽ, une vingtaine d'annŽes.

 

ACTE I

Automne

 

 

scne 1

 

 

Tours, un bureau. Mademoiselle Point et Anna travaillent. GŽrard une valise ˆ la main.

 

GƒRARD. Mon pre est dans son bureau.

 

MLLE POINT. Non monsieur. Monsieur est absent. Nous sommes jeudi.

 

GƒRARD. Jeudi...

 

MLLE POINT. L'aprs-midi du jeudi monsieur s'absente.

 

GƒRARD. Monsieur s'absinthe.

 

MLLE POINT. S'absente monsieur.

 

GƒRARD. Chaque jeudi.

 

MLLE POINT. Oui monsieur.

 

GƒRARD. Je ne savais pas. Bien. Trs bien. Dites-lui. Dites-lui adieu. Son fils part.

 

ANNA. Vous partez!?

 

GƒRARD. Oui. Je vais ˆ Paris. Pour travailler. Ecrire. Mon pre comprendra. Dites-le-lui.

 

MLLE POINT. Bien monsieur.

 

GƒRARD. Je cavale vers la ville Žblouissante. J'Žchappe ˆ la crasse tenace des annŽes passŽes. Croyez-moi! je dois partir loin trs loin. Vouloir tout est lˆ! Mademoiselle Point fermez vos yeux ŽberluŽs. Votre Žtoile file. Vite. Serrez le poing. Faites un voeu. Dites: "Je suis l'impŽratrice d'Europe !" Vous venez vous la serez.

 

MLLE POINT. ImpŽratrice d'Europe...

 

GƒRARD. Vous restez ici. Vous additionnez des chiffres. Dehors l'ŽtŽ fulmine. Vous croyez mener une vie sŽdentaire. C'est un suicide, une mort sŽdentaire. Il faut partir partir partir.

 

ANNA. Difficile partir.

 

GƒRARD. Vous avez quittŽ l'Allemagne, mademoiselle Anna, quittŽ la terre des pres, la maison.

 

ANNA. Oui. Difficile.

 

GƒRARD. Pre n'imagine pas. Il croit que partir est facile, une l‰chetŽ, une fuite. Il ne voit pas.

 

ANNA. Votre pre ne compte pas. Vous seul compte.

 

MLLE POINT. Anna! apportez-moi le dossier 21.

 

ANNA. Je ne sais pas o il est cachŽ madame. (A GŽrard.) Vous tes Žcrivain?

 

GƒRARD. Je ne sais pas. Je dois bien le savoir un jour non ? Je ne me sens pas digne. J'Žcris des vers oui. Ici je ne peux pas voir clair. Il manque le calme, la solitude. Vous comprenez?

 

ANNA. Oui. Aussi moi j'ai la tentative d'Žcrire. Il faut le calme, la solitude. Sžr. Beaucoup des autres choses. Il est tellement fragile de vivre seul.

 

MLLE POINT. C'est l'heure Anna.

 

ANNA. Alors!

 

GƒRARD. Laissez-nous mademoiselle Point je fermerai.

 

MLLE POINT. Bonsoir monsieur.

 

GƒRARD. Bonsoir.

 

ANNA. Bonsoir madame.

 

MLLE POINT. Mademoiselle!

 

Mademoiselle Point sort.

 

 

GƒRARD. Vous tes impatiente d'Žchapper ˆ cette prison!?

 

ANNA. Si le gardien dispara”t il n'y a pas de prison.

 

GƒRARD. Mademoiselle Point?

 

ANNA. Elle est une personne un peu fermŽe...

 

GƒRARD. Mon pre l'estime. Quel ‰ge me donnez-vous?

 

ANNA. Je ne sais pas.

 

GƒRARD. Je vous en prie rŽpondez!

 

ANNA. Dix-sept.

 

GƒRARD. Non.

 

ANNA. Moins?

 

GƒRARD. Non!

 

ANNA. Plus. Alors dix-huit.

 

GƒRARD. Bient™t vingt. Je fais trop jeune oui. Je parais moins, n'est-ce pas?

 

ANNA. Petit peu.

 

GƒRARD. Vingt ans. Enfance accomplie. Je dois partir n'est-ce pas ? Mon pre ne comprend pas. Et j'Žcris. J'Žcris. Il ne comprend pas.

Pre est un homme remarquable. Je l'aime bien. Mais si quelqu'un lui demande ce que fait son fils, il est dŽsorientŽ. Honteux.

Que rŽpondre ? Pote ? Pote seulement!

Ridicule.

‚a n'est pas un mŽtier. ‚a n'est pas une situation. ‚a ne donne pas droit ˆ la retraite. Bref, a n'a aucun rapport avec l'existence ! Mon pre mŽprise ce que j'Žcris avant mme de le lire.

 

ANNA. Que pense votre mre?

 

GƒRARD. Ma mre est folle. Elle a abandonnŽ mon pre il y a dix ans. Elle voyage. Elle rit dans des trains avec des hommes. Je ne sais rien d'elle.

 

ANNA. Ce n'est pas une trs grave folie ne pas vouloir vivre avec votre pre.

 

GƒRARD. Elle a oubliŽ qu'elle Žtait ma mre.

De loin en loin elle surgit dans un dŽferlement de valises. Elle me bise. Elle sourit. Elle vocifre. Elle m'agace de questions. Elle m'accable de beaux gros cadeaux puis s'Žclipse...

Un parfum chic s'Žpuise derrire elle. Ma Mre !...

 

RŽcemment elle m'a fait livrer un somptueux piano ˆ queue trs trs cher : elle m'aime trs cher! hŽlas la poussire envahit cette merveille en bois verni : je ne joue plus depuis cinq ou six ans. Ma mre l'ignore.

 

ANNA. Venez vers la gare.

 

GƒRARD. Trop tard. Le dernier train pour Paris a fondu sous l'horizon.

 

ANNA. Demain est un autre train.

 

GƒRARD. Je ne sais pas s'il faut partir. Je n'ose pas. Dites-moi de rester je resterai.

 

ANNA. Je ne peux pas. Je ne veux pas dire. GŽrard. Ecoutez bien. Je pense... C'est trs difficile expliquer en franais. Je pense vous devez partir. Il faut oublier un peu. Paris est une grande ville avec beaucoup des gens beaucoup des choses ˆ dŽcouvrir pour vous. Si vous restez ici vous aurez beaucoup du mal pour trouver qui vous tes.

Vous voulez partir. Partez.

 

GƒRARD. Je ne sais pas ce que je veux ! En ce moment je me sens en dŽsŽquilibre. Je ne sais plus o j'en suis.

 

ANNA. C'est bon la dŽsŽquilibre. C'est plus constructive! L'Žquilibre c'est l'immobilitŽ la mort. La dŽsŽquilibre c'est la transformation la vie.

 

GƒRARD. Mais vous.., vous restez dans cette sale petite ville ˆ btifier dans un bureau toute la journŽe.

 

ANNA. Il faut manger.

Bon. Je m'amuse ici avec madame Point. C'est trs instructive : dans cet petite espace elle est la chef ! Je ne sais pas beaucoup le franais. Je ne sais pas beaucoup les comptes. Mais je suis nŽcessaire terriblement car si je quitte elle perd le r™le de la chef! Son grand souci est trouver une action. Car souvent il faut ne rien faire. Mais madame Point pense nous devons mŽriter le salaire. Donc je classe des papiers puis elle vŽrifie le classement: a prend double de temps. Ensuite elle dŽcide "oh oh ces papiers sont trop vieux : on peut jeter !". Alors je pose les papiers bien classŽs sur le feu. J'obŽis ˆ toutes les ordres. C'est trs instructive...

Et bient™t j'ai assez d'argent pour continuer le voyage.

 

GƒRARD. O irez-vous?

 

ANNA. Angleterre. Je viendrai de passage ˆ Paris visiter votre installation.

 

GƒRARD. J'aimerais lire ce que vous Žcrivez.

 

ANNA. Non c'est trop vite.

 

GƒRARD. Si je pars je vous reverrai?

 

ANNA. Sžr.

 

GƒRARD. J'ai peur.

ANNA. Rien n'est effrayante.

 

GƒRARD. Je ne veux pas dormir chez mon pre. Pas cette nuit. Le lit refermera ses draps sur moi. Les murs me tiendront prisonnier. Les vieux objets usŽs par les souvenirs.., les fant™mes familiers... Anna ! Si je dors lˆ-bas cette nuit je ne partirai pas.

 

ANNA. Que dŽsires-tu?

 

GƒRARD. Rien. Il fait froid ici.

 

ANNA. Je sens une grande faim. Allons.

 

 

scne 2

 

 

Paris, une chambre. GŽrard et Louisette.

 

LOUISETTE. Voilˆ.

 

GƒRARD. Parfait. (Un temps.) Y a-t-il des volets?

 

LOUISETTE. Je crois.

 

GƒRARD. Le loyer comprend le petit dŽjeuner n'est-ce pas?

 

LOUISETTE. Je ne suis pas au courant.

 

GERARD. Il me faudra une clŽ.

 

LOUISETTE Demandez ˆ maman.

 

GƒRARD. Vous avez toujours vŽcu seule avec votre mre? (Un temps.) Je ne vous importunerai pas, soyez sans crainte, je suis discret. (Un temps.) Quelle vue ! la rue. Un mur fatiguŽ. Une tte de marronnier. La nef d'une Žglise enfoncŽe dans le ciel comme une Žpave dans la mer. Paris! (Un temps.) Cela vous ennuie de louer cette pice?

 

LOUISETTE. Pas du tout je guide votre visite.

 

GƒRARD. Du bout du coeur. Je ne comprends pas. Je vole votre chambre?

 

LOUISETTE. Non monsieur ma chambre est ˆ c™tŽ.

 

GƒRARD. Qui habitait cette pice?

 

LOUISETTE. Il l'habite toujours.

 

GƒRARD. Qui?

 

LOUISETTE. ClŽment mon frre.

 

GƒRARD. O est-il ˆ prŽsent?

 

LOUISETTE. Derrire vous.

 

GƒRARD. Il n'y a personne.

 

LOUISETTE. Vous ne le voyez pas!?

 

GƒRARD. Trs bien mademoiselle. J'obŽis. Je pars.

 

LOUISETTE. Non ! vous ne comprenez pas. Ne changez pas d'avis. Maman ne me le pardonnerait pas. Restez, je vous en prie. Vous ne craignez pas les fant™mes. Mon frre est mort. Il ne vous touchera pas.

 

 

scne 3

 

 

Tours, une rue. Mademoiselle Point seule. Anna un manteau ˆ la main.

 

 

ANNA. Madame Point le manteau!

 

MLLE POINT. Oui.

 

ANNA. Le vent ne vous glace pas ?

 

MLLE POINT. Non.

 

ANNA. Vous tes p‰le. Vous regardez comme si toutes vos images Žtaient diluŽes au fond d'un lac noir.

 

MLLE POINT. J'ai mal aux mains.

 

ANNA. Vous ne devez pas travailler trop fort. Vous avez ŽtŽ comme une folle toute la journŽe.

 

MLLE POINT. Anna! Ma mre est morte cette nuit.

 

ANNA. Aussi ma mre est morte mais elle a voulu.

 

MLLE POINT. Oui je comprends qu'on puisse le dŽsirer.

 

ANNA. Entourez-vous dans le manteau.

 

Scne 4

 

Paris, la chambre. Louisette et GŽrard.

 

LOUISETTE. J'ai lavŽ votre linge. Je le repasserai ce soir. Vous n'tes pas sorti?

 

GƒRARD. Non. Je ne bouge plus. Je rejoins les bŽatitudes vŽgŽtales.

 

LOUISETTE. Fort bien. Je vous arroserai chaque matin pour h‰ter la transformation. Avez-vous travaillŽ au moins?

 

GƒRARD. Non. Hier j'ai bržlŽ toutes mes feuilles. Les griffonnages d'abord, puis les pages vierges pour dŽtruire la tentation.

 

LOUISETTE. Vous avez fort bien fait.

 

GƒRARD. Laissez-moi Louisette.

 

LOUISETTE. Non. Je suis messager royal : Sa MajestŽ la Rose et la princesse Eglantine, dite Louisette, convient Son Excellence le Saule Pleureur ici plantŽ, ˆ un d”ner de cimes, dans la cuisine.

 

GƒRARD. N'insistez pas.

 

LOUISETTE. Je n'insiste pas. Mais je me permets de faire suavement remarquer ˆ Son Excellence qu'elle se dŽplume de jour en jour et qu'ˆ cet Žgard un petit apport de blanquette de veau...

 

GƒRARD, Je ne mangerai pas.

 

LOUISETTE. Vous tes ttu!

 

GƒRARD. Sage. La faim est une femme. Elle me boude. Que faire ? Je la quitte avant qu'elle ne m'abandonne tout ˆ fait. Astucieux Louisette. L'honneur est sauf. La souffrance intacte.

 

LOUISETTE Ses phrases naissent du creux, voilˆ pourquoi elles sonnent si bien. Mais toute gourde que je sois la musique de ses mots ne m'engourdira pas. Il ne dit rien qui vaille.

Je vous ai apportŽ une pomme Monsieur des TŽnbres.

 

Louisette s'assied et commence a peler la pomme.

 

GƒRARD. Quel calme autour de vous Louisette. Quelle diffŽrence. Mes heures se dŽbattent pauvrement, lourdes, troubles, solitaires. DŽjˆ l'hiver nous touche. Chaque matin plus tardif, le ciel lve ses yeux gris, dŽbile de mystre profond. Il pleut. Les toits suintent. Je m'enferme ici et je ne fais rien. Je ne fais rien.

Inapte! Pas mme Žcrivain. Pas mme artiste. Non.

Ce que j'Žcris n'est qu'un cri. Songe-t-on quand on crie s'il ežt fallu crier autrement?

Je devrais travailler. Travailler. Il me manque toujours la discipline. Pouvoir travailler. Apprendre ˆ travailler.

Les jours passent. La vie passe. Et rien. Rien.

 

LOUISETTE. A tant marcher sur la tte il prendra des ampoules au cerveau ! Agitez vos m‰choires autour de cette pomme.

 

 

GƒRARD. Manger pourquoi?

 

LOUISETTE. Pour nourrir vos divagations. Elles s'Žpuisent. Croquez! Vous n'avez pas froid?

 

GƒRARD. Je n'allume plus le pole. TerminŽ. Il fume. Il empeste. Hier il m'a jetŽ sur le pavŽ mouillŽ. J'ai ŽchouŽ dans le vacarme d'un cafŽ vert. J'ai perdu ma journŽe lˆ. Immobile. Nez ŽcrasŽ contre une vitre. PlongŽ dans la lecture monotone des lignes de la pluie.

 

LOUISETTE. Il ne faut pas vous chauffer avec les ttes de moineaux, ce sont elles les enfumeuses. Achetez du bois!

 

GƒRARD. Les ttes de moineaux sont Žconomiques

 

LOUISETTE. Belle Žconomie ! Pourquoi ne pas Žcrire ˆ votre pre ? Il vous enverrait de l'argent.

 

GƒRARD. Mon pre ? Non. Je change. Je change si vite. A quoi bon lui Žcrire que je change. Je suis un autre. Il ne me conna”t plus. Je ne vais pas demander de l'argent ˆ quelqu'un qui ne me conna”t pas. Non. Je trouverai un emploi. Je ne veux plus Žcrire. C'est au-dessus de mes forces. Personne n'Žcrit. Anna ne prend pas cette peine. Je ne sais mme pas si elle a lu mes lettres. Dix fois j'ai postŽ l'espoir d'une rŽponse...

 

LOUISETTE. Mangez!

 

GƒRARD. Cette nuit j'ai cru me toucher avec les mains d'un autre. J'en ai assez de cette ville ! Pourquoi ne vient-elle pas ? Elle avait promis.

 

 

LOUISETTE. Je vais d”ner.

 

GƒRARD. Vous ne m'Žcoutez pas.

 

LOUISETTE. Votre assiette vous espre pour la premire danse.

 

 

scne 5

 

 

Tours, le bureau. Mademoiselle Point et Anna travaillent.

 

MLLE POINT. Vous vous souvenez du jeune monsieur!?

 

ANNA. GŽrard?

 

MLLE POINT. Oui.

 

ANNA. Hum...

 

MLLE POINT. Son pre est toujours sans nouvelles. Il est inquiet. Partir ainsi ce n'est pas gentil.

 

ANNA. Non ce n'est pas gentil c'est naturel.

 

MLLE POINT. Non.

 

ANNA. Oui.

 

MLLE POINT. Moi je ne suis jamais partie de chez moi.

 

ANNA. Peut-tre vous n'tes pas naturelle alors.

 

MLLE POINT. Je suis trs bien avec mes pa... avec mon pre.

 

ANNA. Vous n'avez jamais eu envie de partir?

 

MLLE POINT. Non.

 

ANNA. Dommage.

 

MLLE POINT. Mon pre a besoin de moi.

 

ANNA. Et pourquoi?

 

MLLE POINT. Il ne peut pas vivre seul.

 

ANNA. Il doit apprendre. Tout le monde apprend.

 

MLLE POINT. Il est infirme.

 

ANNA. Ah... ‚a ne change rien.

 

MLLE POINT. Si.

 

ANNA. Non.

 

MLLE POINT. Je ne peux pas l'abandonner. Vous partiriez vous?

 

ANNA. Je n'aime pas mon pre de toute faon.

 

MLLE POINT. Vous n'aimez pas vos parents!?

 

ANNA. Qu'est-ce que a veut dire aimer ? Il y a des gens que j'aime plus que mes parents oui. Eux ils sont eux. Moi je suis moi.

 

MLLE POINT. Vous n'Žtiez pas bien chez vous?

 

ANNA. Vous tes bien chez vous?

 

 

MLLE POINT. Oui.

 

ANNA. Oui. Je ne vous crois pas.

 

MLLE POINT. Partir o ? Ici j'ai un travail.

 

ANNA. Il est intŽressant votre travail vous trouvez?

 

MLLE POINT. C'est mon travail.

 

ANNA. Il est intŽressant votre travail vous trouvez?

 

MLLE POINT. Vous le faites aussi.

 

ANNA. Ce n'est pas pareil.

 

MLLE POINT. Vous croyez tre plus heureuse que moi?

 

ANNA. Je ne sais pas. Je ne sais plus quoi vous dire. Non!

 

MLLE POINT. Comment?

 

ANNA. Je ne veux plus travailler ici.

 

MLLE POINT. Vous partez!?

 

ANNA. J'ai envie soudain.

 

MLLE POINT. Finissez!

 

ANNA. Je vais me promener.

 

MLLE POINT. Finissez votre travail!

 

ANNA. Ecoutez madame Point les feuilles jaunes fredonnent dans

mes pas, les arbres de l'avenue tendent leurs mains tourmentŽes vers le ciel, je ne reste pas une seconde dans votre cube de pierre.

 

MLLE POINT. Vous finirez votre travail.

 

ANNA. Demain je suis loin. Je quitte la ville aux fentres barricadŽes. J'irai en Angleterre.

 

MLLE POINT. Et qu'est-ce que vous allez faire en Angleterre!

 

ANNA. Parler anglais sžrement.

 

MLLE POINT. Et aprs?

 

ANNA. Je ne sais pas. Si je repasse dans quelques annŽes je viendrai vous voir madame Point.

 

MLLE POINT. Mademoiselle!

 

 

scne 6

 

 

Paris, la chambre. Louisette et GŽrard.

 

LOUISETTE. Allons marcher!

Le froid nous pincera les joues comme un vieil oncle. Nous traverserons la Seine en tapant des talons. Le plancher du pont rŽsonnera. Nous frissonnerons, apercevant le fleuve noir ŽchevelŽ sous la brume, puis nous cavalerons vers la maison. Lˆ l'odeur chaude du chocolat nous tiendra prs du fourneau, appŽtit pŽtulant.

 

GƒRARD. Je ne veux pas sortir.

 

LOUISETTE Maman est lasse. Elle se repose enfouie sous les Ždredons. Elle m'accorde une promenade avant la nuit si vous m'accompagnez. Je vous en prie. J'Žtouffe. J'ai besoin d'air.

 

GƒRARD. DŽambuler un dimanche aprs-midi parmi les magasins fermŽs et les personnes l‰chŽes dans ce vide Žtrange vers d'invisibles divertissements... Quelle tristesse. Je ne m'en sens pas le courage.

 

LOUISETTE. Ce sera gai. Nous achterons des meringues. GŽrard. Je n'ai pas la permission de sortir seule. S'il vous pla”t. Le jour va mourir. Une petite balade.

 

GERARD. Non Louisette. Demain peut-tre.

 

LOUISETTE. Vous tes enfermŽ depuis quinze jours, mort au fond dÕune vieille tombe, voulez-vous tester les sensations futures!

J'aimerais voir des visages. Il y en a tant. Par la fentre tout ˆ l'heure ai vu une petite charrette ˆ bras poussŽe par une femme, sur le devant Žtait posŽ un orgue de Barbarie, ˆ l'arrire solidement plantŽ sur ses jambes un petit l'air tout joyeux sous son bonnet. De temps en

temps la femme tournait la manivelle. Aussit™t l'enfant se dressait, piŽtinait dans son panier et une fillette en robe verte des dimanches dansait et battait du tambourin en l'Žlevant vers les fentres.

Sortons!

Il y a six mois je serais restŽe ici tranquille avec ma broderie. Aujourd'hui la rue me semble un monde merveilleux magique infiniment riche. Sortons!

 

GƒRARD. On frappe Louisette.

 

LOUISETTE Je n'entends pas.

 

GƒRARD. On a heurtŽ la porte avec le marteau. Allez voir.

 

 

Louisette sort. Un temps. Appara”t Anna. Louisette la suit.

 

Anna. Anna. Tu es lˆ. Tu es vraiment lˆ.

Je t'ai vue cette nuit au cour d'un cortge. Je traversais la foule, me frayant un passage ˆ coups de coude, ˆ coups de poing. Je me suis prŽcipitŽ jusqu'ˆ toi. Tu paraissais calme un peu triste. Je n'osais rien dire.

Le silence s'Žlargissait... Un vertige me saisissait... Dans le vide je tendais la main...

Tu la prends entre tes paumes chaudes... Tu la gardes longtemps...

Tu es lˆ...

Une lŽgre fatigue accrochŽe aux paupires, aux commissures des lvres. Tes yeux rvent, comme des lacs tranquilles caressŽs par l'ombre des nuages.

Alors tu demandes.., tu me demandes quelque chose.., je ne sais plus. Et soudain je pleure. Pour la premire fois. Je peux pleurer ce que je n'ai jamais rŽussi auparavant. Je pleure indiciblement soulagŽ. Plus tard nous marchons dans Paris...

 

LOUISETTE Parlez avant qu'il ne vous prenne pour un fant™me!

 

ANNA. Bonjour.

 

GƒRARD. Pourquoi n'as-tu pas Žcrit?

 

ANNA. GŽrard! tes longues lettres avec toutes les questions sur ce que nous veut la vie, je peux les copier toutes et ce sont mes lettres mot pour mot.

 

LOUISETTE  Je nous prŽpare un chocolat?

 

GƒRARD. Non Louisette nous allons sortir.

 

ANNA. Au revoir mademoiselle.

 

LOUISETTE GŽrard!

 

ANNA. On te parle de GŽrard.

 

LOUISETTE. GŽrard.

 

GƒRARD.Oui?

 

LOUISETTE. Mettez un manteau.

 

Anna et GŽrard sortent. Louisette reste seule.

 

 

scne 7

 

 

Paris, une rue. GŽrard et Anna.

 

 

GƒRARD. Sais-tu bien ce qu'est une grande ville?

 

Lˆ personne pour aider. Personne pour aider ceux qui ne sont d'abord qu'un tout petit peu perdus effrayŽs intimidŽs. Ceux qui ne se sentent pas chez eux dans les villes et s'y Žgarent comme dans une mŽchante fort sans fin. Tous ceux ˆ qui chaque jour fait du mal, tous ceux que l'angoisse surplombe. Pourquoi n'est-il personne dans les grandes villes pour les aider? Personne ne songe qu'il y a en eux une enfance en train de se perdre.

Ici la solitude parmi ses semblables atteint un degrŽ que l'on n'aurait pas jugŽ vraisemblable.

Il me semble toujours que j'attends quelqu'un.

 

ANNA. Quand on compte sur les tres, quand on les recherche c'est a va mal.

Aussi moi en ce moment j'ai sans cesse la nostalgie d'un tre chez qui loger ma solitude, la mettre ˆ l'abri. Comment est-ce possible?

 

GƒRARD. L'amour.

 

ANNA. Je ne suis amoureuse avec personne. Non.

L'amour est une chose difficile, plus difficile, qu'on doit apprendre avec calme, patience, concentration. En ce momente je n'ai que dŽsarroi. Je n'ai pas un seul certitude. Je n'ai plus le travail. Je n'Žcris pas. Toute bouge. Il est plus facile de na”tre que de se transformer. Il est trop t™t pour l'amour.

 

GƒRARD. Tu dis cela parce que tu es triste.

 

ANNA. Ne crois pas. J'ai la patience pour des sicles. La patience contient toute : humilitŽ, force, mesure. Je vis comme si j'avais beaucoup du temps.

 

GƒRARD. Nous ne nous quitterons plus. Ensemble nous deviendrons forts. Je suis ˆ toi.

 

ANNA. Je ne te tiens pas GŽrard. Mes mains ont promis de ne jamais tenir rien.

 

GƒRARD. Un jour tu comprendras que tu es pour moi ce qu'est la source de montagne ˆ l'assoiffŽ.

 

ANNA. Il y a beaucoup des assoiffŽs.

 

GƒRARD. Anna!

 

ANNA. Laisse.

 

GƒRARD. Je ne peux pas vivre sans ta voix.

 

ANNA. Oui tu peux. Je pars pour l'Angleterre ce soir.

 

GƒRARD. Je ne te crois pas.

 

ANNA. Je dois dispara”tre un peu. RŽflŽchir. Je crois je peux vivre sans Žcrire. Mais bon. En dŽpit de toute il faut faire de ma vie quelque chose.

 

GƒRARD. Tu ne partiras pas.

 

ANNA. Dans une heure exactement.

 

GƒRARD. Tu mens.

 

ANNA. Je n'aime pas le mensonge.

 

GƒRARD. Tu pars sans bagage!?

 

ANNA. Ma valise attend dans la gare.

 

GƒRARD, Anna ! j'ai besoin de toi. Pour moi chacune de tes paroles compte. Elle vibre, elle vit en moi longtemps.

 

ANNA. Surtout je t'Žcoute.

 

GƒRARD. Reste ici.

 

ANNA. Je retournerai plus tard.

 

GƒRARD. Je t'aime.

 

ANNA. Tu as besoin de quelqu'un qui reste. Moi je pars.

 

GƒRARD. Je pars avec toi.

 

ANNA. Non. Nous allons grandir. Toi ici et moi lˆ-bas. Au revoir.

 

GƒRARD. Pourquoi es-tu venue remuer mon coeur?

 

ANNA. Je suis intŽressŽe de ce qui se passe avec toi. Je crois que tu deviendras quelqu'un de grand. J'ai affection. Bon. Nous verrons. A bient™t. Je dois aller.

 

GƒRARD. Je ne te l‰cherai pas.

 

ANNA. GŽrard.

J'ai besoin de paix, de tranquillement, de plus de solitude. Pour cela je suis capable d'un geste brutal. Tu me laisses gagner la gare.

 

Anna dispara”t. GŽrard reste seul. Un jeune homme inconnu Ð DuprŽ passe. Le jour s 'Žpuise. Appara”t Louisette.

 

LOUISETTE. La nuit va venir et le froid.

 

GƒRARD. Vous faites le guet!?

 

LOUISETTE. Non. Que se passe-t-il ? Mademoiselle Anna est partie? Vous vous tes f‰chŽs ? Voilˆ plus d'une heure que vous tes seul ici figŽ sous nos fentres.

 

GƒRARD. Vous perdez vos journŽes le nez au carreau Louisette.

 

 

LOUISETTE  J'ai chauffŽ votre chambre. Venez. Pourquoi est-elle partie?

 

GƒRARD. La musique fait tournoyer la foule. Une musique Žtrange, toujours plus forte, plus large, pareille au chant de l'ocŽan; ˆ et lˆ on aperoit le Prince. Soudain le Prince reconna”t une p‰le jeune fille en bleu. Il Žprouve aussit™t de l'amour pour elle. L'Žclat du dŽsir brille dans ses yeux, embrase les sens de la femme p‰le. Mais lorsqu'il tente de la saisir, elle s'arrache ˆ la puissance de ce regard ; laissant aux mains brutales du Prince son lŽger vtement de soie bleue, comme un lambeau de lune.

Elle fuit par le seul accs : l'Žtroit escalier qui aboutit ˆ la petite chambre circulaire parfumŽe tout en haut de la tour. Il se jette ˆ sa poursuite.

Il la voit ˆ chaque dŽtour de l'escalier filer devant lui comme un reflet. En trois ou quatre bonds de bte fŽroce, il atteint le haut de la tour et lˆ...

Il s'arrte, pŽtrifiŽ.

Sur le fond de la nuit se dresse - nu - le corps pur de la jeune fille comme une fleur dans l'ouverture de la fentre.

Tous deux restent immobiles.

Puis soudain sans qu'il ait eu le temps de rien penser, deux bras enfantins se lvent parmi les Žtoiles, clairs, comme s'ils allaient devenir des ailes, une lueur passe devant lui.., dans le cadre de la haute fentre il n'y a plus rien que le vide de la nuit hurlante, un cri.

 

Il fait maintenant tout ˆ fait nuit. GŽrard dans l'ombre. Louisette faiblement ŽclairŽe par un rŽverbre. GŽrard s'approche de Louisette. Il l'embrasse.

 

 

 

 

ACTE II

Hiver

 

 

scne 1

 

 

Paris, une rue, le soir du 24 dŽcembre. DuprŽ compose.

 

 

DUPRƒ. Il gle... Il y a eu du verglas... (Comptant.) Il gle il y a eu du verglas. Non. Il gle... Il gle... No‘l il gle le il y a du verglas. (comptant.) No‘l il gle il y a du verglas. Dix. Oui oui oui oui. Ou alors No‘l : undeux, il gle : undeux, il y a du verglas : undeuxtroisquatrecinqsix! Je suis seul dans les rues... (comptant.) Je suis seul dans les rues. Je suis seul et j'ai froid. Hum. Ouais. No‘l, il gle, il y a du verglas... Je reste seul hŽlas. (Comptant.) Je reste seul hŽlas hŽlas hŽlas. Dix. Oui. Trois fois hŽlas! No‘l ; il gle, il y a du verglas je reste seul hŽlas hŽlas hŽlas... Je reste seul hŽlas et triste et las Oui! No‘l il gle, il y a du verglas Je reste seul hŽlas et triste et las...

 

GŽrard appara”t, p‰le, il a sillonnŽ la ville, il est ŽpuisŽ, il va mal. Il s'assied brusquement sur le trottoir. Il se roule en boule, la tte dans les genoux. DuprŽ n'a pas vu ce jeune homme dŽcomposŽ. Il continue de composer.

 

Pas mal. Les nuits scintillantes... (Comptant) Ces nuits scintillantes.., dures et froides... durent jusqu'au matin. Non ! Durent... jusqu'aux matines.., jusqu'... Jusqu'aux frles matinŽes roides. Hum! Hum! (Comptant) Ces nuits scintillantes dures et froides

Durent jusqu'aux frles matinŽes roides.

Donc:

No‘l; il gle, il y a du verglas;

Je reste seul hŽlas hŽlas...

Et crottes ! crottes chapelet de crottes

je reste seul...

No‘l!

No‘l! il gle, il y a du verglas,

je reste seul hŽlas, et triste et las.

Ces nuits scintillantes dures et froides

Durent jusqu'aux frles matinŽes roides.

trala trala trala lalalalalalalalalala

 

DuprŽ aperoit GŽrard toujours recroquevillŽ au sol. GŽrard immobile ne voit rien. DuprŽ s'approche sans bruit, hŽsite, puis s'accroupit. Il prend doucement GŽrard dans ses bras. Il lui parle tout bas.

 

MisŽrable turne, pauvre refuge: un trottoir dur, gelŽ, inhospitalier. Tu m'entends?

La nuit t'offre un ami. Montre ton visage si tu ne veux pas causer. Tu es malade?

 

GƒRARD. Quoi?

 

DUPRƒ. Tu as bu ? Tu es droguŽ?

 

GƒRARD. Non.

 

DUPRƒ. Qu'as-tu?

 

GƒRARD. Je ne peux plus vivre.

 

DUPRE. Allons prendre un verre.

 

GƒRARD. Inutile. Allez-vous-en.

 

DUPRE. Je ne te laisserai pas dans cet Žtat. Lve-toi. Nous irons boire au chaud. Nous parlerons ou nous nous tairons ; comme tu voudras. Nous attendrons ensemble que ton ciel se dŽgage. Viens ! Tu ne dois pas rester seul ainsi.

 

GƒRARD. Tu perds ton temps avec moi. Je suis seulement une apparence, une enveloppe creuse. Tu me vois n'est-ce pas que tu me vois?

 

DUPRƒ. En effet.

 

GƒRARD. Pourtant je n'existe pas. Je suis vide. Incapable. Incapable mme de pleurer. Trop artificiel. Superficiel. Je voudrais pleurer mais je ne peux pas. Il n'y a pas de source en moi. Je suis une souffrance vide. Et je fais des phrases, et je pense, et je dissque... (Soudain violent contre lui-mme.) Mais pleure! pleure ! pleure!

DUPRƒ. Tu es comme un poing serrŽ, en effet. Tellement serrŽ. Les larmes ne peuvent pas couler. Elles temptent ˆ l'intŽrieur. Calme-toi. No‘l creuse son angoisse sous les pas des solitaires. Viens. S'il te pla”t. J'ai froid. Allons dans un cafŽ.

 

GƒRARD. Je n'ai pas d'argent.

 

DUPRƒ. Aucune importance. Tu es mon invitŽ. Viens.

 

 

scne 2

 

 

Paris, la chambre. Louisette seule. Elle a dŽposŽ une rose blanche, admire une Žcharpe de laine tricotŽe ˆ la main, enveloppe son Žcharpe dans un ravissant papier soie, tout en causant...

 

LOUISETTE Oui maman. Oui oui. Chez monsieur GŽrard. Je ne m'attarderai pas. Sois tranquille. D'ailleurs il n'est pas lˆ ma puretŽ n'est pas en pŽril. Si tu savais...

Chre maman tu as tes secrets, dŽsormais j'ai le mien...

Je peux bien lui faire a. Il n'a rien reu pour la No‘l. Pas un seul cadeau...

Et cette rose pour mon frre, mme situ ne veux pas! Je parle toute seule comme une vieille toupie.

Comme toi maman.

Tu marmonnes souvent dans ta cuisine. Tu ne te rends mme plus compte. Tu deviens terne. Tu te lŽzardes entre tes murs...

Quand ClŽment est mort tu as tant pleurŽ. Maintenant rien. Tu ne veux plus entendre son nom. Tu ne veux plus entrer dans sa chambre. Tu ne veux pas savoir qu'il revient chaque soir. Tu ne veux pas le voir.

Je ne te comprends plus.

Tu commences ˆ parler de devoir, de travail. Tu dŽcides que je dois me perfectionner en piano afin de pouvoir donner des leons. Donner des leons, moi. Moi qui ne suis jamais allŽe seule dans la rue... Je ne comprends plus.

J ai sžrement un r™le ˆ tenir, mais quel r™le ? Qu'on me dise lequel ! ( Elle sursaute,) C'est toi maman?

 

GƒRARD. Non c'est moi.

 

LOUISETTE N'entrez pas! n'entrez pas!

 

 

Elle termine son paquet en toute h‰te.

 

 

GƒRARD. Que faites-vous chez moi?

 

(Silence. Il aperoit la rose blanche.)

 

Vous m'offrez une rose?

 

LOUISETTE. Oui. Non. Non. Elle est pour mon frre. Vous acceptez qu'elle reste dans sa chambre ? L'annŽe va mourir ce soir. Il a besoin d'amour. Maman est sortie, elle doit rapporter un lapin, voulez-vous d”ner avec nous?

 

GƒRARD. Non.

 

LOUISETTE Racontez encore l'histoire. La jeune Fille et le Prince.

 

GƒRARD. Anna m'a appris cette histoire. C'est l'histoire d'Anna.

 

LOUISETTE  Tous deux restent immobiles. Soudain deux bras enfantins se lvent parmi les Žtoiles, comme s'ils allaient devenir des ailes...

 

GƒRARD. Je pense ˆ elle.

 

LOUISETTE  Je sais. Tenez, c'est pour vous.

 

Elle donne son paquet puis sort brusquement. GŽrard dŽballe l'Žcharpe sans enthousiasme. Entre Louisette.

 

Pardon. Un monsieur vous demande.

 

GƒRARD. Un monsieur!?

 

LOUISETTE  Un jeune homme.

 

GƒRARD. Je ne connais personne.

(Appara”t DuprŽ.) Toi!

 

DUPRE. Oui. Encore un soir de fte forcŽe. Ces nuits-cotillons en effet dŽgagent une telle tristesse... Enfin ! l'annŽe extŽnuŽe nous l‰chera bient™t.

Tu vas mieux?

 

GƒRARD. Certainement. Je suis content. Trs content. J'Žtais sžr de ne jamais plus te voir, que vite tu prendrais soin de perdre mon adresse, alors j'ai dŽchirŽ la tienne, dŽchirŽ la tentation de devenir importun. Heureusement toi...

 

DUPRE. Heureusement en effet! (Montrant Louisette.) C'est ta soeur?

 

GƒRARD. Non pas du tout. Elle est la fille de ma propriŽtaire. Louisette je vous prŽsente un ami... (A DuprŽ.) Comment t'appelles-tu?

 

DUPRE. Auguste DuprŽ. Mes hommages mademoiselle!

 

Louisette va pour sortir.

 

GƒRARD. Louisette ! merci pour votre Žcharpe.

 

LOUISETTE. Elle vous pla”t?

 

GƒRARD. Oui. J'en ai une dŽjˆ.

 

LOUISETTE. Je sais mais celle-ci est beaucoup plus chaude.

 

GƒRARD. Alors c'est bien.

 

LOUISETTE. Si vous ne l'aimez pas je ferai autre chose.

 

GƒRARD. Non Louisette je l'aime beaucoup.

 

LOUISETTE  J'ai dž la tricoter en cachette. Maman n'aurait pas ŽtŽ ravie. La laine n'est pas trs belle peut-tre.

 

DUPRƒ. La laine est miraculeuse mademoiselle.

 

GŽrard regarde DuprŽ et sourit. Louisette les observe.

 

GƒRARD. J'entends rentrer votre mre Louisette. Il est prŽfŽrable qu'elle ne vous trouve pas ici. Je ne veux pas que vous soyez grondŽe.

 

Louisette sort.

 

DUPRƒ. Gentille fille. Mais a n'Žlve pas d'un pouce ma tempŽrature.

 

GƒRARD. Que dis-tu?

 

DUPRƒ. Ce n'est tout de mme pas elle qui dŽsespre ton coeur, te transit d'amour!

 

GƒRARD. Louisette est une gosse. Elle s'appelle Anna. Elle est allemande. Elle est belle. Entirement belle.

 

DUPRE Elle vit en Allemagne!?

 

GƒRARD. En Angleterre.

 

DUPRE. Amoureux de l'unique Allemande anglaise...

 

GƒRARD. Tu vas dire une sottise.

 

DUPRE Je m'abstiens.

 

GƒRARD. Es-tu vraiment un pote?

 

DUPRƒ. Pote. En effet pote. Pote. Tout ce qu'il y a de plus officiellement pote!

 

GƒRARD. Officiellement...

 

DUPRƒ. Je publie mon cher.

 

GƒRARD. Tu publies!?

 

DUPRƒ. En effet, depuis dix ans je collabore ˆ diffŽrentes revues.

 

GƒRARD. Tu exagres n'est-ce pas?

 

DUPRƒ. Pas du tout. Je dŽterre pour toi mon passŽ d'enfant prodige. DŽjˆ, dans les marges de mes cahiers, j'offrais en effet mon jeune sang ˆ notre littŽrature pantelante.

 

GƒRARD. A quel ‰ge as-tu publiŽ ton premier texte?

 

DUPRƒ. Dix ou onze ans, je ne sais plus, c'est loin.

J'ai l'intention, en effet, d'abandonner la poŽsie ; je vais Žcrire une ŽpopŽe, une ŽpopŽe moderne, quelque chose qui dŽpasse l'ŽpopŽe! Et toi?

 

GƒRARD. Moi...

 

DUPRƒ. Tu n'as jamais voulu dire l'autre soir.., que fais-tu?

 

GƒRARD. Rien.

 

DUPRƒ. Captivant. C'est votre activitŽ principale ou votre violon d'Ingres ? SŽrieusement que fais-tu?

Si tu ne rŽponds pas tu ne me verras plus.

 

GƒRARD. Je scribouille, monsieur le pote officiel.

 

DUPRƒ. Je le savais! J'en Žtais sžr ! Montre-moi quelque chose.

 

GƒRARD. Non. C'est trop vite.

 

DUPRƒ. Balivernes mon vieux. Je parie ma perruque poudrŽe que ce jeune rougissant garde son carnet contre lui, le cache dans une poche secrte ; jaloux de ses vers solitaires comme une demoiselle pudique. Je le trouverai ce carnet ! Je le trouverai!

 

DuprŽ se jette sur GŽrard. Ils roulent au sol.

 

GƒRARD (haletant). Arrte ! Laisse-moi ! Je ne l'ai pas ! Non arrte ! Tu chatouilles ! ‚a n'a pas de sens ! Ah!

 

DUPRE Victoire ! Victoire!

 

Appara”t Louisette.

 

LOUISETTE. Maman vous prie de hurler moins fort messieurs merci.

 

Louisette dispara”t.

 

DUPRƒ. Petite bonne femme! Tu as remarquŽ! En effet ! Au lieu de nous regarder franchement, elles plissent le rideau de leurs cils, nous guettent par-dessous.

 

GƒRARD. Qui?

 

DUPRƒ. Les femmes. Allons d”ner ! Je connais un restaurant dŽment champagne ˆ gogo! Tu n'as pas faim?

 

GƒRARD. Je ne peux pas.

 

DUPRƒ. Pourquoi?

 

GƒRARD. Parce que je ne peux pas.

 

DUPRƒ. Ami ! les soucis d'argent sont une erreur. Hop ! je t'enlve ! je t'invite ! je rŽgale ! je te roule dans la farine si tu refuses.

 

GƒRARD. Tu es fou.

 

DUPRƒ. Non. Riche.

 

GƒRARD. Eh! rends mon carnet.

 

DUPRƒ. Pour rien au monde. Nous dŽgusterons tes pomes en apŽritif. (Hurlant) Bonne annŽe les femmes!

 

GƒRARD. Moins fort.

 

DUPRƒ. Je prŽsente mes voeux ˆ ta mystŽrieuse propriŽtaire et ˆ la petite ronchonneuse. (Hurlant.) Tous mes souhaits Bonne rŽussite ! Bonne santŽ! Surtout la santŽ ! La santŽ surtout! C'est a qui compte ! Quand on a la santŽ... (A GŽrard.) A quoi penses-tu?

 

GƒRARD. Je te regarde.

 

DUPRƒ Je t'attriste?

 

GƒRARD. Je ne suis pas toujours gai. Tu veux tre mon ami?

 

DUPRE. Oui. Allons d”ner.

 

scne 3

 

 

LOUISETTE  ClŽment ! secours ta reine. Elle est fatiguŽe. Salie. Perdue sans toi. ClŽment viens. Je t'aime. Je t'aimerai toujours.

La couronne d'or creusait ton visage blme. Il te restait trois jours. Toi tu riais. Tu me nommais Reine...

ClŽment je ne comprends pas maman. Aujourd'hui comme l'an dernier elle a prŽparŽ une galette. La mme odeur d'amande douce r™de entre nos murs.

GŽrard est absent bien sžr...

Nous sommes attablŽes, maman et moi, face ˆ face, dans le tic-tac de la cuisine assombrie. Elle coupe le g‰teau. A la premire bouchŽe je sens la fve sous ma dent. Maman applaudit fracasse le silence.

 

Elle dŽpose la couronne sur ma tte du mme geste solennel...

A cet instant, au plus profond, quelque chose explose. Les larmes crvent la digue. Pleurs. Sanglots. J'Žtouffe. Maman crie, m'ordonne d'arrter. Je suffoque. Elle me gifle, me prend par le bras, ouvre la porte, me pousse dans le couloir noir, referme la porte.

ClŽment! Qu'elle meure ! Je ne peux plus obŽir! Je ne peux plus me taire!

J'aimerais conna”tre le chemin qui mne jusqu'ˆ toi, je m'y engagerai sans peur.

ClŽment ! si j'Žtais morte une heure avant ta mort, ma vie aurait ŽtŽ bŽnie, merveilleuse entre toutes les vies. Mais depuis cette heure superflue, tout est pauvre, froid, sans aucune beautŽ.

Je suis fatiguŽe. Je t'aime ClŽment ne me trahis pas.

 

 

scne 4

 

 

Paris, la chambre. DuprŽ et GŽrard.

 

 

DUPRE. Nous avons tout ˆ fait le mme sort en effet moi non plus ils ne me comprennent pas chez moi naturellement.., ils me traitent de fou!

 

GƒRARD. Que fait ton pre?

 

DUPRE. Ecrivain. Oui. Il se lve chaque jour ˆ six heures, Žcrit jusqu'ˆ dix heures trente puis se lave soigneusement les mains, chaque jour.

 

GƒRARD. Quelle chance tu as! Mon pre est dans les affaires. Il n'imagine pas ce que c'est qu'Žcrire. Il croit que ce n'est pas un travail.

 

DUPRƒ. La crŽation n'est pas un travail. C'est l'exaspŽration d'un Žtat qui court ˆ travers toi jusqu'au bout de ta plume.

 

GƒRARD. J'aimerais avoir la force le courage de travailler comme ton pre chaque jour.

 

DUPRE. Tu t'Žgares. En effet on peut longuement s'interroger sur la qualitŽ des chiures paternelles

 

Appara”t Louisette.

 

LOUISETTE  Pardon. GŽrard. Ma mre d”ne ce soir chez un cousin. Elle me croit fiŽvreuse. Elle prŽfre me laisser seule ici. Vous comprenez... L'occasion est unique. Voulez-vous d”ner avec moi?

 

GƒRARD. DŽsolŽ Louisette, je d”ne avec DuprŽ.

 

LOUISETTE. Vous d”nez avec DuprŽ depuis deux mois.

 

DUPRƒ. Il doit avoir ses raisons chre mademoiselle.

 

 

LOUISETTE. RŽflŽchissez GŽrard!

 

DUPRƒ. C'est tout rŽflŽchi mademoiselle. J'ai rŽservŽ deux couverts dans un grand restaurant dont vous ignorez sans doute le nom. Nous ne pourrons pas rŽpondre ˆ votre charmante invitation.

 

LOUISETTE. Vous n'tes pas conviŽ monsieur DuprŽ.

 

DUPRƒ. Raison de plus mademoiselle. Nous sommes devenus insŽparables.

 

LOUISETTE. GŽrard! rŽpondez.

 

GƒRARD. Vous voyez bien Louisette, c'est difficile, vous auriez dž me prŽvenir plus t™t.

 

LOUISETTE. Je l'apprends ˆ l'instant.

 

GƒRARD. Dommage. Une autre fois.

 

 

Louisette sort.

 

 

DUPRƒ. Cette petite ne m'apprŽcie gure.

 

GERARD. Tu n'es pas trs aimable.

 

DUPRE. Tu plaisantes ! Je me montre avec elle d'une exquise courtoisie. Est-elle fiancŽe?

 

GƒRARD. Je ne sais pas. Je ne pense pas.

 

DUPRE. Sa mre doit chercher ˆ la caser. Elle ne sera pas facile. Pauvre garon.

 

GƒRARD. Tais-toi. C'est le plus sage moyen de ne dire aucune sottise.

 

DUPRE. Je suis fiancŽ moi sais-tu. FiancŽ. En effet. Tout ce qu'il y a de plus officiellement fiancŽ, avec faire-part imprimŽs ! ah ah elle est d'excellente famille naturellement, ŽlŽgante, Žducation parfaite. Voilˆ. Le mariage suivra ma majoritŽ.

 

GƒRARD. Toi mariŽ!?

 

DUPRƒ. Oui. Probablement. Tu seras ma demoiselle d'honneur. Car tu es demoiselle en effet non?

 

GƒRARD. Tu ne m'as pas encore donnŽ un seul texte ˆ lire... Parfois je me demande si tu Žcris ou si tu mens.

 

DUPRE. N'est-ce pas la mme chose!?

 

GƒRARD. Pour moi Žcrire est un acte important.

 

DUPRƒ. Mentir aussi.

 

GƒRARD. Tu ne peux pas discuter sŽrieusement.

 

DUPRE. Les discutes entra”nent les disputes. Mimes-tu les femmes

 

GƒRARD. Oui.

 

DUPRE. Tu n'es pas demoiselle?

 

GƒRARD. Que veux-tu dire?

 

DUPRE. Nous nous sommes jurŽ amitiŽ fidŽlitŽ assistance te rappelles- tu?

 

GƒRARD. Oui.

 

DUPRE. Si tu es rŽellement mon ami tu dois pouvoir, en effet, me rendre le service que je n'ose pas te demander.

 

GƒRARD. Dis.

 

DUPRE. J'ai promis de visiter ma fiancŽe, parmi ses meubles, et en prŽsence de sa mre qui n'est gure commode... ce ne sera sans doute pas guŽridon.., bref ! d'heure en heure mon dŽsir se fait la malle...

 

GERARD. Tu n'es pas amoureux d'elle?

 

DUPRƒ. Les desseins de Dieu sont impŽnŽtrables.

 

GERARD. Es-tu amoureux?

 

DUPRƒ. PrŽcisŽment! le service que ton amitiŽ pourrait en effet m'offrir. nous y venons...

Voudrais-tu, demain, aller ˆ ma place chez cette fiancŽe.

 

GƒRARD. Tu blagues.

 

DI PRE. Pas le moins du monde.

 

GƒRARD. Tu n'es pas sincre.

 

DUPRƒ. Tu pourrais l'aimer l'Žpouser que risques-tu?

 

GƒRARD. Auguste. Tu ne m'amuses pas. J'ai mal ˆ la tte. Tes phrases m'ennuient. Il vaut mieux que tu partes.

 

DUPRƒ. Notre d”ner?

 

GERARD. Tu me remplaceras. J'ai besoin d'tre seul ce soir.

 

DUPRƒ. Tu ne comprends pas. Je ne veux pas me marier. Il est trop t™t. Ils veulent m'anŽantir. Une fois mariŽ je ne pourrai plus vivre.

 

 

DuprŽ sort rapidement. Appara”t Louisette.

 

 

LOUISETTE. Il est parti... ?

 

 

GERARD Oui.

 

 

LOUISETTE. Nous d”nons ensemble!?

 

 

GƒRARD. Je ne sais pas Louisette, je ne sais pas.

 

Scne 5

 

Paris, une rue. DuprŽ seul.

 

DUPRƒ. Une femme... Une femme...
Une femme a cueilli... (Comptant.) Une femme a cueilli sur mes lvres... Sur mes lvres.., sur mes lvres.., blessŽes...

Un papillon de nuit bleu aux ailes froissŽes...

(Comptant.)

Un papillon de nuit bleu aux ailes froissŽes... 

Une femme a cueilli sur mes lvres blessŽes

Un papillon de nuit bleu aux ailes froissŽes

je suis malheureux. Je pleure...

Je suis le malheureux qui pleure...

Crotte

Trombes de crottes!

Les crottes tombent en trombe.

La vie nous trompe. Vive l'ŽlŽphant!

 

 

scne 6

 

 

Paris, la chambre. GŽrard et Louisette.

 

LOUISETTE. DuprŽ ! DuprŽ ! DuprŽ! DuprŽ n'est pas avec lui. Miracle!

 

GƒRARD. DuprŽ ne vous est pas sympathique

 

LOUISETTE. Sympathique ! Voilˆ dans votre bouche les mots de DuprŽ.

 

GƒRARD. Que voulez-vous dire?

 

LOUISETTE.. On ne vous reconna”t plus monsieur. Mme le chat sÕen effraye. Vous ne savez plus regarder, vous ne savez plus Žcouter, vous devenez factice faux phraseur. Quand je vous vois pŽrorer avec ce petit monsieur, il me semble que, d'une pichenette, je pourrais vous rŽduire en poussire.

 

GƒRARD. Vous jugez bien vite Louisette.

 

LOUISETTE. Une cruche peut avoir des yeux.

 

GƒRARD. Vous ne le connaissez pas.

 

LOUISETTE. Je me moque de lui. Mais vous! avez-vous Žcrit depuis Noel

 

GƒRARD. Je traverse, en effet, une pŽriode aride...

 

LOUISETTE  En effet...

 

GƒRARD. Mon inspiration est ˆ sec. DuprŽ n'en est pas responsable.

 

LOUISETTE. Il vous modle ˆ son image un mondain, un jeune homme ˆ la mode, un fanfaron. Des d”ners chic, des personnalitŽs vaguement saluŽes, des rires douteux, en Žchange de vous, de votre avenir, de votre travail

`

GƒRARD. Louisette, Žpargnez-moi ce ton ! Vous ne savez pas ce que vous dites.

 

LOUISETTE. Anna parlerait ainsi.

 

GƒRARD. Anna!?

 

LOUISETTE. Oui.

 

GƒRARD. Qu'est-ce qui vous fait croire cela?

 

LOUISETTE. Toutes les personnes qui vous aiment parleraient ainsi.

 

 Appara”t DuprŽ.

 

GƒRARD. Tu pourrais frapper.

 

DUPRƒ. Un ami? Jamais!

 

LOUISETTE  Quand on parle du pou...

 

DUPRƒ. Charmante renoncule, je ne vous avais point vue ! Comment se porte votre exŽcrable caractre?

 

LOUISETTE. Il vous supporte.

 

GƒRARD. Tu vas bien?

 

DUPRƒ. Oui trs bien. Je vais trs bien. En effet. J'ai balayŽ la peur toute la nuit j'ai Žcrit. Je la tiens cette ŽpopŽe, je la tiens !

 

LOUISETTE. Vous n'tes pas de taille.

 

DUPRƒ. GŽrard! J'ai compris. Aujourd'hui le monde moderne a besoin d'un Art qui domine les foules, un Art qui flambe sur les montagnes de pays ˆ pays. Un Art du signal!

 

LOUISETTE. L'enfilage des mots!

 

DUPRƒ (ˆ GŽrard). Tu dors!?

 

GƒRARD. Non.

 

DUPRƒ, Qu'elle nous laisse en paix ! fais-la sortir ! Je ne supporterai pas plus longtemps cette sauterelle malfaisante.

 

GƒRARD. Reste correct. Louisette est ici chez elle. Je ne la chasserai pas.

 

DUPRƒ. Tu me chasses moi ? Ah ah!

Allons marcher cher ami, abandonnons la place.

 

GƒRARD. Je ne tiens pas ˆ sortir.

 

DUPRƒ. Je comprends.

 

L LOUISETTE. Il est fin finalement.

 

DUPRƒ. Soyez belle gagneuse Louisette. Je suis congŽdiŽ : nos sangs mlŽs lui barbouillent dŽjˆ la mŽmoire. Il renonce de bon cour aux mets raffinŽs, au champagne, ˆ la fumŽe, au bruit...

 

GƒRARD. Ne sois pas emphatique!

 

DUPRƒ. Je pars. Elle a raison tu sais, cette petite bcheuse, elle voit juste... Je vais dispara”tre...

J'aimerais te parler. Sincrement. En tte ˆ tte. Veux-tu m'accorder cette ultime faveur ? Ah ! je suis un peu pompeux.

 

Louisette hŽsite puis s'Žclipse.

 

GƒRARD. Nous sommes seuls, que veux-tu?

 

DUPRƒ. Quel vilain mot pompeux... le fŽminin sonne mieux: pompette ! Oui. Pour ne pas tre pompeux, soyez pompette ! Enfin...

Parler en effet sans pirouette n'est pas facile. Je manque d'entra”nement. Je comprends ta lassitude. Je l'ai vue monter. Je l'applaudis. Tu n'as rien ˆ gagner prs de moi, parce que sans doute tu as du talent et sans doute je n'en ai pas. Ne m'interromps pas! Ce que tu mŽprises en moi ce que tu rejettes, je le mŽprise aussi mais je n'ai pas la force de le rejeter. La pourriture est au coeur, Je dois vivre avec. D'abord l'ironie n'est qu'un fard; on croit pouvoir s'en dŽbarrasser, on se trompe. Sous le fard le visage devient vague, s'absente, se dŽtruit... Parler sincrement, sans ambages, me demande un effort terrible ; je me violente pour ne pas m'Žcouter ricaner, en ce moment mme, oui. Je voudrais changer mais le courage me manque. Je ne rŽussis pas ˆ me montrer simple, vrai ; je ne rŽussis pas ˆ aller ˆ l'essentiel ; je ne rŽussis pas ˆ Etre.

Toi tu peux. Tu as cette puretŽ au fond de toi. Si tu ne te perds pas en chemin, tu deviendras quelqu'un. Avec toi pour la premire fois, j'ai entrevu la possibilitŽ d'une parole profonde ; puis j'ai voulu t'Žblouir... Idiot! et d'Žblouissement en glissement je t'ai dŽu. Voilˆ. Tu Žtais ma chance, j'Žtais ton risque, je m'en vais.

 

GƒRARD. Auguste.

 

DUPRƒ. Non.

Ne t'y trompe. Si j'ai rŽussi ˆ parler ainsi, ce n'est pas parce que je change ; c'est parce que je ne te verrai plus jamais, que je pourrai sans remords plonger encore dans mon tourbillon. Sit™t disparu j'irai au cafŽ, retrouver les MonCher, et ce soir au dessert toute cette scne me para”tra ridicule, thŽ‰trale. Sans doute l'est-elle...

La luciditŽ n'aide pas ˆ changer. Il me manque l'Žnergie, la volontŽ. Si tu rafistoles notre amitiŽ, dans quinze jours, dans un mois, tu ne me supporteras plus. Nous nous quitterons. Tu me mŽpriseras. Ce n'est pas nŽcessaire ; je suffis pour cela. N'oublie pas. Garde le bon cap. Fonce. Au-dedans de Toi! Balivernes, balivernes...

 

GERARD. Si tu buvais moins...

 

DUPRƒ. Si je buvais moins je ne me supporterais pas.

 

DuprŽ dispara”t. Appara”t Louisette, attentive au visage de GŽrard. Un temps.

 

GƒRARD. Je vais partir.

 

LOUISETTE. Partir!?

 

GƒRARD. Quitter la France. Voyager. Je dois rŽflŽchir. J'ai besoin de m'Žloigner un peu. Je reviendrai.

 

LOUISETTE. Vous partez avec DuprŽ, il vous embobine bien!

 

GERARD. Je pars seul.

 

LOUISETTE. Je ne vous crois pas.

 

(ERARD. Vous avez tort. Louisette. Ne nous f‰chons pas. Je ne suis pas tout ˆ fait aveugle. Mme s'il Žtait plus reposant de vous le faire croire...

 

LOUISETTE. Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

 

GƒRARD. Je vous laisse un ami, tenez. (Il lui donne un livre.) Ce n'est pas grand-chose mais c'est beaucoup. Nous allons grandir, vous ici, moi ailleurs.

 

LOUISETTE. Pourquoi riez-vous?

 

GƒRARD. Parce que je rŽpte des phrases entendues.

 

LOUISETTE. Il est plus facile de les dire que de les entendre.

 

 GƒRARD. Peut-tre. Priez pour moi Louisette. La cloison est mince entre nos deux lits depuis six mois, chaque soir, je vous entends prier ˆ voix haute comme une petite fille. Ne rougissez pas.

 

LOUISETTE. Je ne rougis pas.

 

 

 

ACTE III

 

Printemps

 

 

scne 1

 

 

Paris, une rue. Anna seule.

 

 

ANNA. Quelle bonne chance revenir avec le printemps!

 

Appara”t Louisette.

 

Bonjour. Je suis Anna.

 

LOUISETTE. Je vous ai reconnue.

 

ANNA. J'ai frappŽ sur la porte mais personne ne rŽpondu.

 

LOUISETTE. Ma mre n'est pas lˆ?

 

ANNA. Pas ses oreilles de tous cas.

 

LOUISETTE. Ne restons pas dans la rue.

 

ANNA. J'ai trouvŽ une lettre sur la paillasse.

 

LOUISETTE Le paillasson.

 

ANNA. Oui. J'ai perdu beaucoup des petites mots pendant le voyage. Je suis passŽ toute l'hiver en Angleterre, tu sais.

 

LOUISETTE. O est-elle cette lettre?

 

ANNA. Dans la poche. Elle circule depuis Tolde en Espagne et finalement elle tombe dans ma poche. Je crois reconna”tre l'Žcriture. Mademoiselle Louisette Vincent."

 

LOUISETTE Depuis des jours j'espre cette lettre et c'est vous qui me l'apportez.

 

ANNA. J'aime bien si tu imagines que je suis magique.

 

Louisette lit la lettre.

 

LOUISETTE. Je peux lui rŽpondre ˆ Tolde poste restante. Il va bien.

 

ANNA. Donc il a ŽchappŽ de Paris.

 

LOUISETTE Il revient bient™t. Vous pouvez l'attendre ici.

 

ANNA. Bon.

 

LOUISETTE. Trop tard pour poster ma lettre. Elle partira demain.

 

ANNA. Tu as dŽjˆ Žcrite?

 

LOUISETTE Il y a longtemps. Je prŽfre ne pas la relire. Vous pouvez ajouter un mot, lui dire que vous tes de retour.

 

ANNA. Oui. (Elle Žcrit.) Tiens. Lis. Dis-moi si c'est Žcrite dans une bonne grammatical.

 

LOUISETTE Grammaire.

 

ANNA. D'accord.

 

LOUISETTE  (lisant). "Comment ton Žcrit est-il devenu aussi insouciante? On pense ˆ un envol vers le ciel. Anna." C'est tout?

 

ANNA. Il n'y a pas de fautes?

 

LOUISETTE. Juste une : insouciant. C'est masculin.

 

ANNA. Bon.

 

LOUISETTE. Vous voulez lire ma lettre?

 

ANNA. Non. Je ne peux pas corriger ton franais.

 

LOUISETTE. Je l'envoie?

 

ANNA. Sžr! Mme mieux: tu me la donnes. Demain je poste. Toi tu ne posteras pas. Qu'est-ce qui se passe avec toi?

 

LOUISETTE Il me vient des pensŽes noires, des pensŽes sottes.

 

ANNA. Quelles?

 

LOUISETTE. Non rien. Ma mre rŽpte sans cesse qu'il y aura une guerre bient™t. J'ai tellement peur. Je me sens si petite.

 

ANNA. Il faut calmer la peur. Pendant ce grand voyage, j'ai vu beaucoup des gens, beaucoup des pays... j'ai visitŽ chez moi, en Allemagne, ˆ Gšttingen, sais-tu. Personne ne voit au juste ˆ quoi bon une guerre.

 

LOUISETTE Tu aimes GŽrard?

 

ANNA. Tu sais...

 

LOUISETTE Oui?

 

ANNA. Je ne peux pas dire.

 

LOUISETTE. Maintenant je gagne ma vie.

 

ANNA. Bon. C'est une bonne nouvelle.

 

LOUISETTE. Il y a trois semaines, j'ai donnŽ la premire leon de piano ˆ une maigre petite fille, elle et moi vertes de terreur. Moi surtout. Chaque fois qu'elle levait ses yeux sombres et disait: "Ma”tresse", j'Žtais assaillie par une terrible envie de faire pipi. Tu imagines

Maintenant j'ai l'habitude.

 

ANNA. D'avoir envie?

 

LOUISETTE. Mais non ! d'tre une ma”tresse. Je commence aussi ˆ apprendre l'allemand.

 

ANNA. Ya. Warum?

 

LOUISETTE. Weil... oh!

Un jour j'aimerais entendre ton histoire en allemand.

 

ANNA. Mon histoire?

 

LOUISETTE. La musique fait valser la foule. Une musique Žtrange comme le chant d'un ocŽan. Soudain le Prince aperoit une p‰le jeune fille en bleu. Il sent de l'amour pour elle...

 

ANNA. ... aber wie er se greifen will, entreigt sic sich semen zwingenden Blicken und fluchtet in des schwarzen hallenden Saal er ist hinter ihr, immer hinte ihr.

 

LOUISETTE. Ma mre estime stupide d'apprendre l'allemand parce qu'avec le piano je gagne assez d'argent. Ma mre dit toujours...

 

ANNA. Chut! oublie ta mre.

 

LOUISETTE. J'essaye de ne pas l'entendre, de ne pas lui obŽir mais elle est tellement prŽsente.

 

ANNA. Aussi c'est tellement bon obŽir sans poser les questions.

 

LOUISETTE. Hum...

 

ANNA. En Allemagne... je n'avais pas entendu parler ma langue depuis deux ans ; deux ans tu penses? Rien n'a changŽ chez nous. Pas une chaise n'a bougŽ. Au-dessus de mon lit il est un petit tableau : Le violoniste de Hans Thoma. Je l'aimais tant dans le passŽ. Il joue mon enfance...

 

LOUISETTE. Tu n'aimes pas ton enfance?

 

ANNA. Oui je l'aime. Comme on aime une belle mensonge. L' Enfance, LÕEnfance...

Qu'est-ce que c'Žtait l'enfance ? Qu'est-ce que c'Žtait ? Et puis o elle a passŽ ? Peut-tre elle est encore avec nous toute au fond.

Avant on ne savait pas son nom on la vivait en entire. Mais maintenant...

Louisette ! moi aussi j'ai les momentes o je suis fragile. Il ne faut pas croire que des gens sont forts et d'autres non. Ce sont les momentes qui changent.

 

LOUISETTE. Tu veux bien habiter ici jusqu'ˆ ce qu'il revienne?

 

ANNA. Possible...

 

LOUISETTE. Ma mre est rentrŽe. Allons lui annoncer.

 

ANNA. Oui je vais saluer. Tu sais tu m'invites mais peut-tre elle n'est pas d'accord que je reste.

 

LOUISETTE. Il faudra bien qu'elle veuille.

 

 

scne 2

 

 

Paris, une rue. Mademoiselle Point le nez en l'air. Appara”t Anna.

 

 

ANNA. Vous cherchez la tour Eiffel?

 

MLLE POINT. En effet.

 

ANNA. Elle est derrire.

 

MLLE POINT. J'ai presque du plaisir ˆ vous rencontrer.

 

ANNA. Oui. Aussi moi. Vous dŽcidez ˆ l‰cher le travail?

 

MLLE POINT. Non je ne crois pas. Monsieur m'a donnŽ deux semaines. Je viens de marier mon pre.

 

ANNA. Marier. Votre pre. Mais je me souviens.., votre pre... malade.

 

MLLE POINT. Infirme, oui. Il vient de se remarier. Il est trs amoureux. Elle aussi apparemment. Je ne comprends pas trs bien. Il souhaite que je dŽmŽnage rapidement pour les laisser seuls dans la maison.

 

ANNA. Vous tes contente?

 

MLLE POINT. Non. Oui. Je ne sais pas. Je ne m'attendais pas. Je pense souvent ˆ ce que vous m'avez dit.

 

ANNA. Oui? Alors ?

 

MLLE POINT. Je ne sais pas... C'est joli la tour Eiffel?

 

ANNA. Joli... Tout dŽpend. Venez voir. Ensuite nous pouvons promener au long du fleuve jusque la cathŽdrale. Voulez-vous?

 

MLLE POINT. Oui. Le printemps me donne des ailes aux pieds!

 

ANNA. Des ailes aux pieds!

 

MLLE POINT. Pardon c'est bte.

 

ANNA. Pas du tout.

 

MLLE POINT. Pourquoi me regardez-vous ainsi?

 

ANNA. Je pense ˆ vous. Vous tes embellie.

 

 

scne 3

 

 

Paris, la chambre. Louisette seule.

 

LOUISETTE. Anna! aide-moi, je ne veux plus dormir, engourdie, paralysŽe, enlisŽe dans la boue des rves, la torpeur des draps trop chauds.

Anna!

Scne aprs scne l'enfance se dŽtache de ma mŽmoire, monte monte jusqu'ˆ crever la surface des nuits lisses. Anna ! je ne peux plus. Je veux m'Žveiller. Anna!

 

Appara”t Anna.

 

ANNA. Bonjour demoiselle, il fait beau, le soleil te salue. Quel visage ! tu as rvŽ encore?

 

LOUISETTE. Maman sortait d'une armoire, portant prŽcautionneusement un carton chancelant empli de petites dentelles.

"Si nous les regardions Louisette ?"

 

Nous dŽroulons les dentelles lentement, effrayŽes un peu chaque fois qu'un dessin s'arrte soudain. Le froid se serre contre nous.

La nuit s'approfondit. La lampe malade Žclaire des vagues de dentelles en vrac. Maman murmure : "Nous allons avoir des cristaux de glace aux yeux."

Nous soupirons sur la peine de devoir enrouler ˆ nouveau les dentelles.

'Songe un peu si nous avions dž les faire" dit maman terrifiŽe. Je rŽponds "Sžrement elles sont allŽes au ciel celles qui ont fait cela." Maman soupire, semble s'absenter ; aprs un instant elle prononce lentement "Au ciel ? je crois qu'elles sont tout entires ici dedans, ce pourrait bien tre une bŽatitude Žternelle, on sait si peu ces choses-lˆ." Mors le rve s'affole. Je sais que je rve mais je rve toujours. Je pense que maman a dž laisser des dentelles, des dentelles de sa main, je les cherche, toutes les armoires sont vides.

je les cherche et je sens que cela ne finira plus.

 

ANNA. Laisse passer sur la peine un peu du temps. Les rves librent les frayeurs. Laisse passer les nuits.

 

LOUISETTE Heureusement tu es lˆ! Si tu n'avais pas ŽtŽ lˆ...

 

 

Appara”t mademoiselle Point.

 

 

ANNA. Regarde ! Finalement elle est venue. Bonne surprise!

 

MLLE POINT. Bonjour.

 

ANNA. Louisette, voici mademoiselle Point.

 

MLLE POINT. Nous portons presque le mme nom, mademoiselle, je m'appelle Louise.

 

ANNA. Louise! pas mal. Asseyez-vous.

 

MLLE POINT. Je ne reste pas, il faut que je quitte Paris, tout ˆ l'heure, il faut que j'aille prŽparer mes bagages ; je voulais vous voir, une dernire fois, vous offrir cette petite friandise aussi.

 

Elle tend un oeuf de P‰ques.

 

ANNA. Bonne idŽe. Merci. Nous allons gožter. Louisette reste avec nous. (A mademoiselle Point.) Vous avez fait joli sŽjour?

 

MLLE POINT. Oh oui!

 

ANNA. Vous tes sžre vous voulez retourner dans la petite ville?

 

MLLE POINT. Il faut. Monsieur m'attend lundi. A propos, je n'ai pas osŽ vous demander l'autre jour... comme vous habitez Paris vous et lui... j'ai pensŽ... vous n'auriez pas par hasard rencontrŽ le jeune monsieur?

 

 

ANNA. GŽrard?

 

MLLE POINT. Oui.

 

ANNA. Vous tes dans sa chambre.

 

MLLE POINT. Ici!?

 

ANNA. Oui.

Louisette reste muette parce qu'elle profite pour manger beaucoup des  chocolats.

(A Louisette.) Tu n'aimes pas?

 

LOUISETTE. Si.

 

ANNA. Tu es p‰le.

 

LOUISETTE. C'est mon visage de morte.

 

MLLE POINT. O est-il?

 

ANNA. GŽrard? En Espagne quelque part.

 

MLLE POINT. En Espagne...

 

LOUISETTE. Les voyages les dŽparts les fuites parce que nous sommes orphelins. Tous orphelins. Orphelins aujourd'hui demain. Petite je voulais mourir la premire. Mourir sans conna”tre la mort des autres. Trop tard. Elle est venue, revenue, elle ne me l‰che plus, elle r™de, elle hŽsite... De nous trois qui partira d'abord?

 

ANNA. Louisette...

 

LOUISETTE. Je ne me sens pas le courage.

 

 

Louisette sort.

 

 

MLLE POINT. Elle est malade?

 

ANNA. Elle a jetŽ la terre sur sa mre il y a trois jours.

 

MLLE POINT. Comment sa mre est-elle morte?

 

ANNA. Ce n'est pas vraiment importante.

 

MLLE POINT. Si.

 

ANNA. Le coeur s'est arrtŽ soudain, c'est toute.

 

MLLE POINT. Elle n'a pas souffert.

 

ANNA. Qui peut savoir?

Malheureusement depuis plusieurs mois Louisette vivait en colre contre la mre. Elle ne supportait plus la voix de la mre, les gestes, les baisers. Peut-tre elle a souhaitŽ une fois la mort de sa mre, un soir de rage. Et voilˆ soudain la mre malade puis morte. Louisette croit tre coupable de la mort. Bon. Il est compliquŽ de dire.

 

MLLE POINT. Le jeune monsieur va-t-il revenir?

 

ANNA. Un jour sžrement. Bient™t j'espre. Ce sera une grande joie pour Louisette.

 

MLLE POINT. Ils sont fiancŽs?

 

ANNA. Oh je ne pense pas.

 

MLLE POINT. Il faut que je parte.

 

ANNA. Qu'est-ce que c'est il faut?

 

MLLE POINT. Adieu Anne.

 

ANNA. Peut-tre on se revoit. Qui sait!

 

 

scne 4

 

 

LOUISETTE. C'est ridicule. Je suis assise dans cette petite chambre, moi, Louisette, ‰gŽe de dix- huit ans. Je suis assise ici et je ne suis rien.

Je ne trouverai jamais.

Mais que personne ne soit tentŽ de tirer cela au clair. ‚a alors ! Si j'Žtais un homme! Oui si j'Žtais un homme j'y rŽflŽchirais dans l'ordre. Du commencement ˆ la fin. Car il doit y avoir un commencement. Pouvoir saisir le commencement ce serait dŽjˆ beaucoup.

 

 

scne 5

 

 

Tours. Mademoiselle Point seule, une lettre ˆ la main.

 

MLLE POINT. Monsieur GŽrard, depuis quinze jours j'ai repris le travail chez votre pre... ma mort sŽdentaire.

Vous disiez juste.

Cette vie me lasse. Le soir je monte pŽniblement six Žtages poussiŽreux. Mon nouveau logement est petit triste froid. L'avenir semble lui ressembler.

Je suis prisonnire. Et maintenant, gr‰ce ˆ vous, gr‰ce ˆ mademoiselle Anna, je le sais. Peut-tre fallait-il me laisser dans l'ignorance. Je sais! je sais ! je sais ! Mais je n'oserai jamais partir et je voudrais... GŽrard - pardonnez-moi de vous appeler ainsi - il me semble que vous seul sauriez trouver les mots pour fortifier mon courage ; il me semble que vous seul...

 

 

Louise Point dŽchire sa lettre.

 

 

scne 6

 

 

Paris. Anna et Louisette.

 

 

LOUISETTE. Il est en Provence.

 

ANNA. C'est toute prs d'ici.

 

LOUISETTE. C'est loin! Si je le voyais dans la rue, je sauterais par la fentre!

 

ANNA. Avant toutes les choses, il faut tre toi-mme, seule et riche. Ne jamais jeter ce que tu es pour celui que tu aimes. Jamais. Le dangre est lˆ.

La ville est pleine de filles presque vieilles, dŽlavŽes, qui se donnent toujours ˆ beaucoup des hommes. Personne les a jamais aimŽes, aimŽes vraiment. La vie joue avec elles ; ouvre leur corps printemps aprs printemps. Maintenant elles sont ab”mŽes et ne peut plus servir. Seuls des chats perdus viennent chez elles le soir, pour les griffer doucement.

Tu vois, lˆ-bas, ˆ Gšttingen, j'ai compris les choses. Il y a une tante ˆ moi. Depuis toujours elle Žtait toujours dans la maison, comme un meuble, toujours lˆ. C'Žtait mme son tort le plus grand. Enfant je ne l'aimais pas.

Elle a parlŽ avec moi les jours derniers.

Je lui ai demandŽ pourquoi elle n'est pas mariŽe, pourquoi elle n'a pas sa maison ˆ elle, elle rŽpondu : "Il n'y avait personne." Elle Žtait trs belle disant a.

 

LOUISETTE. J'ai peur des hommes.

 

ANNA. Oui. Les sexes sont peut-tre plus parentes qu'on croit... simplement la femme doit vivre plus plein, avec une vraie libertŽ...

 

LOUISETTE. Je sens un poing serrŽ dans la poitrine.

 

ANNA. Toujours il y a au printemps un grand dŽsir d'tre joyeuse. Mais on sort dans la rue on hŽsite; on marche comme sur un bateau ; on a les jambes et les bras lourdes, lourdes d'hiver et de toutes les choses... mme on peut penser on va devenir malade.

 

LOUISETTE Si seulement je rŽussissais ˆ pleurer!

 

ANNA. Oui, pleurer est importante aussi.

 

 

scne 7

 

 

Paris. GŽrard Anna Louisette.

 

GƒRARD. Je voulais savoir. Comprendre. J'ai beaucoup marchŽ, beaucoup regardŽ, beaucoup remuŽ les pensŽes dans ma tte. Peu ˆ peu mon travail devenait joie, nŽcessitŽ. Ecrire. Au fond tout est simple. Il suffit d'tre assez mžr pour parler du simple.

 

LOUISETTE. Nous sommes rŽunis.

 

GƒRARD. Oui.

 

ANNA. Oui.

 

LOUISETTE Oui.

 

GƒRARD. Comment va Louisette?

 

LOUISETTE. Elle ne prie plus ˆ voix haute.

 

GƒRARD. Un jour j'ai pensŽ ˆ toi. A Tolde. C'Žtait extraordinaire. Je marchais, brusquement je me suis immobilisŽ, debout dans l'air chaud, j'ai priŽ, priŽ jusqu'ˆ plus soif, libre, sans me demander s'Il existe. Peu importe s'Il existe. Anna! nous sommes rŽunis... A quoi penses-tu?

 

ANNA. A Dieu... La plus grande consolation vient de l'humain je crois. Nous n'avons rien ˆ faire de la consolation d'un Dieu.

 

LOUISETTE. Pourquoi?

 

ANNA. Hier midi il y avait du soleil pour dorer toute un royaume, mais a ne suffit pas et j'Žtais triste.

 

GƒRARD. Anna je parle... Raconte-moi ton voyage.

 

ANNA. Angleterre. Ecosse. Danemark. Sude et Allemagne chez la famille. La famille.., qu'est-ce que je voulais au juste?

Lˆ-bas j'ai vu mon pre. Chaque rencontre est comme une rechute. Chaque fois que je revois cet homme ŽgarŽ, irrŽel, sans le densitŽ, j'ai le sentiment, le certitude que toute enfant dŽjˆ je cherchŽ ˆ le fuir...

Voilˆ. Aprs deux annŽes en partance, j'ai peur n'tre pas assez loin de lui encore. Dire que je suis malgrŽ toute son enfant!

 

GƒRARD. Tu n'Žcris plus?

 

ANNA. Ce n'est pas ma route je pense.

 

GƒRARD. Que vas-tu faire?

 

ANNA. C'est la question. Pas de travail, pas d'idŽe, pas d'Žtude, pas d'argent... je dois me marier, non?

 

GƒRARD. Tu plaisantes!?

 

LOUISETTE. Je crois qu'elle plaisante.

 

GƒRARD. Anna! tu mŽrites le bonheur, sois patiente.

 

ANNA. La vie n'est pas patiente. Vous avez faim?

 

LOUISETTE. Oui.

 

GƒRARD. Et toi?

 

ANNA. Petit peu. Surtout j'ai envie de marcher marcher marcher. Paris est imprŽgnŽ de printemps. Quelle folie!

 

 

Inexplicablement les larmes envahissent les yeux d'Anna.

 

 

LOUISETTE. Anna!

 

GƒRARD. Qu'as-tu?

 

ANNA. Toujours, toujours, je sentis un poids qui me pse sur moi. Je cherche quel poids il est. C'est comme si je n'avais pas effectuŽ mon enfance.

 

GƒRARD. Anna!

 

LOUISETTE. Nous allons attendre l'ŽtŽ ici ensemble. Nous vivrons tous les trois. Voulez-vous?

 

GƒRARD. Tous les trois nous sommes invincibles.

 

LOUISETTE. Anna!

 

ANNA. Il n'est rien. Pardon. Au dŽbut je vous voyais comme des enfants. Je ne croyais pas si vite moi aussi tre un enfant devant vous.

 

GƒRARD. Nous sommes au commencement.

 

ANNA. Oui. Nous avons beaucoup du temps pour nous.

 

LOUISETTE Allons nous promener. L'air est doux parfumŽ. Le printemps gronde. Madame Anna! un petit sourire...

 

GƒRARD. Anna!

 

ANNA. Ne soyez pas inquites. C'est la joie je crois. Il va tre magnifique de se reposer ensemble ici.

 

LOUISETTE. Je tiens une idŽe sublime!

 

GƒRARD. Ne la l‰che pas!

 

 

ANNA. Oui...

 

LOUISETTE Je n'ai jamais mangŽ dans un restaurant, je vous invite. Sortons. Nous dŽjeunerons au soleil. Sortons!

 

GƒRARD. Anna ! sche tes yeux. J'ai Žcrit cela pour toi. Tiens!

 

ANNA. Merci.

 

LOUISETTE Allons! Anna viens.

 

ANNA. Je vous rejoins.

(Elle lit le pome offert par GŽrard.)

"Jamais en mai je n'ai senti encore

Le monde chanter aussi plein

Le printemps effleure chaque heure

Chaque heure vibre sous sa main."

 

 

Žpilogue

 

 

MLLE POINT. En juin 1914, le jour de ses vingt ans, GŽrard fut incorporŽ dans l'armŽe, en vertu de la loi du 17 juillet 1913. Anna Žtait chez son pre, ˆ Gšttingen, lorsque la guerre fut dŽclarŽe. Elle ne put revenir en France.

 

 

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