Premier amour
J'associe, à tort ou à raison, mon
mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu'il existe d'autres
liens, sur d'autres plans, entre ces deux affaires, c'est possible. Il m'est
déjà difficile de dire ce que je crois savoir.
Je suis allé, iI n'y a
pas très longtemps, sur la tombe de mon père, cela je le sais, et
j'ai relevé la date de son décés, de son
décès seulement, car celle de sa naissance m'était
indifférente, ce jour-là. Je suis parti le matin et je suis
rentré le soir, ayant cassé la croûte au cimetière.
Mais quelques jours plus tard, désirant savoir à quel âge
Il était mort, j'ai dû retourner sur sa tombe, pour relever la
date de sa naissance. Ces deux dates limites, je les ai notées sur un
morceau de papier, que je garde par-devers moi. C'est ainsi que je suis en
mesure d'affirmer que je devais avoir à peu près vingt-cinq ans
lors de mon mariage; Car la date de ma naissance à moi, je dis bien, de
ma naissance à moi, je ne l'ai jamais oubliée, je n'ai jamais
été obligé de la prendre par écrit, elle reste
gravée dans ma mémoire, le millésime tout au
moins, en chiffres que la vie aura du mal à effacer. Le jour aussi,
quand je fais un effort je le retrouve, et je le célèbre souvent,
à ma façon, je ne dirai pas chaque fois qu'il revient, non, car
il revient trop souvent, mais souvent.
Personnellement je n'ai rien contre les cimetières, je m'y promène assez volontiers, pIus volontiers qu'ailleurs, je crois, quand je suis obligé de sortir. L'odeur des cadavres, que je perçois nettement sous celle de l'herbe et de l'humus, ne m'est pas désagréable. Un peu trop sucrée peut-être, un peu entêtante, mais combien préférable à celle des vivants, des aisselles, des pieds, des culs, des prépuces cireux et des ovules désappointés. Et quand Ies restes de mon père y collaborent, aussi modestement que ce soit, il s'en faut de peu que je n'aie la larme à l'œil. Ils ont beau se laver, les vivants, beau se parfumer, ils puent. Oui, comme lieu de promenade, quand on est obligé de sortir, laissez-moi les cimetières et allez vous promener, vous, dans les jardins publics, ou à la campagne. Mon sandwich, ma banane, je les mange avec plus d'appétit assis sur une tombe, et si l'envie de pisser me prend, et elle me prend souvent, j'ai le choix. Ou j'erre, les mains derrière le dos, parmi les pierres, les droites, les plates, les penchées, et je butine les inscriptions. Elles ne m'ont jamais déçu, les inscriptions, il y en a toujours trois ou quatre d'une telle drôlerie que je dois m'agripper à la croix, ou à la stèle, ou à l'ange, pour ne pas tomber. La mienne, je l'ai composée il y a longtemps et j'en suis toujours content, assez content. Mes autres écrits, ils n'ont pas le temps de sécher qu' ils me dégoûtent déjà, mais mon épitaphe me plait toujours. Elle illustre un point de grammaire. Il y a malheureusement peu de chances qu'elle s'élève jamais au-dessus du crâne qui la conçut, à moins que I'Etat ne s'en charge. Mais pour pouvoir m'exhumer il faudra d'abord me trouver, et j'ai bien peur que l'Etat n'ait autant de mal à me trouver mort que vivant. C'est pour cela que je me dépèche de la consigner à cette pIace, avant qu' il ne soit trop tard:
Ci-gît qui y échappa tant
Qu' il n'en échappe que maintenant
Il y a une syllabe de trop dans le second et dernier vers, mais cela n'a pas d'importance, à mon avis. On me pardonnera plus que cela, quand je ne serai plus. Puis avec un peu de chance on tombe sur un véritable enterrement, avec des vivants en deuil et quelquefois une veuve qui veut se jeter dans la fosse, et presque toujours cette jolie histoire de poussière, quoique j'aie remarqué qu' il n'y a rien de moins poussiéreux que ces trous-là, c'est presque toujours de la terre bien grasse, et le défunt non plus n'a encore rien de spécialement pulvérulent, à moins d'être mort carbonisé. C'est joli quand même, cette petite comédie avec la poussière. Mais le cimetière de mon père, je n'y tenais pas spécialement. Il était trop loin, en pleine cambrousse, au flanc d'une colline, et trop petit aussi, beaucoup trop petit. Il était d'aIlleurs pour ainsi dire plein, encore quelques veuves et ce serait complet. Je préférais de beaucoup Ohlsdorf, surtout le côté Linne, en terre prussienne, avec ses quatre cents hectares de cadavres bien tassés, quoique je n'y connusse personne, sinon le dompteur Hagenbeck, de réputation. Il y a un lion gravé sur son monument, je crois. La mort devait avoir le visage d'un lion, pour Hagenbeck. Des autocars vont et viennent, bondés de veufs, de veuves et d'orphelins. Des bosquets, des grottes, des pièces d'eau avec des cygnes, débitent la consolation aux affligés. C'était au mois de décembre, je n'ai jamais eu si froid, la soupe à l'anguille ne passait pas, j'avais peur de mourir, je me suis arrêté pour vomir, je les enviais.
Mais, pour passer maintenant
à un sujet moins triste, à la mort de mon père je dus
quitter la maison. C'était lui qui me voulait à la maison.
C'était un homme étrange. Un jour il dit, Laissez le, il ne
gêne personne. Il ne savait pas que j'écoutais. Cette
pensée il devait l'exprimer souvent, mais les autres fois je
n'étais pas là. On n'a jamais voulu me montrer son testament, on
m'a dit seulement qu' il m'avait laissé tant d'argent. Je croyais alors,
et je le crois encore aujourd'hui, qu' il avait demandé, dans son
testament, qu'on me laisse la chambre que j'occupais de son vivant, et qu'on
m'y apporte à manger, comme par le passé. C'était
peut-être même la condition dont il faisait dépendre tout le
reste. Car il devait aimer me sentir à la maison, sinon il ne se serait
pas opposé à ce qu'on me mette dehors. Peut-être avait- il
seulement pitié de moi. Mais je ne le crois pas. Il aurait dû me
léguer la maison tout entière, comme cela j'aurais
été tranquille, les autres aussi d'ailleurs, car je leur aurais
dit, Mais restez donc, vous êtes chez vous ! C'était une maison
énorme. Oui, il a été bien couillonné, mon pauvre
père, si c'était vraiment dans ses intentions de continuer
à me protéger, d'au-delà du tombeau. Quant à
l'argent, soyons justes, ils me le remirent tout de suite, le lendemain
même de l'inhumation. Peut-être qu' il leur était
matériellement impossible de faire autrement. Je leur dis, Gardez cet
argent et laissez-moi continuer à vivre ici, dans ma chambre, comme du
vivant de papa. J'ajoutai, Que Dieu ait son âme, dans l'espoir de leur
faire plaisir. Mais ils n'ont pas voulu. Je leur proposai de me mettre à
leur disposition, quelques heures par jour, pour les menus travaux d'entretien
dont toute maison a besoin, si l'on ne veut pas qu'elle tombe en
poussière. Bricoler, c'est encore une chose possible, je ne sais
pourquoi. Je leur proposai notamment de m'occuper de la serre chaude. Là
j'aurais volontiers passé trois ou quatre heures par jour, dans la
chaleur, à soigner les tomates, les œillets, les jacinthes, les
semis. Il n'y avait que mon père et moi pour comprendre les tomates,
dans cette maison. Mais ils n'ont pas voulu. Un jour, en revenant des w.-c., je
trouvai la porte de ma chambre fermée à clef et mes affaires
empilées devant la porte. C'est vous dire combien j'étais
constipé, à cette époque. C'est l'anxiété
qui me constipait, je crois. Mais étais-je réellement
constipé ? Je ne le crois pas. Du calme, du calme. Et pourtant je devais
l'être, car comment expliquer autrement ces longues, ces atroces
séances aux cabi-nets, aux water ? Je ne lisais jamais, pas plus
là qu'ailleurs, je ne rêvais ni ne réfléchissais, je
regardais vaguement l'almanach pendu à un clou devant mes yeux, on y
voyait l'image en couleurs d'un jeune homme barbu entouré de moutons,
cela devait être Jésus, j'écartais mes fesses avec mes
mains et je poussais, un ! han ! deux ! han !, avec des mouvements de rameur,
et je n'avais qu'une hâte, rentrer dans ma chambre et m'allonger.
C'était bien de la constipation, n'est-ce pas ? Ou est-ce que je
confonds avec la diarrhée ? Tout s'embrouille dans ma tête,
cimetières et noces et les différentes sortes de selles. Mes
affaires étaient peu nombreuses, ils les avaient empilées par
terre, contre la porte, je vois encore la petite pile que cela faisait, dans
l'espèce de renfoncement plein d'ombre qui séparait le couloir de
ma chambre. C'est dans ce petit espace fermé sur trois
côtés que je dus me changer, je veux dire échanger ma robe
de chambre et ma chemise de nuit contre mes vêtements de voyage, je veux
dire chaussettes, chaussures, pantalon, chemise, veston, manteau et chapeau,
j'espère que je n'oublie rien. J'essayai d'autres portes, en tournant le
bouton et en poussant, avant de quitter la maison, mais aucune ne céda.
Si j'avais trouvé une chambre ouverte je crois que je me serais
barricadé dedans, seuls les gaz m'en auraient fait sortir. Je sentais la
maison pleine de gens comme d'habitude, mais je ne voyais personne. Je crois
que chacun s'était enfermé chez soi, l'oreille aux aguets. Puis vite
tous aux fenêtres, un peu en retrait, bien cachés par les rideaux,
au bruit de la porte de la rue se refermant derrière moi, j'aurais
dû la laisser ouverte. Et c'est les portes qui s'ouvrent et tout le monde
qui sort, hommes, femmes, enfants, chacun de sa chambre, et les voix, les
soupirs, les sourires, les mains, les clefs dans les mains, un grand ouf, et
puis rappel des mots d'ordre, si ceci alors cela, mais si cela alors ceci, une
véritable ambiance de fête, chacun a compris, à table,
à table, la chambre peut attendre. Tout cela c'est de l'imagination
naturellement, puisque je n'y étais plus. Les choses se passèrent
tout autrement peut-être, mais quelle importance, la manière dont
les choses se passent, du moment qu'elles se passent ? Et toutes ces
lèvres qui m'avaient embrassé, ces cœurs qui m'avaient
aimé (c'est bien avec le cœur que l'on aime, n'est-ce
pas, ou est-ce que je confonds avec autre chose ?), ces mains qui avaient
joué avec les miennes et ces esprits qui avaient failli me
posséder ! Les gens sont vraiment étranges. Pauvre papa, il
devait être bien emmerdé ce jour-là, s'il pouvait me voir,
nous voir, emmerdé pour moi je veux dire. A moins que, dans sa grande
sagesse de désincarné, il ne vît plus loin que son fIls,
dont le cadavre n'était pas encore tout à fait à point.
Mais pour passer maintenant à un sujet plus gai, le nom de la
femme avec qui je m'unis, à peu de temps de là, le petit nom,
était Lulu. Du moins elle me l'affirmait, et je ne vois pas quel
intérêt elle pouvait avoir à me mentir, à ce propos.
Evidemment, on ne sait jamais. N'étant pas française elle disait
Loulou. Moi aussi, n'étant pas français non plus, je disais
Loulou comme elle. Tous les deux, nous disions Loulou. Elle m'apprit
également son nom de famille, mais je l'ai oublié. J'aurais
dû le noter, sur un morceau de papier, je n'aime pas oublier les noms
propres. Je fis sa connaissance sur un banc, sur les bords du canal, de l'un
des canaux, car notre ville en a deux, mais je n'ai jamais su les distinguer.
C'était un banc très bien situé, adossé à un
monceau de terre et de détritus durcis, de sorte que mes arrières
étaient couverts. Mes flancs aussi, partiellement, grâce à
deux arbres vénérables, et même morts, qui flanquaient le
banc de part et d'autre. C'est sans doute ces arbres qui avaient suggéré,
un jour qu'ils ondoyaient de toutes leurs feuilles, l'idée d'un banc,
à quelqu'un. Devant, à quelques mètres, le canal coulait,
si les canaux coulent, moi je n'en sais rien, ce qui faisait que de ce côté-là
non plus je ne risquais pas d'être surpris. Et cependant elle me surprit.
Je m'étais allongé, il faisait doux, je regardais à
travers les branches dénudées, dont les deux arbres se
soutenaient au-dessus de ma tête, et à travers les nuages, qui n'étaient
pas continus, aller et venir un coin de ciel étoilé. Faites-moi
une place, dit-elle. Mon premier mouvement fut de m'en aller, mais la fatigue,
et le fait que je ne savais pas où aller, m'empéchèrent de
le suivre. Je ramenai donc mes pieds un peu sous moi et elle s'assit. Il ne se
passa rien entre nous, ce soir-là, et elle s'en alla bientôt, sans
m'avoir adressé la parole. Elle avait seulement chanté comme pour
elle, et sans les paroles heureusement, quelques vieilles chansons du pays,
d'une façon curieusement fragmentaire, en sautant de l'une à l'autre,
et en revenant à celle qu'elle venait d'interrompre avant d'avoir
achevé celle qu'elle lui avait préférée. Elle avait
une voix fausse mais agréable. Je sentais l'âme qui s'ennuie vite
et n'achève jamais rien, qui est de toutes peut-être la moins
emmerdante. Même le banc, elle en avait eu vite assez, et quant à
moi, un coup d'œil lui avait suffi. C'était en
réalité une femme extrêmement tenace. Elle revint le
lendemain et le surlendemain et les choses se passèrent à peu
près de la même façon. Quelques paroles furent
échangées peut-être. Le jour suivant il pleuvait et je me
croyais tranquille, mais je me trompais. Je lui demandai s'il était dans
ses projets de venir me déranger tous les soirs. Je vous dérange
? dit-elle. Elle me regardait sans doute. Elle ne devait pas voir grand-chose.
Deux paupières peut-être, et un peu de nez et de front,
obscurément, à cause de l'obscurité. Je croyais que nous
étions bien, dit-elle. Vous me dérangez, dis-je, je ne peux pas
m'allonger quand vous êtes là. Je parlais dans le col de mon
manteau et elle m'entendait quand même. Vous tenez tant que ça
à vous allonger ? dit-elle. Le tort qu'on a, c'est d'adresser la parole
aux gens. Vous n'avez qu'à poser vos pieds sur mes genoux, dit-elle. Je
ne me fis pas prier. Je sentais sous mes pauvres mollets ses cuisses rebondies.
Elle se mit à caresser mes chevilles. Si je lui envoyais un coup de
talon dans le con, me dis-je. On parle d'allongement aux gens et ils voient
tout de suite un corps étendu. La chose qui m'intéressait moi,
roi sans sujets, celle dont la disposition de ma carcasse n'était que le
plus lointain et futile des reflets, c'était la supination
cérébrale, l'assoupissement de l'idée de moi et de
l'idée de ce petit résidu de vétilles empoisonnantes qu'on
appelle le non-moi, et même le monde, par paresse. Mais à
vingt-cinq ans il bande encore, l'homme moderne, physiquement aussi, de temps
en temps, c'est le lot de chacun, moi-même je n'y coupais pas, si on peut
appeler cela bander. Elle s'en aperçut naturellement, les femmes
flairent un phallus en l'air à plus de dix kilomètres et se
demandent, Comment a-t-il pu me voir, celui-là ? On n'est plus
soi-même, dans ces conditions, et c'est pénible de ne plus
être soi-même, encore plus pénible que de l'être, quoi
qu'on en dise. Car lorsqu'on l'est on sait ce qu'on a à faire, pour
l'être moins, tandis que lorsqu'on ne I'est plus on est n'importe qui,
plus moyen de s'estomper. Ce qu'on appelle l'amour c'est l'exil, avec de temps
en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. Quand
elle eut fini, et que mon moi à moi, l'apprivoisé, se fut
reconstitué à l'aide d'une brève inconscience, je me
trouvai seul. Je me demande si tout cela n'est pas de l'invention, si en
réalité les choses ne se passèrent pas tout autrement, selon
un schéma qu'il m'a fallu oublier. Et cependant son image à elle
reste liée à celle du banc, pour moi, non pas du banc de la nuit,
mais du banc du soir, de sorte que parler du banc, tel qu'il m'apparaissait le
soir, c'est parler d'elle, pour moi. Cela ne prouve rien, mais je ne veux rien
prouver. Pour ce qui est du banc du jour, ce n'est pas la peine d'en parler, je
n'y étais pas, je le quittais de bonne heure et n'y retournais
qu'à l'après-midi finissant. Oui, le jour je me procurais
à manger, et je repérais les asiles. Si vous me demandiez, et
vous en avez certainement envie, ce que j'avais fait de l'argent que mon
père m'avait laissé, je vous dirais que je n'en avais rien fait,
je le gardais dans ma poche. Car je savais que je ne serais pas toujours jeune,
et que l'été ne dure pas éternelIement, ni même
l'automne, mon âme bourgeoise me le disait. Finalement je lui dis que
j'en avais assez. Elle me dérangeait profondément, même
absente. Elle me dérange toujours d'ailleurs, mais au même titre
seulement que le reste. Du reste cela ne me fait plus rien, à
présent, d'être dérangé, ou si peu, qu'est-ce que
cela veut dire, être dérangé, Il faut même que je le
sois, j'ai changé de système, je tiens la martingale, c'est la
neuvième ou dixième, et puis c'est bientôt fini, les
dérangements, les arrangements, bientôt on n'en parlera plus, ni
d'elle ni des autres, ni de merde ni de ciel. Alors vous ne voulez plus que je
vienne ? dit-elle. C'est incroyable comme Ies gens répètent ce
qu'on vient de leur dire, comme s'ils risquaient le bûcher en en croyant
leurs oreilles. Je lui dis de venir de temps en temps. Je connaissais mal les
femmes, à cette époque. Je les connais toujours mal d'ailleurs.
Les hommes aussi. Les animaux aussi. Ce que je connais le moins mal, ce sont
mes douleurs. Je les pense toutes, tous les jours, c'est vite fait, la
pensée va si vite, mais elles ne viennent pas toutes de la
pensée. Oui, il y a des heures, l'après-midi surtout, où
je me sens syncrétiste, manière Reinhold. Quel équilibre.
D'ailleurs je les connais mal aussi, mes douleurs. Cela doit venir de ce que je
ne suis pas que douleur. Voilà l'astuce. Alors je m'en éloigne,
jusqu'à l'étonnement, jusqu'à l'admiration, d'une autre
planète. Rarement, mais cela suffit. Pas bête, la vie.
N'être que douleur, que cela simplifierait les choses ! Etre tout-dolent
! Mais ce serait de la concurrence, et déloyale. Je vous les dirai quand
même, un jour, si j'y pense, et que je le puisse, mes étranges
douleurs, en détail, et en les bien distinguant, pour plus de
clarté. Je vous dirai celles de l'entendement, celles du cœur ou
affectives, celles de l'âme (très jolies, celles de l'âme),
et puis celles du corps, les internes ou cachées d'abord, puis celles en
surface, en commençant par les cheveux et en descendant
méthodiquement et sans me presser jusqu'aux pieds, siège des
cors, crampes, oignons, ongles incarnés, engelures, trenchfoot et autres
bizarreries. Et à ceux qui seront assez aimables pour m'écouter
je dirai par la même occasion, conformément à un
système dont j'oublie l'auteur, les instants où, sans être
drogué, ni saoul, ni en extase, on ne sent rien. Alors naturellement
elle voulait savoir ce que j'entendais par de temps en temps, voilà
à quoi on s'expose, en ouvrant la bouche. Tous les huit jours ? Tous les
dix jours ? Tous les quinze jours ? Je lui dis de venir moins souvent, beaucoup
moins souvent, de ne plus venir du tout si cela se pouvait, et si cela ne se
pouvait pas de venir le moins souvent possible. D'ailleurs le lendemain
j'abandonnai le banc, moins à cause d'elle je dois dire qu'à
cause du banc, dont la situation ne répondait plus à mes besoins,
pourtant modestes, car les premiers froids commençaient à se
faire sentir, et puis pour d'autres raisons dont il serait oiseux de parler,
à des couillons comme vous, et je me réfugiai dans une
étable à vaches abandonnée repérée au cours
de mes courses. Elle était située dans l'angle d'un champ qui
exhibait à sa surface plus d'orties que d'herbe et plus de boue que
d'orties, mais dont le sous-sol possédait peut-être des
propriétés remarquables. C'est dans cette étable, pIeine
de bouses sèches et creuses qui s'affaissaient avec un soupir quand j'y
piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers
la dernière si j'avais assez de morphine sous la main, j'eus à me
défendre contre un sentiment qui s'arrogeait peu à peu, dans mon
esprit glacé, l'affreux nom d'amour. Ce qui fait le charme de notre
pays, à part bien entendu le fait qu’il est peu peuplé,
malgré l'impossibilité de s'y procurer le moindre
préservatif, c'est que tout y est à l'abandon sauf les vieilles
selles de l'histoire. Celles-là, on les ramasse avec acharnement, on les
empaille et on les promène en procession. Partout où le temps a
fait un beau colombin dégoûté vous verrez nos patriotes,
accroupis, reniflant, le visage enflammé. C'est le paradis des
sans-logis. Voilà enfin ce qui explique mon bonheur. Tout invite au
prosternement. Je ne vois pas de lien entre ces observations. Mais qu'il y en
ait un, et même plusieurs, ne fait pas de doute, pour moi. Mais lesquels
? Oui, je l'aimais, c'est le nom que je donnais, que je donne hélas
toujours, à ce que je faisais, à cette époque. Je n'avais
pas de données là-dessus, n'ayant jamais aimé auparavant,
mais j'avais entendu parler de la chose, naturellement, à la maison,
à l'école, au bordel, à l'église, et j'avais lu des
romans, en prose et en vers, sous la direction de mon tuteur, en anglais, en
français, en italien, en allemand, où il en était
fortement question. J'étais donc quand même en mesure de donner un
nom à ce que je faisais, quand je me voyais tout d'un coup en train
d'écrire le mot Lulu sur une vieIlle bouse de génisse, ou que
couché sous la Iune dans Ia boue j'essayais d'arracher les orties sans
en casser la tige. C'étaient des orties géantes, il y en avait
d'un mètre de haut, je les arrachais, cela me soulageait, et pourtant ce
n'est pas dans ma nature d'arracher les mauvaises herbes, bien au contraire, je
leur en foutrais du fumier plein la lampe si j'en avais. Les fleurs, c'est une
autre affaire. L'amour vous rend mauvais, c'est un fait certain. Mais de queI
amour s'agissait-il, au juste ? De l'amour-passion ? Je ne Ie crois pas. Car
c'est bien I'amour-passion le satyriaque, n'est-ce pas ? Ou est-ce que je
confonds avec une autre variété ? Il y en a tellement, n'est-ce
pas ? Toutes plus belles les unes que les autres, n'est-ce pas ? L'amour
platonique, par exemple, en voilà un autre qui me revient à
l'instant. C'est désintéressé. Peut-être que je
l'aimais d'un amour platonique ? J'ai du mal à le croire. Est-ce que
j'aurais tracé son nom sur de vieilles merdes de vache si je l'avais
aimée d'un amour pur et désintéressé ? Et avec mon
doigt par-dessus le marché, que je suçais par la suite ? Voyons,
voyons. Je pensais à Lulu, et si ce n'est pas tout dire c'est assez
dire, à mon avis. D'ailleurs j'en ai marre de ce nom Lulu et je m'en
vais lui en donner un autre, d'une syllabe cette fois, Anne, par exemple, ce
n'est pas une syllabe mais cela ne fait rien. AIors je pensais à Anne,
moi qui avais appris à ne penser à rien, sinon à mes
douleurs, très rapidement, puis aux mesures à prendre pour ne pas
mourir de faim, ou de froid, ou de honte, mais jamais sous aucun
prétexte aux êtres vivants en tant que tels (je me demande ce que
cela veut dire), quoi que j'aie pu dire, ou qu'il puisse m'arriver de dire,
à ce sujet. Car j'ai toujours parlé, je parlerai toujours de
choses qui n'ont jamais existé, ou qui ont existé si vous voulez,
et qui existeront probablement toujours, mais pas de l'existence que je leur
prête. Les képis, par exemple, existent bien, et il y a peu
d'espoir qu'Ils disparaissent jamais, mais moi je n'ai jamais porté un
képi, non, faux. J'ai écrit quelque part, Ils me
donnèrent... un chapeau. Or jamais « ils » ne me
donnèrent un chapeau, j'ai toujours conservé mon chapeau à
moi, celui que mon père m'avait donné, et je n'ai jamais eu
d'autre chapeau que celui-là. Il m'a suivi dans la mort, d'ailleurs.
Alors je pensais à Anne, beaucoup, beaucoup, vingt minutes, vingt-cinq
minutes et jusqu'à une demi-heure par jour. J'arrive à ces
chiffres en additionnant d'autres chiffres plus petits. Cela devait être
ma façon d'aimer. Faut-il en conclure que je l'aimais de cet amour
intellectuel qui m'a déjà arraché tant de bêtises,
à un autre endroit ? Je ne peux pas le croire. Car, si je l'avais
aimée de cette manière, est-ce que je me serais amusé
à tracer le mot Anne sur d'immémoriaux excréments de bovin
? A arracher à pleines mains les orties ? Et aurais-je senti sous mon
crâne ses cuisses palpiter, comme deux traversins possédés
? Pour mettre fin, pour essayer de mettre fin, à cette situation, je me
rendis un soir à l'endroit où se trouvait le banc, à
l'heure où autrefois elle venait me rejoindre. Elle n'y était pas
et je l'attendis en vain. C'était déjà le mois de
décembre, sinon celui de janvier, et le froid était de saison,
c'est-à-dire très bien, très juste, parfait, comme tout ce
qui est de saison. Mais rentré à l'étable je ne tardai pas
à échafauder une argumentation qui m'assura une nuit excellente
et qui se basait sur le fait que l'heure officielle a autant de façons
de s'inscrire, dans l'air et dans le ciel, dans le cœur aussi, que
l'année a de jours. Le lendemain donc je gagnai le banc plus tôt,
beaucoup plus tôt, tout à fait au début de la nuit
proprement dite, mais quand même trop tard, car elle y était
déjà, sur le banc, sous les branches craquant de gel, devant
l'eau glaciale. Je vous ai dit que c'était une femme excessivement
tenace. Le tumulus était blanc de givre. Je ne sentais rien. Quel
intérêt pouvait-elle avoir à me poursuivre ainsi ? Je le
lui demandai, sans m'asseoir, en allant et venant et en battant la semelle. Le
froid avait bosselé le chemin. Elle me répondit qu'elle ne le
savait pas. Que pouvait-elle voir en moi ? Je la priai de me le dire, si elle
le pouvait. Elle me répondit qu'elle ne le pouvait pas. Elle semblait
chaudement vêtue. Elle tenait ses mains enfouies dans un manchon. Il me
souvient qu'en regardant ce manchon je me mis à pleurer. Et cependant
j'en ai oublié la couleur. Cela allait mal. J'ai toujours pleuré
facilement, sans jamais en retirer le moindre bénéfice,
jusqu'à récemment. J'aurais à pleurer à l'heure
qu'il est que je ne serais pas foutu de sortir la moindre goutte, je le crois
sincérement. Cela va mal. C'étaient les choses qui me faisaient
pleurer. Et cependant je n'avais pas de chagrin. Et quand je me surprenais
à pleurer sans cause apparente, c'est que j'avais vu quelque chose,
à mon insu. De sorte que je me demande si c'était vraiment le
manchon qui me faisait pleurer, ce soir-là, et si ce n'était pas
plutôt le sentier, dont la dureté et les bosses m'auraient
rappelé les pavés, ou autre chose encore, une chose quelconque
que j'aurais vue, à mon insu. Je la voyais pour ainsi dire pour la
première fois. Elle était toute recroquevIllée et
emmitouflée, la tête penchée, le manchon avec les mains sur
le giron, les jambes serrées l'une contre l'autre, les talons en l'air.
C'était sans forme, sans âge, sans vie presque, cela pouvait
être une vieille femme ou une petite fille. Et cette façon de
répondre, Je ne sais pas, Je ne peux pas. Moi seul ne savais ni ne
pouvais. C'est pour moi que vous êtes venue ? dis-je. Oui, dit elle. Eh
bien, me voilà, dis-je. Et moi, ce n'était pas pour elle que
j'étais venu ? Me voilà, me voilà, me dis-je. Je m'assis
à côté d'elle mais me relevai aussitôt, d'un bond,
comme sous l'effet d'un fer chaud. J'avais envie de m'en aller, afin de savoir
si c'était fini. Mais pour plus de sûreté, avant de m'en
aller, je lui demandai de me chanter une chanson. Je crus d'abord qu'elle
allait refuser, je veux dire simplement ne pas chanter, mais non, après
un moment elle se mit à chanter, et chanta pendant un bon moment,
toujours la même chanson je crois, sans changer de position. Je ne connaissais
pas la chanson, je ne l'avais jamais entendue et ne l'entendrai jamais plus. Je
me rappelle seulement qu'il y était question de citronniers, ou
d'orangers, je ne sais plus lesquels, et pour moi c'est un succès,
d'avoir retenu qu'il y était question de citronniers, ou d'orangers, car
des autres chansons que j'ai entendues dans ma vie, et j'en ai entendu, car il
est matériellement impossible on dirait de vivre, même comme je
vivais moi, sans entendre chanter à moins d'être sourd, je n'ai
rien retenu du tout, pas un mot, pas une note, ou si peu de mots, si peu de
notes, que, que quoi, que rien, cette phrase a assez duré. Puis je
m'éloignai et tout en m'éloignant je l'entendais qui chantait une
autre chanson, ou peut-être la suite de la même, d'une voix faible
et qui allait s'affaiblissant de plus en plus à mesure que je m'en
éloignais, et qui finalement se tut, soit qu'elle eût fini de
chanter, soit que j'en fusse trop loin pour pouvoir l'entendre. Je n'aimais pas
rester sur une incertitude de cette sorte, à cette époque, je
vivais dans l'incertitude naturellement, de l'incertitude, mais ces petites
incertitudes-là, d'ordre physique comme on dit, j'aimais autant m'en
débarrasser tout de suite, elles pouvaient me harceler comme des taons,
pendant des semaines. Je fis donc quelques pas en arrière et je
m'arrêtai. D'abord je n'entendais rien, puis j'entendais la voix, mais
à peine, tant elle m'arrivait faiblement. Je ne l'entendais pas, puis je
l'entendais, je dus donc commencer à l'entendre, à un moment donné,
et pourtant non, il n'y eut pas de commencement, tellement elle était
sortie doucement du silence et tellement elle lui ressemblait. Quand la
voix s'arrêta enfin je fis encore quelques pas vers elle, pour être
sûr qu'elle s'était arrêtée et pas seulement
baissée. Puis me désespérant, me disant, Comment savoir,
à moins d'être à côté d'elle, penché
sur elle, je fis demi-tour et m'en allai, pour de bon, plein d'incertitude.
Mais quelques semaines plus tard, plus mort que vif, je retournai encore au
banc, cela faisait la quatrième ou cinquième fois depuis que je
l'avais abandonné, à la même heure à peu
près, je veux dire à peu près sous le même ciel,
non, ce n’est pas cela non plus, car c'est toujours le même ciel et
ce n'est jamais le même ciel, comment exprimer cette chose, je ne
l'exprimerai pas, voilà. Elle n'y était pas. Mais tout d'un coup
elle y était, je ne sais comment, je ne l'avais pas vu venir, ni entendu
venir, et cependant j'étais aux aguets. Disons qu'il pleuvait, cela nous
changera, peu. Elle s'abritait sous un parapluie, naturellement, elle devait
avoir une garde-robe formidable. Je lui demandai si elle venait tous les soirs.
Non, dit-elle, seulement de temps en temps. Le banc était trop humide
pour qu'on osât s'y asseoir. Nous marchions de long en large, je lui pris
le bras, par curiosité, pour voir si cela me ferait plaisir, mais cela
ne me fit aucun plaisir, alors je le lâchai. Mais pourquoi ces
détails ? Pour retarder l'échéance. Je voyais un peu mieux
sa figure. Je la trouvais normale, sa figure, une figure comme il y en a des
millions. Elle louchait, mais cela je ne le sus que plus tard. Elle ne semblait
ni jeune ni vieille, sa figure, elle était comme suspendue entre la
fraîcheur et le flétrissement. Je supportais mal, à cette
époque, ce genre d'ambiguïté. Quant à savoir si elle
était belle, sa figure, ou si elle avait été belle, ou si
elle avait des chances de devenir belle, j'avoue que j'en étais bien
incapable. J'ai vu des figures sur des photos que j'aurais peut-être pu
appeler belles, si j'avais eu quelques données sur la beauté. Et
la figure de mon père, sur son lit de mort, m'avait fait entrevoir la
possibIlité d'une esthétique de l'humain. Mais les figures des
vivants, toujours en train de grimacer, avec le sang à fleur de peau, est-ce
des objets ? J'admirais, malgré l'obscurité, malgré mon
trouble, la façon qu'a l'eau immobile, ou qui coule lentement, de se
soulever vers celle qui tombe, comme assoiffée. Elle me demanda si je
voulais qu'elle me chante quelque chose. Je répondis que non, que je
voulais qu'elle me dise quelque chose. Je croyais qu'elle allait me dire
qu'elle n'avait rien à me dire, ç'aurait été bien
dans son caractère. Je fus donc agréablement surpris de
l'entendre dire qu'elle avait une chambre, très agréablement surpris.
Je m'en doutais d'ailleurs. Qui n'a pas sa chambre ? Ah, j'entends la clameur.
J'ai deux chambres, dit-elle. Combien de chambres avez-vous, au juste ? dis-je.
Elle répondit qu’elle avait deux chambres et une cuisine. Cela
augmentait à chaque fois. Elle finirait par se rappeler une salle de
bains. C'est bien deux chambres que vous dites ? dis-je. Oui, dit-elle. A
côté l'une de l'autre ? dis-je. EnEn un sujet de conversation
digne de ce nom. La cuisine est au milieu, dit-elle. Je lui demandai pourquoi elle
ne me l'avait pas dit plus tôt. Il faut croire que j'étais hors de
moi, à cette époque. Je ne me sentais pas bien à
côté d'elle, sauf que je me sentais libre de penser à autre
chose qu'à elle, et c'était déjà énorme, aux
vieilles choses éprouvées, l'une après l'autre, et ainsi
de proche en proche à rien, comme par des marches descendant vers une
eau profonde. Et je savais qu'en la quittant je perdrais cette liberté.
C'était en
effet deux chambres, séparées par une cuisine, elle ne m'avait
pas menti. Elle me dit que j'aurais dû aller chercher mes affaires. Je
lui expliquai que je n'avais pas d'affaires. Nous étions en haut d'une
vieIlle maison et des fenêtres on pouvait voir la montagne, ceux qui
voulaient. Elle alluma une lampe à pétrole. Vous n'avez pas
l'électricité ? dis-je. Non, dit-elle, mais j'ai l'eau courante
et le gaz. Tiens, dis-je, vous avez le gaz. Elle se mit à se
déshabiller. Quand elles ne savent plus que faire, elles se
déshabillent, et c'est sans doute ce qu'elles ont de mieux à
faire. Elle enleva tout, avec une lenteur à agacer un
éléphant, sauf les bas, destinés sans doute à
porter au comble mon excitation. C'est alors que je vis qu'elle louchait. Ce
n'était heureusement pas la première fois que je voyais une femme
nue, je pus donc rester, je savais qu'elle n'exploserait pas. Je lui dis que
j'avais envie de voir l'autre chambre, car je ne l'avais pas encore vue. Si je
l'avais déjà vue je lui aurais dit que j'avais envie de la
revoir. Vous ne vous déshabillez pas ? dit elle. Oh, vous savez, dis-je,
moi je ne me déshabille pas souvent. C'était vrai, je n'ai jamais
été un type à me déshabiller à tout bout de
champ. J'enlevais souvent mes chaussures
quand je me couchais, je veux dire quand je me composais (composais !) à
dormir, et puis des vêtements extérieurs selon la
température. Elle fut donc obligée, sous peine de se montrer
désobligeante, de se couvrir d'une robe de chambre et de m'accompagner,
la lampe à la main. Nous passâmes par la cuisine. Nous aurions pu
tout aussi bien passer par le couloir, je m'en rendis compte par la suite, mais
nous passâmes par la cuisine, je ne sais pourquoi. C'était
peut-être le chemin le plus direct. Je regardai la chambre avec horreur.
Une telle densité de meubles dépasse toute imagination. C'est
donc que je l'ai bien vue quelque part, cette chambre-là. Quelle est
cette pièce ? m'écriai-je. C'est le salon, dit elle. Le salon. Je
commençai à sortir les meubles par la porte qui donnait sur le
couloir. Elle me regarda faire. Elle était triste, du moins je le suppose,
car au fond je n'en sais rien. Elle me demanda ce que je faisais, mais sans
s'attendre à une réponse je crois. Je les sortis l'un
après l'autre, et même deux à la fois, et je les empilai
dans le couloir, contre le mur du fond. Il y en avait des centaines, grands et
petits. IIs arrivaient à la fin jusque devant la porte, de sorte qu'on
ne pouvait plus sortir de la chambre, ni à plus forte raison y entrer,
par là. On pouvait ouvrir la porte et la refermer, puisqu'elle s'ouvrait
vers l'intérieur, mais elle était devenue infranchissable. Un
bien grand mot, infranchissable. Enlevez votre chapeau au moins, dit-elle. Je
vous parlerai de mon chapeau une autre fois peut-être. Il ne restait plus
dans la chambre finalement qu'une sorte de sofa et quelques rayons fixés
au mur. Le sofa, je le traînai jusqu'au fond de la pièce,
près de la porte, et les rayons je les enlevai le lendemain et les mis
dehors, dans le couloir, avec le reste. En les enlevant, étrange
souvenir, j'entendis le mot fibrome ou fibrone, je ne sais lequel, je ne l'ai
jamais su, je ne savais pas ce que cela voulait dire et je n'ai jamais eu la
curiosité de chercher. Les choses qu'on se rappelle ! Et qu'on rapporte
! Quand tout fut en ordre je me laissai tomber sur le sofa. Elle n'avait pas
levé le petit doigt, pour m'aider. Je vous apporte des draps et des
couvertures, dit-elle. Mais les draps, je n'en voulus point. Vous ne voulez pas
fermer les rideaux ? dis-je. La fenêtre était couverte de givre.
Cela ne faisait pas blanc, à cause de la nuit, mais cela faisait un peu
lumineux quand même. J'avais beau m'être couché les pieds du
côté de la porte, cela me gênait, cette faible et froide
clarté. Tout d'un coup je me levai et changeai la disposition du sofa,
c'est-à-dire que le dossier long, que j'avais d'abord mis contre le mur,
je le ramenai vers l'extérieur. C'était le côté
ouvert, l'embarcadère, qui était maintenant contre le mur. Puis
je grimpai dedans, comme un chien dans son panier. Je vous laisse la lampe, dit
elle, mais je la priai de l'emporter. Et si vous avez besoin de quelque chose
dans la nuit ? dit-elle. Elle allait commencer à discutaIller, je le
sentais. Savez-vous où sont les cabinets ? dit-elle. Elle avait raison,
je n'y pensais plus. Se soulager dans son lit, cela fait plaisir sur le moment,
mais après on est incommodé. Donnez un vase de nuit, dis-je. J'ai
beaucoup aimé, enfin assez aimé, pendant assez longtemps, les
mots vase de nuit, Ils me faisaient penser à Racine, ou à
Baudelaire, je ne sais plus lequel, aux deux peut-être, oui, je regrette,
j'avais de la lecture, et par eux j'arrivais là où le verbe
s'arrête, on dirait du Dante. Mais elle n'avait pas de vase de nuit. J'ai
une sorte de chaise percée, dit-elle. Je voyais la grand-mère
assise dessus, raide comme un piquet et fière, elle venait de l'acheter,
pardon, de l'acquérir, à une vente de charité, dans une
tombola peut-être, c'était une pièce d'époque, elle
l'étrennait, plutôt elle essayait, elle aurait presque voulu qu'on
la vît. Retardons, retardons. Mais donnez-moi un simple récipient,
dis-je, je n'ai pas la dysenterie. Elle revint avec une sorte de casserole, ce
n'était pas une vraie casserole car elle n'avait pas de queue, elle
était ovale et elle avait deux anses et un couvercle. C'est le faitout,
fit-elle. Je n'ai pas besoin du couvercle, dis-je. Vous n'avez pas besoin du
couvercle ? dit-elle. Si j'avais dit que j'avais besoin du couvercle elle
aurait dit, Vous avez besoin du couvercle ? Je mis l'ustensile sous les
couvertures, j'aime tenir quelque chose à la main quand je dors, j'ai
moins peur ainsi, mon chapeau était encore tout mouillé. Je me
tournai vers le mur. Elle prit la lampe sur le dessus de cheminée
où elle l'avait déposée, précisons,
précisons, au-dessus de moi son ombre gesticulait, je crus qu'elle
allait me quitter, mais non, elle vint se pencher sur moi, par-dessus le
dossier. Tout ça, c'est des choses de famille, dit-elle. A sa place je
serais parti, sur la pointe des pieds. Mais elle ne bougea pas. L'essentiel
c'était que déjà je commençais à ne plus
l'aimer. Oui, je me sentais déjà mieux, d'attaque presque pour
les descentes lentes vers les longues submersions dont j'étais depuis si
longtemps privé, par sa faute. Et je venais seulement d'arriver. Mais
dormir d'abord. Essayez maintenant de me mettre à la porte, dis-je. Il
me sembla que le sens de ces paroles, et même le petit bruit qu'elles
firent, je n'en pris connaissance que quelques secondes après les avoir
prononcées. J'avais si peu l'habitude de parler qu'il m'arrivait de
temps en temps de laisser échapper, par la bouche, des phrases
impeccables au point de vue grammatical mais entièrement
dénuées, je ne dirai pas de signification, car à bien les
examiner elles en avaient une, et quelquefois plusieurs, mais de fondement.
Mais le bruit, toujours je l'entendais, au fur et à mesure que je le
faisais. Ce fut bien la première fois que ma voix m'arriva avec une
telle lenteur. Je me retournai sur le dos, pour voir ce qui se passait. Elle
souriait. Peu de temps après elle s'en alla, en emportant la lampe. Je
l'entendis traverser la cuisine et refermer sur elle la porte de sa chambre.
J'étais seul enfin, dans l'obscurité enfin. Je n'en dirai pas
plus long. Je me croyais parti pour une bonne nuit, malgré
l'étrangeté du lieu, mais non, ma nuit fut extrêmement
agitée. Je me réveillai le lendemain matin rompu, mes
vêtements en désordre, les couvertures aussi, et Anne à
côté de moi, nue naturellement. Ce qu'elle avait dû se
dépenser ! Je tenais toujours le faitout à la main. Je regardai
dedans. Je ne m'en étais pas servi. Je regardai mon sexe. Si seulement
il avait su parler. Je n'en dirai pas plus long. Ce fut ma nuit d'amour.
Peu à peu ma
vie s'organisa, dans cette maison. Elle m'apportait mes repas aux heures que je
lui avais indiquées, elle venait de temps en temps voir si j'allais bien
et n'avais besoin de rien, elle vidait le faitout une fois par jour et elle
faisait la chambre une fois par mois. Elle ne résistait pas toujours
à la tentation de me parler, mais d'une façon
générale je n'avais pas à me plaindre d'elle. Je
l'entendais de temps en temps qui chantait dans sa chambre, sa chanson
traversait la porte de sa chambre, puis la cuisine, puis la porte de ma chambre
à moi et arrivait ainsi jusqu'à moi faible mais indiscutable. A
moins qu'elle ne passât par le couloir. Cela ne me dérangeait pas
trop, d'entendre chanter de temps en temps. Un jour je lui demandai de
m’apporter une jacinthe, vivante, dans un pot. Elle me l'apporta et la
mit sur le dessus de cheminée. Il n'y avait plus, dans ma chambre, que
le dessus de cheminée où l'on pût poser des objets,
à moins de les poser par terre. Je la regardais tous les jours, ma
jacinthe. Elle était rose. J'aurais préféré une
bleue. Au début elle alla bien, elle eut même quelques fleurs,
puis capitula, ce ne fut bientôt plus qu'une tige flasque parmi des
feuilles pleureuses. L'oignon, à moitié sorti de la terre, comme
à la recherche d'oxygène, sentait mauvais. Anne voulait l'enlever
mais je lui dis de la laisser. Elle voulait m'en acheter une autre mais je lui
dis que je n'en voulais pas d'autre. Ce qui me dérangeait davantage,
c'était d'autres bruits, petits rires et gémisse-ments, dont
l'appartement s'emplissait sourdement à certaines heures, aussi bien de
jour que de nuit. Je ne pensais plus à Anne, mais plus du tout, mais
j'avais quand même besoin de silence pour pouvoir vivre ma vie. J'avais
beau me raisonner, me dire que l'air est fait pour charrier les bruits du
monde, et que rires et gémissements y entrent forcément pour
beaucoup, je ne m'en affectais pas moins. Je n'arrivais pas à
décider si c'était toujours le même type ou s'il y en avait
plusieurs. Les petits rires et
gémissements se ressemblent tellement, entre eux ! J'avais une telle
horreur, à cette époque,
de ces misérables perplexités que chaque fois je donnais dans le
panneau, je veux dire que j'essayais d'en avoir le cœur net. J'ai mis longtemps, toute la vie pour ainsi
dire, à comprendre que la couleur d'un œil entrevu, ou la
provenance d'un petit bruit
lointain, sont pIus près de Giudecca, dans l'enfer des ignorances, que
l'existence de Dieu, ou la genèse du protopIasme, ou l'existence de soi,
et exigent davantage, de la sagesse, qu'elle s'en détourne. C'est un peu
beaucoup, toute une vie, pour arriver à cette consolante conclusion, il
ne vous reste guère le temps d'en profiter. J'étais donc bien
avancé, l'ayant interrogée, quand elle me dit qu'il s'agissait de
clients qu'elle recevait par roulement. J'aurais naturellement pu me lever et
aller regarder par le trou de la serrure, à supposer qu'il ne fût
pas obturé, mais qu'est-ce qu'on peut voir, par ces trous-là ?
Alors vous vivez de la prostitution ? dis-je. Nous vivons de la prostitution,
répondit elle. Vous ne pourriez pas leur demander de faire un peu moins
de bruit ? dis-je, comme si je croyais ce qu'elle venait de me dire. J'ajoutai,
Ou un autre genre de bruit ? Il faut qu'ils jappent, dit elle. Je serai
obligé de m'en aller, dis-je. Elle chercha des tentures dans son capharnaum de
famille et les pendit devant nos portes, la mienne et la sienne. Je lui
demandai s'Il n'y aurait pas moyen, de temps en temps, de manger un panais. Un
panais ! s'écria-t-elle, comme si j'avais exprimé le désir
de goûter du bébé juif. Je lui fis remarquer que la saison
des panais tirait vers sa fin et que si, d'ici là, elle pouvait me faire
manger rien que des panais je lui en serais reconnaissant. Que des panais !
s'écriat-elle. Les panais ont un goût de violettes, pour moi.
J'aime les panais parce qu'ils ont un goût de violette et les violettes
parce qu'elles ont le parfum des panais. S'il n'y avait pas de panais sur terre
je n'aimerais pas les violettes et si les violettes n'existaient pas les panais
me seraient aussi indifférents que les navets, ou les radis. Et
même dans l'état actuel de leur flore, je veux dire dans ce monde
ou panais et violettes trouvent le moyen de coexister, je m'en passerais
facilement, très facilement, et des uns et des autres. Un jour elle eut
le culot de m'annoncer qu'elle était enceinte, et cela de quatre ou cinq
mois, de mes œuvres. Elle se mit de profil et m'invita à regarder
son ventre. Elle se déshabilla même, sans doute pour me prouver
qu'elle ne cachait pas un coussin sous sa jupe, et puis évidemment pour
le pur plaisir de se déshabiller. C'est peut-être un simple
ballonnement, dis-je, pour la réconforter. Elle me regardait de ses
grands yeux dont j'oublie Ia couleur, de son grand œil plutôt, car
l'autre était braqué apparemment sur les restes de la jacinthe.
Plus elle était nue, plus elle était strabique. Regardez,
dit-elle, se courbant sur ses seins, l'aréole fonce déjà.
Je rassemblai mes dernières forces et lui dis, Avortez, avortez, comme
ça elle ne foncera plus. Elle avait ouvert les rideaux pour ne rien
laisser perdre de ses diverses rondeurs. Je vis la montagne, impassible,
caverneuse, secrète, où du matin au soir je n'entendrais que le
vent, les courlis et les petits coups lointains et argentins des marteaux des
tailleurs de granit. Je sortirais le jour dans la chaude bruyère, dans
le genêt parfumé et sauvage, et la nuit je verrais les distantes
lumières de la ville, si je voulais, et les autres lumières,
celles des phares et des bateaux-phares, que mon père m'avait
nommées, quand j'étais petit, et dont je retrouverais les noms,
dans ma mémoire, si je voulais, je le savais. A partir de ce
jour-là les choses allèrent mal, dans cette maison, pour moi, de
plus en plus mal, non pas qu'elle me négligeât, elle n'aurait
jamais pu assez me négliger, mais dans le sens qu'elle venait tout le
temps m'assassiner avec notre enfant, me montrant son ventre et ses seins et
me disant qu'il allait naître d'un moment à l'autre, elle le
sentait qui bondissait déjà. S'il bondit, dis-je, il n'est pas de
moi. Je n'avais pas été trop mal dans cette maison, c'est
certain, ce n'était pas l'idéal évidemment, mais je n'en
sous-estimais pas les avantages. J'hésitais à partir, les
feuilles tombaient déjà, j'avais peur de l'hiver. Il ne faut pas
avoir peur de l'hiver, lui aussi a ses bontés, sa neige tient chaud et
assourdit le tumulte, et ses blêmes journées sont vite finies.
Mais je ne savais pas encore, à cette époque, combien la terre
peut être gentille pour ceux qui n'ont qu'elle, et combien on peut y
trouver, vivant, de sépultures. Ce qui m'acheva, ce fut la
naissance.J'en fus réveillé. Qu'est-ce qu'il devait prendre,
l'enfant. Je crois qu'elle avait une femme avec elle, il me semblait entendre
de temps en temps des pas dans la cuisine. Cela me faisait mal au cœur, de
quitter une maison sans qu'on me mît dehors. Je me coulai par-dessus le
dossier du sola, je mis mon veston, mon manteau et mon chapeau, je n'oubliai
rien, je serrai mes lacets et j'ouvris la porte qui donnait sur le couloir. Un
monceau de bric-à-brac me barrait le passage, mais je passai quand
même, par escalade, par effraction, avec fracas. J'ai parlé de
mariage, ce fut quand même une sorte d'union. J'aurais eu tort de me
gêner, les hurlements défiaient toute concurrence. Cela devait être son
premier. Ils me poursuivirent jusque dans la rue. Je m'arrêtai devant la
porte de la maison et prêtai l'oreille. Je les entendais toujours. Si je
n'avais pas su qu'on poussait des hurlements dans la maison je ne les aurais
peut-être pas entendus. Mais en le sachant je les entendais bien. Je ne
savais pas très bien où j'étais. Je cherchai, parmi les étoiles
et constellations, les chariots, mais je ne pus les trouver. Ils devaient
cependant y être. C'est mon père qui me les avait montrés
le premier. Il m'en avait montré d'autres, mais seul et sans lui je n'ai
jamais su retrouver que les chariots. Je me mis à jouer avec les cris un
peu comme j'avais joué avec la chanson, m'avançant,
m'arrêtant, m'avançant, m'arrêtant, si l'on peut appeler
cela jouer. Tant que je marchais je ne les entendais pas, grâce au bruit
de mes pas. Mais sitôt arrêté je les entendais à
nouveau, chaque fois plus faibles certes, mais qu'est-ce que cela peut faire
qu'un cri soit faible ou fort ? Ce qu'il faut, c'est qu'il s'arrête.
Pendant des années j'ai cru qu'ils allaient s'arréter. Maintenant
je ne le crois plus. Il m'aurait fallu d'autres amours, peut-être. Mais
l'amour, cela ne se commande pas.
(1945)