Il n’y a pas en fonction de la définition du vers, de
tradition pour le dire. Le seul outil pour dire un vers c’est l’analyse de la langue.
La différence entre la prose et le vers : Une manière particulière d’appliquer les règles générales de la phonologie.

Si les règles phonologiques générales de la prose sont homogènes aux règles du vers , elles en sont distinctes. Contradiction. Stratégie. Le vers a une nature double.

La diction n’est jamais en terme de
TOUT ou RIEN. Elle a des degrés de réalisation = elle est scalaire.

A propos du “e” muet.

Claudel ( in “réflexion sur la poésie” page 75 et sq. )



“...Et à ce propos remarquons que le style est une qualité naturelle comme le son de la voix, il n'est nullement l'apanage des écrivains professionnels.... On pourrait prendre quarante lettres de charcutiers réclamant leurs factures. On en trouverait dix dont les auteurs ont le sens du français pour trente qui ne l'ont pas. Flaubert appartenait à cette dernière catégorie et ce tourment d'un sourd cherchant à réaliser une note qu'i] ne parvient pas à entendre est l'un des martyres les plus émouvants de l'histoire des lettres. Je copie de mémoire les premières lignes de Salammbô:

C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maître était absent, et qu'ils étaient très nombreux, ils mangeaient et buvaient en pleine liberté.

Le lecteur a remarqué l'uniformité décolorée de ces syllabes sans vibration. L'auteur a réussi à éteindre l'a lui-même, cette lettre cramoisie. Les trois a de la première phrase ont exactement le même indice et il en résulte une ligne absolument plate sans aucun rythme. Les terminaisons masculines1 dominent, terminant chaque mouvement par un coup mat et dur sans élasticité et sans écho.


Le défaut du français qui est de venir d'un mouvement accéléré se précipiter la tête en avant sur la dernière syllabe n'est ici pallié par aucun artifice. L'auteur semble ignorer le ballon des féminines la grande aile de l'incidente qui, loin d'alourdir la phrase, l'allège et ne lui permet de toucher à terre que tout son sens épuisé. Et je pourrais encore comparer la belle prose à une danseuse espagnole ou japonaise qui prend son assiette non pas sur ses jambes mais sur ses reins. — Et j'ajoute que la beauté ne pouvait être accordée à un homme qui la recherche d'une manière aussi inconvenante!

Il y aura toujours une différence profonde entre un fabricant et un inspiré, entre le cheval et le portrait d'un cheval

Il serait injuste d’oublier que parfois Flaubert a abouti à certaines réussites modérées. Par exemple : “ Et moi sur la dernière branche j’éclairais avec ma figure les nuits d’été ” Ou encore : “ Et les Celtes regrettaient ” mais ses succès isolés ne sauraient faire oublier la morne pauvreté, le ton de zingue de l’ensemble. Mon Dieu, comme il devait pleuvoir à Rouen!


Claudel — réflexions sur la poésie —

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1 Supposons que Pascal ait écrit:

L'homme n'est qu'un roseau, mais c'est un roseau pensant, la voix ne trouve aucun appui sûr et l'esprit demeure dans un suspens pénible, mais il a écrit:

L’homme n’est qu’un roseau, LE PLUS FAIBLE DE LA NATURE, mais c'est un roseau pensant — et la phrase vibre tout entière avec une ampleur magnifique.

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