PARTAGE

DE

MIDI

( extrait )

La plage, face au public, d'un paquebot en route vers l'Extrême Orient, quelque part dans l'Océan Indien.

 

Au lever du rideau on voit les quatre acteurs, lèvres, membres, attitudes, comme pétrifiés au milieu d'une conversation.

 

La cloche du bord pique quatre coups (10 heures du matin).

 

Au quatrième coup, tout se met en mouvement.

 

En avant: Mesa et Amalric.

 

Au fond: Ysé et de Ciz en silhouettes.

 

AMALRIC

 

Mon bon ami vous vous êtes laissé enguirlander.

 

MESA

 

Vous savez, la chose n'est pas faite encore.

 

AMALRIC

 

Alors ne la faites pas. Croyez-moi. Je vous aime bien, Mesa ! Oh ! Comme on l'aime son petit Mesa !

 

Il le prend en bouffonnant dans ses bras.

 

Ne le faites pas.

 

MESA

 

L'affaire ne me paraît pas tellement mauvaise.

 

AMALRIC

 

Mais l'homme qui la fait ?

 

MESA

 

Eh ! bien, il a ses qualités.

 

AMALRIC

 

Je déteste les faibles et j'en ai peur.

Laissez-vous faire seulement. Prenez-le seulement avec vous,

ce beau fils.

Et vous voilà comme avec de l'eau de seltz débouchée ! avec une bouteille de soda pointue que l'on ne sait plus où poser.   

On dit qu'il va s'installer chez vous, avec toute sa smala.

J'ai connu un type comme ça dans le temps: on l'appelait Bernard Lhermite.     

Toute la smala, y compris la femme.

Qu'est-ce que vous en dites de la femme, mon petit gars ?

 

YSÉ,

lisant l'étiquette sur un rocking - chair.   

 

Mesa, c'est à vous ce beau rocking- chair en or ?       

 

AMALRIC

 

Ce serait plus vrai de dire que c'est Mesa qui est au rocking-chair, avec défense de s'en servir.

 

MESA

 

Il n'y avait pas moyen autrement de me débarrasser de ce ferlampier qui me l'a vendu.

 

YSÉ

 

Et alors, moi, dites, vous me permettrez de m'en servir de temps

en temps ?

 

DE CIZ

 

Ysé, je ne vous comprends pas !

 

YSÉ

 

Figurez-vous, nous arrivions d'Harrar, rien que le temps d'embarquer à Aden, avec les bagages, et la domestique et ces enfants dont il faut s'occuper.

 

 

Espiègle.

 

Pas le temps de rien se procurer.

 

MESA, bougon.

 

Ça va ! Tant que vous voudrez.

 

DE CIZ

 

Tant que vous voudrez ! Eh ! bien, mon cher Monsieur, j'ose dire que vous ne vous en servirez plus souvent, de votre beau rocking-chair en or !

 

AMALRIC

 

Vous ne le priverez pas beaucoup.Il ne s'en sert jamais, il est tout le temps à se promener d'un bout à l'autre du bateau en se frottant les mains.

 

YSÉ

 

Moi aussi, j'aime marcher. Nous avons fait une grande promenade ensemble ce matin. L'heure la plus fraîche !

C'est si bête de laisser le soleil se lever tout seul. Vous savez, Félicien, Monsieur serait poète que ça ne m'étonnerait pas.

 

DE CIZ

 

Ne l'écoutez pas ! Elle dit tout ce qui lui passe par la tête.

 

YSÉ

 

Ça fait plaisir de rencontrer des gens intelligents, depuis le temps que vous me faites vivre avec les sauvages.

 

DE CIZ

 

Rimbaud n'était pas un sauvage.

 

YSÉ

 

Parlez-en, de votre Rambaud !

 

DE CIZ

 

Rimbaud. Arthur Rimbaud. C'était mon associé à Harrar. Je lui ai laissé mon affaire.

 

YSÉ

 

Des affaires de cuirs comme on dit. Il y a les cuirs verts et les cuirs pas verts !

 

AMALRIC

 

Avec un peu de contrebande d'armes à la clef probablement ?

 

YSÉ

 

Je n'ai jamais connu quelqu'un de si idiot ! Il y a de magnifiques couchers de soleil à Harrar. Ah ! pour ça, en fait de coucher de soleil, nous ne craignons personne ! C'est à peu près tout ce qu'on a pour se distraire. Moi, j'étais transportée et quelquefois, je lui disais: “ Voyons Rimbaud, dites, tout de même, vraiment, vous ne trouvez pas cela beau ? ” Mais lui ne disait rien et il me regardait de son œil d'abruti. Le soleil d'abord et moi après.

 

DE CIZ

 

Tu exagères ! En affaire ce n'est pas un imbécile.

 

YSÉ

 

Ce n'est pas comme Mesa, allons, c'est entendu ? je vous appelle Mesa tout court ! Me-sa ! Tout ce qu'il a pu me dire sur Lakshmi et la saignée du bras, c'est épatant ! racontez voir, Mesa !

 

MESA, pédantesquement exprès.

 

Lakshmi est l'épouse, ou plutôt, comme on dit, la parèdre de Brahma. On la représente toute bleue au milieu d'une espèce d'arc-en-ciel vert.

 

YSÉ

 

Vert. Vous comprenez, c'est à cause de la mer qui était toute rose qu'il disait ça. Rose, rose, rose !

 

MESA

 

Il n'y a pas seulement du rose, il y a cette délicieuse teinte de soufre.

 

YSÉ

 

De soufre, parfaitement, c'est comme à la saignée du bras. A la chair de la saignée du bras. Un bras de femme bien entendu. Ah ! il s'y connaît en matière de chair de femme, je vous en réponds, notre Mesa !

 

Elle rit aux éclats.

 

AMALRIC

 

Ça vaut la peine d'aller se promener de bon matin sur le pont ! J'étais là, je vous regardais de loin, pas très loin.

 

YSÉ

 

J'adore ça de marcher les pieds nus dans l'eau fraîche, avec ce sable qui vous crie et gratte sous les pieds à l'heure qu'on lave le pont. I1 y a aussi les yeux. Comment est-ce qu'on dit ? « Ses yeux... » Il y a les yeux aussi.

 

Elle les ferme, les rouvre et en referme un.

 

MESA

 

Je ne me rappelle plus.

 

DE CIZ

 

Elle est folle ! Ne faites pas attention.

 

A Ysé.

 

Vous feriez mieux de vous occuper un peu des bagages. Tout le bateau est sens dessus dessous avec la fête qu'on prépare pour ce soir.

 

MESA

 

La fête, bravo ! Ça nous permet aujourd'hui d'avoir le bateau à nous tout seuls, c'est bien agréable.

 

Il se frotte les mains.

 

DE CIZ

 

Ma chère, je vous assure que j'ai absolument besoin de vous.

 

Il s'en va.      

 

YSÉ

 

J'accours ! Je vole !

 

Elle fait le geste de battre des ailes.

 

Et vous, ne bougez pas, je reviens, je vous défends de bouger. Je reviens dans un moment !

 

Elle disparaît par la porte qui est derrière.

 

AMALRIC

 

Elle est charmante !

 

YSÉ, reparaissant et déclamant.

 

« Ses yeux ont une autre couleur. La mer change de couleur comme les yeux d'une femme que l'on saisit entre ses bras ! »

 

Elle rit aux éclats et disparaît, puis reparaît.

 

Et je vous défends de vous servir de mon rocking -chair ! «Ses yeux comme les yeux d'une femme que l'on saisit entre ses bras ! »

 

Elle disparaît.

 

AMALRIC

 

Voilà. N'est-ce pas qu'elle est charmante ?

 

MESA

 

Vous savez que je ne connais pas grand-chose aux femmes.

 

AMALRIC

 

Ah ! pour ça, bien sûr, que c'est vrai !

Et les Madames ne connaîtront jamais rien à vous. Moi, je vous aime et vous connais. Plus que vous ne croyez.

Elle m'aime, c'est un fait. Pourtant vous lui plaisez, c'est drôle, elle a peur de vous, et elle veut savoir ce que vous pensez d'elle.

 

MESA

 

Je pense que c'est une effrontée coquette.

 

AMALRIC

 

Vous êtes drôle avec votre effrontée coquette. Vous n'y entendez

rien. Mon cher, c'est une femme superbe.

 

MESA

 

Voilà ce que vous ne cessez de me rabâcher depuis que nous avons quitté Aden.

 

AMALRIC

 

Mais c'est que cela est vrai. Avec ça que vous ne le savez pas ! Eh eh ! si distrait que vous soyez, je crois que je vous ai mis la chose dans la tête à

la fin !

Cette scène que vous lui avez faite hier au soir !

Et cette cigarette que l'on vous a donnée,

Vous qui ne fumez pas, comme vous l'avez achevée avec dévotion ! Allons, ne soyez pas confus.

 

MESA

 

Vous êtes stupide.

 

AMALRIC

 

Mon cher, dites ce que vous voudrez, je n'aime que les blondes.

Ce n'est pas une coquette, méfiez-vous-en ! c'est une guerrière, c'est une conquérante !

Il faut qu'elle subjugue et tyrannise, ou qu'elle se donne,

pourquoi pas ?

Maladroitement comme une grande bête piaffante !

C'est une jument de race et cela m'amuserait de lui monter sur le dos, si j'avais le temps.

Mais elle n'a pas de cavalier, avec ses poulains qui la

suivent.

Elle court comme un cheval tout nu.

Je la vois s'affolant, brisant tout, se brisant elle-même.

Elle est étrangère, parmi nous,

Elle est hors de son lieu et de sa race.

C'est une femme de chef, il lui fallait de grands devoirs pour l'attacher, une grande housse d'or.

Mais ce mari qu'elle a, ce beau fils,

Vous voyez bien que c'est un vice pour elle. Il n'a su que lui faire des enfants.

Ça fait peur de les voir tous, en route pour la Chine!

 

Bruits des voix de Ysé et de De Ciz qui viennent de dehors.

 

Rien que ça, ils ont leur idée sur vous.

Bernard Lhermite. Toute la famille de Mister Bernard Lhermite Esq. Méfiez-vous-en, mon petit gars !

 

Rentre Ysé.

Rentre de Ciz, traînant et portant différents objets qu'il dispose sur le pont.

 

YSÉ

 

 

 

Ça l'ennuie d'aller me chercher mes affaires ! Il n'est pas content. Moi, je suis contente d'aller en avant, en avant ! Forward !

Je voudrais qu'on n'arrive jamais !

Pourquoi est-ce qu'il n'est pas content ? I1 a toujours l'air de faire semblant de sourire. Mais moi, je suis contente. Vous voudriez peut-être que je ne sois pas contente ? Mais si, je suis contente.

 

Elle rit aux éclats.

 

MESA

 

Vous êtes contente, et Amalric est satisfait.

 

DE CIZ

 

Parce qu'il réussit.

 

AMALRIC

 

Moi ? J'ai été nettoyé l'an dernier, rincé comme un verre à bière ! Maski ! je recommence.

 

MESA

 

Peut-être parce qu'il est nécessaire.

 

AMALRIC

 

Parce qu'il est occupé, tout simplement. Beaucoup de choses qui me sont nécessaires, beaucoup de choses à quoi je suis nécessaire.

 

YSÉ

 

Amalric, vous réussirez. Vous êtes adroit de vos mains. Vous faites bien ce que vous faites.

 

MESA

 

Il a des mains (geste) agréables. (Car les choses sont comme une vache.

Qui sait bien ne pas se laisser traire quand elle veut, la vache ! )

 

DE CIZ

 

Il est bien assis sur ses propres ressorts. Il est sûr de sa place en tout lieu que ce soit.

 

 

YSÉ

 

Et moi je n'ai de place nulle part. Une chaise longue ficelée sur une malle, un paquet de clefs dans mon sac,

Voilà mon ménage et mon foyer !

Le soleil, là-dehors, en plein milieu du ciel !

 

MESA, montrant le soleil.

 

Le voilà, notre foyer, troupe errante ! Ne le trouvez vous pas allumé comme il faut ?

Satisfaite ou pas, qu'est-ce que cela fait ?

Regardez-le, le patron, avec un milliard de rayons tout occupé

après la terre

Comme une vieille femme aux mailles de son crochet.

 

YSÉ

 

Il me tue ! Il en met en trop. Je ne peux pas le supporter.

Espérez un peu que la nuit vienne.

Je suis comme ces grandes bêtes qui ne vivent que la nuit.

 

AMALRIC

 

La pleine force du soleil, la pleine force de ma vie. C'est bon que l'on puisse voir tout en face, la mort comme le reste, et j'ai force pour lui résister.

 

MESA

 

Midi bientôt au ciel. Midi au centre de notre vie.

Et nous voilà ensemble, autour de ce même âge de notre moment, au milieu de l'horizon complet, libres, déballés.

Décollés de la terre, regardant derrière et devant.

 

YSÉ

 

Derrière nous, cet énorme passé derrière nous qui nous pousse en avant avec une puissance irrésistible ! et devant nous cet énorme avenir qui nous aspire avec une puissance irrésistible.

 

DE CIZ, soupirant.

 

Ah ! mon Dieu!

 

AMALRIC

 

Pourquoi soupirez-vous ?

 

DE CIZ

 

Que c'est amer à remâcher d'avoir fini d'être jeune !

 

MESA

 

Redoutable de commencer à finir d'être vivant !

 

AMALRIC

 

Et très beau de ne pas être mort, mais d'être vivant !

 

YSÉ

 

Le matin était plus beau, qu'en dites-vous, Mesa ?

 

MESA

 

Le soir le sera plus encore.

 Avez-vous vu hier

Tout ce qui naissait de la grande substance de la mer ?

 

Déclamant yeux fermés.

« Feuillages verts

Et lacs rose et tabac, et traits de feu rouge dans le

grouillant chaos clair,

Couleur huileusement de la couleur, la couleur de

toutes les couleurs du monde.

La mer, le profond vitre»

Vous verrez ça quand on relèvera les toiles. Il y a

le soir qui finit par arriver tout de même.

 

AMALRIC

 

L'heure est la meilleure qui est celle-ci. Je ne demande qu'une chose: voir clair.

 Bien voir, distinctement,

Les choses comme elles sont,

Ce qui est bien plus beau, et non comme je les désire: ce que je fais et ce que j'ai à faire.

 

DE CIZ

 

Il n'y a plus de temps à perdre.

 

AMALRIC, déclamant.

 

Le temps ne manque point, c'est nous qui lui manquons.

 

MESA

 

Ça va! ça va ! On arrive! On arrive!

 

YSÉ

 

Amalric, vous deviez avoir du succès à Pondichéry, comme acteur de société.

 

AMALRIC

 

Laissez faire. Laissez faire. Que ma chance me passe à main.

Je ne la manquerai pas.

 

YSÉ

 

Que c'est drôle tout de même !

Les oiseaux et les petits poissons

Ont un endroit pour y faire leur ménage, une haie, un trou sous le chicot du saule.

Mais nous autres tous les quatre nous n'avons pu nous arranger d'aucune place.

Nous voilà ballants sur ce pont de bateau, au milieu d'une mer absurde ! La flotte, on flotte, nous flottons.

Vous autres encore, vous êtes libres ! Mais moi, pauvre femme, avec ces enfants dans mon tablier, quatre membres chacun, et ça fait des bouches aussi !

Et il me faut m'arranger à vivre maintenant comme un garçon avec ces trois hommes qui ne me lâchent point !

Et ma maison

C'est ce rocking-chair qui n'est pas à moi et huit colis sur le bulletin de bagages,

Trois malles de cabine, trois malles et deux caisses dans la soute, une valise et une malle à chapeaux. Nom de Dieu, mes pauvres chapeaux !

 

DE CIZ

 

Ne jurez pas, c'est affreux !

 

La montrant du doigt aux autres.

 

Elle est mal élevée, la dame, vous savez !

 

MESA

 

Voici l'âge où il est inquiétant d'être libre.

 

AMALRIC

 

Point de mauvais présages. Examinons bien nos figures comme quand on joue

 

au poker, les cartes données, c'est important.

Nous voilà engagés ensemble dans la partie comme quatre aiguilles, et qui sait la laine

 Que le destin nous réserve à tricoter ensemble tous les quatre ?

 

DE CIZ

 

Il n'y a plus de temps à perdre. Il n'y a plus à faire le difficile.

—Mesa, un petit mot encore, je vous prie.

 

1ls passent plus loin.

 

On les voit de loin en silhouette qui discutent. Ysé s'étend sur son rocking-chair en f umant, elle prend un livre, Amalric s'assoit à quelque distance d'elle, fumant et la regardant. Au bout d'un moment il jette son cigare. Ysé lève les yeux vers lui et pose son livre.

 

YSÉ

 

Ainsi, vous ne saviez pas que nous étions à bord ?

 

AMALRIC

 

Nous étions déjà partis quand je vous ai reconnue. Ils restaient tous à l'arrière. Il n'y avait que nous deux à l'autre bout. Cette grande femme qui s'épaulait contre le vent.

 

YSÉ

 

Ainsi vous m'avez reconnue tout de suite ? Ainsi je ne suis pas tant changée depuis dix ans ?

 

AMALRIC

 

La même, vous-même, je vous dis !

Mieux. Un regard m'a suffi.

La même que je connaissais. La même stature.

Le même noir tout à coup sur l'air. Libre et droite, hardie, souple, résolue. Quelque chose qui est là tout d'une pièce.

 

YSÉ

 

Toujours jolie ?

 

 

Elle le regarde, rit, rougit. Pause.

 

 

AMALRIC

Je vous ai bien reconnue.

 

YSÉ

 

Je me souviens. J'avais mon grand manteau et mon chapeau de feutre.

 

AMALRIC

 

« C’est elle. » C'était vous !

 

YSÉ

 

J'étais contente! Dites,

Malgré tout, dans le fond, on est toujours content de partir, de laisser toute la nom de Dieu de sacrée boutique derrière soi. Hein ? point de chapeau, point de mouchoir que l'on agite pour nous autres !

 

AMALRIC

 

Non.

 

YSE

 

Pas une pauvre petite femme quelque part qui chigne de tout son cœur ?

 Quelque veuve bien aimable, quelque petite vierge droite comme une verge d'osier et ronde comme un sifflet.

 

Elle rit.

 

C'est bien. Cela ne fait rien.

—J'étais contente !

Comme tout était salé ! Un de ces ciels méchants, ravagés,

Comme je les aime. Et la mer, aïe donc, comme elle sautait sur nous, la Païenne ! Voilà une mer !

Mais ça, ici,

C'est un parquet sur qui nous patinons ennuyeusement.

 

Et c'est si rétamé

 

Que ça gêne, comme vous dites. Quelle souillasse magnifique

 Nous faisons là-dessus ! Mais vous dites que vous aimez ces eaux dormantes, endormantes.

 

AMALRIC

 

Je les aime. J'aime sentir qu'on fait son trou dedans

 

et qu'on va tout droit

Et je déteste d'être ainsi manié, berné, bercé, brossé,

crossé, culbuté,

Comme là-haut près de la Crète, oh là là ! par ce fou de vent dont on ne sait ni qui ni pourquoi.

Ici tout est fini, à la bonne heure ! Tout est réalisé pour de bon.

La situation

Réduite à ses traits premiers, comme aux jours de la Création:

Les Eaux, le Ciel, et moi entre les deux comme le

héros Izdubar.

 

YSÉ

 

Amalric ! Vous n'avez pas toujours autant détesté ce fou de vent dont on ne sait ni qui ni pourquoi.

 

Silence.

 

AMALRIC

 

Ysé, pourquoi n'avez-vous pas voulu à ce moment ?

 

YSÉ

 

Vous n'aviez pas d'argent.

 

ALMARIC

 

Et puis quoi ?

 

YSÉ

 

Vous me sembliez trop fort, trop assuré, agaçant.

Trop sûr de vous-même, un peu ridicule — la confiance qu'on sent que vous avez en vous—une espèce de confiance religieuse.

Moi, je veux que l'on ait besoin de moi ! Vous voyez que l'on peut se passer de vous, tout de même.

 

AMALRIC

 

Et puis quoi ?

 

YSÉ

 

Et puis quoi...

Je me sentais faible auprès de vous. Cela me vexait.

 

AMALRIC

 

Et c'est pour cela que vous l'avez épousé ?

 

YSÉ

 

Je l'aime, je l'ai aimé.

 

AMALRIC

 

Dame, de vous deux, ce n'est point lui qui est le plus fort !

 

YSÉ

 

Quand il me regarde d'une certaine façon, j'ai honte. Quand il me regarde de ses grands yeux aux longs cils (il a des yeux de femme tout à fait),

De ses grands yeux glauques (on ne peut rien voir dans ses yeux),

Le cœur me tourne, ah, j'ai plutôt fait de lui laisser faire ce qu'il veut. J'ai essayé, je ne puis lui résister...

 

Elle rit silencieusement.

 

pas.

 

AMALRIC

 

Et voilà de quoi vous êtes en colère contre lui. Il vous aime cependant.

 

YSÉ

 

Il ne m'aime pas !

Il m'aime à sa manière. Il n'aime que lui. Je me souviens de notre nuit de noces,

Et tous ces enfants que j'ai eus coup sur coup !

Car il y en a un que j'ai perdu.

Les fuites, les craintes, les aventures ! Toutes les

histoires qu'on a avec les créanciers, c'est à se

tordre! Si vous saviez!

Tant d'années de ma jeunesse que voilà passées !

 

AMALRIC

 

Et cependant Ysé, Ysé, Ysé,

Cette grande matinée éclatante quand nous nous sommes rencontrés ! Ysé, ce froid dimanche éclatant, à dix heures sur la mer !

Quel vent féroce il faisait dans le grand soleil !

Comme cela sifflait et cinglait, et comme le dur mistral hersait l'eau cassée,

 Toute la mer levée sur elle-même, tapante, claquante, ruante dans le soleil, détalant dans la tempête !

C'est hier sous le clair de lune, dans le plus profond de la nuit

 Qu'enfin, engagés dans le détroit de Sicile, ceux qui se réveillaient, se redressant, effaçant la vapeur sur le hublot,

Avaient retrouvé l'Europe, tout enveloppée de neige, grande et grise,

Sans voix, sans figure, les accueillant dans le sommeil.

Et ce clair jour de l'Epiphanie, nous laissions à notre droite derrière nous,

La Corse, toute blanche, toute radieuse, comme une mariée dans la matinée carillonnante !

Ysé, vous reveniez d'Egypte alors, et moi, je ressortais du bout du monde, du fond de la mer,

Ayant bu mon premier grand coup de la vie et ne rapportant dans ma poche

Rien d'autre qu'un poing dur et des doigts sachant maintenant compter.

Alors un coup de vent comme une claque

Fit sauter tous vos peignes et le tas de vos cheveux me partit dans la figure !

Voilà la grande jeune fille

 

Qui se retourne en riant: elle me regarde et je la regarde.

 

YSÉ

 

Je me rappelle! Vous laissiez pousser votre barbe à ce moment, elle était roide comme une étrille !

Comme j'étais forte et joyeuse à ce moment ! comme je riais bien ! comme je me tenais bien !

Et comme j'étais jolie aussi !

Et puis la vie est venue, les enfants sont venus,

Et maintenant vous voyez comme me voilà réduite

et obéissante

Comme un vieux cheval blanc qui suit la main qui le tire,

Réalisant ses quatre pieds l'un après l'autre.

 

Elle fait le cheval et rit.

 

AMALRIC

 

Allons ! je vois que l'on sait rire encore !

 

YSÉ

 

On m'a tenue en prison, et maintenant je suis libre

et l'air de la mer me monte au nez !

—Amalric, il ne fallait pas me croire si vite, il ne fallait pas me prendre cruellement au mot.

J'étais si folle à ce moment ! C'est drôle ! Je me sens si petite fille encore !

Voilà, je n'ai point eu de parents pour m'élever,

Amalric. Une étrangère, je n'emploie pas tous les mots comme il faut.

J'ai poussé toute seule, à ma façon. I1 ne faut point me juger mal.

Avec un autre tout cela aurait pu être autrement.

 

AMALRIC

 

Ces beaux yeux brillants ! A présent vous voilà les larmes aux yeux ! Quelle bête vous faites !

 

Bourrade.

 

Ils rient tous deux.

 

 

 

 

YSÉ

 

Et me voilà repartie de nouveau, comme cela, pour où, je n'en sais rien.

 

AMALRIC

 

Comment ? Votre mari n'a-t-il pas ses affaires en Chine ?

 

YSÉ

 

Rien du tout, que sa chance en qui il se confie.

 

AMALRIC

 

Bah ! c'est une plante à caoutchouc toujours prête à gagner et à foisonner ! C'est une liane gloutonne ! il trouvera son arbre, I'arbre qu'il faut !

 

J'ai vu qu'il cause beaucoup        

Avec notre compagnon, Mesa.

 

Pause.

 

Mesa

M'a parlé de ce chemin de fer que l'on fait

Vers le Siam, ces lignes télégraphiques, vers les Etats Shan, vous savez ?

 

YSÉ

 

Je ne sais pas du tout, Maski ! Nous nous sommes toujours arrangés !

 

AMALRIC

 

Me-sa !... J'aime à causer avec lui. I1 ne regarde rien. S'il fait attention, Ce n'est pas à vous, mais seulement à ce que vous dites, comme si cela raisonnait tout seul

Et si la chose lui dit,

Ou pas, son visage s'éclaire ou s'assombrit. On voit tout ce qu'il pense à mesure, cela fait pitié !

Il est rude, roide et rude comme ceux qui en ont en eux

 

Déclamant

 

«Une grande semence à défendre ». Je le crois intact.

 

YSÉ

 

Ne vous moquez pas.

 

AMALRIC

 

Moi ? Je ne me moque pas. Voilà que vous êtes en colère. Je l'aime. Ne vous fâchez pas.

 

YSÉ

 

J'estime ce garçon et je voudrais qu'il m'aime et m'estime.

Pourquoi est-ce que vous êtes toujours avec moi et ne me lâchez vous pas d'un pied ?

Qu'est-ce que les gens pensent ? Je le vois qui nous regarde.

Et je suis sûre qu'il nous a vus hier

Lorsque vous m'avez embrassée.

 

AMALRIC

 

Je vous laisserai donc.

 

YSÉ

 

Le voyant tout seul, je suis allée auprès de lui cette autre nuit,

Vous savez, quand nous avions fait venir ce pauvre bonhomme,

Léonard, qui nous chantait ces choses bêtes de café-concert: il n'était pas resté avec nous.

Vous vous rappelez ? J'avais ma robe de crêpe de Chine

Noir: vous trouvez qu'elle me va bien ?

Et j'étais allée le rechercher et m'accouder près de lui, et il m'injuriait de tout son cœur à voix basse.

Eh bien, me traitant

Comme traitée je ne fus jamais ! Sacré bonsoir, comme vous dites !

Et je lui demandais pardon, et je pleurais à chaudes larmes comme une petite fille ! Oui, c'est ça, comme une petite fille ! Du moins c'est tout à fait ça que j'aurais dû faire !

 

AMALRIC

 

Pauvre Ysé !

 

YSÉ

 

Oui, vous avez raison, pauvre Ysé ! Ysé, Ysé, pauvre, pauvre Ysé !

 

AMALRIC

 

Pauvre Mesa !

 

YSÉ

 

Et l'on dit qu'il a une grande position à la Chine ?

 

AMALRIC

 

Il a été fait Commissaire de la Douane tout jeune. Il parle tous les dialectes. C'est le conseiller des vice-rois du Sud.

C'est lui qui peut le plus en ces lieux.

Il est sombre, le monsieur, il est las. Il a «d'autres idées ». Il dit

Que c'est la dernière fois qu'il revient. La manie religieuse. «Sacré bonsoir ! » La manie religieuse comme on dit !

Cette affaire de quoi lui parle votre mari, je ne sais ce que c'est,

L'a frappé. Moi, je lui dis de se méfier. Il cherche quelqu'un pour ses lignes. C'est une très grosse affaire.

Une très grosse affaire. Dire que le climat est bon, bon, bon, ma foi,

Ce ne serait pas vrai. Mais votre mari, n'est-ce pas,

Il en a l'habitude, de ces pays chauds, votre mari.

C'est son affaire, à c't homme, les pays chauds.

 

YSÉ

 

Je sais qu'il s'est toujours occupé d'électricité.

 

AMALRIC

 

Comme cela va bien ! Nous allons donc les laisser ensemble, Mesa et lui,

 Et je m'en vais, prenant, Ysé, tenant Ysé, emmenant Ysé avec moi où je vais.

 

YSÉ

 

Vraiment, cher Monsieur ? Vraiment, mon petit Amalric chéri ?

Pensez-vous que l'on me prend, pensez-vous que l'on m'emmène comme ça ?

 

AMALRIC

 

Si je le voulais, pourtant !

Quand je le voudrai, ma guerrière, je vous mettrai la main sur l'épaule.

Je prendrai Ysé, je tiendrai Ysé, j'emmènerai Ysé. Avec cette main que voici, avec cette main que vous voyez, et qui est une grosse et vilaine main.

 

YSÉ

 

Tant pis pour vous en ce cas. Je ne porte pas où je vais, le bonheur.

 

AMALRIC

 

Ysé, cela est vrai, pourquoi attendre ?

J'ai les mains (gestes) agréables.

Vous savez très bien que vous ne trouverez pas ailleurs qu'avec moi

La force qu'il vous faut et que je suis l'homme.

 

YSÉ

 

L'homme. Il est l'homme ! Il dit qu'il est l'homme !

Et moi, je ne suis pas la femme, peut-être ? Qu'en dites-vous ?

 

Il la regarde, réfléchissant. Elle s'assoit et s'installe voluptueusement dans le rocking - chair. Elle tient les yeux sur son livre. Il prend un cigare et s'éloigne.

 

Rentre Mesa qui se dirige gauchement vers Ysé, et, voyant qu'elle ne le regarde pas, il reste hésitant.

 

MESA

 

Qu'est-ce que vous lisez là qui est défait et déplumé comme un livre d'amour ?

 

YSÉ

 

Un livre d'amour.

 

MESA

 

Page 250. Vous avez eu raison de l'éplucher de ses feuilles extérieures.

Le difficile est de finir, c'est toujours la même chose,

La mort ou la sage-femme. Il faut lire dans les deux directions à la fois.

 

YSÉ

 

C'est toujours trop long. Un écrit d'amour, cela devrait être si

soudain

Qu'une fleur; par exemple un parfum, vous voyez bien que l'on a tout eu, qu'on a tout, que l'on aspire tout

D'un seul trait, que cela vous fit faire ah ! seulement;

Un parfum si droit, si prompt que cela vous fit

Sourire seulement, un petit peu: ah ! et voilà que l'on est parti !

 

MESA

 

Ce n'est pas une fleur que l'on respire.

 

YSÉ

 

L'amour ? Nous parlions d'un livre. Mais l'amour même,

Ça, je ne sais pas ce que c'est.

 

MESA

 

Eh bien, ni moi non plus. Cependant je puis comprendre...

 

YSÉ

 

Comprendre ! Ecoutez-le ! Il ne faut pas comprendre, mon pauvre monsieur !

Il faut perdre connaissance. Moi, je suis trop méchante, je ne puis pas.

C'est une opération à subir. C'est le tampon d'éther que l'on vous fourre sous votre nez.

Le sommeil d'Adam, vous savez ! C'est écrit dans le catéchisme. C'est comme ça que l'on a fait la première femme.

Une femme, dites, songez un peu, l'un par dedans l'autre, tous les êtres qu'il y a en moi à n'en plus finır. Il faut se laisser faire.

 Il faut mourir

 Entre les bras de celui qui l'aime, et est-ce qu'elle se doute, la pauvre innocente du bon Dieu,

 Rien du tout ! ce qu'il y a en elle et ce qu'il en va sortir ? Elle ne sait rien ! Une mère de femmes et d'hommes !

 

MESA

 

Qu'est-ce qu'il a  à demander à une femme ?

 

YSÉ

 

Beaucoup de choses, il me semble. Entre autres, cet enfant qu'on n'a pas demandé et qui se met à naître, sans qu'on sache comment ni pourquoi ?

 

MESA

 

Il s'agit bien d'enfants ! Vous avez mal compris ce que je voulais dire l'autre jour.

Je suppose que c'est une telle atteinte,

 Une telle commotion de sa substance..

 

Il essaye de parler, bafouille, bégaie ferme la bouche et la regarde avec des yeux étincelants, les lèvres frémissantes. Elle se met à rire aux éclats.

 

YSÉ

 

Parlez, professeur, je vous écoute ! Il ne faut pas vous mettre en colère.

 

MESA

 

C'est tout

En lui qui demande tout en une autre !

Voilà ce que je voulais dire; ce n'est pas la peine de rire bêtement.

Il ne s'agit pas d'un enfant ! C'est lui pour naître, on ne sait comment,

Qui profite de ce moment que nous trouvons de l'éternité.

Mais tout amour n'est qu'une espèce de comédie mal jouée

Entre l'homme et la femme; les questions ne sont pas posées.

 

YSÉ

 

La comédie est amusante quelquefois.

 

MESA

 

Si on veut ! Je n'ai point d'esprit.

 

YSÉ

 

Cependant vous parlez mieux que mon livre,

Quand vous le voulez. Comme vos yeux brillent, professeur !

Lorsque l'on vous fait parler

Philosophie. Vous avez de beaux yeux chauds.

J'aime vous regarder entendre, tout bouillonnant !

J'aime

Vous entendre parler, même ne comprenant pas.

Soyez mon professeur !

Ne vous effarouchez point! Je suis sans instruction, je suis sotte.

Ne me jugez point mal. Je ne suis point si mauvaise que vous croyez, je ne réfléchis pas.

Personne ne m'a appris.

Personne ne m'a parlé comme vous, l'autre soir.

Je le sais, vous avez raison, je suis mauvaise.

 

MESA

 

Je n'ai point à vous juger.

 

Pause.

 

YSÉ

 

Restez. Ne vous en allez pas.

 

MESA

 

Je ne veux pas m'en aller.

 

YSÉ

 

Avec ça que l'on ne sait point ce que vous pensez !

Nous voici donc tous les deux. Vous et moi, comme cela est triste !

I1 y a entre nous un tel suspens, un état d'exclusion si fin

Que la plus mauvaise petite pensée le dérange.

Pauvre Mesa, je vous vois si malheureux ! Me-sa !

Ne me croyez point joyeuse.

 

MESA

 

Je ne suis pas malheureux.

 

YSÉ

 

Il faut prendre soin de vous. On m'a dit que vous ne mangez lus.—Pourquoi cet air farouche ?

 

MESA

 

Qui « vous a dit », ? Je ne suis point malheureux. Je n'ai rien à vous dire. Quelle idée !

Allez causer avec Amalric ! Vous ne ferez point la maman, vous ne ferez point la coquette avec moi. Si j'ai quelque peine, j'en ai le droit peut-être ! elle est à moi ! Cela du moins est à moi !

 Cela du moins est à moi !

 

YSÉ

 

Ne soyez point brutal.

 

MESA

 

Vous voudriez me faire parler ! Dites, cela vous amuserait de me voir faire le veau !

Vous le savez très bien que ces pauvres diables d'hommes, ces gros garçons,

Cela n'aime rien tant que parler, mentir, montrer son noble cœur,

Combien j'ai souffert, ah ! mon Dieu ! combien je suis beau!

Je n'ai rien à vous dire. Vous, vous êtes heureuse, cela suffit.

 

YSÉ

 

Croyez-vous que je sois heureuse ?

 

MESA

 

Vous devez l'être. Vous devriez l'être.

 

YSÉ

 

Ah ? Eh bien, si je tiens à ce bonheur, quoi que ce soit que vous appeliez ainsi,

Que je sois une autre ! Un blâme sur moi si je ne suis prête à le secouer de ma tête

Comme un arrangement de ses cheveux que l'on défait!

 

MESA

 

Gardez bien serré ce fourrage horrible !

Et que le sage enfant tenant dans son bras la sage maman

Relisse avec affection près de la petite oreille la mèche folle qui veut s'échapper.

Vous riez. vous rougissez. Niez que vous soyez heureuse!

 

YSE

 

Ne me faites point de reproche.

 

MESA

 

J'aime à vous regarder. Vous êtes belle.

 

YSÉ

 

Vous le trouvez vraiment ? Je suis contente que vous me trouviez belle.

 

MESA

 

Comme cela me fait peur de vous voir ainsi,

Si belle, si fraîche, si jeune, si folle, avec cet homme qui est votre mari Connaissant le pays où vous allez.

 

YSÉ

 

Amalric m'a dit la même chose.

 

Mesa—un geste.

 

Ne nous abandonnez pas !

Vous savez que nous allons rester quelque temps à Hong-Kong,

Où vous vivez, je crois. Pour le moment.

 

Silence.

 

Eh bien, cela ne vous plaît pas ?

 

MESA

 

Je ne suis pas pour longtemps à la Chine. Le temps que j'y règle mes intérêts.

 

YSÉ

 

Un an, peut-être, deux ans ?

 

MESA

 

Oui... peut-être... plus ou moins.

 

YSÉ

 

Et puis ?

 

MESA

 

Et puis rien !

 

 

 

YSÉ

 

Un an, deux ans, peut-être, plus ou moins, et puis rien ?

 

MESA

 

Et puis rien ! Oui. Qu'est-ce que cela vous fait ? Votre vie est arrangée.

Moi, je suis un chien jaune: vous savez, un de ces jolis chiens parias...

Que vous importe la mienne ? Chacun vous aime.

 

YSÉ

 

En êtes-vous fâché ?

 

MESA

 

Vivez notre vie ! Mais pour moi je n'ai rien voulu

Avoir. J'ai quitté les hommes.

 

YSÉ

 

Ecoutez-le ! Il a quitté les hommes ! Vous emportez toute la collection avec vous.

 

MESA

 

Riez ! Vous êtes belle et joyeuse, et moi, je suis

sinistre et seul.

Et je ne veux rien de vous; qu'auriez-vous à faire de moi ? Qu'y a-t-il entre vous et moi ?

 

Pause. La cloche sonne six coups. Ysé se lève comme si elle voulait sortir. Fausse sortie. Puis elle vient se placer derrière Mesa.

 

YSÉ

 

Mesa, je suis Ysé, c'est moi.

 

MESA

 

Il est trop tard. Tout est fini. Pourquoi venez-vous me rechercher ?

 

YSÉ

 

Ne vous ai-je pas trouvé ?

 

MESA

 

Tout est fini ! Je ne vous attendais pas.

J'avais si bien arrangé

De me retirer, de me sortir d'entre les hommes, c'était fait !

Pourquoi venez-vous me rechercher ? Pourquoi venez-vous me déranger ?

 

Elle vient s'allonger sur la chaise longue à côté de lui. Lui accroupi à ses pieds, sur un coussin et peutêtre jouant avec sa robe.

 

YSÉ

 

C'est pour cela que les femmes sont faites.

 

MESA

 

J'ai eu tort, j'ai eu tort

De causer et de... et de m'apprivoiser ainsi avec vous,

 Sans méfiance comme avec un aimable enfant dont on aime à voir le beau visage,

Et cet enfant est une femme, et voilà que l'on rit quand elle rit.

—Qu'ai-je à faire avec vous ? Qu'avez-vous à faire de moi ? Je vous dis que tout est fini.

C'est vous ! Mais pas plus vous qu'aucune autre !

Qu'est-ce qu'il y a à attendre, qu'est-ce qu'il y a à comprendre chez une femme ?

Qu'est-ce qu'elle a à vous donner après tout ? et ce qu'elle vous demande,

 Il faudrait se donner à elle tout entier !

Et il n'y a absolument pas moyen, et à quoi est-ce que cela servirait ?

Il n'y a pas moyen de vous donner mon âme, Ysé.

C'est pourquoi je me suis tourné d'un autre côté.

Et maintenant pourquoi est-ce que vous venez me déranger ?

Pourquoi est-ce que vous venez me rechercher ? Cela est...

 

Ravalant sa salive

 

cruel.

Pourquoi est-ce que je vous ai rencontrée ? Et voici que, faisant attention à moi,

Vous tournez vers moi votre... votre aimable visage.

Il est trop tard !

Vous savez bien que c'est impossible ! Et je sais que vous ne m'aimez pas.

 D'une part vous êtes mariée, et d'autre part, je sais que vous avez du goût

 

Pause.

 

Pour cet autre, homme Amalric.

Mais pourquoi est-ce que je dis cela et qu'est-ce que

cela me fait ?

Faites ce qu'il vous plaira. Bientôt nous serons

séparés.

Ce que j'ai du moins est à moi. Ce que j'ai du moins

est à moi.

 

YSÉ

 

Que craignez-vous de moi puisque je suis l'impossible ?

Avez-vous peur de moi ? Je suis l'impossible. Alors !

Levez les yeux,

Et regardez-moi qui vous regarde avec mon visage

 

Yeux fermés

 

pour que vous me regardiez !

 

MESA

 

Je sais que je ne vous plais point.

 

YSÉ

 

Ce n'est point cela, mais je ne vous comprends

pas,

Qui vous êtes, qui ce que vous voulez, qui

Ce qu'il faut être, comment il faut que je me fasse avec vous. Vous êtes singulier.

Ne faites point de grimace ! Oui, je crois que vous avez raison, vous n'êtes pas

Un homme qui serait fait pour une femme,

Et en qui elle se sente bien et sûre.

 

MESA

 

Cela est vrai. Il me faut rester seul.

 

YSÉ

 

Il vaut mieux que nous arrivions et que nous ne restions pas ensemble davantage.

 

Pause.

 

MESA

 

Pourquoi ?

Pourquoi est-ce que cela arrive ? Et pourquoi faut-il

que je vous rencontre

Sur ce bateau, à cet instant que ma force a décru, à

cause de mon sang qui a coulé ?

—Est-ce que vous croyez en Dieu ?

 

YSÉ

 

Je ne sais. Je n'y ai jamais pensé.

 

MESA

 

Mais vous croyez en vous-même et que vous êtes belle,

Avec foi, avec dévotion,

Avec une conviction profonde ! Oh ! pour ça !

 

YSÉ

 

Si je suis belle, ce n'est pas ma faute.

 

MESA

 

Du moins, vous, l'on sait qui vous êtes et à qui l'on a affaire.

Mais supposez quelqu'un avec vous

 

Il lui parle de tout près, dans l'oreille.

 

Pour toujours, en soi-même et qu'il faille tolérer en soi-même un autre.

Il vit, je vis, il pense et je pèse en mon cœur sa pensée.

Lui qui a fait mes yeux, est-ce que je ne puis point le voir ? lui-même qui a fait mon cœur,

Je ne puis m'en débarrasser. Vous ne me comprenez pas ?

Mais il ne s'agit pas de comprendre !

Est-ce qu'une parole, elle peut se comprendre soi-même ? mais afin qu'elle soit,

Il faut un autre qui la lise.

La sensation d'être pleinement aimé substantiellement et le désir de s'ouvrir par le milieu comme un livre !

Il ne me laisse pas de repos !

J'ai fui à cette extrémité de la terre !

 

Me voici à cette autre position sur le diamètre, comme quelqu'un qui mesure une base pour prendre une distance astronomique,

 

Loin de la vieille maison dans la paille, pareille à un œuf cassé.

 

Moi qui aimais tellement ces choses visibles ô j'aurais voulu tout voir, avoir avec appropriation,

 

Non point avec les yeux seulement, ou les sens seulement, mais avec l'intelligence et l'esprit,

 

Et tout connaître afin d'être tout connu.

 

Mais il ne me laisse point de temps. Me voici au milieu de ces peuples païens et il m'y a retrouvé

Et je suis comme un débiteur que l'on presse et qui ne sait point même ce qu'il doit.

 

YSÉ

 

C'est alors que vous êtes rentré en France ?

 

MESA

 

Et qui a beau chercher, il ne sait pas même ce qu'il doit.

 

Violent, se tournant vers elle

 

Que pouvais je faire ? Où est ma faute ?

Je suis sommé de donner

En moi-même une chose que je ne connais pas.

Eh bien, voici le tout ensemble ! Je me donne moi-même. Me voici entre vos mains. Prenez vous-même ce qu'il vous faut.

 

YSÉ

 

Vous avez été repoussé ?

 

MESA, lourd et sombre.

 

Je n'ai pas été repoussé. Je me suis tenu devant lui

Eh bien, lui, quoi, le patron !

Comme devant un homme qui ne dit rien et qui ne prononce pas un mot, vous comprenez ? Pas un mot!

—Les choses ne vont pas bien à la Chine. On me renvoie ici pour un temps,

 

YSÉ

 

Supportez le temps.

 

MESA

 

Je l'ai tellement supporté ! J'ai vécu dans une telle solitude entre les hommes ! Je n'ai point trouvé

Mon arrangement avec eux. Je n'ai point à leur donner, je n'ai point à recevoir la même chose.

Je ne sers à rien à personne.

 

Faible et douloureux

 

Et c'est pourquoi je voulais Lui rendre ce que j'avais. Je voulais tout donner.

 

Il me faut tout reprendre. Je suis parti, (rapide) il me faut revenir à la même place.

Tout a été en vain. Il n'y a rien de fait. J'avais en moi

La force d'un grand espoir ! Il n'est plus.

 

Lent

J'ai été trouvé manquant. J'ai perdu mon sens.

 

Il se lève et se tient un moment tout droit comme au port d'armes.

 

Et ainsi je suis renvoyé tout nu, avec l'ancienne vie, tout nu, tout sec, avec point d'autre consigne

Que l'ancienne vie à recommencer, l'ancienne vie à recommencer, ô Dieu ! la vie, séparé de la vie,

Mon Dieu, sans autre attente que vous seul qui ne voulez point de moi.

Avec un cœur atteint,

 

Il se retourne vers Ysé.

 

avec une force faussée !

Et me voilà bavardant avec vous ! Qu'est-ce que vous comprenez à tout cela ? Qu'est-ce que cela la regarde ou l'intéresse ?

 

YSÉ

 

Je vous regarde, cela me regarde. Et je vois vos pensées, confusément comme des moineaux près d'une meule lorsque l'on frappe dans ses mains,

 

Monter toutes ensemble à vos lèvres et à vos yeux.

 

MESA, lourd et tendre.

 

Vous ne me comprenez pas.

 

YSÉ

 

Je comprends que vous êtes malheureux.

 

MESA

 

 Cela du moins est à moi.

 

YSÉ

 

N'est-ce pas ? I1 vaudrait mieux que ce fût Ysé qui fût à vous ?

 

Pause

MESA, lourdement.

 

Cela est impossible.

 

YSÉ

 

 Oui, cela est impossible.

 

MESA

 

Laissez-moi vous regarder, car vous êtes interdite. Pourquoi est-ce que vous me regardez ainsi ?

 

YSÉ,

elle lui prend la main et la rapproche d'elle.

 

Pauvre Mesa ! — c'est curieux, je ne vous avais jamais vu.

J'aime chacun de vos traits. et cependant l'on ne vous trouvera jamais beau.

Peut-être parce que vous n'êtes pas assez grand. Je ne vous trouve pas beau du tout.

 

MESA

 

Ysé,

Répondez-moi, que je le sache. Bientôt nous serons séparés. Cela n'a pas d'importance.

 

 

 

Supposez

Que nous soyons libres tous les deux, est-ce que

 

A l'oreille, inentendu

 

vous consentiriez à m'épouser ?

 

YSÉ

 

Non, non, Mesa.

 

MESA

 

Vous êtes Ysé. Je sais que vous êtes Ysé.

 

Amèrement

Ysé.

 

YSÉ

 

C'est vrai. Pourquoi est-ce que j'ai dit cela tout

l'heure ?

Je n'en sais rien. Je ne sais ce qui m'a pris tout à

coup.

C'est quelque chose de nouveau tout à coup,

Quelque chose de tout nouveau,

Qui m'a poussée. A peine dit

Le mot, j'en ai été choquée. Est-ce que vous savez

toujours ce que vous dites ?

 

MESA

 

Je sais que vous ne m'aimez pas.

 

YSÉ, elle frappe dans ses mains.

 

Mais voilà, voilà ce qui m'a surprise !

Voilà ce que j'ai appris tout à coup ! C'est incroyable ! c'est vrai ! Oui ! ma parole !

 C'est sûr que je suis celle que vous auriez aimée.

 

MESA

 

Laissez-moi donc vous regarder. Comme cela est amer

De vous avoir ainsi avec moi. Si j'étends la main,

 

Il l’étend mais sans la toucher.

 

Je puis vous toucher, et si je parle,

Vous me répondez et vous entendez ce que je dis.

 

YSÉ

 

Je ne m'y serais pas attendue. Je ne faisais pas attention à vous. Je vous respecte. Je n'ai pas été coquette avec vous.

Cela ne m'est pas agréable à penser.

 

MESA

 

Pourquoi est-ce maintenant que je vous rencontre ? Ah, je suis fait, je suis fait pour la joie,

 

Comme l'abeille ivre comme une balle sale dans le cornet de la fleur fécondée !

 

Il est dur de garder tout son cœur. Il est dur de ne pas être aimé. Il est dur d'être seul. I1 est dur d'attendre,

 

Et d'endurer, et d'attendre, et d'attendre toujours,

 

Et encore, et me voici à cette heure de midi où l'on voit tellement ce qui est tout près, si près,

 

Que l'on ne voit plus rien d'autre. Vous voici donc ! Ah, que le présent semble donc près et l'immédiat à notre main sur nous

 

Comme une chose qui a force de nécessité.

 

Je n'ai plus de forces, mon Dieu ! Je ne puis, je ne puis plus attendre !

 

Mais c'est bien, cela passera aussi. Soyez heureuse ! Je reste seul. Vous ne connaîtrez pas une telle chose que ma douleur.

Cela du moins est à moi. Cela du moins est à moi.

 

YSÉ, elle se met à genoux devant lui.

 

Non, non, il ne faut point m'aimer. Non, Mesa, il ne faut point m'aimer.

Cela ne serait point bon.

Vous savez que je suis une pauvre femme. Restez le Mesa dont j'ai besoin.

 

Lui caressant la main.

 

Et cet homme grossier et bon, bête et bon, qui me parlait l'autre jour dans la nuit.

Qui y aura-t-il que je respecte

Et que j'aime, si vous m'aimez ? Non Mesa il ne faut point m'aimer !

 

Elle lui baise la main.

 

Je voulais seulement causer, je me croyais plus forte que vous.

D'une certaine manière. Et maintenant c'est moi

comme une sotte

Qui ne sais plus que dire, comme quelqu'un qui est réduit au silence et qui écoute.

Vous savez que je suis une pauvre femme et que si vous me parlez d'une certaine façon

Il n'y a point besoin que ce soit bien haut, mais que si vous m'appelez (regard rapide) par mon nom,

Par votre nom, par un nom que vous connaissez et moi pas. entendante,

 

Elle lève lentement la tête vers lui, le doigt levé.

 

Il y a une femme en moi qui ne pourra pas s'empêcher de vous répondre.

 

Et je sens que cette femme ne serait point bonne pour vous, mais funeste, et pour moi il s'agit de choses affreuses ! Il ne s'agit point d'un jeu avec vous. Je ne veux point me donner tout entière.

 

Et je ne veux pas mourir, mais je suis jeune

 

Et la mort n'est pas belle, c'est la vie qui me paraît belle ! comme la vie m'a monté à la tête sur ce bateau !

 

C'est pourquoi il faut que tout soit fini entre nous. Tout est dit, Mesa. Tout est fini entre nous. Convenons que nous ne nous aimerons pas.

 

Dites que vous ne m'aimerez pas. Ysé, je ne vous aimerai pas.

 

MESA

 

Ysé, je ne vous aimerai pas.

 

YSÉ

 

« Ysé, je ne vous aimerai pas. »

 

Elle écoute les yeux fermés.

 

MESA

 

Je ne vous aimerai pas.

 

Ils se regardent.

 

YSÉ, à voix basse.

 

Répétez-le encore que j'entende.

 

Elle lui apporte son oreille tout près de la bouche.

 

MESA, avec les lèvres seulement.

 

Je ne vous aimerai pas.

 

Brusquement entre Amalric

AMALRIC bouffonant

 

Pardon excuse, Monsieur, Madame de vous déranger.

C’est Mesa qu’on a besoin pour le bal costumé de ce soir. La chanteuse de Saïgon a dit qu’on ne peut pas se passer de lui. Elle veut lui demander un conseil. Elle est en corset et fait des effets de dos. Ce n’est pas plus désagréable à regarder qu’autre chose, un dos de femme. Un épais velours.

Il fait un geste gourmand avec le doigt.

Un épais velours blanc. Il n’y a que le boeuf qu’on était en train d’écorcher hier qui était encore plus joli. Si vous aviez vu! Quelque chose d’iridescent et de nacré. Ce que l’on peut avoir sous la peau tout de même sans le savoir.

Il s’assied

Eh bien Mesa!  mon petit curé, voilà qu’on confesse les jolies femmes à présent! Ce n’est pas plus désagréable qu’autre chose de confesser les jolies femmes.

 

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