Howard Barker rares sont ceux qui peuvent porter ce fardeau #
RARES SONT CEUX QUI PEUVENT PORTER CE FARDEAU.
Le bouquiniste, lhomme, la femme
Un homme vieillissant entre avec une brouette. La brouette est chargée
de livres.
LE BOUQUINISTE. Toujours le même vent
sur les quais. Le même vent méchant. (Un
temps.) Les mêmes chiures d'oiseau sur les volumes. Les mêmes
oiseaux méchants. (Un temps. Il essuie les livres.)
J'ai crié contre les oiseaux. J'ai crié contre le vent. Mais j'étais
jeune, à l'époque. Maintenant je dis vas-y, chie dessus. Vas-y,
souffle ! (Un temps.) Les mêmes gaz
de voiture. Le torrent des voitures, toujours accru. Nos artères sont
bouchées par l'angoisse, nos poumons sont corrodés par le gaz.
Quelle conspiration, et personne ne le sait sauf moi. On a perdu le contrôle,
oh, complètement perdu le contrôle. (Il
arrange les livres.) Hier, j'ai vendu un livre. Pour être précis,
j'ai pris de l'argent et j'ai cédé un livre. C'est là,
certainement, ce que l'on tient en général pour une vente. Malheureusement,
ou heureusement, puisque tous les obstacles ne sont pas forcément des
obstacles quand on y réfléchit, à peine le client avait-il
quitté l'étalage que, pour quelque obscure raison que je ne comprendrai
jamais, il est revenu sur ses pas et, remettant le livre en place, il a demandé
son argent. Je lui ai dit, vous faites cela pour me tourmenter ! Mais en y réfléchissant
cette nuit, j'en ai conclu que cette action singulière représentait,
au sens le plus général du terme, un bénéfice pour
moi, puisque j'ai toujours le livre dans mon stock et que par conséquent
le savoir qu'il contient demeure en de bonnes mains. Je considère que
c'est un devoir pour le bouquiniste d'être regardant, en ce qui concerne
ceux qui pourraient porter la main sur la marchandise. (Un
temps. Il s'active.) Bien sûr, cela ne va pas durer. Il ne
sera pas permis que cela dure. Ils vont agir. Moi comme les livres, nous
serons éliminés. Je vis avec cette idée depuis des
années. Je savais, comme une intuition, que le temps était compté.
Je savais qu'on allait nous brûler. Les livres, brûlés, et
les bouquinistes aussi.
Vous pensez que les bûchers, cela n'existe qu'au Moyen-Age ? Non, ils
seront mon bûcher, et je serai le leur. Oh là là, quelque
chose a chié sur les livres ! (Il sort un
linge sale et frotte un volume.) Nous avons perdu le contrôle,
ah, complètement perdu le contrôle ...! (Une
silhouette est apparue, qui regarde fixement le bouquiniste. Le bouquiniste
le sait.) La Police. (Il continue de frotter.)
Je fais le débraillé. Je fais le clochard. Comme cela, j'échappe
à l'attention à la fois des criminels et de la police. Comme cela
la brouette ressemble à un bric-à-brac, et non pas à un
panthéon de la vérité capable de soulever le monde, ce
qu'elle est, d'ailleurs.
L'HOMME. (Avec
précaution.) Je peux ...
LE BOUQUINISTE. Feuilletez, allez-y, feuilletez.
(L'homme examine les livres.) Ils m'entourent.
Ils ne font plus l'effort de cacher leurs intentions. Presque, si j'essaie,
je sens presque la fumée des feuilles et de la chair qui se consument.
Mais bien que l'élimination me guette avec son il louche, je continue
la lutte.
L'HOMME. (Un livre
à la main.) J'ai cherché celui-ci partout !
LE BOUQUINISTE. Ah.
L'HOMME. Partout !
LE BOUQUINISTE. Vous voyez, il existe.
L'HOMME. Vraiment, oui, il existe.
LE BOUQUINISTE. Oh oui, il existe.
L'HOMME. Combien ? Il n'y a pas de prix.
LE BOUQUINISTE. Il y a le prix.
L'HOMME. Où ça ? (Il
retourne le livre). C'est ça le prix ? C'est ça le
prix, sérieux ?
LE BOUQUINISTE. Le prix est absolument sérieux.
Et vous ?
L'HOMME. (ahuri)
Mais c'est complètement...
LE BOUQUINISTE. Voudriez-vous que tout
le monde le lise ?
L'HOMME. Mais...
LE BOUQUINISTE. Son prix ne fait que refléter
son pouvoir.
L'HOMME. Peut-être mais...
LE BOUQUINISTE. De toute façon, je
ne veux pas le laisser partir.
L'HOMME. Vous ne voulez pas vendre le livre
?
LE BOUQUINISTE. Non.
L'HOMME. Mais il est à l'étalage,
et le prix est dessus.
LE BOUQUINISTE. Et vous croyez que cela
signifie que j'ai envie de le vendre ? Cela ne prouve rien. Un jour, je pourrais
regretter de l'avoir vendu, et ce jour-là il me faudrait retrouver votre
trace. Et Dieu sait où vous pourriez avoir trouvé refuge. De toute
façon, je ne sais même pas si vous allez le comprendre. Il se pourrait
qu'il excède vos capacités. Le livre aura donc existé pour
rien. Les efforts de l'auteur, de l'imprimeur et de l'éditeur, tout pour
rien. Criminel. Non, il faut que je sois sûr.
L'HOMME. Je ne trouve ce livre nulle part.
Il me le faut. Même si le prix est...
LE BOUQUINISTE. Non, pas absurde du tout...
L'HOMME. Pas absurde, sans doute, mais...
LE BOUQUINISTE. Non, en fait, vu sa rareté
et ma réticence à vendre, le prix est franchement bas.
L'HOMME. Vu que nous ne voulez pas le vendre...
LE BOUQUINISTE. C'est pratiquement donné
et vous êtes la police.
L'HOMME. (Un temps.)
Je suis la police ?
LE BOUQUINISTE. Oui. Et cela explique que
vous vouliez tellement ce livre. Seule la police montre une telle obstination
dans la
chasse à la littérature.
L'HOMME. Je vous assure que je...
LE BOUQUINISTE. Je me fiche de vos assurances.
L'HOMME. Que je voulais le livre...
LE BOUQUINISTE. Pour le brûler. Et
ensuite, tard dans la nuit vous reviendrez pour me brûler, moi. Et pourtant,
je ne serai pas là. Je serai sur les routes. Je ne vous dirai pas lesquelles.
Et ceux qui cherchent la vérité disent, il n'est pas ici aujourd'hui,
il est sur les routes. Nous devons parcourir toutes les rues de toutes les villes.
Il est probablement à Zurich.
L'HOMME. Écoutez, je suis un homme
d'honneur et je veux posséder le savoir que ce livre me semble receler.
LE BOUQUINISTE. Ou à Francfort. Il
est à Francfort, voilà ce qu'ils diront. (L'homme
secoue la tête et commence à s'en aller.) Maudits soient
les oppresseurs ! (Il s'en va.) Je déteste
jurer, mais je pense que pour se débarrasser de ce genre de personnes,
il est occasionnellement permis de jurer. Merde ! Le pigeon aussi hait mon métier
! (Il essuie l'étalage avec un linge très
sale). Ça se comprend. Voyez comme les pigeons sont populeux
et primaires. Plus ils chient, plus j'acquiers la conviction que je suis le
dernier dispensateur du savoir. A coup sûr l'oppresseur est en train de
revenir à sa base pour rassembler un escadron. Cet escadron va me battre
à mort, ici, sur la digue, et personne n'y fera attention. Avec quelle
habileté il s'est fait passer pour quelqu'un qui désirait le livre.
(Il l'astique.) Celui-là, je l'ai
eu près de moi pendant vingt ans. Je l'ai sauvé au moins cinq
fois des mains de clients sans scrupules. Ne pas vendre est une lutte, une lutte
terrible, et je suis fatigué. Je crois sincèrement qu'il aurait
payé trois fois le prix. Cela donne la mesure de son manque de scrupule.
Combien de temps tiendrai-je comme cela ? Combien de temps cette vie solitaire
? Les jours de grande lumière, je peux sentir mon bûcher... (Une
Femme apparaît.) Je ferme. J'ai été ouvert assez
longtemps aujourd'hui. (Il commence à tirer
la toile sur le chariot.)
LA FEMME. Etes-vous le bouquiniste ?
LE BOUQUINISTE. Non.
LA FEMME. Alors qu'est-ce que...
LE BOUQUINISTE. Des betteraves.
LA FEMME. Alors pourquoi vos mains ne sont-elles
pas rouges ?
LE BOUQUINISTE. Vous savez tout. Pourquoi
me harcelez-vous ? Je suis un vieil homme et depuis des années ils veulent
m'éliminer. Dieu seul sait comment j'ai bien pu leur leur échapper.
LA FEMME. Je vous aiderai.
LE BOUQUINISTE. M'aider ?
LA FEMME. Oui.
LE BOUQUINISTE. M'aider comment, exactement
? Je n'ai pas besoin d'aide. Vous êtes un assassin. C'est le propre d'un
assassin d'offrir de l'aide, tout le monde sait ça. J'ai un sifflet ici
et je vais souffler dedans de toutes mes forces jusqu'à mon dernier souffle.
Et même si je sais qu'ils ne bougeront pas de leurs voitures, qu'ils se
contenterons de me regarder à travers leur vitre, je continuerai à
siffler.
LA FEMME. Votre lutte solitaire
LE BOUQUINISTE. J'ai été marié,
merci.
LA FEMME. Votre mort est imminente.
LE BOUQUINISTE. Qu'est-ce que c'est que
ça ? La mort est toujours imminente. Elle était imminente déjà
quand je poussais mon premier cri dans la balance. Etes-vous philosophe ? Pas
terrible, la philosophe et merci, j'ai été marié.
LA FEMME. La vérité
LE BOUQUINISTE. Que savez-vous de la vérité
?
LA FEMME. Dans cette brouette.
LE BOUQUINISTE. Je dois y aller. J'ai rendez-vous
avec un homme qui dirige un théâtre.
LA FEMME. Et qu'avez-vous jamais fait pour
l'homme ordinaire ?
LE BOUQUINISTE. Je n'en ai jamais vu un
seul. Maintenant, si vous pouviez...
LA FEMME. Je confisque vos livres. Je suis
Mademoiselle Leishman du ministère de l'Éducation.
LE BOUQUINISTE. Ministère ? Quel
ministère ?
LA FEMME. Arrêtez la brouette. Je
saisis officiellement votre marchandise. (Elle sort
un rouleau de raban adhésif de son sac.)
LE BOUQUINISTE. Je vous attendais ! Toutes
ces années, je vous ai attendue !
LA FEMME. C'est une fermeture officielle.
(Elle en entoure le chariot.)
LE BOUQUINISTE. Mon discours
pour le bûcher !
LA FEMME. Plus tard, quelqu'un vous donnera
un inventaire.
LE BOUQUINISTE. Les voitures passent ! On
enferme la vérité et les voitures passent !
LA FEMME. Et les pigeons chient.
LE BOUQUINISTE. Pour changer. Rien n'arrête leur diarrhée.
Une fois, j'ai vu des pigeons chier sur une clocharde qui accouchait; la prise
de la Bastille n'a rien changé à leurs habitudes.
LA FEMME. Et voilà, emballé.
LE BOUQUINISTE. Ils ne verront plus jamais
la lumière.
LA FEMME. Les politiques changent. Ce qui
choquait hier sera demain la norme.
LE BOUQUINISTE. Encore de la philosophie
? Où avez-vous été formée ?
LA FEMME. N'allez pas couper les bandes,
compris ?
LE BOUQUINISTE. Je suis fatigué,
maintenant, c'est le feu que je veux.
LA FEMME. Un camion va passer
LE BOUQUINISTE. Conduit par eux
LA FEMME. Par Stéphane et Mickaèl,
je pense(Elle sort.)
LE BOUQUINISTE. Ils nous traquaient, mais avec une telle humanité
dans le visage ! Quand l'oppresseur a visage humain, c'est que nous avons perdu
le contrôle, complètement perdu le
contrôle.
L'HOMME. (Apparaît
de nouveau.) Votre grossièreté m'a presque dissuadé.
J'ai fait quatre rues, et puis je me suis dit, j'ai besoin de ce savoir, pourquoi
en être écarté ? Le savoir n'est
donné qu'à ceux qui persévèrent. J'ai aussi appelé
la banque.
LE BOUQUINISTE. Trop tard.
L'HOMME. Il est vendu ?
LE BOUQUINISTE. Non. Pas vendu, mais trop
tard.
L'HOMME. Vous voulez me rendre fou avec
vos mystères et j'aurai le livre même si je dois vous frapper pour
cela. Enlevez vos lunettes.
LE BOUQUINISTE. Le cachet de l' État
scelle ma marchandise.
L'HOMME. Idiot.
LE BOUQUINISTE. Idiot, oui. Toute ma vie
j'ai lutté. C'est le propre d'un idiot.
L'HOMME. Où est l'auteur, alors ?
LE BOUQUINISTE. L'auteur ? Il est mort,
ou bien il s'est fait facteur. J'ai oublié. De toute façon il
ne pourrait rien vous dire.
L'HOMME. Très bien. Ouvrez la boîte.
LE BOUQUINISTE. Ouvrir la boîte
?
L'HOMME. Pourquoi pas ?
LE BOUQUINISTE. C'est la prison pour moi,
et j'ai soixante-dix ans.
L'HOMME. C'est ça, la prison, et
moi j'ai vingt ans.
LE BOUQUINISTE. Le camion va arriver.
L'HOMME. Regardez, il y a beaucoup de circulation,
ils seront bloqués et la machine va chauffer. Nous avons des heures devant
nous.
LE BOUQUINISTE. Quelle est cette soif aveugle
qui vous domine ?
L'HOMME. C'est le seul exemplaire.
LE BOUQUINISTE. Vous en vouliez combien
?
L'HOMME. J'arrache les bandes.
LE BOUQUINISTE. Vous allez le disperser
! J'ai su lorsque je vous ai vu: lui c'est soit un policier, soit un dispensateur
! Vous allez en faire des copies sur des machines et vous en déposerez
dans les laveries automatiques.
L'HOMME. Oui.
LE BOUQUINISTE. Je le savais ! Qu'est-ce
que c'est, pour vous, le savoir ? Des sucres d'orge? (L
'homme coupe les bandes avec un couteau.) Séducteur ! Qu'est-ce
que vous voulez, faire dérailler la vie des gens ? Rares sont ceux qui
peuvent porter ce fardeau ! (L'homme couvre de sa main
la bouche du bouquiniste )
L'HOMME. Encore un mot et vous êtes
mort. (Un temps. Il le libère, finit de coupez
les bandes, et prend le livre. Il le cache sous son manteau. Le bouquiniste
ne bouge pas. L 'homme fait quelques pas pour s 'en aller.)
LE BOUQUINISTE. Zurich. (L'homme
s'arrête.) Au bord de la rivière. (L'homme
s'en va) Sous les arbres.
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