PAUVRE FOLLE PHEDRE
De Eugne DURIF
(version septembre
2002)
ARICIE
Chant de deuil, les yeux mal ferms,
chants mots mal forms s'assemblent,
des bouts de dents casss crachs
avec et le sang recrach avec les mots.
Chants mots mal forms, dsemboits,
clats, morcels, chants sous la langue
Donnez-moi un peu de souffle pour chanter
voix basse mlopes d'enfance,
gmissement sous les rcits guerriers,
gestes dessins entre ciel et terre.
donnez moi le souffle pour parler
juste, parole dresse debout
danse maladroite, frappe au sol,
frappe, trpignements pour rien,
traces perdues, dansons par dessus,
dansons tout le corps presque immobile
danser, ciel lav des images,
les yeux arrachs images effaces.
Un choeur de voix dpareilles,
tournoyantes en une seule voix.
Continuez mes mains, mes mains
sans relche rassembler les membres
pars et ces mots sans couture
(et vieux rve du rcit
d'un seul tenant, sans plus de cicatrices)
Geste d'une ponge qui essuie
le visage sanglant du mourant.
Pre, qu'as-tu fait de ton fils?
Pourquoi l'as-tu abandonn?
Pre, est-ce encore ton fils?
Bouche qui ment, parole morte.
Dbris de paroles et de corps
dsassembls, beau visage,
est-ce le tien, est-ce encore le tien?
Le sang de tes yeux s'coule
caill, viscres dchires, reins lacrs,
, mes mains continuez, quelle treinte de terre
nous unira? Ta mre, pourquoi t'a-t-elle
laiss voir le jour? Pourquoi ses yeux
ouverts
un jour, tes yeux crevs d'o le sang
s'coule,
la vrit, quelle bouche pour la crier
ou la dire mi-voix, approchez, vous qui
semblez
ne rien voir, vous qui ne cessez d'oublier,
un cadavre allong, dmembr, sans regard,
rien d'autre qu'un cadavre, une histoire
a commenc de se dire, dans la voix des
hommes
il y a des gmissements d'enfant, qui pour
les couter?
Vierge du malheur, son chant rentr dans la
gorge,
qui pour l'entendre ? Comme un chant qui ne
peut
s'lever, venez plus prs, morceaux du
corps
rassembl, comme un chant sous la voix
qui ne pourrait s'entendre que serrs les
uns
contre les autres, le chant sous la
langue,
et la phrase s'effondre, dj toute troue,
n'existant que dans ce moment o elle tente
de se dire et dj retombe au sol
pantelante.
Comme un qui arrache sa peau, toutes ses peaux
les unes aprs les autres, dnud acharn
s'avancer, funambule ras la terre, sans
plus de faux semblant, s'avance dans la nudit
Et que l'on entende dans ce moment sourdre
le battement du coeur. Et couler le sang
sous la peau et les frissons.
Et le thtre nous demande de nous tenir
distance,
de rester loin du lieu de ce drame qui
s'annonce.
Et le thtre est l'oppos de ce moment
o serrs les uns contre les autres,
nous anantissons la mort de notre parole,
et les vivants, se sont-ils endormis pour
longtemps?
(Prparation de la
comdienne)
L, comment je ferme les yeux, l, comment
j'ouvre la bouche, comment je tourne sur moi-mme comme celle qui va tre
traverse par une parole qu'elle ne saisit pas tout fait, qui n'est pas la
sienne tout fait, qui la traverse et parfois la transperce, le cloue net.
Comment a peut chanter en moi, tout cela,
comment parfois cela peut chanter, commencer chanter ou finir par se taire.
je bouche une oreille avec ma main pour
mieux entendre cette voix.
Je tourne sur moi-mme et suis emporte par
ma voix.
Je cherche le chant, dj il m'emporte.
O donnez-moi un peu de souffle pour parler
juste. Un peu encore. Les morts ne
supportent
pas le silence. Morceaux pars de ton
corps-Hippolyte,
Mortes, les mtriques anciennes, mortes,
et les ritournelles langue-trangre,
et pourtant voil qu'elles parlent par ma
bouche.
Mortes, les mtriques anciennes, mortes les
ritournelles
vide. Mon coeur, mon coeur, laisse-toi
porter
par la musique que tu inventes.
Bouche qui ment, parole morte.
Dbris de paroles et de corps
dsassembls, beau visage,
est-ce le tien, est-ce encore le tien?
Le sang de tes yeux s'coule
caill, corps dmembr, quelle treinte,
quels mots pour en rassembler les morceaux
dpecs. O mes mains, mes mains continuez,
et vous, plus prs, approchez plus prs,
la mort suspendue le temps de ce rcit,
coutez ces gmissements d'enfant
dans la voix des hommes,
et qu'on ferme d'une main les paupires,
toutes les images effaces, les mots cousus
sans couture, approchez, et commencez
parler.
(S'en va Aricie, comme si elle n'tait dj
plus concerne par cette histoire, comme si dj elle n'y avait plus sa place,
avant mme que cela commence. Regagne peut-tre le choeur, dont elle ne sortira
que pour figurer ce personnage du mme nom)
SCENE
PHEDRE/ OENONE
PHEDRE
CĠest plus fort que moi
OENONE
Oublie a !
PHEDRE
CĠest plus fort que moi
OENONE
Oublie a ! Le mieux que tu as
faire !
EFFE
Facile dire !
OEN
Le pire qui pourrait tĠarriver ce sera
toujours mieux!
PHEDRE
CĠest plus fort que moi
Toute la nuit encoreÉ
OEN
Ne pense plus lui !
EFFE
Que ces vains ornements, que ces voiles me
psent!
OEN
NĠimporte quoi dĠautre, nĠimporte quel
autre ! Pas lui !
EFFE
Si je pouvais, tu ne crois pas quĠil y a
longtemps que je lĠaurais fait ?
OEN
Tu as un mari !
EFFE
Ne parlons pas des absents !
Longtemps quĠon nĠa pas vu lĠombre de
lui-mme.
OEN
CĠest ton homme !
EFFE
QuĠil reste traner dans la nuit dĠo il
ne sort plus !
OEN
Ton homme!
EFFE
QuĠil tombe un peu plus profond, un peu
plus bas pour y mourir un peu mieux !
OEN
Tout de mme ton homme !
EFFE
MĠen resterait au moins quelques images qui
se tiennent.
OEN
Des bruits qui courent !
EFFE
Quel genre ?
OEN
Des bruitsÉ
EFFE
Des bruits !
OEN
QuĠil serait entr dans le pylone qui
soutient le priph, quĠil serait descendu avec son cher Pyrithe au plus profond
sous la terre, travers les souterrains, dans les boyaux de la terre, quĠils y
seraient alles pour une sombre affaire, voir a dĠun peu plus prs, quĠils y
soient rests cela nĠaurait rien dĠtonnant, ce nĠest pas des lieux o lĠon
sĠen va traner impunment.
EFFE
Mon homme !
OEN
Tu te vois un peu !
EFFE
Mon homme !
OEN
A quoi tu ressembles !
EFFE
CĠest plus fort que moi !
OEN
Tu deviens laide !
EFFE
QuĠest-ce que jĠy peux !
OEN
LĠamour, a que tu appelles lĠamour ?
EFFE
JĠen suis toute dfaite au dedans.
Je me regarde dans un miroir, jĠai honte
dĠexister et de lĠaimer et de nĠavoir rien dĠautre lui donner que moi-mme.
OEN
CĠest vrai que tu nĠes pas un cadeau !
Ressaisis-toi un peu, tu me fais
piti !
EFFE
J'aime furieusement le crier sur tous les
toits, j'aime, je connais l'histoire sur le bout des doigts, je la connais du
dbut la fin. Comme si je ne savais rien. Pour certains, cela semble aller de
soi, moi, je ne sais rien. Comme si je ne savais rien. Une histoire qui se
droule du dbut la fin, en dehors de moi. Je la connais sur le bout des
doigts/ Je ne sais rien/ Juste vers quel enfer cela me mne/ Alors, je reste
sur les bords, lgrement ct/ Juste vers quel enfer
OEN
Tu devrais te coudre la bouche
Ne plus en laisser chapper trop de ce qui
te sort de la bouche.
EFFE
CĠest dans mon cÏur.
cĠest mon coeur le venin !
SĠil prenait mes seins dans ses mains, le
gauche dj tout glac !
Tu nĠy peux rien, tu sais, si tu nĠarrives
pas le rchauffer.
CĠest au dedans, au dedans le froid !
SCENE
CHOEUR
CHOEUR
FEMME (1)
Une folie qui lĠa prise au dedans.
CHOEUR
FEMME 2
Elle dprit vue dĠÏil !
CHOEUR
FEMME 3
Amour, serpent qui s'est gliss en son
sein,
folle enrage d'amour et de quel
amour !
CHOEUR FEMME1
Pauvre folle Phdre ! Pauvre fille
folle !
CHOEUR
FEMME 3
Laisse trop longtemps elle-mme toute
seule.
Se prenait pour une reine. Pauvre petite
fille riche !
CHOEUR FEMME 4
Colls lĠun lĠautre, Thse et Pyrithe,
Comme des siamois, petits soldats en
goguette/
lĠun reflet de lĠautre, si beaux lĠun et
lĠautre
en sont rests interdits, muets,
la premire fois quĠils se sont vus.
Comme des siamois, petits soldats en
goguette,
Dans les profondeurs, dont on ne revient
plus,
Tous deux colls lĠun lĠautre,
Dernier geste dĠamour avant que vos yeux se
ferment,
CHÎUR FEMME
3
Il nĠy a quĠelle qui ne veut pas voir ce
que tout le monde voit !
CHÎUR FEMME
1
Le mme refrain : Elle voudrait le
suivre partout, ou quĠil soit je le trouverai
(Commence chantonner)
CHOEUR FEMME1
O folles...Et je ferai le tour du monde si
tu me le demandais...
CHOEUR FEMME 3
Elle ne peut plus se supporter, plus se
voir, plus se sentir. Elle voudrait changer de corps, changer de peau.
CHÎUR FEMME
4
Elle voudrait mourir et qu'il pleure sa
mort, et qu'elle le voit pleurer depuis la mort.
CHOEUR FEMME 2
Elle marche de long en large, seule, parle
toute seule, ne sait plus trop ce qu'elle dit, se balance toute agite de
pleurs et parfois se met rire sans raison. Des clats de rire et des cris
rauques au ciel.
CHOEUR FEMME 4
Elle, cheveux dnous, tire une mche de
ses cheveux
CHOEUR FEMME 2
Elle, toute agite de tics, son regard est
vide
CHOEUR FEMME 3
Elle gmit, allonge la renverse sur une
chaise.
CHOEUR FEMME 1
Regardez-la pleurer, gmir...Regardez-l,
donc cĠest elle qui tait belle ? CĠest elle qui se prenait pour une
rve !
Rien qui femme qui voudrait pleurer et ne
sait plus pleurer !
CHÎUR FEMME
4
Elle voudrait s'endormir, mais ds qu'elle
ferme les yeux s'veille aussitt, couverte de sueur, mordant ses lvres de
peur d'avoir prononc son nom en dormant.
CHOEUR FEMME1
Pauvre folle Phdre ! Pauvre fille
folle !
CHÎUR FEMME 2
Et lui qui attend et voudrait aller
chercher son pre
CHÎUR FEMME
4
Pars au plus vite Hippolyte, ne reste pas
ici !
CHOEUR FEMME 3
Elle se refermera aussi sur toi la porte
que l'on ne franchit pas.
CHOEUR FEMME 2
Des bouts de phrases toutes disloques: la
voil, la petite fille du soleil comme une chienne tes pieds...Amour,
dites-vous, est-cela aimer, ce dsir de le serrer entre mes bras et que mes
lvres touchent aux siennes, et
amour, amour dites-vous, mes lvres aux
siennes brlantes comme jamais.
CHOEUR FEMME 4
A trop l'aimer, des idioties comme aux
lvres la bave.
Elle, rpte vide, jusqu' perte de sens
des bouts de phrases sans suite o l'on parle d'amour et de mort. Ou bien
fredonne une chanson idiote o amour rime avec toujours
(Commence chanter: Ti amo, Ti amo...)
CHOEUR FEMME 2
Marche Phdre de long en large, pitine sur
place, remet ses longs cheveux en place, tourne et tombe sur elle-mme, ,
mortes toutes les paroles, et des chansons qui lui viennent idiotes aux lvres,
elle quitte son corps, dj l'abandonne
CHÎUR FEMME
4
Sur son visage, une larmeÉ
CHÎUR FEMME
3
Ecoutez, coutez-la !
De quel amour bless/ morte de quel
amour ?
A tes genoux, te supplie tes genoux/
A tes genoux, humilie, te supplie,
A tes genoux de me prendre
Toi, de me prendre entre tes bras/
CHOEUR FEMME1
Folle, folle...(Comme une citation): une
chienne de ta meute, je ne voudrais tre rien d'autre qu'une chienne de ta
meute, tes pieds, ton regard pos sur moi ou bien tĠapparatre , je suis la
guerrire
Viens me chevaucher bel amour
CHOEUR FEMME 3
Seule, glace, toute glace et seule entre
les draps froids du lit conjugal, jĠai envie de toi. Je serre les cuisses, je
pense toi. Toi tout.
CHOEUR FEMME 2
Une pute solaire, une catin qui ouvre ses
cuisses pour toi (comme une citation): prends-moi mon bel amant, prends-moi
toute. Mon ventre brle, ma gorge serre,
ma gorge aucun son ne peut plus en sortir, aimer
dites-vous, ce dsir qui me
cloue...
SCENE HIPPOLYTE/ ARICIE
ARICIE
HippolyteÉ
HIPPOLYTE
CĠest toi ?
ARICIE
Tu mĠvites, tu me fuis.
HIPPOLYTE
CĠest pas aÉ
ARICIE
Quoi alors ?
HIPPOLYTE
Plus compliquÉ
ARICIE
DisÉ
HIPPOLYTE
L, jĠai faireÉ
ARICIE
Va-tĠen alorsÉ
HIPPOLYTE
Oui, il faut que jĠy ailleÉ
ARICIE
Tu ne me regardes pas, tu ne mĠapproches
pasÉ
HIPPOLYTE
CĠest pas aÉ
ARICIE
Vois-moi, HippolyteÉ
Je te fais peurÉ
Peur que je te contamineÉDu regard,
simplement, du regardÉ.
HIPPOLYTE
Pourquoi tu dis a ?
ARICIE
La petite pestifre recluse dans le palais
de ton pre
Tu prfres la fuir, ne mme pas la
regarder
Pour ne pas avoir penser que tu pourrais
la voir,
Pour ne pas avoir penser que tu la sais
interdite,
L, condamne vivre, en souffrance de la
fin,
La seule chose qui pourra lui permettre
dĠchapper sa vie.
HIPPOLYTE
CĠest vrai, Aricie, quand je te vois aucun
mot nĠarrive jusquĠ ma bouche. Mais jĠaime te voir, Aricie, mme si je ne sais
pas commentÉ
ARICIE
Ton pre a tu tous mes frres,
Ton pre a pargn ma vie,
Je devrais tre heureuse,
Par la grce de ton pre,
Je suis vivante,
Mais de quelle vie, Hippolyte,
De quelle vie ?
HIPPOLYTE
CĠest vrai, moi, au moins, je peux
mĠenfuir,
Courir travers champs et forts,
Souvent, je pense toi, enferme
Entre ces murs, et je voudrais
Pouvoir tĠemmener avec moi,
A lĠair libre, tous deux, loinÉ
ARICIE
Ma seule chappe, les couloirs,
Epie partout dans le ddale des couloirs.
Pourquoi tu mĠvites ? Pourquoi tu me
fuis ?
HIPPOLYTE
Peut-tre que jĠai un peu honteÉ
De ce quĠils ont fait de toiÉ
ARICIE
CĠest ton pre, hippolyte, tu nĠoses mme
pas le nommerÉ
HIPPOLYTE
Oui, mon pre, je saisÉ
Et pourtant, si tu savais comme il me
manqueÉ
Tu pleures ?
ARICIE
Les filles, a pleure pour un rien, cĠest
bien connuÉ
PHEDRE EN
LAMBEAUX (elle parle seule, sĠessaie furieusement lui parler)
C'est en toi que je l'aime/ Sa beaut toute
entire en toi maintenant/ En lui je n'aime que le souvenir de ton visage/
J'aime...Oui, j'aime...
/ Comment cet aveu pourra-t-il sortir de ma
bouche?/ Et l, tout prs l'un de l'autre/ Et je pourrais commencer parler/
Les mots qui viennent juste/ Les mots qui ne nous loigneraient pas un peu plus
l'un de l'autre/
J'ai la gorge serre/ Les mots sont l,
prts se dire/ L'aveu de mon amour insens/ prts aller jusqu' toi/
Pourquoi s'arrtent-ils en chemin et ne peuvent-ils t'atteindre? Une force
terrible me fait ouvrir la bouche/ Une force terrible me coupe la parole et me
cloue l, silencieuse sous ton regard/
Je te veux/ Et je ne peux te dire mon amour
et cet aveu que je ne peux te faire, je l'entends crier dans tout mon corps/ ce
nom que secrtement je rpte, Hippolyte, toi quel nom me donneras-tu? / O ton
esclave/ Petite esclave tes pies/ Fais de moi ce que tu le dsires/ Toute je
m'offre toi, amour/ Je me trainerais tes pieds si tu me le demandais/
Demande-moi l'impossible que je puisse te prouver mon amour/ Je traverserai des
barrires de feu/ Je marcherai nue dans la neige si tu me le demandais/ Mon
coeur tu l'entends battre pour toi?/ (Comme si elle tentait de citer) Mon coeur
qui brle de mille feux/ Non les images sont mortes/ Elles ne peuvent dire la
violence qui consume/
Il faudrait inventer une langue/ Une langue de syncopes, de
cassures, de suspens/ de rythmes ou aucun mot ne pourrait se sparer du
palpitement du corps/du battement du coeur/ Plus d'images/ Mortes les images/Et
condamne aux images, faute d'tre serre dans cette treinte o elles
n'auraient plus de sens/
Mon coeur, mon coeur qui ne bat que pour
toi/ Prends-le, prends-le/ Toute ma chair crie aprs toi, amour/ Tout en moi
te hurle cet amour qui ne peut se dire/
RETOUR DU
CHOEUR
CHOEUR 1
Pauvre fille, de plus en plus folle !
CHOEUR 2
Quand a ne fait plus piti, a donne envie
de rire !
CHOEUR 3
Amour, serpent qui s'est gliss en son
sein,
CHOEUR 4
Pauvre folle Phdre, pauvre fille
folle !
CHOEUR 1
Pleure donc, pleure, cĠest bien la seule
chose que tu saches encore faire !
CHOEUR 4
Se croit peut-tre intressante avec son
amour quĠelle rabche.
CHOEUR
FEMME 3
Se prenait pour une reine. Pauvre petite
fille riche !
CHOEUR 1
La reine, la reine de quoi ?
CHOEUR 3
Elle ne peut plus se supporter, plus se
voir, plus se sentir.
CHOEUR 2
Elle voudrait changer de corps, changer de
peau.
CHOEUR 4
Elle voudrait mourir et qu'il pleure sa
mort, et qu'elle le voit pleurer depuis la mort.
CHOEUR 2
Assez. Je ne peux plus la supporter. Je ne
veux plus lĠentendre !
CHOEUR 3
Seule, glace, toute glace et seule entre
les draps froids du lit conjugal
CHÎUR FEMME
2
Un corps pour la rchauffer ? Elle
rve ou quoi !
CHOEUR FEMME 1
Regardez-la pleurer, gmir...Regardez-l,
donc cĠest elle qui tait belle ? CĠest elle qui se prenait pour une
reine !
Rien quĠune femme qui voudrait pleurer et
ne sait mme plus pleurer !
CHOEUR 4
Pauvre folle Phdre, pauvre fille
folle !
SCENE HIPPOLYTE/ARICIE
HIPPOLYTE
CĠest mon pre.
Je nĠarrive pas savoir qui il est.
Je dois aller le chercher.
Il faut que je lui parle.
JĠai tant lui direÉ
Je ne sais plus si cĠest luiÉ
ARICIE
Tu nĠen reviendras pasÉ
Et je resterai entre les mains de ta
martre de conte cruel.
HIPPOLYTE
Je le sauverai, je le ramnerai ici, et
nous parlerons tous les deux,
Et plus rien ne sera pareil.
ARICIE
Tu vas partir alors ?
HIPPOLYTE
Et quand je reviendrai, je pourrais te
prendre dans mes bras.
ARICIE
Tu es oblig de partir pour a ?
QuĠest-ce que tu attends ?
(CHÎUR DES
HOMMES)
(Un bruissement de voix: Le choeur, comme s'il essayait de
dtourner Hippolyte de l'engrenage de la tragdie)
CHOEUR
HOMME 1
Les ombres, tu crois qu'elles peuvent
retrouver un corps?
CHOEUR
HOMME 2
Sombres marais qu'on ne passe qu'une fois.
Champs d'ombres arraches au corps, ombres
couches dans le sable sous une pluie de feu, dans des tombes d'air ou d'argile
brlante, changes en arbres qui se lamentent et pleurent, transformes en
serpents, lacres par les crocs des chiennes aux yeux rouges, ronges de
fivres ardentes.
.
CHOEUR
HOMME 3
Paysages dsols des enfers! A-t-on dj vu
quelqu'un revenir et les dcrire?
CHOEUR
HOMME 2
Au plus profond des enfers.
L o la terre se fend.
L o la terre n'ouvre plus que sur des
plaines sombres et glaces.
Au plus profond, ton preÉ
Au plus profond des enfers.
Ce serait une folie dĠaller l-bas
CHOEUR
HOMME 2
Une nuit ternelle dj les recouvre tous
deux.
CHOEUR
HOMME 1
Tu rves dĠune belle mort : aller, toi
aussi, l'affronter en son sein, aller se jouer d'elle dans sa propre demeure.
CHOEUR HOMME 2
comme lui, jadis, sĠest jou du Minotaure
Il est sorti du Labyrinthe, couvert de sang
comme l'enfant au sortir du ventre de sa mre.
Ariane contre lui, long baiser cinma. Elle
a trahi pour lui le Minotaure son demi-frre monstrueux.
CHOEUR HOMME1
Aller chercher ton pre, Hippolyte?
Et tu le ramnerais triomphant ?
Qui ne comprendrait ton rve, HippolyteÉ
Tout plutt que rester dans ce palais
l'attendreÉ
CHOEUR HOMME 2
Elle se refermera aussi sur toi la porte
que l'on ne franchit pas.
Presque enfant dans les enfers, seul dans
ces boyaux de la terre, descendre toujours plus bas. Lui au moins avait un
compagnonÉ.
HIPPOLYTE
Je pars et vais chercher mon pre
CHOEUR HOMME 3
Retourne plutt, Hippolyte, courir les
forts, arpenter les montagnes, chasser et tuer les ours d'un coup d'pe en
plein coeur. Plus heureux parmi tes chiens, fins limiers et molosses, que dans
ce palais touffant.
HIPPOLYTE
Je pars et vais chercher mon pre
CHOEUR HOMME 2
Ne songerais-tu pas celle dont le nom
mme doit disparatre? Aricie l'interdite, la petite recluse condamne
attendre doucement la mort sans enfanter?
CHOEUR HOMME 3
Aimeriez-vous seigneur?
HIPPOLYTE
(Comme s'il s'essayait parler)
Si je la hassais, je ne la fuirais pas.
CHOEUR HOMME 1
Aller chercher ton pre! Mme si c'est pure
folie, peut-tre vaut-il mieux que tu prennes, toi aussi, le chemin des enfers.
CHOEUR HOMME 3
Ou repartir courir travers montagnes et
forts. Surtout ne pas rester ici.
Leurs paroles obliques et voiles, les
babines dgoutantes de sang des chiens en sont moins rpugnantes.
Ne reste pas lÉ
HIPPOLYTE :
Loin/ l-bas/Loin/
Sans espoir mais sans crainteÉ
CHÎUR HOMME
3
Ne reste pas l..
La souillure est dans cette maison, et le
poison dj se rpand dans ses veines. Et toi, btard de ton propre pre dans
ta propre maison. Fils de ta mre amazone Antiope sein coup, dans la compagnie des chevaux et des
chiens, tue de main de ton propre pre.
CHÎUR HOMME
1
Le sein coup de ta mre, cĠtait celui du
ct du cÏur.
SCENE
HIPPOLYTE/ PHEDRE
PHEDRE
(elle parle seule)
Pour que tu puisses commencer m'aimer, il
faut que tu me regarde, regarde,
regarde-moi vraiment, je vois tes yeux tout prs, mais ce ne sont pas les
tiens, regarde-moi vraiment, regarde-moi vraiment, regarde-moi toute entire cette
fois, l, tu ne crois pas que
je... tu me regardes? Tu appelles cela un regard? non, les yeux, les yeux,
c'est pas a les yeux.
JĠai l'impression que je m'loigne, dja
avant mme de pouvoir aimer. Tu crois que je peux toucher quelqu'un, le toucher
vraiment?
Avant mme de parler , je suis dj la
lpreuse qui lorsqu'elle dit son amour, devient la lpreuse, devient celle qui
doit se cacher dans le noir pour pouvoir dire son amour, et parfois sort, tout
coup vient dans la lumire pour le crier et le clamer la face du monde.
Avant mme de commencer, dj, je tangue
debout, je tombe toute droite
HIPP
(il entre)
Je les sens dj tes penses, tes regards
dĠamour qui me transpercent.
Arrte de me regarder comme a ! Tu me
fais froid dans le dos !
Il faut que je parte. Arrte de me regarder
avec ces yeux l. Je ne resterai pas un instant de plus dans cette maison o
lĠon touffe, dans cette maison. Les babines des chiens dgoutantes de sang
sont moins repoussantes que ton visage qui me fixe. Eloigne-toi ! Tu
avances vers moi, sexe en avant, elle avance vers moi, ce nĠest pas elle, ce
nĠest que son sexe.
PHEDRE
Non, ne crie pas, cela rsonne dans ma
tte/ Ne crie pas comme a/ Tu me fais mal ds que tu ouvres la bouche/ Tu me
fais mal/
HIPP
Arrte de me regarder comme a ! Je
les sens tes penses ! Elles se jettent sur moi !
PHEDRE
Tu crois que les pierres peuvent aimer et
aprs redevenir, comme si de rien nĠtait, malheureuses comme des pierres?
(É)
PHEDRE
Oui, je suis l, tes pieds.
Son visage, le tien maintenant.
Plus doux et plus violent.
Toute ma chair crie aprs toi, amour/
Tout en moi te hurle cet amour qui ne peut se dire/
Ton visage/
Le sien/
Son visage/ Le tien si pur/
Le visage qu'il avait quand il a, pour la
premire fois, port son regard sur moi/ O je le retrouve comme au premier
jour/ Et je voudrais pouvoir mourir tes genoux/ Je suis l tes genoux/
Vois-moi/ je suis la lpreuse qui lorsqu'elle dit son amour devient la
lpreuse, devient celle qui doit se cacher dans le noir pour pouvoir dire son
amour, et parfois sort, tout coup, vient tout coup dans la lumire pour le
crier et le clamer la face du monde/ Dis un seul mot, un seul, et je suis
toute toi/ Comme il rayonnait ce jour l/ Cette beaut toute entire en toi
maintenant/ Son visage presque imberbe, sa peau si douce sous les caresses/ Ses
longs cheveux que je caressais longuement/ la force de ses bras qui me
serraient/ Plus beau encore de cette sauvagerie que t'as donne ta mre
amazone/ Vois-moi tes pieds suppliante/ O fuir pour chapper ce qui me
jette vers toi, me prcipite plus bas que terre, Vois-moi comme celle toute
humilie tes pieds, comme celle qui te supplie tes pieds de venir la
prendre doucement et violemment entre tes bras/ Celle qui ne peut ouvrir la
bouche/ Celle condamne aux images fleuries et solitaires de l'amour/ Faute de
pouvoir te crier la crudit de mon dsir/ A tes pieds, tes genoux/ Laisse-moi
rester toujours prs de toi/ Colle toi/ Etre l'ombre de ton ombre/ La terre
que tu foules de tes pas/ Laisse-moi mettre mes pas dans les tiens et ne jamais
m'carter de ce chemin/ O amour, laisse-moi t'approcher/ Et si tu ne veux pas
de moi/ Tue-moi/ Frappe de ton fer/ Laisse-moi inconsciente tes pieds, morte
des coups que tu m'as donns, morte un sourire aux lvres dessin de ta main/Le
sang qui s'coule de moi, le dernier don que je te fais/ Frappe/ Tue-moi/
Laisse-moi mourir de ta main/ Ce sang effacera ma honte et dans le mme
temps...
HIPPOLYTE
Et aprs cela le ciel peut rester
impassible!
Ensevelir ce secret qui m'a souill!
En l'coutant, en ne faisant que
lĠcouter, j'ai souill la couche
de mon pre!
H,v ous l-haut, vous pouvez entendre a
sans rien que ne se passeÉ
Que je sois foudroy sur lĠheure si jĠai
fait quelque chose pour exciter cette femmeÉ
Ciel, dchire-toi! Jour, couvre-toi du
voile sombre de la honte! Etoiles, quittez votre sphre! Quoi! Aprs cela, la
lumire du jour pourrait demeurer gale et ne pas s'abmer dans la tnbre?
Et toi, Soleil, comment peux-tu assister
sans plir au spectacle de ce qu'accomplit ta descendance?
Un monstre...
Et c'est de la femme de mon pre dont je
dois parler ainsi?
Pire qu'une chienne en chaleur!
Monstre! Fille de ta mre qui coucha avec
un taureau et enfanta d'un Monstre! Sa bestialit n'tait rien compare la
tienne!
O la pire des femmes!
Elle ne mrite mme pas le nom de femme.
Pire qu'une chienne en chaleur!
Non, tu ne mourras pas de mon pe! Tu la
souillerais! Elle t'a dj touche, elle est dj souille! Quelle eau pourrait
la purifier et effacer et laver l'horreur de ce que je viens d'entendre?
(Passe le
chÏur qui se livre des tentatives de postures, des esquisses vaines des
gestes de la tragdie. Pour finir,
se mettent chanter. )
CHANSON DE QUI AVAIT TROUVE SON OMBRE
Cherche le chant, trouve le chant/
parti tt le matin, je n'ai trouv
que mon ombre, je l'ai rapport
avec moi comme une dpouille,
une proie au bout de mon bton.
Cherche le chant, trouve le chant/
o je mets mes pas, la terre, l,
la terre touche le ciel, sans ombre
o veux-tu que j'arrive, je touche
le bout, je sens la fin qui vient.
Cherche le chant, trouve le chant,
sur cette route, je suis retourn
un autre matin, je voulais rapporter
mon ombre l o je l'avais trouv,
mais cette fois c'est moi qui y tais pas.
Cherche le chant, trouve le chant,
je ne savais plus quoi en faire,
alors je l'ai suspendu un arbre
avec mon bton, j'ai attendu
qu'elle devienne une branche
et je suis mont l'arbre
je me suis accroch l'arbre
et je n'tais plus qu'une branche
Cherche le chant, trouve le chant
et ne va pas le perdre en route.
SCENE ARICIE/ HIPP
ARICIE
Tu vois, on n'arrivera jamais commencer.
Et c'est comme a depuis le dpart, on n'arrive jamais commencer.
reprends ma main, repose moi la question,
demande-moi encore si tu m'aimes, si je t'aime. Pose-moi la question. Pose la
vraiment. On nĠarrive jamais commencer. Surtout ce moment, je ne sais pas
si tu es l vraiment, je ne sais pas si tu es dedans ou pas, si tu mĠcoutes ou
pas.
HIP
peut-tre que c'est dans les yeux,
seulement dans les yeux, dans les yeux, seulement dans les yeux. Il faudrait
que jĠarrive te regarder dans les yeux.
ARICIE
C'est clair, on s'aime, on s'agrippe, c'est
clair. Refais-le. C'est clair. On s'aime. On s'agrippe.
Aime-moi. ne dis pas les mots. Aime-moi.
Regarde comme c'est clair.
Fais-le vraiment. Aime-moi. Tu ne le fais
pas vraiment!
HIP
JĠaimerais savoir. Apprends-moi !
Aricie, apprends-moi !
ARICIE
LĠamour, cĠest toujours terrible quand a
laisse un got de salive. Et a trane aprs.
HIP
Ca bute/ Ca bute/ Tout coup a bute/ Sur
quoi a bute/ Ca s'arrte/ Quelque chose qui viendrait juste, qui tomberait
juste/
je suis l et pourtant je n'y suis pas du tout. Apprends-moi
aimer/ Apprends-moi, AricieÉ
ARICIE
Regarde. Tu ne le fais pas vraiment. tu
joues lĠamour, tu nĠes pas dans lĠamour, Hippolyte.
Tu veux que je te montre. Regarde quand je te montre L, je
le fais vraiment. Tu sens que je le fais vraiment?
HIP
Comme si je te serrais et djÉ
ARICIE
Au moment o je commence tre toute
proche de toi, je ris aux clats
et aux anges. Tu me sens l, tu me tiens l ?
HIP
A ce moment l, je voudrais entendre sourdre le battement du coeur. et
couler le sang sous la peau et les frissons. et si ce n'est cela, quoi bon
aimer, quoi bon?
Et ce nĠest jamais celaÉ
ARICIE
j'aurais envie de tout casser. De mettre
tous les mots les uns la place des autres. Ou bien, inverser tous les mots de
la fin. Et si je tĠimagine parler d'amour en pleurant, a mĠcoeure.
A un certain moment, quelque chose qui se
casse, qui se brise net.
Je me suis mise dans une histoire qui
existait depuis longtemps en essayant de me raconter ma propre histoire dessus.
Je cours aprs l'amour. Je me perds et je
perds lĠamour.
HIP
L'amour quand tu ne sais pas quoi en faire,
qu'est-ce que tu peux en faire?
ARICIE
C'tait un amant qui ne savait pas chanter/
Mme pas danser non plus, alors remuait
d'avant en arrire, d'arrire en avant, et
il gmissait,
dfaut, rendez-moi mon corps, ,
rendez-moi
mon corps, rendez que je sache chanter et
pleurer
HIP
Vous voyez devant vous un amour dplorable.
ARICIE
Mon coeur, mon coeur, laisse-toi porter par
la musique que tu inventes.
Drle de musique, a sonne faux
dsaccord !
Drle de musique drlement raille !
HIPP
Et ce nĠest jamais celaÉ
Aricie, je voudrais tantÉ
ARICIE
Tu ferais mieux de tĠloigner de moi.
Ce sera quoi ta descendance avec moi ?
HIPPOLYTE
Pourquoi tu poses cette question ? Tu
sais bienÉ
ARICIE
Ce serait quoi ta descendance ?
Ce qui sort dĠun ventre condamn.
Ils les noieraient tes enfants, nos enfants
comme des petits chats
Ou les toufferaient lĠther.
Simple engeance ce qui peut natre de mon
ventre.
Je suis celle dont la race doit disparatre
jamais,
LĠexclue depuis toujours, la survivante
provisoire
Le nom que je porte encore il doit tre
effac,
QuĠest-ce qui pourrait natre de mon
ventre ?
Simple engeance ce qui pourrait en sortirÉ
Tiens-moi, serre-moi fort, prends-moi fort.
SCENE
OEN/PHEDRE
OEN
Tu lui as dit ?
PHEDRE
Je voudrais quĠil souffre de chacun de ses
mots, je voudrais les lui faire ravaler un un dans la gorge.
OEN
Tu ne lui as mme pas parl !
EFFE
Dis-lui, toi, dis-lui !
Dis-lui, dis-le-lui
Dis-lui, je ne sais pas...que je ne peux
pas m'arrter de pleurer. Vivre sans lui, dis-lui que je ne pourrais jamais. Je
le vois partout, mme l o il n'est pas. Dis-luiÉ
OEN
Arrache de toi cet amour ridicule,
touffe-le de tes mains avant qu'il puisse
vivre.
Chasse-le de ta pense.
Le mieux que tu as vraiment faire !
PHEDRE
CĠest une folie, je le sais, mais elle me
tient serre, bien serre contre elle.
Avec elle joyeuse, je cours ma perte
et parfois je voudrais m'arrter en chemin,
je le voudrais de toutes mes forces, mon cÏur, mon cÏur laisse-toi porter par la
folie qui te porte
Et je me tourne de tous cts, implorer de
lĠaide, je ne sais pas, que lĠon arrache de moi la tumeur maligne
Qui dj me ronge. Pure perte. CĠest pure
perte.
Et s'en va vau l'eau ce navire la
drive.
Folle, oui, je suis folle, laissez-moi tre
folle !
Je sais que cĠest je cours ma perte,
joyeuse de pouvoir crier cet amour qui me porte et mĠentrane les yeux
ferms !
Dis-lui ! Va lui dire !
OEN
CĠest moi qui suis encore plus ridicule que
toi !
PHEDRE
Dis- lui ! Va lui dire !
Il me faut
aviver la blessure qui me fait parler.
Il me faut arracher cette plaie, ma
langue, creuser cette plaie, ma langue, dans ma bouche le sang de la blessure,
dans ma bouche. L'ENTAILLE DE LA LANGUE ET JE VOIS MON SANG COULER. "MA
BLESSURE TROP VIVE AUSSITOT A SAIGNE". Et quand je dis Seigneur, je parles
celui qui me fait souffrir un peu plus, qui me fait saigner un peu plus. O
seigneur. J'aimerais tre malheureuse comme une pierre, les pierres sont
immobiles et sans doute ne souffrent pas quand elles sont malheureuses, et non
pas porter ce corps pantelant de douleur, ce corps, mon corps, cette blessure
vif, la main qui vient se porter sur moi, cette main, ma main, cette
supplication et ce supplice de l'entaille, de la blessure la langue, de la
morsure qui me fait dire mon amour. J'aime...Oui, j'aime...Pantelante d'amour
comme atteinte d'une maladie incurable. L'entaille de la langue, une trs
lgre blessure, une plaie minuscule, dans ma bouche le sang de la blessure,
dans ma bouche. Cette blessure en moi bante qui ne peut se refermer, sur quel
chemin coures-tu mon coeur, o t'en vas-tu mon coeur? Cet amour, ma honte
glorieuse d'tre affirme la face du monde.
O que je
m'avance nue expose la lumire, nue dans cette parole qui s'en va vers toi
et ne peut te toucher. Et l, j'apparais dans la lumire et dit la honte de cet
amour, et dit la violence et la toute puissance de cet amour. Je regarde le
sang couler et c'est mon sang et c'est toi celui qui le fait couler, et c'est
toi qui me fait saigner et me vider lentement de moi-mme.
Je ne suis plus
que cette plaie, je ne suis plus que cette plainte pantelante et le nom de
celui que je n'ose nommer s'est referm dans ma bouche et ma langue saigne
pourtant et parle dans ce noir, dans cette nuit d'o je sors pour venir la
lumire, parler et dire la honte de cet amour. (Elle crie: J'aime...Oui,
j'aime...) Et dire et rpter jusqu' le vider de sens ce nom que je n'ose
prononcer. Aviver cette blessure qui me fait parler. Cette plaie, ma langue dans
ma bouche, le sang de la blessure dans ma bouche. L'entaille infime. Et de ma
bouche s'coule ce que ne fallait pas qu'il soit dit et je me regarde, m'coute
te parler, vous parler, parler aux cieux et vous qui tes ici, cette plaie ma
langue, aviver cette blessure, cette plaie ma langue.
Dis-lui. Va lui dire !
Allez, quĠest-ce que tu attends ?
Allez, va lui dire !
RETOUR DU
CHÎUR
CHÎUR 1
La voil qui remet a !
CHÎUR 2
La mme histoire rabche !
CHÎUR 3
A qui elle parle seulement ?
CHÎUR 4
Sait plus trop, la pauvre idiote !
CHÎUR 3
Si cĠest au ciel, que a lui revienne,
crachat en pleine gueule!
CHÎUR 2
Pour se rchauffer, plus quĠelle et pas sr
quĠelle se tienne chaud.
CHÎUR 1
Des deux cts du monde, bien spars les
uns des autres, il y a les hommes et les femmes !
CHÎUR 4
Et elle, elle croit donc quĠelle peut
sĠapprocher de lui comme a !
CHÎUR 3
Pauvre fille ! Pauvre folle !
CHÎUR 1
Elle, croit faire tournoyer le ciel comme
l'abme
CHÎUR 2
Elle, nue ainsi qu'une toile, ainsi qu'une
main
CHÎUR 3
Elle,
allumeuse solaire. Elle gmit, allonge la renverse sur une chaise.
CHÎUR 4
Elle, que fait-elle donc, la jupe releve
sur sa chaise tout en martelant des litanies, des chansonnettes idiotes. Puis
des clats de rires et des cris rauques au ciel.
CHÎUR 1
Elle referme ses jambes sur sa main, sur
son bras.
.
SEQUENCE/
OEN TENTE DĠEXPLIQUER
OEN
Elle voulait vous dire, elle voudrait vous
dire, elle ne sait plus parler, coute ce quĠelle ne sait pas te dire, tu vas
lĠentendre un peu, il faut que tu lĠentendes, elle ne sait plus parler, si elle
pouvait parler elle te dirait, coute-l, coute ce quĠelle ne peut te dire,
qui lui reste en travers de la gorge
Entre tout ce qui la traverse et le mot,
elle reste entre. Ecartele. Ecartele de toi absent. Si quelqu'un prononce ton
nom, elle voudrait pouvoir, ce nom, l'embrasser pleine bouche et dans le mme
temps j'embrasse pleine bouche le soleil, et le repousse aussitt. va-t-en.
ne reste pas l me regarder ainsi. ne reste pas.
Elle est celle qui compte avec les
doigts, car elle ne peut rien dire
de cet amour. A toujours l'impression qu'il manque un geste d'aimer ou qu'il y
en a un de trop, que ce n'est pas la bonne mesure, pas la distance juste.
Elle court aprs un amour impossible. Elle
sĠpuise taire cet amour. Elle en a gros sur le cÏur. Ecoute-la, regarde-l,
ne reste pas, toi ton cÏur comme un bout de bois mort.
Va-t-en, reviens, ne reste pas comme a,
elle lĠa chantonne jusquĠ plus soif la mme petite chanson. De loin.
A tes genoux, te supplie tes genoux/
A tes genoux, humilie, te supplie,
A tes genoux de la prendre
Toi, de la prendre entre tes bras/
A tes genoux te supplie de la prendre
Doucement, violemment entre tes bras,
A tes genoux te supplie/ Morte de quel amour ?
HIP
Va te coller elle.
Seule, tu bats des bras en lĠair.
Tu ne peux te dplacer que colle
lĠautre, colle elle.
Va lui dire que son amour me fait horreur,
quĠelle me fait horreur. Va lui dire que je ne veux plus lĠentendre sa vieille
mlodie serine, que son amour elle se le garde au travers de la gorge et
quĠelle touffe avec.
Va lui dire et que ce soit comme un
crachat.
CHANT DE LA RHAPSODE
Ciel branl
blanc qui sĠcoule.
lĠimprcation
des jours avance dans le chant
Cela arrive
pas de loups,
Les morts
nĠauront pas le temps dĠenterrer les morts,
Cela arrive
comme un pitinement sourd.
Les linges
au fil, dans les jardins des pavillons
de briques
rouges, enfants en survte jouent cochon
pendu aux
arceaux, lumire de fin d'aprs-midi
de
septembre, les lambeaux de la tragdie,
oripeaux
sortis des coffres aux fermoirs rouills,
aboiements
d'un chien que calme un enfant,
trs fortes
les musiques chappes des voitures.
Le choeur
au pas des portes suit mouvements du ciel,
Cela arrive
comme un pitinement sourd.
(elle
chantonne)
Comment ne
pas voir ce qui traverse les yeux
Ce qui va
venir, ce qui est. Comment ne pas voir
Ce qui
dchire mes yeux, toutes ces images,
Les dire
haute voix, pour quĠelle ne me brle
pas les
yeux. Et je suis la rhapsode harcele
par les
mots. Il serait revenu, on lĠaurait vu vivant,
on lĠaurait
vu cheminant dans les rues,
On lĠaurait
vu vivant, Thse dans la ville,
Thse on
lĠaurait vu vivant, marchant
seul sans
Pyrithe, lui, vivant,
Sans son
bel amant ses cts, lui Thse.
On brle
aux buchers les carcasses,
Animaux
malades, lĠodeur est atroce,
Dans toute
la ville, une fume suinteuse
Acre,
recouvrez de branchages les corps
Abandonns
en plein soleil, quĠils ne pourrissent
Pas, les
gorgs de la veille commencent puer,
Il est
revenu, il est l vivant,
Allumez les
buchers sacrificiels, la loi des hommes
A retrouv
droit de cit, hurlements aigus
De gorges
tranches dĠo le sang se dbonde,
Ciel branl
blanc qui sĠcoule,
Musiques,
musiques, pour couvrir les cris des cabris,
Des
agneaux, les yeux crevs avant, quĠils ne voient
Pas venir
la mort en face.
Il serait
revenu, on lĠaurait vu vivant,
Lui Thse,
le roi couratier,
on lĠaurait
vu cheminant dans les rues,
lui vivant,
seul, Thse,
et lĠhomme
se penchera sur le corps-hippolyte,
pas mort
tout fait, pench sur lui
NĠarrivera
pas le tuer compltement.
Dans
lĠtreinte serre, comme un baiser
QuĠil ne
bouge plus enfin,
que ne
tressaute plus le corps dĠHippolyte,
Aura une
drle dĠimpression lĠhomme,
mais devra
le faire, le propre fils de Thse,
mais si il
lui a demand cela, devra le faire,
pas mort
compltement, bouge encore un peu
on dirait,
musiques pour couvrir les cris
Agonie du
bouc aux pieds percs/
Suspendu au
crochet par les pieds en plaie/
De sa
bouche la lie et le chant tranch/
Comme une
outre siffle et se vide/
Le feu du
bcher sacrificiel,
Musiques,
musiques tous les carrefours.
Pas mort
compltement, bouge encore on dirait,
Lui
arrachera les yeux au couteau, quĠil ne reste
Pas de
traces, pas dĠempreintes, images, cela sĠest vu,
Reste
fixe dans les yeux indlbile de celui
Pench pour
la dernire fois sur un corps
Juste au
moment o il se rigidifie trs lgrement.
Lui vivant,
le voil, Musiques tous les carrefours,
Mme les
chiens quĠon abat, carcasses, odeurs
De
barbaques sur les bchers, carcasses dĠanimaux
Pattes au
ciel, Musiques de fanfares barioles
Pour
couvrir les cris, une chemise arrache
Dchire
dans les branches de lĠarbre,
Il est
vivant, que lĠon brle aux bchers les carcasses,
Dans les
coures, les cris des femmes,
Il est
vivant, Le coupera, lĠhomme, au canif en morceaux.
En petits
morceaux, sr que sera mort
Et certain
que le sera, en petits morceaux
Balancs au
vent et aux buissons,
une femme
que lĠon gorge, un enfant qui pleurniche
ou le cri
dĠun animal cela ressemble drlement
hommes
trans comme des troupeaux, au canif
le
dcoupera, crpitement des feux, la barbaque
qui brle,
trinent dans les rues des odeurs de suif,
il est
revenu, Thse, il est vivant,
pour lui,
ces bchers et les cris des femmes
les
aboiements des chiens quĠon gorge,
et les
gueulements de cochons la tue
quand la
lame leur vient, glace, sous la gorge,
faut que tu
regardes en face, regardes bien
,ne dtourne
pas les yeux, dĠun coup derrire la tte,
ne bouge
plus, tte en bas, la peau quĠon tire dĠun coup
sa peau
comme la nudit quĠon ne voit jamais,
la peau
tire dĠun coup, sang qui sche et les mouches
viennent
sĠy coller en grappes recouvrez de branchages
les corps abandonns en plein soleil,
exposs pour
lĠexemple,
les gorgs de la veille commencent puer,
Il est
revenu, il est l vivant, Thse.
ChÏur 1
Parle
encoreÉ
ChÏur 2
Continue
parler
ChÏur 3
Surtout ne
tĠarrte pas !
LA RHAPSODE
Non, je suis trop fatigueÉ
(elle sĠendort)
SEQUENCE:
LE CHOEUR/ THESEE
CHOEUR 1
Alors, tu es revenu ?
A quoi elle ressemblait cette fois la nuit?
CHÎUR 2
On a bien cru que tu y tais rest cette fois !
CHÎUR 3
On tĠavait presque enterr pour de bon !
CHOEUR 2
Il y a des ombres qui lui collent la
peau.
Drle dĠodeur que celle des tnbres.
Plus tout fait un homme, dj plus tout fait un vivant.
CHOEUR 1
Ressemble pourtant un homme
CHÎUR 2
Le voil, l, dirait que ressemble un
vivant !
CHÎUR 3
Personne ici nĠaurait donn bien cher de sa
peau !
CHOEUR 4
Le pire des enfers, pourquoi tu es all le
chercher ailleurs. Il y a tout ce quĠil faut chez toi !
CHOEUR 2
L'enfer, l, tout prs de soi, ou en soi,
l exactement o nous sommes?
CHOEUR 3
Et celui-l quelle main pourrait t'en
arracher?...
CHÎUR 4
Trop de jour pour ses yeux.
THESEE.
Oiseaux de malheur, que faites-vous l
murmurer.
Trop de nuit, cela a t trop de
nuit !
CĠest vous qui puez lĠombre et la mort,
O les pleureuse et leurs brmantes
monodies.
Vont se taire, ces maritornes !
Rangez vos gueules dĠenterrements.
O les voisines, les veuves sur le pas de
leurs portes,
Elles se rjouissaient dj, cette fois il
y est pass
Pour de bon, prtes dj me pleurer.
Dgagez
Salopes dĠoiseaux de malheur !
Oui, me voil de retour ! Dgagez
ombres,
Ou si vous avez des visages de vivantes
Apparaissez et venez me souffler dans la
gueule
en signe de bienvenue.
il est sorti des plaines de la nuit
ternelle plus profondes
que les ddales du labyrinthe,
le voil qui marche parmi les hommes,
disparaissez ombres,
Ou bien montrez-vous, approchez-vous de
moi,
que je voie de prs vos visages de vivant,
O les yeux me brlent !
Approchez-vous de moi que je sois sr
d'tre encore du ct des vivants, j'ai
tant dout
ne plus savoir si ce corps que je portais
avec moi
tait encore quelque chose d'autre qu'un
fardeau douloureux,
une enveloppe qui dj m'avait t enleve.
je suis si fatigue, mes jambes ne me
portent plus,
mes genoux , cĠest peine porter le poids
d'un corps,
Et rien d'autre que vos mlopes sinistres
pour m'accueillir? Sinistres figures la
six quatre deux !
Et quand vous ne parlez plus, cĠest encore
pire !
Phdre ! O est-elle passe ?
CHÎUR EN
RUPTURE
CHOEUR 1
Tout coup, une brusque monte du thtre.
Bruissement des toffes les corps exposs
au regard,
saisis des regards, ttaniss dans la
posture
de la tragdie. Les corps du thtre juste
avant.
Puis syncopes et vacillent dsarticuls,
effondrs, poupes chiffons.
CHOEUR 2
Et tout le thtre s'loigne et disparat.
Il n'y a plus de thtre, il n'y a plus
d'amour ici,
l'amour est ailleurs. Nous sommes l.
Semblant d'amour, leurre d'amour.
Chacun s'loigne doucement. Chacun
abandonne l sa peau, laisse sa peau
ici comme si cela n'avait plus
d'importance.
CHOEUR 3
Il faudrait pouvoir saisir cet instant,
ce moment de passage. Voil, oui, il y a
des corps pantelants qui se dbattent
dans une lumire d'artifice, corps
abandonn, ailleurs la vie continue
comme si de rien n'tait.
HIPPOLYTE
(on le voit parler tout seul, comme sĠil
rptait la scne de retrouvailles avec le pre, il sĠembrouille dans les mots,
reprend les phrases en tous sens)
Pre, cĠest toi, tu es revenuÉ
Je voulais partir ta recherche
Il faut que je te dise quelque chose de
grave
Quelque chose de graveÉ
Je ne sais pas par o commencerÉ
JĠai tant de choses te direÉ
Pre, je voudrais te parlerÉPreÉ
OENONE
( Thse)
Il a voulu devenir qui tu es.
SĠest jet sur elle.
La voulait dchire.
La voulait abandonne pleurant serrant
contre elle
ses jupes aprs quĠil lĠa violent.
La voulait ouverte sous lui, gmissante.
La voulait couverte de larmes.
QuĠelle serre contre elle lĠtoffe tche
de sa semence.
Voulait arracher sa robe,
La voulait soumise ses pieds,
Sa main cherchait son ventre et plus
profond.
Elle se refusait, se drobait sous la main.
Sur ses joues, les larmes coulaient.
Lui, insensible, la traquait comme une bte
la tue.
Et elle seule en ce palais en butte ses
attaques
Refusait dĠtre souille de lui, son
presque fils.
Elle sĠest refuse lui.
Lui voulait devenir qui tu es, voulait
rgner
Sur elle, la voulait dchire
La voulait ouverte sous lui, gmissante,
La voulait couverte de larmes et le
suppliant
De la prendre encore, de nĠtre quĠune
chienne
De sa meute, la voulait soumise ses
pieds.
Thse
( son portable la main)
Tu me dois un service depuis longtemps.
AujourdĠhui, tu dois me le rendre ce
service.
AujourdĠhui ou jamais !
Le tuer, oui, je sais, mon fils, cĠest mon
fils, oui, le tuerÉ
(froidement, il trangle Oenone)
CONSIGNES AUX COMMANDOS DĠaBATTAGE (elles
pourraient tre lues, litaniques, pendant lĠassassinat dĠHippolyte)
LĠodeur des bchers sans doute est
insupportable, mais il est difficile dĠenfouir les corps dans le sol, notamment
en ce qui concerne lĠenfouissement avec de la chaux vive, il faut sĠassurer
absolument de lĠimpermabilit des sols.
Pour rendre la mort animale plus humaine,
nous avons pens quĠil serait mieux que les btes soient assomes au moyen dĠun
pistolet dĠabattage, lectrocut ou encore euthanasis lĠaide de produits
chimiques. Il est important de veiller ce que les panses soient perces comme
il faut afin dĠviter le dgagement de gaz lors de la putrfaction..
Lorsque lĠtat du sol le permettra , des
fosses seront creuses immdiatement pendant lĠabattage afin de ne pas laisser
croupir les carcasses.On mettre au fond, une couche de chaux vive. Les animaux
y seront dposs et recouverts dĠune nouvelle couche de chaux et de terre.
Le tout sera napp dĠeau et parfois de
soude caustique. Il faut noter que la chaux permettra plus facilement de dsinfecter et dissquer les
chairs.
Quand lĠtat du sous-sol rendra proccupant
un tel type dĠenfouissement, les carcasses sont brles ou transportes chez
lĠquarisseur
Afin dĠassurer une hygine plus grande, les
carcasses seront transportes dans des bennes monobloc, bches et
tanches Ó .
LorsquĠil est ncessaire de les transporter
encore vivants, on se doit dĠutiliser des containers et de les acheminer ainsi
vers les centres dĠabattage. Quand les cris sont trop forts, ne pas hsiter
tirer sur les containers. Si
lĠodeur dĠexcrment et de sang sch est trop coeurante, verser de lĠacide
lĠintrieur, pour effacer les traces, sans trop regarder ce qui se passe
lĠintrieur.
SCENE APRES
LA MORT DĠHIPPOLYTE
LĠtait un petit enfant/
Qui sĠen allait glaner aux champs/
La main dans la main
Serre la main dans la main
De son pre, papa,
Je marcherai dans tes pas,
Petit enfant, dj grand,
La main dans la main serre
De son pre, papa, emmne
Moi encore marcher encore
Avec toi, dans les forts
Epes en bois o lĠon sĠen va
Tuer les monstres et les chimres
Pre, papa emmne-moi
Je te suis tout petit derrire toi,
Tout prs, mains dans la tienne,
Tu tĠloignes, me laisse seul
Dans la proximit des femmes.
LĠtait un petit enfant
Tout seul, tout seul maintenant,
Qui sĠen allait glaner aux champs,
Rvait de pas tre son pre/
SĠen est all chez le boucher/
Tant dĠamour dans le regard,
Et le boucher, lĠa tu, le boucher,
Toujours il souriait le regardait
Plein dĠamour dans ses yeux,
Mon fils, mon garon, nĠest plus
Ce petit enfant, main dans la mienne,
Serre, pes de bois forts transperces
Traverses, les cris lĠcho,
Vainqueurs, conqurants,
Tremblez monstres, ogres,
Pre, papa, je nĠaurais jamais
Peur de rien, garde dans la tienne
Ma main bien serre, ma main.
Pourquoi maintenant, Pre
Papa le boucher, les mains
Les mains salies de mon sang,
Pourquoi
LĠa coup en petits morceaux,
Mis au saloir comme pourceau.
Les pieds et les mains arrachs
petit garon tout dcoup
LA RHAPSODE
(sĠveillant)
LĠa coup
au canif en morceaux, lĠhomme,
En petits
morceaux, sr que lĠtait mort
Et certain
quĠil lĠtait, en petits morceaux
Balancs au
vent et aux buissons,
une femme
que lĠon gorge, un enfant qui pleurniche
ou le cri
dĠun animal cela ressemble drlement
A pens
lĠhomme, un grand couteau ou un canif pour dcouper du pareil au mme.NĠa pas
eu le courage
Son pre,
de tenir lui-mme le couteau.
Difficile
de faire couler son propre sang !
CHÎUR
Petits morceaux de chair, brindilles dans
la boue et les flaques et la petite herbe fragile et jauntre de par
l-bas, petits morceaux de son
corps, petits bouts de ton corps Hippolyte, petits morceaux de ta chair, un
homme, a, cĠtait un homme a ? Non, mme pas, juste un enfant, ton fils,
tu ne peux pas le reconnatre, on ne peut pas dire quĠil git allong, simples
morceaux parpills dans cette herbe jauntre des bords de priph, pas dire
quĠil gt tout du long, pas loin du pylone dĠo tu tĠenfonais croyant aller
aux entrailles de la terre, petits morceaux de chair, petits bouts de ta chair,
pas le repos o dorment les morts dĠun seul bloc allongs dans un seul corps,
non, petits bouts, l-bas o la ville sĠarrte, bute aux premiers jardins
couverts de givre, la ville la limite, l o elle se perd, et dans un terrain
vague ces bouts, petits morceaux, brindilles dans la boue, quel ogre les a
dcoups en morceaux sans mme les manger, non, les a laisss l pour rien,
semblant de corps en morceaux pas loin du pylone et des putes du priph qui
font des signes de loin, langues passes sur des lvres trs rouges.
CHOEUR 2
. Hippolyte, corps en morceaux, petits
morceaux de son corps sur les buissons de ronces, petits bouts de ton corps
dans les champs tout ensanglants, Hippolyte...Tout ce qui reste de toi, des
petits bouts de corps, beau visage, est-ce le tien, est-ce encore le tien? Le
sang de tes yeux s'coule caill, viscres dchires, reins lacrs, membres
pars un peu partout, pre qu'as-tu fait de ton fils?
CHOEUR 1
Pourquoi tu pleures? C'est bien ce que tu
voulais!
THESEE
C'est vrai. Je voulais qu'il meure. Il est
mort.
CHOEUR 3
Il n'est pas digne d'un homme de pleurer ce
qu'il a dsir
THESEE
Ce que jĠavais demand, au pied de la
lettre !
Le destin a accompli prcisment mon voeu.
Il y a de quoi rire ! Vraiment de quoi !
CHOEUR 1
Arrte de pleurer ! Tu as lĠair de
quoi, maintenant ?
THESEE
Je ne pleure pas de l'avoir tu. Je pleure
de l'avoir perdu.
CHOEUR 2
CĠest ton fils.
CHOEUR 3
Plus ton fils. Tu lĠas abandonn !
CHOEUR 1
TĠtais son pre, tu lĠas laiss mourir, tu
lĠas abandonn !
CHOEUR 2
Ton fils, regarde ce quĠil en reste !
De ce corps jamais tu ne rassembleras
les morceaux disperss. Si seulement
c'taient tes mains, tes mains toi,
qui l'avaient tu , tu pourrais les
arracher.
Pas de chance !
CHOEUR 1
Les fils devraient cracher au visage
de leurs pres, mais se souviennent de ce
visage
un jour pench sur eux, leurs ttes
couvertes de sang et de placenta sortant du
sexe,
dans les cris de souffrance de la femme.
CHOEUR 2
Ce visage un jour pench vers eux, petits
corps vagissant, le cordon tout juste
coup.
et dans la nuit, ils crient
au souvenir d'un rve de chevaux embourbs
CHOEUR 1
sortant brusquement
de la boue. Se dptrant de la boue. Leurs
ttes
leurs ttes toutes ensanglantes.
CHOEUR 2
A leur venue au monde, entendent dj sur
leur tte
le bruit des pelletes de terre qu'on jette
sur leur tte
et sont pourtant inexplicablement heureux
de cet instant
o ils serrent contre eux le minuscule
corps enfantin.
CHOEUR 1
Et lui voulait tre aussi fort, aussi
courageux
que son pre-hros. Ciel noir
en plein t, ciel tout coup dchir,
de grands orages pour cette venue au jour.
Jet au monde, tomb dans le monde, te
voil dj crier.
Tes yeux qui regardent, quĠest-ce quĠils
voient tes yeux ?
CHOEUR 3
CĠest toi pre, papa
Il ne pourra plus rien faire pour tre
Aussi grand que toi.
Ton fils, cĠest ton fils.
Aussi grand que toi, ne le sera jamais.
CĠest toi pre papa
Le plus fort, il ne tĠarrivera jamais
Plus haut que la cheville.
Plus ton fils, des bouts de corps
Voil, Ton fils, tu le reconnais l
Ton fils, cĠest ton fils.
CĠest toi pre papa mortifre,
Ton fils, cĠest ton fils.
CĠest toi pre papa
Qui lĠa tu. Ton fils, aussi grand
Que toi ne le sera jamais !
CHOEUR 3
Plus ton fils. Tu lĠas abandonn !
CHOEUR 2
Viens, mon petit, viens te battre avec moi,
Viens, on va aller se battre ensemble
Contre les monstres fatidiques les ogres et
les gants,
avec une pe en bois, sur mon dos de
cheval,
tu seras le chevalier qui sĠen va
combattre,
au fin fond de la fort, au plus profond
des fourrs tout noirs o tu nĠas jamais
peur
Qui sĠen va combattre lĠpe haut la main
et moi seulement celui qui te porte
sur son dos, faisant un bruit de sabots
qui claquent, juste celui qui te porte
sur son dos et pousse parfois des cris
guerriers pour te donner du cÏur au ventre,
moi seulement celui qui te porte,
sur mon dos, viens dans la fort paisse
o sont les monstres, les ogres,
marchant dans la fort, viens mon fils,
ta main serre dans la mienne,
tu ne feras quĠune bouche de ces chimres
et moi poussant des cris guerriers
et des bruits de sabots et des apostrophes
aux monstres quĠils nĠen mnent pas large.
CHOEUR 1
CĠest ton fils. Tu crois quĠil devait
mourir !
CHOEUR 3
Plus ton fils. Tu lĠas abandonn !
CHOEUR 1
Tu tais son pre, tu lĠas laiss mourir,
tu lĠas abandonn !
CHOEUR 3
QuĠest-ce que tu as fais ?
CHOEUR 1
CĠtait ton fils. Et maintenant ?
CHOEUR 2
Toute une ternit pour pleurer. Ne te
restera rien d'autre.
CHOEUR (s'loigne, sur le point de sortir,
reste en fond couter le chant de deuil d'Aricie)
CHOEUR 1
Les morts, pouvons-nous leur fermer les
yeux?
CHOEUR 2
Ils nous coutent, et chaque mot prononc
qui n'est pas juste leur est une souffrance
CHOEUR 3
Toute une ternit pour pleurer et c'est
peu.
CHOEUR 1
Pre qu'as-tu fait de ton fils?
CHÎUR 2
Dans la voix des hommes
il y a des gmissements d'enfant, qui pour
les couter?
PHEDRE
JĠai aim, pourquoi devrais-je en
rougir ?
Je mĠloigne, je suis dj partie,
Sereine, je mĠen vais vers la mort,
Je le rejoins dans la mort, je vous laisse
ici,
Le poison dans mes veines achve le
travail,
mon cÏur le venin, mon cÏur le venin,
JĠai aim debout, jĠai aim comme une
chienne
mon sexe ouvert lui, jĠai aim le
regardant
dans les yeux, le regardant au plus profond
et si lui a dtourn les yeux cĠest quĠil
ne pouvait
voir ce qui brle tre regard en face.
Je suis alle au bout de mon amour, il nĠy
tait pas,
tu nĠy tais pasÉ.adieuÉ
Ma main, ma main ne tremble pas,
Ma main ne faiblis pas, je glisse doucement
Dans le plus doux des sommeilsÉ
Toute ma chair continue crier aprs lui,
Tout en moi continue de hurler lĠamour
Que je ne pouvais dire haute voix.
Une pute solaire, une catin qui ouvre
Ses cuisses pour toi, et les resserre
A ce moment o dj je mĠen vais.
O viens, l je te sens comme jamais, viensÉ
(elle marche pas trs lents, dans cette
salle aux carreaux blancs trs propres, sa main dans celle dĠHippolyte
fugitivement ressuscit, ou alors cĠest Thse qui a tout coup pris la
jeunesse dĠHippolyte et son visage dĠenfant farouche, et tous deux marchent
vers deux chaises dĠcoliers au dessus desquelles au bout dĠun fil se balancent
deux seringues. Tous deux sĠattachent et enfoncent dans leurs veines les
seringues dans lesquelles le poison. )
(
ARICIE (Chant de deuil qui se dvide, sort
machinal de sa bouche.
Peut-tre chantonne-t-elle le texte sans
que le sens des mots prononcs ait encore, pour elle, beaucoup d'importance)
Pre, qu'as-tu fait de ton fils?
devait-il mourir btard fils de sa mre
qui montait les chevaux cru?
Devait-il mourir pour que tu continues
vivre dans la rassurante et belle image
de toi-mme? Ou comme autour de toi
tu anantis et dtruis tout ce que tu
touches.
Rien ne peut s'oublier, rien, je ne serai
jamais ta fille, pre d'oprette,
ne m'approche pas, ne m'embrasse pas,
Seuls ceux qui se sont rejoints dans la
mort
peuvent-ils s'aimer toujours? Et je suis
condamne vivre sur ces cadavres,
en tte tte avec toi, pre-assassin qui
me broie
entre tes bras, me serre et m'treint
trop m'embrasse, dj m'touffe,
vieillard solitaire, reste marmonner
tout seul et hanter ton chteau d'ombres,
reste , reste, tes mains de boucher
quelle eau pourra les laver?...
Ce devrait tre ton corps ici, ta charogne
pose l, abandonne l parmi d'autres immondices, abandonne l couverte de
mouches en grappes bourdonnantes la chaleur, charogne de ton corps, mais
c'est lui qui respire, mais c'est lui qui vit...Charogne de ton corps de pre.
Qu'il ne pse pas sur moi, qu'il ne m'crase pas de son poids, de ses rles.
Entre mes mains, entre mes bras, corps que
je voudrais savoir bercer, mots mal couturs, mots tout acrs, cailloux dans
la bouche recracher,chants mots mal forms assembls tant bien que mal, des
bouts de dents casss crachs
avec et le sang recrach avec les mots.
Chants mots mal forms, dsemboits,
clats, morcels, chants sous la langue
Donnez-moi un peu de souffle pour chanter
voix basse mlopes d'enfance,
gmissement sous les rcits guerriers,
Hippolyte blessure, la fin il n'y a que corps abandonn,
dmembr, un corps en trop pos
l,
les chiens seuls pour monter la garde
autour de lui
et les vivants dj s'loignent pas lents
et feutrs
vers la vie, l'ont dj regagn.
Dbris de paroles et de corps
dsassembls, beau visage,
est-ce le tien, est-ce encore le tien?
, mes mains continuez, quelle treinte de
terre
nous unira? Chant de deuil, un pitinement,
une danse mal apprise, et je voudrais
savoir me serrer contre moi-mme,
abandonner l cette peau,
la vieille peau mourante du thtre.
(Elle rit aux anges derrire elle.
On ouvre
l'infini. On ouvre les yeux. Se dchire le rideau du thtre. Elle se serre
contre elle-mme et commence chanter en une langue trangre. Comme une
pauvre folle Ophlie, rit et pleure la fois, chantonne et parle en tous sens.
Et tout le
choeur avec elle.)
CHÎUR
Sur son visage, une larmeÉ.