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« Ce n'est rien! j'y suis! j'y suis toujours. »

Autour de 1870, le processus de « changement de forme » de la métrique française traditionnelle, son « roman d'Alexandre » (cf. chapitre 0), jusque-là assez régulier, rencontre une catastrophe. Ensuite commence une période « tourbillonnaire » destinée à se prolonger très avant dans le xx siècle. Nous y sommes peut-être encore.
On peut presque marquer le moment de cette catastrophe par un poème, composé quelques mois sans doute après la chute de la Commune de Paris. C'est le poème de Rimbaud qui suit.



1 Qu'est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang
2 Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
3 De rage, sanglots de tout enfer renversant
4 Tout ordre; et l'Aquilon encor sur les débris

5 Et toute vengeance? Rien!... -Mais si, tout encor,
6 Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats
7 Périssez! puissance, justice, histoire, à bas
8 Ça nous est dû. Le sang! le sang ! la flamme d'or

9 Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
10 Mon Esprit! Tournons dans la Morsure : ah! passez,
11 Républiques de ce monde! Des empereurs,
12 Des régiments, des colons, des peuples, assez!

13 Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
14 Que nous et ceux que nous nous imaginons frères?
15 A nous! Romanesques amis : ça va nous plaire.
16 Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux!

17 Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
18 Notre marche vengeresse a tout occupé,
19 Cités et campagnes ! - Nous serons écrasés
20 Les volcans sauteront ! et l'océan frappé...

21 Oh ! mes amis ! - mon coeur, c'est sûr, ils sont des frères
22 Noirs inconnus, si nous allions! allons! allons!
23 0 malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
24 Sur moi de plus en plus à vous! la terre fond,

25 Ce n'est rien! j'y suis ! j'y suis toujours.


Acceptons (la chronologie n'a rien d'essentiel) la datation d'Antoine Adam dans son édition de Rimbaud de la Pléiade

« Il suffit de lire cette pièce pour être assuré qu'elle a été écrite dans les semaines qui suivirent l'arrivée de Rimbaud à Paris. Les poètes que Verlaine lui a fait connaître détestent la réaction bourgeoise qui se déchaîne après l'écrasement de la Commune. Rimbaud partage leur colère. Cette pièce exprime les désirs impuissants de vengeance des communards écrasés, et leurs rêves. Ils imaginent une catastrophe qui entraîne en même temps la fin de la société, la fin des continents, la fin du monde. »



La parole prophétique de Paris se repeuple, quelques mois plus tôt Société, tout est rétabli, s'est vérifiée dans la violence versaillaise.

« ... Les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris
Travailler maintenant, jamais, jamais, je suis en grève. »

(lettre à Georges Izambard du 13 mai 1871)

Ce que le poème dit en clair : il en appelle de la défaite du mouvement révolutionnaire, de la manière la plus violente et en même temps désespérée. Il appelle à la destruction de cette société et constate, à la fin, l'impossibilité actuelle de son espoir


[...] j'y suis ! j'y suis toujours.


Or ce poème, parole de destruction, imprécation utopique, est en même temps poème premier d'une autre destruction, la destruction métrique; premier parce que, pour la première fois, certaines caractéristiques essentielles du vers alexandrin s'y trouvent massivement niées. Comme il est difficile maintenant, plus d'un siècle après 1871, de saisir exactement la portée de cette rupture (au point qu'une édition scolaire récente peut affirmer ingénument « La versification est à peu près régulière »), je la décrirai assez minutieusement.


Analyse



Le point de comparaison obligatoire, la pierre de touche, est l'alexandrin hugolien tel, par exemple, qu'il apparaît dans un livre contemporain, L'Année terrible. Il n'y a pas (sauf en quelques poèmes de Mallarmé), à ce moment, de prosodie plus avancée dans la voie du brouillage métrique que celle-là. Il faut donc situer le poème par rapport à cet état de la tradition.


L'essentiel de l'attaque porte sur la sixième syllabe et son environnement immédiat (cinquième et septième syllabes du vers), c'est-à-dire sur la nature de ce qui peut se trouver en fin d'hémistiche et assurer (ou non) l'identité et la coordination des deux segments égaux qui doivent composer le vers. Cette sixième syllabe, dans la tradition classique, doit être


a) fortement marquée (dernière voyelle pleine d'un mot appartenant à une « grande » catégorie syntaxique verbe, substantif, adjectif, adverbe; ou dernière voyelle d'un segment de phrase) ;
b) ne pas intervenir au milieu d'un mot (b est évidemment conséquence de a).

Dans la version hugolienne (nous reprendrons ceci plus en détail au chapitre 5)

1) en tout cas pas moins forte, pas moins marquée que les syllabes qui l'environnent;

2)
ni un e (ce, le, je...) ni surtout un e muet;

3)
respecter la condition b du vers classique.

Telles sont les conditions locales, qui sont ici, précisément, le plus systématiquement violées. Dans le détail, on peut établir la répartition suivante (la syllabe cruciale, la sixième, est soulignée dans les exemples)


1. Environnement classiquement acceptable



(1) ] mon Coeur, que

Le mot « coeur » y est très nettement plus marqué que ceux qui l'entourent dans le vers. Le poème commence on ne peut plus « classiquement ».

(4) l'aquilon encor
(8) le sang! le [
(20) sauteront! et [
(21) mon coeur, c'est
(23) je me sens frémir
(24) en plus à


En tout sept exemples, dont les deux derniers du poème 23-24 (à l'exception du vers 25, isolé, qui est un alexandrin un peu spécial !).


2. Environnement limite dans la tradition hugolienne


(9) à la vengeance
Comparer au vers de Baudelaire
(26) A la très belle, à la très bonne, à la très chère

(14) que nous nous
(22) si nous allions!


Dans tous les autres cas, la césure est « impossible », anomale, selon les pratiques antérieures de l'alexandrin.

- Soit parce qu'elle est signalée par une voyelle plus faible que la cinquième.

Il y a des exemples mais en nombre infime chez Hugo


(27) Et quand ils seront près des degrés de lumière
(Les Contemplations)


ou Baudelaire

(28) Les jambes en l'air comme une femme lubrique

(29) 0 ma si blanche ô ma si froide Marguerite

- Soit que la sixième position soit occupée par un e (pronom ou article) et, pire, un e muet. - Soit enfin qu'elle intervienne à l'intérieur d'un mot. Il n'y a qu'un exemple du premier type.


3. Position 6 plus faible que la position 5
(10) tournons dans

4. Un e, un e muet

(3) sanglots de tout
(11) de ce
(2) mille meutres

(où la position est très forte


(5) vengeance ? rien
(7) puissance justice
(15) romanesques amis
(19) campagnes! —Nous


Sept cas cette fois.

5. Sixième syllabe à l'intérieur d'un mot

(6) industriels

(où la césure interne au mot isole dans le premier hémistiche,
ironiquement, le mot « indu »)

(12) (13) (16) (17) (18)


Ici, la sixième position étant de plus un e (cf. point 4), on a une sorte de violation maximale, de point extrême de la vengeance contre la coupure qui fait l'alexandrin.


Il importe de marquer ici qu'aucune de ces violations n'est une invention de Rimbaud et de ce poème; il en a déjà lui-même écrit, et quelques exemples isolés s'en trouvent chez d'autres poètes. Mais ce qui compte ici, c'est leur nombre, leur apparition massive dans le même court poème. Même si on ne prend pas en compte les trois « césures » de la catégorie 2 (pourtant très rare chez Hugo), il reste que sept vers seulement sont acceptables classiquement, quatorze décidément anomaux, c'est-à-dire que globalement, dans ce poème, on peut dire qu'il n'y a plus de césure à l'alexandrin (à ma connaissance, aucun autre poème antérieur ne permet, même d'assez loin, cette conclusion).



Si l'on se tourne maintenant vers les aspects plus globaux de l'organisation du vers, on constate qu'un des traits du vers hugolien, qui l'oppose au vers classique dans l'histoire alexandrine, l'enjambement excessif des frontières d'hémistiche ou de vers, est là aussi poussé à l'extrême quantitativement. Tels sont les cas où un groupement syntaxique commence à l'intérieur d'une unité métrique et s'achève non à la fin mais à l'intérieur d'une autre.


Exemples


a) Violation des frontières d'hémistiche

(2) ... et de braise, [et mille / meurtres], et les longs cris


Voir aussi les vers 6, 7, 9, 10, 12, 14, 15, 17, 22, 23 et 24.

En tout, douze exemples (sur vingt-quatre vers !).


b) Violation des frontières de vers


(2/3) ... [et les longs cris / De rage,]


Voir aussi aux fins des vers 1, 5, 9, 10, 11 et 23.

Donc sept exemples.

On remarquera que l'unité métrique du vers, conçu comme composé de deux autres unités soudées entre elles, les hémistiches, est relativement plus atteinte que celle des couples de vers consécutifs, mais il faut signaler cependant que dans deux cas où nous n'avons pas noté d'enjambement exorbitant de vers à vers, aux frontières des vers 4 et 5 d'une part, 18 et 19 de l'autre, la présence d'un e muet (vengeance, campagne) en sixième position fait que le premier hémistiche des vers 5 et 19 est en fait à cinq positions métriques, et que par conséquent tout se passe comme si l'enjambement était au contraire le plus anomal possible - presque aussi « horrible » que ceux qui s'achèvent sur la première position du vers selon le modèle magnifique de Jodelle



(30) n'a poingt brûlé, lié, si dur, froid, détaché
coeur [.1


L'intégrité de l'alexandrin, enfin, est dissoute d'une troisième manière, dont les effets se conjuguent à ceux des deux précédentes et les renforcent; c'est la très grande discontinuité du vers obtenue



- soit par le déséquilibre des groupements syntaxiques qui le composent

(14) [que nous] [et ceux que nous nous imaginons] [frères]


- soit à la hache des frontières syntaxiques très fortes insérées,
que marquent les points, deux points ou points d'exclamation
surabondants

(8) Ça nous est dû. Le sang! le sang! la flamme d'or!

(L'exaspération de la ponctuation est l'arme antimétrique de
Corbière.)

Ainsi aux vers 2, 4, 6, 7, 8, 10, 12, 14, 15, 17, 21, 22, 23, 24

quatorze exemples!


Il ne reste en définitive que deux vers prosodiquement sages, les vers 1 (très cornélien) et 20 du poème

(1) Qu'est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang


Il serait instructif, je pense, de confronter en une lecture à haute voix les vers 6 et 7 par exemple au métronome (un - deux trois - quatre - cinq - Six - sept - huit -neuf -dix -onze - DOUZE) d'une diction monotone à syllabes d'instants égaux appuyées aux endroits soulignés, pour en saisir l'écart par rapport à disons


(31) La fille de Minos et de Pasiphaé

L'effet de cet extraordinaire exil intérieur à l'alexandrin est encore renforcé si l'on tient compte, maintenant, de ce qui n'est pas atteint dans l'opération et demeure donc comme signe de ce qu'on détruit le nombre et la rime, pris comme supports vides, squelettes dés à coudre privés de rythme - auxquels, par une réduction polémique facile, l'alexandrin sera dès cette époque (Verlaine) assimilé.
Si l'on s'en tient à cette lettre-là des « règles » douze + rime,
alors tous les alexandrins du poème de Rimbaud sont corrects, agressivement même dirai-je (voir la rime, bien vieillotte, encor/or; ou la diérèse qui accompagne la mise en pièces de l'élément lexical par la césure indu/stri-els).
Il en est de même de l'organisation strophique ultra-banale en
quatrains et de la disposition dans la page (majuscules initiales...).
Le maintien des constantes mécaniques marque que les violations métriques ont fondamentalement une signification polémique; qu'elles ne sont pas (pas encore) ce qu'elles pourraient être, recherche d'une autre métrique. La métrique détruite ne « parle » que par rapport à son modèle, dit seulement cette métrique-là doit être détruite. Et c'est dit en vingt-quatre vers exactement comptés, exactement rimés, mais qui sont en même temps refus de l'alexandrin au sens donné jusqu'alors à ce terme : une concentration des refus de la règle, un bouleversement de la construction en deux unités balancées, des rapports de cette construction avec la syntaxe qui la supporte et qui fait l'essence du vers, son rythme, sans lequel nombres ou échos ne sont rien; voilà qui est visible ici partout, pourquoi partout quelque chose boite.

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