Jean-Luc Lagarce

 

 

 

Les règles

du savoir vivre

dans

La société moderne.

 

Edition :

© 1995 Les solitaires intempestifs, Éditions

14, rue de la République

25000 BESANÇON

 

 

 

 

 

Si l'enfant naît mort, est né mort, il faut quand même, tout de même, déclarer sa naissance, déclarer sa naissance et déclarer sa mort et un médecin devra attester que la mort a précédé la naissance.

 

Ainsi que cela commence.

 

Si l'enfant naît vivant, est né vivant, si l'enfant est vivant,

il arrive parfois que cela arrive,

si l'enfant naît vivant, sa naissance doit être déclarée à la mairie du lieu où la mère a accouché. La déclaration doit être faite dans les trois jours suivant l'accouchement,

après il serait trop tard, on n'obtiendrait l'inscription de l'acte de naissance qu'au prix de mille ennuis, de mille dépenses, ce n'est pas négligeable, et de peines, encore, édictées par le code.

 

Cette obligation,

la déclaration à la mairie du lieu,

cette obligation appartient au père. Elle lui revient.

 

Si le père ne peut se présenter et qu'il n'ait pas

donné de procuration,

s'il est malade, absent, envisageable, ou mort,

possible,

la déclaration sera faite par le médecin ou la sage-

femme, ceux-là qui accouchèrent la mère, ou par

toute autre personne ayant assisté à

l'accouchement,

je ne sais pas, n'importe qui.

 

Quand naissent des enfants jumeaux,

lorsqu'il y a des enfants jumeaux, si des enfants naissent jumeaux et que tous deux restent vivants, on doit,

on devra,

on doit faire connaître l'ordre dans lequel ils sont nés, afin qu'on puisse établir quel est l'aîné, qui est l'aîné, lequel est l'aîné.

 

Si le père, cette fois encore, et pour des jumeaux enfants, jumeaux nés vivants plus encore, à double titre, le mot exact, si le père ne peut se présenter à la mairie et qu'il n'ait pas donné de procuration, s'il est malade, absent, envisageable, ou mort, possible, la déclaration est faite par le médecin ou la sage-femme, tous les deux encore, ou par toute autre personne ayant assisté à l'accouchement,

je ne sais pas, n'importe qui.

 

S'il arrivait à quelqu'un de trouver un enfant nouveau-né,

« comme ça », je ne sais pas, n'importe où, dans la rue, Saint-Vincent de Paul,

il devrait en faire la déclaration immédiatement, que l'enfant soit né mort, vivant ou jumeaux, à double titre, même histoire, pas d'autre méthode.

 

Lors de la déclaration, on présente l'enfant à la mairie, afin que l'officier de l'état-civil puisse constater le sexe, distinguer le garçon de la fille et inversement.

Avec ça, on ne plaisante pas.

 

Pour passer l'acte, dans les conditions requises —nationalité française, capacité de signer, logique cela, domiciliation dans l'arrondissement communal du lieu où l'acte s'établit—

pour passer l'acte, déclarer l'enfant, le concours de deux témoins est indispensable. Toujours été et sera longtemps.

On donne à son premier-né, ordinairement, pour parrain, son grand-père paternel, `

pour marraine, sa grand-mère maternelle.

Le second enfant aura pour parrain, son grandpère maternel, pour marraine, sa grand-mère paternelle.

 

Et ainsi de suite, dans les deux familles, par rang d'age et d'alternance de sexe, s'il est possible. Ce n'est pas compliqué.

 

Mais si on veut bien y réfléchir, et suis là pour ça, coutume déplorable, ne saurais dire autrement, et explique pourquoi.

 

Parrain et marraine sont et furent toujours père et mère de remplacement, rien d'autre, et s'ils sont agés, comme il est à craindre et à imaginer avec des grands-parents, l'enfant risque assez vite de les perdre, et perdre encore, et de fait, le soutien qu'on voulut lui donner.

 

Il est sage donc, il sera sage, objet de ma réflexion, de choisir parrain et marraine qui puissent servir l'enfant plus tard.

 

Assurer ainsi, comme l'a dit le poète Victor Hugo, les relais de l'existence.

 

Proposer donc parrain et marraine plus jeunes, plein de vigueur et d'espérance, doubler les cadeaux à venir par grands-parents laissés à l'abandon et éviter les deuils ennuyeux.

 

Ainsi que cela continue.

 

On peut aussi,

ce n'est pas une mauvaise idée, c'est un bon calcul,

on peut aussi désirer, souhaiter, on peut souhaiter assurer à ses enfants des appuis en dehors de la famille, où aide et protection, lorsqu'on y réfléchit, on y réfléchit, leur sont déjà naturellement accordées.

 

Autres appuis donc, extérieurs, et autres choix, plus utiles et plus efficaces pour parrain et marraine d'enfant, réfléchir à cela.

 

Dans ce cas, cette décision, on doit encore, on devra, on doit encore pressentir les dispositions des personnes amies ou des protecteurs et supérieurs qui peuvent être utiles à l'enfant en s'intéressant à lui à titre de filleul.

 

Beaucoup de gens ont de la répugnance, car répugnance et rien d'autre, beaucoup ont de la répugnance à assumer les charges matérielles et morales qui incombent aux parrains et marraines et on devra sonder, on sondera, les esprits à ce sujet, avec beaucoup de diplomatie et de tact.

Car, il faut l'admettre, pour résumer ce chapitre, c'est une forme d'impôt forcé qu'on prélève ainsi, qu'on prélèvera ainsi, impôt et pas moins. Billevesées et hypocrites calembredaines que de prétendre l'inverse.

 

Ainsi s'il ne faut pas s'exposer à recevoir un refus mortifiant, toujours désagréable, désagréable et mortifiant,

il faut encore moins risquer d'embarrasser des personnes trop polies et trop délicates pour décliner le choix qu'on a fait d'elles, mais trop indolentes ou trop pauvres pour supporter, sans en être ennuyées, les frais ou les devoirs imposés par le titre de parrain.

 

Quelques personnes douées des biens de la fortune sont sans enfants. Elles semblent toutes désignées pour remplacer plus tard des parents défunts.

C'est à celles-ci qu'il faut s'adresser.

 

On voudra donc bien noter qu'il est bon de réfléchir en cette circonstance, en toutes circonstances d'ailleurs, on voudra bien noter qu'il est bon de réfléchir et de ne pas demander ce service à la légère, là que je voulais en venir.

 

Au cas où, de l'autre côté, vous seriez sollicité d'être parrain, pour être parrain, et dans le cas où vous souhaiteriez décliner cette offre et les ennuis qui l'accompagnent et s'y rapportent, car ennuis et rien d'autre,

vous pouvez, pourriez, vous pouvez répondre, par exemple, c'est un moyen habile, vous pourriez répondre qu'au moment de la cérémonie, vous devez, devrez, vous devez accomplir un voyage, et que votre absence se prolongera à votre vif regret, plus vif regret.

« Vers l'accouchement de votre dame, je serai absent pour un temps assez long. »

 

Comme cela que ça se passe.

 

Les choses ayant été réglées et acceptées, du côté de la marraine comme du côté du parrain, on les met en rapport s'ils ne se connaissent pas encore.

 

Le père de l'enfant présente le parrain à la marraine huit jours avant la cérémonie. Ils se rencontrent et ils se voient.

Est-il besoin de dire que, s'il faut des époux assortis, il est bon également que le parrain et la marraine aillent ensemble, c'est-à-dire qu'ils aient les mêmes manières et la même éducation ? Est-il besoin de dire, ici comme ailleurs, et en toutes circonstances, toujours, ici comme ailleurs et de fait, en cette circonstance, qu'il est bon d'être assortis et que, pour préciser ma pensée, le bon assortiment est un juste moyen, excellente méthode, pour répondre avec efficacité aux difficultés inhérentes à l'existence ?

 

Dès qu'un homme, le parrain futur, est avisé du choix que des parents ont fait de lui pour tenir leur enfant sur les fonts baptismaux, il leur adresse ses remerciements « de l'honneur qu'ils lui accordent ».

(Ou il part inopinément en voyage, comme nous l'avons vu.)

 

La marraine choisie, quant à elle, remercie avec empressement ceux qui lui donnent un fils spirituel; elle accueille gracieusement le parrain qu'on lui a donné. Si elle est jeune fille ou très jeune femme, il faut un tiers pendant la visite que lui fait le parrain, et lorsqu'il vient la chercher, s'il vient la chercher, dans le trajet qui sépare sa maison de celle des parents de l'enfant.

Avec cela non plus, on ne saurait plaisanter.

 

Le premier prénom est choisi par la marraine, le second par le parrain, le troisième l'est par la mère.

 

Mais le parrain, quant à lui, laissera toujours le choix des prénoms à donner aux père et mère et à la marraine.

 

Les prénoms, je recommence, les prénoms sont donc choisis par le père, la mère et la marraine. Le premier par la marraine, donc, le second par le père et la mère, le troisième par la mère.

Ce n'est pas compliqué.

 

Les prénoms ne doivent pas être choisis en dehors de ceux que la loi permet d'employer, ce qui limite l'ampleur de l'embarras mais les personnes, il en est, les personnes dépourvues d'imagination n'ont qu'à consulter le calendrier, et pallier ainsi habilement le vide qui les habite.

 

Si vous voulez, parrain ou marraine — mais on veut bien se souvenir que le parrain s'est déjà, sournoisement, déchargé du choix du prénom sur la mère de l'enfant —

si vous voulez, parrain, marraine pousser plus avant la complexité du choix et établir relation entre le prénom choisi et quelques notions d'ordre général, rappelez-vous que, parexemple, Georges signifie « travailleur de la terre »;

 

Victor: « vainqueur »; Maximilien: « le plus grand »; Philippe: « qui aime les chevaux »; Bernard: « chasseur d'ours »; Louis: « qui s'y connaı^t en hommes »; Maurice: « le fils du Maure »; Gustave: « sur qui Dieu s'appuie »; Sophie: « pleine de sagesse »; Marguerite: « perle »; Lucie: « la lumière »; et Thérèse, j'arrête là, Thérèse: « qui sait dompter les bêtes féroces ».

 

Il peut paraître fastidieux d'être éclairé sur ces étymologies, il put paraître fastidieux, et d'une manière plus générale, fastidieux d'être éclairé, toujours, et de fait, sur ces étymologies, mais on voudra bien réfléchir tout de même,

suis là pour ça,

on voudra bien réfléchir qu'il est bon en cette circonstance, et en toutes circonstances, l'ai déjà dit, il est bon d'être éclairé pour éviter de donner le nom de Maximilien à un enfant né de parents minuscules auxquels il ressemblera, ou le nom de Maurice quand il est à craindre que la mère ait fréquenté à l'excès les dancings aux professeurs mulatres.

On rit, on plaisante et on sombre sans le savoir dans l'infamie.

 

Ainsi que, toujours, cela continue.

 

Si, par contre, vous avez le goût de la nouveauté, imaginons cela, consultez l'Almanach des noms de baptême. Vous y trouverez des noms de saints et de saintes parfaitement authentiques qui feront honneur à votre compétence et éducation.

 

Pour un garçon, quelques proposition amusantes:

Théopempte, Prisque, Canut, Tépesphore, Hygen, Tigre, Michée, Poppon, Remide, Sénateur, Austruclin, Coluberne, Verecond, Carpophore, Pelée, Secondule, Carpe, Acydin, Gériberne, Satyre, Ajute, Cyr, Avauque, Outrille, Métrophane, Hésyque, Syndulphe, Scrufaire, Euprépice, Eutichien, Vérule, Ours, Amateur, Curcodème, par exemple

 

et pour une fılle:

Synclétite, Monorate, Claphyre, Faine, Faticune, Macrine, Prisque, Wéréburge, Rictude, Pode, Potamienne, Symphorose, Primitive, Grinconie, Grotide, Ghélidoine, Brictule, Folioule, Milburge, Hérénie, Nymphodore, Quartille, Burgondofore, Godeberte, Engratie, Persévérane, Mutiole, Myrope, Syngoulène, Scrybiolle, Matrone, Aphiodise ou Cascentienne.

 

Vous pouvez choisir dans cette liste de saints et de saintes. Elle est authentique. En désignant pour votre filleul un de ces noms-là, vous serez certain de faire plaisir à sa famille et d'assurer son bonheur tout au long d'une plaisante scolarité et d'une hilarante période militaire.

 

A moins que la santé de l'enfant ne donne des inquiétudes, qu'il veuille mourir ou qu'il y soit prêt, on attend le rétablissement complet de la mère pour la cérémonie du baptême.

 

Dans la matinée du jour du baptême (ou la veille), le matin du jour du baptême, le parrain envoie à la marraine des boîtes et sacs de dragées,

 

un bouquet, un bibelot, ou il remplace ce dernier par des gants insérés dans un coffret.

 

Il adresse en même temps à la mère de son filleul des boîtes de dragées, qu'elle distribue à celles de ses amies qui n'ont rien à attendre du parrain ni de la marraine. Si le parrain est fastueux — et si on veut y songer, c'est bien pour cela que, sagement, on l'a choisi — il envoie à ceux des parents avec lesquels la famille n'est pas encore brouillée, et aux proches amis, des boîtes de bonbons.

C'est dans la décoration de la boîte que peut s'attester le goût du parrain pour l'art moderne.

 

Le parrain doit encore un cadeau à son filleul. Il fait cadeau d'une pièce d'orfèvrerie. Ordinairement il lui offre poêlon, assiette et cuiller à ses initiales, initiales du filleul, en argent ou en vermeil, ou un seul de ces objets, ou un hochet ou toute autre chose, selon ses moyens. La marraine offre à son filleul, quelques jours avant la cérémonie, la robe et le bonnet qu'il portera le jour du baptême. Si l'enfant est une fille, des colifichets afin de l'encourager très tôt à la coquetterie, si nécessaire à l'agrément de la vie. Elle y ajoute, si elle veut, si elle peut, un couvre-pieds, le tout fait de ses mains, si elle est adroite.

 

Pendant la cérémonie, le parrain et la marraine se tiennent, le premier à droite, la seconde à gauche de la femme qui porte l'enfant; ils répondent ensemble aux diverses questions qui leurs sont adressées par le prétre et récitent le Credo et le Pater (en français) lorsqu'ils sont invités à le faire. Pendant les exorcismes, ils étendent en même temps que le prêtre, leur main droite nue sur la tête de l'enfant. Ils portent encore cette main sur l'enfant quand l'eau est versée et ne la retirent qu'après que les paroles sacramentelles ont été prononcées. Enfin, ils reçoivent de la main droite, toujours, un cierge allumé qu'ils doivent bien évidemment rendre après que le prêtre a béni l'enfant.

 

Le parrain et la marraine peuvent se faire représenter au baptême. C'est beaucoup plus simple.

 

Après avoir signé sur le registre des actes de baptême, le parrain doit encore, et il en aura presque fini, déposer sur la table la somme d'argent destinée au sonneur et aux enfants de chœur. Cette somme est enveloppée dans un papier blanc. Et au retour de l'église, le parrain distribue encore, et là, ce devrait être tout, des gratifications plus ou moins importantes aux serviteurs de la maison, si serviteurs il y a, à la

sage-femme, la nourrice, etc., je ne sais pas, n'importe qui. Ces sommes sont contenues dans des sacs de dragées, il suffit de fouiller avec soin. Les boîtes et les sacs sont bleus pour un garçon, roses pour une fille, ce sont là des repères logiques et efficaces.

 

On voit qu'il ne faut pas imposer ce titre de parrain. Nous l'avions sous-entendu plus haut, nous l'affirmons ici. Pour les mêmes raisons, un homme dont la position est médiocre, il en est, ne s'offrira pas à tenir un enfant sur les fonts de baptême. Les parents n'oseraient peut-être pas refuser, tout en craignant de voir les obligations du parrainage trop peu remplies à leur gré et les raisons essentielles de leur choix abandonnées sans équitable contrepartie.

 

Un baptême est toujours l'occasion d'une fête à moins de circonstances exceptionnelles et douloureuses, mort de l'enfant, possible, mort de la mère, envisageable.

 

Superbe ou modeste, que le parrain se rassure, cette fête est toujours à la charge du père de l'enfant. Les domestiques males doivent revêtir la livrée de gala.

 

Tous les assistants sont en grande parure. C'est un dîner qui — le plus souvent — réunit les invités.

 

Le parrain et la marraine y sont traités en héros du jour, car ils le sont. On les place l'un près de l'autre, à la place des maîtres de la maison. C'est un grand dîner, peut-être est-il bon de le préciser, un grand dîner relativement aux ressources. Des dragées, là encore, figurent toujours au dessert.

 

Si l'on est riche, on n'oublie pas les pauvres et les déshérités, en ce jour de bonheur. On envoie aux enfants assistés des dragées et la desserte de la table. Si on est pauvre, on ne le fait pas, c'est comme ça, à cela que cela se distingue.

 

 

 

Ensuite, les années qui suivent, le parrain et la marraine sont tenus de s'intéresser à l'enfant qu'ils ont présenté au baptême. Au nouvel an, à sa première communion, à son mariage, à son premier succès, baccalauréat, thèse, épaulette, ils lui doivent un cadeau, selon leur fortune. A moins d'impossibilité, la mort, possible, toujours, ils le voient souvent, le conseillent, le dirigent et le réprimandent au besoin.

 

Le filleul écrit ou rend en personne ses devoirs à ses parrain et marraine, au jour de l'an, une fois et cela suffit.

 

En dehors de la famille étroite, son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, c'est à eux, les premiers, qu'il annonce sa première communion, son mariage, en leur demandant d'y assister. I1 leur apprend ses succès et les tient au courant de tous les événements importants de sa vie, et obtient, s'il s'y prend bien, des récompenses substantielles pour cette attitude courtoise et efficace.

 

Ensuite, ainsi que cela continue.

 

L 'enfant baptisé, le filleul précédemment cité a grandi, il est devenu jeune homme.

 

Il distingue une jeune fille, il la voit, on lui montre, il croit l'aimer. I1 souhaite de l'obtenir pour femme, l'épouser, se marier et lui faire des enfants mais il ne va pas de but en blanc, la demander en mariage.

 

Il  s'ouvre de ses intentions à ses parents ou, à leur défaut—ils sont absents, envisageable, ou morts, possible—à leur défaut, à un ami agé, à son protecteur, à un supérieur ou encore: ses parrain et marraine.

 

Les choses, la vie, les choses s'enchaînent habilement de la manière suivante.

 

La personne qui reçut la confidence du jeune homme — ami, supérieur, parrain, je ne sais pas, n'importe qui — la personne confidente se met en rapport avec un ami intime de la famille de la jeune fille, afin d'arranger une rencontre décisive entre les deux jeunes gens, entrevue qui permettra de savoir si les projets peuvent être poursuivis.

 

Mais avant d'entamer l'affaire matrimoniale, car affaire c'est, ne nous cachons pas la vérité des mots, les intermédiaires sont tenus de prendre des renseignements précis et venus de bonne source, sur la fortune, la position sociale, la généalogie et l'hérédité des deux familles en cause, car en cause et pas moins.

 

Ce n'est qu'après s'être assuré que la convenance existe sur tous les points qu'on doit risquer l'entrevue définitive. Il  ne faut pas qu'après s'être rencontrés, s'être plu, les deux jeunes gens voient souffler sur leurs rêves le vent mauvais d'une difficulté imprévue, née de la situation de l'un ou l'autre.

 

Les marieurs appellent donc à leur aide toutes les ressources du tact, ils réfléchissent bien avant d'engager des pourparlers, car là aussi, pourparlers et pas autre chose, pourparlers où le juste amour-propre de chacun est à ménager. Je ne saurais mieux éclairer le fond de ma pensée et encourager à la vigilance sur les vices secrets, financiers ou génétiques.

 

C'est au bal, le plus souvent, quelquefois au théatre que la rencontre recherchée a lieu :

l'aspirant va faire une visite à la mère de la jeune fille dans sa loge, sous le prétexte d'accompagner une personne de leurs connaissances communes. La personne le présente habilement.

 

Ensuite — le jeune homme s'est retiré — la mère de la jeune fille attire sur lui l'attention de cette dernière, par, je ne sais pas, n'importe quoi, quelques mots sur ses manières, son aspect physique, etc., et voit aussitôt quelle impression il a produite sur l'héritière, car héritière et rien d'autre.

 

Il  est encore préférable et plus fort, habile, que des amis communs réunissent les jeunes gens à un dîner intime, organisé pour la circonstance mais auquel assistent, cela va sans dire, inutile de le préciser, les parents de la jeune personne. On imagine mal, je l'espère, la jeune fille partant dîner seule avec l'homme qui la souhaite épouser.

 

Elle rit.

 

Les parents auront la prudence de ne pas instruire leur fille du but de cette réunion. Cette réserve a des avantages. Si on la prévenait de l'espèce d'examen qu'elle va subir, car examen, etc., l'émotion, l'appréhension qu'elle éprouverait lui feraient perdre de sa grace, de son naturel et gagner une gênante rougeur. Elle n'aurait plus assez de sang-froidpourjugerceluiqui seprésente avec l'idée de devenir le compagnon de sa vie.

 

D'autre part, si elle ne plaît pas, tout compte fait, au monsieur, possible, envisageable, etc., il serait facheux, facheux et cruel de le lui apprendre. Elle serait humiliée, elle perdrait confiance en elle, cela serait pire la fois suivante. Cris, pleurs, désespoir, prise de voile. Or, s'il est bon qu'une jeune fille n'ait jamais trop haute opinion d'ellemême, il ne faut pas davantage qu'elle se croie au dessous de ce qu'elle est.

 

Mais, dira-t-on, elle devine bientôt de quoi il s'agit, dans cette réunion intime où elle est la seule fille à marier et où elle rencontre un monsieur qu'elle connaît à peine ou même pas du tout. N'importe, mieux vaut la laisser dans un doute salutaire, à moins qu'elle ne soit « très forte », ce que nous ne souhaitons pas au prétendant.

 

Ces mêmes amis communs

— on a bien voulu noter que sans aınis communs, connaissances du même monde, il est impossible d'imaginer une quelconque union, cela tombe sous le sens, du moins au sein du même monde et union de deux mondes différents, je ris, voilà qui ferait perdre ses amis — ces mêmes amis communs, donc, sont chargés de faire connaître l'effet respectivement produit.

 

Si la jeune fille ne plaît pas, on ne lui parle de rien. Elle reste innocente.

 

Si c'est le prétendant qui ne convient pas, car hypothèse non négligeable, il supporte son sort dignement, et sans rancune surtout. Il part à la guerre, il s'inscrit dans la légion, il épouse la plus laide et la plus bossue des ses cousines pauvres. Il reste stoïque, ce que je veux dire.

 

Quel que soit le résultat obtenu, ceux qui se sont entremis dans la négociation ont droit aux remerciements des deux parties. S'ils ont à porter une réponse désobligeante, ils sont vraiment à plaindre, bien que nous leur supposions un grand talent pour les précautions oratoires et circonlocutions délicates.

Mais toujours — toujours ! — le secret est inviolablement gardé par tout le monde, en cas d'échec de part ou d'autre, et jamais on ne doit en dire les raisons.

 

Lorsque le prétendant a plu d'emblée à la jeune fille, cela peut arriver, rare, étrange mais possible, lorsque le prétendant a plu à la jeune fille ou quand l'épreuve s'est terminée à son avantage, il témoigne alors, il en a le droit, d'un grand empressement et fait porter immédiatement la demande en mariage officielle par son père, un vieil ami ou un supérieur, son parrain, je ne sais pas, n'importe qui.

 

Officiellement agréé, le prétendant revêt ses habits de cérémonie et fait immédiatement aux parents de la jeune fille, une visite au cours de laquelle on appelle celle-ci. Cette entrevue réclame beaucoup de tact de la part du futur ( il est déjà plus que prétendant). Il remercie avec une certaine chaleur, mais sans exagération. La froideur serait malséante, mais l'expression du bonheur doit être contenue.

 

Pendant la première visite, dès la première visite, le temps ne sera pas perdu et on saura quoi se dire, on fixe le jour des fiançailles. On décide d'une date très rapprochée car nous avons déjà suffisamment perdu de temps.

 

On convient encore ensemble des invitations à adresser pour cette fête, c'est-à-dire que les parents de l'accordée

— c’est une expression claire et précise — demandent au futur quelles sont les personnes lui appartenant — par les liens de l'amitié ou de la parenté — qu'il désire y convier. On règle toutes ces choses car des fiançailles, un mariage, la vie en général, sont une longue suite de choses à régler, on ne saurait l'oublier, et il serait imbécile de se laisser déborder par les futilités accessoires que sont les sentiments.

 

La fête des fiançailles se passe en famille, dans une intimité rigoureuse. Les amis de la veille, ce qu'on appelle les connaissances, n'y assistent pas. On n'expose pas le bonheur ingénu de la jeune fille, ses joies rougissantes, aux yeux et commentaires, car commentaires à craindre, on n'en saurait douter, aux yeux et commentaires des indifférents et des cyniques.

 

Le fiancé envoie son premier bouquet le jour des fiançailles. Ce bouquet est composé de fleurs blanches, parmi celles que préfère la fiancée dans cette couleur. Elle est ravie de cette coïncidence de bon augure.

 

Il  apporte lui-même la bague. Il  a consulté discrètement pour savoir quelle est la pierre favorite de la jeune fille, car il ne doit pas acheter cet anneau au hasard. Il  y a des fiancées qui ont peur des perles, parce qu'elles s'imaginent qu'elles présagent des larmes. C'est crétin, mais on ne peut commencer dès le jour des fiançailles à le dire.

 

Quelle qu'elle soit, de toutes manières, la bague doit être bien accueillie, c'est le moins qu'on puisse espèrer. La jeune fille s'émerveille et s'exclame:

« Ah...»

 

La bague est glissée au doigt de la jeune fille ( au quatrième de la main gauche ) par le fiancé, qui arrivera avant tous les autres invités. Il est autorisé pour la première fois à porter à ses lèvres cette main qui vient de recevoir son anneau, symbole d'engagement qu'on ne peut déjà plus rompre que pour des motifs très graves, c'est une chose qu'il ne faut pas ignorer.

 

Le fiancé vient accompagné de son père et de sa mère; à leur défaut, morts, toujours la même histoire, de son frère aîné, du chef de sa maison, son parrain, etc. Je ne sais pas, n'importe qui.

 

Au dîner — qui est indispensable — les fiancés sont placés à côté l'un de l'autre, au milieu de la table, au milieu du plan de la table. Ils sont traités comme les héros du jour car ils le sont. Ils ont en face d'eux le père et la mère de la jeune fille, le père du fiancé est auprès de la maîtresse de la maison, la mère de la jeune fille, si on a bien voulu suivre, sa mère auprès du maître de la maison, le père de la fiancée, je n'insiste pas, c'est clair.

 

Les personnes qui ont négocié le mariage — parce que tout de même, bien de négociations et rien d'autre qu'il fut question — les ambassadeurs, appelons-les ainsi si le mot négociateurs choque — les ambassadeurs du jeune homme sont aux côtés des fiancés, c'est-àdire si on veut bien faire un léger effort de concentration sur la géométrie de l'espace, en face, juste des parents du fiancé, tout cela est très simple et la table entière pourrait obéir à des règles très strictes sur lesquelles je ne m'étends pas, je le regrette, mais parfaitement ordonnées ( principe même des règles ).

 

Le menu de ce dîner doit être relativement simple. Les fiançailles sont déclarées solennellement au dessert. C'est une surprise pour l'ensemble des invités. Personne ne s'y attendait et tout le monde pousse là encore une légère exclamation de surprıse ravıe:

« Ah...»

 

Si la réception est une soirée dansante, la cérémonie de déclaration a lieu vers minuit. Les invités, tous les invités, font leurs souhaits de bonheur aux fiancés.

 

La jeune fiancée est habillée d'une robe gaie — car circonstance gaie de l'existence c'est et doit être — rose tendre, bleu céleste ou blanche avec des rubans aurore. Gaie. Chez les autres femmes, on évitera les notes sombres. Le fiancé et les autres hommes portent le costume du soir ou l'habit.

 

Dans la soirée qui suit, sans isoler les fiancés, on s'arrange pour qu'ils puissent causer sans être entendus. On agira de même jusqu'au mariage. On ne les laisse jamais seuls; mais on n'affecte pas de monter la garde autour de cet amour désormais permis. On surveille, car surveillance est nécessaire, mais on surveille avec délicate discrétion.

 

Afin d'éviter les commentaires, car commentaires, etc., afin d'éviter les commentaires, regards obliques et sourires narquois des méchantes gens qui ne sont pas dans le secret et que les assiduités du fiancé feraient causer, on s'arrange si c'est possible, pour que l'époque du mariage ne soit pas trop distante de celles des fiançailles. On gagne du temps et on fait taire la rumeur.

 

De la cérémonie des fiançailles à celle du mariage, le bouquet quotidien est de rigueur. Il est exclusivement composé de fleurs blanches.

 

Les présents solides, d'une valeur intrinsèque  — entendons par là qui pourrait être monnayés ou revendus par la fiancée elle-même, rougissante toujours ou par ses parents et tuteurs, si parents morts, envisageable — les présents solides, concrets, les choses et les objets qu'on peut échanger et vendre, les présents solides ne sont autorisés qu'à partir du jour où l'on fait les réglementations d'argent et où l'organisation et la répartition des biens, dots, futurs héritages et legs ont été mises noir sur blanc.

 

L'envoi de la corbeille et la signature du contrat précèdent de huit à dix jours environ la cérémonie du mariage. La corbeille est apportée le matin du jour où l'on signe le contrat. La veille. Le matin de la veille. Elle se compose de robes de satin, de velours, etc., en pièce ( et la jeune fille devra les reconstituer elle-même  )

 

elle rit

 

de dentelles noires et blanches — pour toutes les éventuelles circonstances de l'existence, et elles ne seront pas toutes joyeuses, loin s'en faut, autant le savoir dès maintenant — de points héréditaires, si les aïeules du fiancé en ont possédé; de bijoux modernes, de joyaux de famille; d'un manteau de loutre; de bandes de lophophore...

 

Le lophophore.

 

Le lophophore est un genre de gallinacé des montagne de l'Inde, au riche plumage très recherché et de fait, c'est également une originale parure pour les robes et les vêtements, dont la solidité, autant que la surprenante beauté, explique la faveur.

 

Des points héréditaires, des bijoux modernes, des joyaux de famille, un manteau de loutre, des bandes de lophophores.

 

A ce fond de garde-robe, car on entend bien qu'il ne s'agit que d'un fond, tout au fond, on ajoute une aumônière gonflée d'or—des pièces neuves ! —un ou plusieurs éventails, un livre d'heures copié sur un chef-d'œuvre du Moyen Age. Mais il va sans dire que la corbeille peut être infiniment plus modeste, tout dépend des ressources du fiancé.

 

On voit qu'il ne faut pas imposer ce titre de fiancé. Pour les mêmes raisons, un homme dont la position est médiocre, il en est, ne s'offrira pas

comme futur mari. Les parents n'oseraient peutêtre pas refuser, tout en craignant de voir ses obligations trop peu grandement remplies à leur gré.

 

Je crois même pouvoir dire ici qu'il est préférable, d'une manière générale, qu'un homme dont la position est médiocre ne s'offre pas comme quoi que ce soit, parrain, fıancé, père de famille, etc. C'est mieux. 

 

Tous les objets sont contenus dans une grande corbeille—d'où le nom de corbeille—dans une grande corbeille en vannerie artistique, doublée de satin blanc et de forme carrée, afin que les étoffes n'y prennent pas de faux plis. Un gros bouquet de roses blanches ou un neud de satin blanc s'attache sur le couvercle. C'est très beau. On avait eu l'idée de remplacer la corbeille par quelques milliers de francs, insérés dans une enveloppe, on n'en parlait plus, tranquille, affaire réglée ! Mais cette innovation froissa les délicatesses de sentiment du plus grand nombre des fiancés, et la vieille mode a prévalu. Nous en sommes bien aise, tout le monde en est bien aise, j'en suis bien aise.

Le contrat se signe souvent chez le notaire.

Mais quand le notaire se rend chez les parents de la fiancée, toutes les personnes intéressées s'y assemblent. Dans l'un comme dans l'autre cas, les clauses du contrat doivent avoir été bien débattues, par avance, entre les deux familles — hors de la présence des fiancés, cela va sans dire —pour éviter toute discussion apre et violente, au moment des dernières stipulations.

 

Quand le contrat se signe chez les père et mère de la fiancée, il est toujours suivi d'un dîner auquel est convié le notaire. Parfois le contrat se signe au milieu d'une soirée, qui réunit bon nombre d'invités. Les divertissements ou la conversation s'interrompent, hop ! Le notaire donne lecture du contrat. Tout le monde est très surpris, on dit:

« Ah »

Alors le futur ( le futur mari, le fiancé, le jeune homme ), le futur se lève, salue sa fiancée, signe l'acte et lui passe sa plume.

 

Après avoir apposé son nom, celle-ci offre la plume à la mère de son fiancé, laquelle la remet à la mère de la jeune fille, les deux pères signent après et, ensuite, tous les membres des deux familles, par rang d'age. C'est simple.

 

La soirée de signature n'a déjà plus cet aspect intime de la fête de fiançailles. Toutefois on n'y invite pas de connaissances banales.

 

Pour résoudre ce douloureux problème qui semble vouloir se reposer régulièrement, j'ose insinuer que, peut-être la solution serait de n'avoirjamais de connaissances banales.

 

Au moment de la signature, si le notaire demande à la fiancée — comme c'est son droit, et pourquoi se gênerait-il ? — la permission de lui baiser la main, elle la lui accordera, après avoir rapidement consulté du regard sa mère et son fiancé. Tous deux font, des yeux, un signe d'acquiescement. Comme ça.

 

Elle montre.

 

En réclamant le consentement du fiancé, il y a comme une reconnaissance anticipée de ses droits, quelque chose de touchant et qui donne une vue bien nette des devoirs de la vie conjugale. Mais dira-t-on, la fiancée ne dépend encore que de ses parents. Pas tout à fait; elle porte au doigt un anneau qui l'engage déjà et elle a reçu, est-il déjà besoin de le rappeler, des présents solides qui lui créent des obligations.

 

Le mariage civil précède le mariage religieux.

 

Mais...

 

Un temps.

Mais, on ne se marie pas à l'église depuis le premier dimanche de l'Avent jusqu'au jour de l'Epiphanie, ni

 

un temps

ni depuis le mercredi des Cendres jusqu'après l'octave de Paques. Ce sont choses essentielles qu'on doit savoir et ne pas oublier !

 

Evidemment, on peut obtenir, avec relations, chèques ou minauderies, des dispenses efficaces pour célébrer le mariage dans ces intervalles, il suffira d'en faire la demande. On peut toujours renoncer à tout ! Choix et rien d'autre !

 

Il est inutile de donner ici la façon dont se célèbre le mariage civil. La loi seule est en cause et je n'y suis pour rien, n'y serai jamais pour rien. Ce n'est pas difficile et c'est très rapide. Les mariés n'ont qu'à répondre un oui intelligible à la question sacramentelle « Prenez-vous pour époux ?... » ou « Prenez-vous pour épouse ?... » Oui et c'est tout, réglé.

 

La mariée signe la première l'acte de mariage et ensuite elle passe la plume au marié, qui la salue, et lui dit, d'un airheureux, obligatoire, et avec un sourire, c'est le moins qu'il puisse faire:

« Merci, Madame. »

Il est le premier à lui donner ce titre, c'est très amusant.

 

Le mariage religieux.

 

Le mariage religieux se célèbre le matin, en général; il a plus de pompe en cette partie de la journée, à cause de la messe. Tout le monde est beaucoup plus en forme, on vient juste de se lever, on a bonne mine.

 

Le père et la mère de la mariée reçoivent leurs invités au salon. Le marié, quant à lui, a précédé tout le monde, en compagnie de ses parents. Ils sont arrivés aux aurores.

 

La jeune épousée, elle, ne paraît qu'au dernier moment; elle descend l'escalier, portant à la main le dernier bouquet blanc que lui adressa, le matin, celui qui est déjà son mari, de par la loi civile. Elle est pleine de sa fraîcheur matinale.

 

Elle est habillée avec une simplicité relative.

 

Les diamants sont de trop et nous exclurions même les riches et lourdes dentelles. La toilette doit être virginale et non fastueuse. Robe de satin à longs plis, en hiver; draperies aériennes de soyeuse mousseline des Indes en été; guirlandes parfumées des fleurs de l'oranger, mêlées aux roses blanches et myrtes, n'est-ce pas la plus adorable des parures sous le nuage du voile ? Au plus ajouterions-nous un fil de perles au cou de notre fille.

 

Le marié porte l'habit ou son grand uniforme, s'il appartient à l'armée.

 

Quand tout le monde est arrivé — et c'est le cas d'être exact — on monte en voiture pour se rendre à l'église. La mariée occupe la première voiture, elle a son père et sa mère avec elle. Dans la seconde voiture, le marié et ses parents. Jamais rien de compliqué. Les témoins prennent place dans les troisième et quatrième voitures avec des parentes des mariés. Ce ne sont pas des jeunes filles. Les jeunes filles d'une manière générale doivent être à part, protégées et habilement encerclées, je n'insiste pas.

 

Les autres invités s'arrangent des autres voitures, je ne saurais tout prévoir !

 

On doit, autant que possible—ce jour-là au moins, on peut faire un effort — on doit associer une personne de la famille ou des amis de la mariée à une personne de la famille ou des amis du marié. Tout cela se combine d'avance, car combine et rien d'autre. Mais là encore, il y a une règle à observer: les jeunes filles ne montent pas — même à deux — dans une voiture où elles seraient seules avec des hommes qui n'appartiendraient pas à leur proche parenté.

 

Arrivé sous le porche, le cortège se forme.

 

La mariée au bras de son père; le marié avec sa mère; la mère de la mariée conduite par le père du marié-; les demoiselles et les garçons d'honneur; les témoins et les dames avec lesquelles ils sont venus en voiture. Les jeunes filles derrière. C'est facile.

 

La mariée a pris le bras gauche de son père, toutes les dames doivent prendre le bras gauche de leur cavalier. Si le père de la mariée est militaire, elle s'appuie sur son bras droit et toutes les autres femmes suivent son exemple, bras droit pour tout le monde.

 

A l'entrée de la mariée, tous les invités à la messe se lèvent. Ceux qui sont venus pour l'époux sont à droite de la nef, ceux qui sont venus pour la mariée se sont placés à gauche.

 

La mariée s'avance sans porter les yeux autour d'elle. Elle marche droit vers ce qui l'attend.

 

Bien peu d'épousées restent naturelles sous tous les regards fixés sur elles. Certaines mariées ont le don d'agacer ou d'amuser les assistants. Un peu de trouble est nécessaire mais il n'est pas obligatoire qu'une mariée prenne l'air, comme l'a dit le poète Victor Hugo, de la victime couronnée de fleurs qu'on conduit à l'autel.

Mieux vaudrait s'avancer délibérément, ce serait moins sot. Qu'elle soit émue, cela se conçoit ; heureuse et un peu effrayée, on l'espère, mais si elle est bien élevée, si elle possède une dose suffisante de tact, en un mot, si elle n'est pas trop gourde, elle évitera aussi bien les airs penchés que les airs assurés, elle ne donnera pas plus dans la pruderie outrée que dans l'aplomb excessif.

Le père de la mariée la conduit à sa place: le prie-Dieu placé à gauche et auprès duquel brûle un cierge. Il est facile à repèrer.

Le marié vient s'agenouiller auprès d'elle sur l'autre prie-Dieu. C'est plus simple encore pour lui.

 

On a convenu au moins huit jours à l'avance, avec le prêtre qui la bénira, de l'heure, des détails, et du prix de la cérémonie, inévitable, car prix à payer et pas d'autre mot. On n'en discute plus à cet instant précis.

 

Les anneaux ont été remis à un sacristain qui les offre habilement sur un plateau, au moment de la cérémonie où ils sont échangés. La date du mariage est gravée à l'intérieur de chaque anneau avec le prénom de la femme dans l'anneau du mari et le prénom du mari dans celui de la femme. Ce n'est pas très difficile à suivre et extrêmement simple à retenir.

 

Les mariés écoutent, assis, I'allocution que le prêtre leur adresse. Celui-ci parle debout sur les marches de l'autel, mais, bien évidemment, il s'approche des époux pour les unir. Le marié et la mariée se lèvent alors et l'époux prend dans sa main droite la main droite de l'épouse, ce qui oblige la jeune fille à se contorsionner un peu, mais cela ne durera qu'un court moment.

 

Aux questions que l'on sait :

« Prenez-vous pour femme...? etc. »,

ils répondent :

« Oui. »

 

Ils ne désunissent pas leurs mains pour s'agenouiller sous la bénédiction du prêtre et l'aspersion, car aspersion. Si on a bien voulu s'exercer chez soi, s'agenouiller à deux en se tenant main droite dans main droite, sous aspersion d'eau n'est pas si difficile. On ne se marie qu'une fois et tout n'est jamais que question de volonté.

 

La célébration terminée, on passe à la sacristie pour signer l'acte de mariage et recevoir les félicitations des invités.

La mariée sort de l'église au bras de son mari. Son père offre son bras à la mère du marié.

Le père du marié offre son bras à la mère de la mariée, tout le monde peut suivre, il suffit de comprendre le principe, on fait des échanges d'une famille à l'autre et ensuite on décline, ce n'est pas compliqué, un membre masculin d'un côté avec un membre féminin de l'autre et ainsi de suite, etc., bon...

 

Les invités de la messe ont regagné leurs places et sont debout sur le passage du cortège. Ils sont très contents. Le marié et la mariée saluent à droite et à gauche en souriant avec beaucoup de soin.

Les mariés remontent seuls en voiture, c'est le plus souvent un coupé et on rentre à la maison pour manger.

 

Toujours ainsi que cela continue.

 

 

 

 

 

Il faut célébrer la fête des épousailles avec autant de magnificence que le permet la position de fortune; chaque invité, revêtu de ses plus brillants atours, est tenu d'y apporter un visage heureux, c'est le moins qu'il puisse apporter.

On doit entourer de joie et d'éclat le bonheur de ce jeune couple, mais cette joie et cet éclat doivent être relatifs et ne pas écraser le bonheur

naissant des mariés. D'une manière générale si tout le monde y prend garde, ce jour-là, ce sont les mariés qui doivent avoir l'air le plus heureux.

 

Nous voudrions des danses aux noces, ne fût-ce qu'une sauterie, mais l'usage se perd. Nous aimons les mariages célébrés à la campagne,

au temps des lilas et des roses,

en la saison des chansons et des couvées, où l'on dîne et où l'on danse sous les arbres. Est-il cadre plus charmant pour la blanche épousée ?

 

Si l'on donne un grand dîner, la mariée prend place à table, entre son père et son beau-père

(elle est à la droite de son père), le marié est en face d'elle, entre sa mère et sa belle-mère. Ils sont traités en héros du jour, car ils le sont.

 

La mariée est servie avant toutes les autres dames, si agées ou si qualifiées que celles-ci puissent être. Mais si un personnage de marque assiste à la fête, on considère sa présence comme un acte de condescendance et pour l'en remercier, on ne fait pas du tout ce que je viens de dire et le beaupère de la mariée lui cède sa place.

 

Le bal, est ouvert par la mariée avec l'invité auquel on désire témoigner le plus de déférence. Le second quadrille ou la seconde valse appartient au mari, le mari de la mariée, le marié. Après, elle envoie inviter de sa part les danseurs qu'elle veut pour partenaires dans les quadrilles qui suivent. Pour les valses, et d'une manière plus large, pour toutes les danses qui encouragent au rapprochement physique, elle se réserve pour son mari et les hommes de sa parenté.

 

Malgré quelques tentatives pour faire renaître l'usage, on ne chante plus au dessert.

 

On ne se met plus immédiatement en route pour le voyage de noces, comme on faisait il y a quelques années. On ne veut plus gaspiller ces premières heures de la vie à deux sur les voies ferrées, dans l'hôtellerie banale et encombrée, où l'on a mille petits ennuis à subir, et où les caractères se heurtent parfois dès le premier instant, par suite de l'une de ces contrariétés, qui sont inévitables en voyage.

 

On aura bien le temps de se chamailler, de se dévorer les poux dans la tête plus tard, on peut attendre un jour ou deux. Plus tard, espérons-le, les dissonances, car dissonances et pas autre chose, les dissonances se fondront dans un accord plus parfait; c'est le bon sens — compagnon inséparable du bon goût — qui fixe le moment du voyage ae noce : six semaines après le mariage.

 

Il peut arriver que le premier conjoint disparaisse, possible, s'enfuie ou meure, envisageable. Déciderait-on de se remarier, il est de bon goût de le faire sans éclat et sans bruit. La cérémonie civile ne réunira que les mariés, leurs père et mère respectifs, s'ils sont encore là pour voir un tel spectacle, et les témoins.

 

Pour le mariage à l'église, on s'entoure, comme aux premières noces, de ses proches et de ses amis intimes; on envoie également des invitations à la messe; mais la cérémonie est plus simple, il n'y a pas de décoration florale, pas de chants, pas de faste. Sobre et austère.

 

La veuve qui se remarie ne s'habillera ni de gris, ni de mauve, ce qui aurait l'air de demi-deuil et serait peu aimable pour son second mari; elle évitera le rose, couleur trop gaie, qui serait déplacée. Elle se coiffera d'une mantille noire ou blanche, dans laquelle elle piquera quelques fleurs. Elle évitera les chrysanthèmes et les scabieuses, qui sont dénommées fleurs de veuves, il est de l'humour ou de la piété qui ne sont pas toujours compris.

 

La veuve garde la première bague d'alliance. Son premier mariage est un fait que rien ne peut effacer, son second mari ne saurait trouver

mauvais qu'elle conserve le signe de ses premiers liens et, si elle a des enfants, elle leur doit cette marque de respect à la mémoire de leur père. Elle porte donc deux anneaux si elle s'est mariée deux fois, et ainsi de suite, autant d'anneaux que... Bon.

 

Un déjeuner ou un dîner suit la cérémonie religieuse, mais il n'y a jamais de bal pour les secondes noces, ni bal, ni sauterie.

 

Qu' une demoiselle d'un certain age souhaite enfin convoler, ce sont absolument les mêmes cérémonies que pour le mariage d'une jeune fille. Le bon goût peut les diminuer de quelques détails, mais c'est tout.

 

Ainsi les demoiselles d'honneur seront en nombre restreint ou, même, si la mariée est très agée, il n'y en aura pas du tout.

 

Une demoiselle de trente-cinq ans ne s'enveloppera pas d'un long voile. Elle couvrira ses cheveux d'une mantille de dentelle blanche qui lui garnira aussi les épaules. Cette mantille sera attachée par quelques boutons de fleurs d'oranger--et des roses blanches. Robe blanche tout de même.

 

A quarante-cinq ans elle choisira une robe gris argent, et elle portera un chapeau de dentelle blanche avec un imperceptible brin de fleur d'oranger, mêlé à des marguerites-reines, lilas ou rosées.

 

Une soirée dansante convient mieux qu'un bal en ces circonstances délicates.

 

 

 

 

 

On célèbre les noces d'argent après vingt-cinq années d'heureuse union.

 

L'union n'aurait-elle pas été heureuse, si elle dure vingt-cinq années, on la célèbre tout de même. On célèbre les noces d'argent après vingtcinq années d'union. D'une manière plus générale, et pour résumer, en quelques circonstances que ce soit, si vingt-cinq années sont passées, on célèbre.

 

Les noces d'argent sont une belle et une grande fête de famille, à laquelle on convie aussi les amis, mais dont on élimine les simples connaissances, car il faut lui conserver un caractère d'intimité. C'est aussi une fête joyeuse, je pense ça, et on lui donne tout l'éclat possible.

 

C'est encore une haute et touchante leçon d'amour conjugal donnée à ses enfants, que de leur montrer leur père et leur mère si tendrement, si sérieusement, si profondément attachés l'un à l'autre, après vingt-cinq années de vie commune, car vingt-cinq années et pas moins, après vingt-cinq années où l'on a partagé, comme l'a dit le poète Victor Hugo, les mêmes joies, mais aussi les mêmes douleurs, où l'on s'est fait de mutuelles concessions et des sacrifices réciproques.

 

Est-il rien de plus beau, de plus pur que cette affection qui a résisté au temps, au malheur parfois, parce que malheur, il ne faut pas rêver, est-il rien qui témoigne mieux de la noblesse d'ame du père, de la tendresse du cœur de la mère ou l'inverse ?

 

Célébrons donc les noces d'argent, c'est un spectacle réconfortant.

 

La mariée est encore belle, souvent elle paraît être la sœur aînée de ses filles. Elle ornera ses cheveux de marguerites-reines toutes blanches et jettera, par-dessus, une mantille de dentelle, blanche aussi, pour assister à la messe de bénédiction. Sa robe sera également blanche. Nous insistons à dessein assez souvent sur la couleur blanche, mais c'est parce que c'est la couleur de la foi, de la pureté, de la fidélité, de la vie, de la joie et de tas d'autres choses encore qui m'échappent à cette heure mais que la couleur blanche représente bien, aussi.

 

Le cortège sort de l'église.

 

C'est à la maison que toute la parenté, tous les amis, félicitent et embrassent les mariés. Ils sont traités comme les héros du jour, car ils le sont.

 

Il y a exhibition des présents reçus. Un lunch est servi en attendant le dîner, c'est un véritable festin. Un bal termine cette fête délicieuse. Le père l'ouvre avec sa fille aînée ou la femme de son fils, la mère avec son fils aîné ou le mari de sa fille, toujours le même système, en s'accommodant des survivants.

 

Restés seuls, les époux savourent les joies de cette journée, les souvenirs de leurs jeunes années et la satisfaction du devoir accompli. Ils regardent leur album.

 

« Sur la route poudreuse, ils ont marché sans trêve,

Et franchi les ravins et gravi les hauteurs.

Ils fournissaient la tache, ils traversaient l'orage.

O les fortes amours ! »

Victor Hugo.

 

 

 

 

On célèbre les noces d'or après cinquante années d'heureuse union. N'aurait-elle pas été heureuse, cinquante années, on célèbre tout de même.

 

Le temps a couronné les époux que nous avons vus, une première fois, rayonnants de jeunesse et de bonheur; puis, une autre fois, pleins de maturité et de force, entourés d'amour, de respect, d'estime, ayant lutté, ayant souffert, car lutte et souffrance et le contraire qui m'étonnerait, mais heureux car ils s'aiment comme au premier jour, mieux peut-être.

 

Bien des douleurs les ont visités, leurs enfants sont partis, pour fonder, à leur tour, d'heureuses familles. D'autres sont morts, déjà, logique, probable.

 

Ils sont seuls, comme au commencement de leur vie à deux et ils se serrent l'un contre l' autre pour se tenir lieu de tout.

 

Leurs fils et leurs filles — ceux qui ne les ont pas devancés là-haut —accourent autour d'eux, avec les enfants de leurs enfants; trois générations au moins les entourent.

 

La fête est la même que celle des noces d'argent. Mais avec une intimité plus grande, pour ménager les héros du jour, car ils le sont, dont la vie est devenue fragile. On prend garde à ne pas transformer ce jour de fête en jour de deuil. Chacun leur a apporté son présent, jusqu'à l'arrière-petit-fils de deux mois, qui tient une fleur, pour eux, entre ses petits doigts inconscients.

 

Le grand repas est suivi d'un bal ou d'une sauterie. Les deux aïeuls l'ouvrent avec deux de leurs petits-enfants s'ils peuvent. S'ils ne peuvent pas danser, ils regardent. C'est bien.

 

La fête ne se prolonge jamais au-delà de minuit. Alors, laissés à eux-mêmes, abandonnés, car abandon, on ne va pas se raconter d'histoire, les vieux époux tombent dans les bras l'un de l'autre, et se promettent que, s'ils recommençaient la vie, ils se choisiraient encore, des choses comme cela qu'on dit et qu'on croit.

 

Et ensuite, à peu près ainsi que cela se termine.

 

Il n'est personne qui échappe au malheur de perdre l'un des siens, on a pu le deviner déjà. C'est possible, logique et envisageable. L'étiquette et la coutume qui n'abdiquent leurs droits en aucun moment de l'existence, là encore entendent régler la façon dont nous devons porter et manifester notre douleur.

 

Quand la mort entre dans une maison, les plus forts, les moins fragiles, les parents, les amis, je ne sais pas, n'importe qui, les autres, les survivants rétablissent autour du disparu, car disparu et rien d'autre, les autres rétablissent le calme et l'ordre.

 

On ferme les volets, les persiennes et les portes. On allume des bougies. On éloigne les jeunes enfants, les jeunes enfants c'est la vie et de la vie, il ne doit pas être question. On marche doucement, on parle bas, on baisse la radio.

 

Le corps est gardé jusqu'à ce qu'on le mette dans un cercueil. On lui fait subir une toilette et on pare le cadavre de ses plus beaux habits, ceux de son mariage, par exemple, c'est une belle idée.

 

On va à la mairie de l'arrondissement, de la ville, de la commune faire la déclaration de décès. La municipalité envoie alors un médecin au domicile du défunt. Il constate le décès et détermine la maladie qui causa la mort, car ce ne peut être que maladie et pas autre chose. Si c'est autre chose, police et pas de barguignage.

 

Lorsque la mort est authentifiée et admise, on s'entend avec l'église et les pompes funèbres pour les service, convoi et enterrement.

 

La chambre est transformée en chapelle ardente. C'est très beau.

 

Plus rarement, on descend le cercueil ouvert par l'escalier central vers le salon d'apparat. Le mort est traité en héros du jour, car il l'est.

 

Le jour de l'enterrement, le cercueil est exposé sous la porte de la maison. On le couvre de fleurs. Les grands poètes, Victor Hugo, les grands tribuns en obtiennent des charretées entières.

 

Les invités arrivent, car invités et pas moins. On se serre la main. On n'entame pas de conversations. On a l'air triste. On fait un effort. On est habillé en deuil, on est propre et soigné. Le corbillard s'ébranle, les corbillards s'ébranlent toujours, ce sont des mots qui vont très bien ensemble.

 

Les hommes marchent tête nue derrière, les femmes sont dans des voitures, les jeunes filles, s'il en reste après toutes ces années, les jeunes filles sont séparées des jeunes gens.

 

 

 

 

 

Le deuil est une marque extérieure de la douleur. Il a des règles, on doit les suivre. Autrefois, il était très long, on portait le deuil du père jusqu'à la mort de l'aîné de la famille et ainsi de suite, c'était long. Mais la duchesse de Berry, fille du régent, une dame du temps passé, fit diminuer de moitié la durée des deuils. Lorsqu'on pensait que le fils aîné était à la moitié de son espérance de vie, on renonçait au deuil du père. C'était moins long.

 

Le deuil de veuve dure deux ans. Le grand deuil, très austère, toute une année. Robe de laine unie, voile sur le visage, chale en pointe, bas noirs en fil ou en laine, les gants pareils, corbeau et rien de plus. Ni fantaisies ni fioritures et pas de rouge aux lèvres.

 

Pendant les six premiers mois de la seconde période, voile et lainage plus léger. Gants de soie ou de peau, on sent la coquetterie revenir, bijoux de jais, noir, de jais.

 

Les derniers six mois, dentelles, noires, mais dentelles tout de même. Pendant les trois derniers mois, peu à peu on en voit la fin, les broderies, les étoffes blanches et noires, puis jusqu'à complète expiration, du gris, de la couleur prune, pensée, lilas, on prend garde à la gradation des nuances, mais, en toutes circonstances, si on voulut bien suivre, c'est bien de gradation qu'il fut question.

 

Le deuil de père ou de mère, celui de frère ou de sœur se porte de la même façon, avec les mêmes gradations mais sur des durées moins longues encore.

 

On peut aussi prendre le deuil d'un ami si on en a, mais ce sont des deuils dits de courtoisie et rien ne nous y oblige.

 

On s'abstient de tous plaisirs, de toutes distractions, on reste chez soi, on ne rit pas à gorge déployée. Mais, et toujours ainsi que cela continue et recommence, mais vers le début de la seconde période, on se permet des conférences sérieuses, des expositions. On fait des visites, on reçoit le mardi. Deux mois avant la fin, on rétablit le five o'clock tea, on donne un dîner, on assiste au concert, on sifflote dans son bain.

 

Le deuil terminé, on réapparaît dans les sauteries, car sauteries et rien d'autre, on ne danse pas encore, on regarde mais le pied sous la table marque déjà la mesure. On va au Théâtre-Français ou à l'Opéra.

 

On danse la gigue, on va aux Variétés, ce ne sont plus que mauvais souvenirs, car souvenirs tout ça et rien d'autre, on songe à se marier, on ferait bien un enfant, on le déclarerait à la mairie de l'arrondissement.

 

Ainsi que cela n'en finit jamais de se passer.

 

Le 7 juillet 1994.

 

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