Les sensations insolentes

Quelques poèmes pours les acteurs

Pierre DEBAUCHE









a - l'énigme intacte


en descendant de la montagne
les pieds gelés
le prophète qui ne les a pas comprises
marmonne les paroles du dieu
il les récitera dans la plaine
les gens de la plaine comprendront


spinoza rêvé par althusser
un dimanche matin à sainte-anne
le dit


nous pareil
nous ne découpons pas l'énigme
en séquences distinctes
nous la présentons intacte
à la clairvoyance du public


puis l'effeuillage
l'épluchage sensuel
jusqu'à dénuder le cour des secrets


sans commentaires nous ôtons chaque apparence
jusqu'au flagrant délit
du théâtre


althusser rappelait
que des fois les gens de la plaine
n'y comprennent rien non plus


pour ceux-là le secret
trié par polichinelle
devient simple référence


chaque étape de nos mensonges
devra avoir un son de vérité


nous ouvrons le coeur du message
l'arrachons si besoin est
nous saluons le néant
d'une mise en abîme
ou nous croisons
les terres noires d'un regard reconstruit
c'est la belle ouvrage d'un espoir


décaper les indices jusqu'au signe
imiter le vertige originel
notre curiosité grandit
pire ou meilleure
derrière chaque apparence

une autre apparence veille
aussi fausse mais différente
jusqu'aux parois lisses de l'énigme suivante


une clarté l'accompagne
source des beautés des désirs
et des contemplations
et ce viol obligé qui les couronne


car le viol induit
une félicité non conforme
le bleu du ciel et la fertilité requise


il nous arrive de
tout comprendre
mais ce n'est pas l'ordre du jour
sinon après la dernière représentation


l'artisanat de la page blanche
capte les lumières féroces
qu'il faut manger pour mieux dire
les mots


le roi lear dit
je sais quand on est mort et quand on est vivant


avis
ne pas tricher
ne pas atteindre l'orgasme
dans les maisons louches du savoir
mais aller le coeur vif
jusqu'aux mutismes primitifs


nous sortons du théâtre
un soir comme ça
avec un sourire intraduisible
pour quelques minutes
l'esprit est neuf


on marche sur les nuages
dans les vêtements du dimanche
l'enfance de l'art est retrouvée et des langages naissent
habillés de silence




b - la tentation de l'infini



le théâtre ne sert à rien
ni à la médecine ni à la politique ni à la religion
le théâtre induit un langage irréductible
et depuis vingt-cinq siècles
il fait jeu égal avec les autres disciplines
même si elles ne sont pas toujours au courant
cela ne change rien
lui par contre s'intéresse à elles


secrets nous sommes plus modestes
quelle chance


sur la scène
traversés de signes d'espaces de mots
nous luttons pour rester debout
dans cette dignité d'être sur nos deux pattes
laissant les sons se servir de nos corps
s'unir à eux
sons que parfois nous contrôlons et qui parfois nous squattent
je suis tenté dès lors de donner de l'importance
à ma dérisoire sonorisation


que croire
je ne suis pas là par hasard et je n'ai pas d'autre moi-même qu au café où à la maison
j'habite sur ce haut plateau
au carrefour des esprits et des langages
pour un peu je m'envolerais


ici je respire
et la tentation de croire que cette respiration
me donne des pouvoirs
est plus vraie que nature


ceci me mène à un degré élevé de spiritualité
ou à des cruautés nouvelles
je me sens chargé de tous les symboles
d'un imaginaire partagé
de cette géologie de l'âme qui explora toutes les souffrances


cependant je ne fonde pas de secte
mon coeur reste laïc
mon âme artisane


ainsi je respire
en même temps que mon plexus le soleil se lève et se couche je
deviens le souffle (sottement appelé expiration)
de la vie


je deviens un cadeau de l'esprit
ce souffle que va sculpter le son du langage
ce que la théologie catholique appelle l'esprit-saint


ou alors je suis livré à l'appel d'un autre infini
me supprimer peu à peu
n'être plus que le trait de plume de goya
perdre la vue dans breughel l'ancien
ou redevenir l'image coloriée d'un maurice quentin de la tour


ce vertige du « presque rien » m'inquiète
car sur un plateau on peut nourrir l'illusion d'une fragilité extrême


je suis sauvé par zénon d'élée qui m'a appris
qu'il me restera toujours la moitié du chemin à parcourir
mais il ne m'a pas dit de qui je suis la flèche


on rapetisse
on se ferait peur et il ne faut pas
demain est une autre nuit
un autre archer








c - la non-réponse des dieux


on n'attrape pas
les images mentales
avec du vinaigre


les dieux sont assis sur les perches
des théâtres où on joue
la tragédie


les tragédiens le savent
ils se constituent prisonniers de ce piège
sachant que ça finira mal


depuis la grande guerre
les protagonistes sont des clowns
les autres étaient disqualifiés


et ils implorent ils implosent ils bavent
ils baragouinent
ils lèvent le poing comme antonin artaud
au vieux colombier
comme estragon dans le fossé



là-haut les dieux ne répondent
rien


quand le vraisemblable s'est suicidé
à dachau
personne n'a saisi l'étendue
du désastre


l'acteur lève la tête
et attend à chaque fois une réponse
et à chaque fois il prend le temps
de la non-réponse des dieux

les sons s'élèvent jusqu'aux cintres
certains s'exaltent fortissimes
dans les résonateurs du dessus de la tête
à force on a fini par croire
que les dieux sont sourds


et à chaque tentative on croit
que c'est la bonne


les sons arrivent là-haut
et l'acteur attend un temps égal
que les sons d'une éventuelle réponse
aient le loisir de descendre


constatant le ratage
l'acteur fait un dubble take immobile
et entame la tentative suivante

la sensation est celle d'une écoute
au loin
au-delà du volume du théâtre


car l'oreille accommode
comme l'oeil


une réponse serait totalement bienvenue
rien
le moment venu on rit on pleure
on étouffe


dans cette théologie laïque de la non-réponse des dieux
l'acteur devient son propre langage


il le délivre et en même temps l'élève
à l'intérieur de lui
comme cronos élevait ses enfants
en les mangeant


ce nouveau tragédien
doit susciter lui-même
l'espace d'où il fera signe
car
pour patiner la glace est mince


ces essais pourtant
aboutissent au “ calme des dieux “


ils se sont endormis
là-haut
ils tiennent rarement plus d'un acte
le reste est simulacre


arrivé à un certain degré d'implosion
imbécile
le tragédien se pose


la sensation c'est la main d'un michel-ange
qui menace derrière la nuque
et ne bouge plus


reste cette tentation recommencée
de lancer vers le ciel les questions
usuelles


eh là-haut
où êtes-vous
pourquoi la souffrance des enfants
pourquoi cette idée du bonheur et tintin
pourquoi cette impiété de votre part
et de quoi vos sacrés nuages
sont-ils la métaphore





d - le récit


une bonne histoire d'abord
ce n'est pas un racontar
il était une fois


ne pas confondre avec le projet formel
qui le soutient
la conduite du récit
vaut le récit


la lecture à deux degrés
est recommandée


il arrive que le récit lui
nous conduise malicieusement
c'est affaire de consentement
nous serions l'objet d'incarnations
de plus en plus pressantes

ici intervient le cercle des passions


au milieu du cercle c'est un déchaînement
de forces inconscientes


dès qu'on est sur le point de perdre le fil
on épouse à nouveau la froideur du conteur
son élégance et sa distance


une qualité majeure est requise
avoir gardé le goût enfantin
d'avoir envie de savoir la suite


on dit d'un boxeur qu'il a trouvé
la bonne distance
d'un taureau qu'il a trouvé
sa querencia


nous
nous additionnons ces espaces disparates


gardons de même
le double cap de la précision et
de la complexité
trop de limpidité
meurtrit autant le récit
que trop d'intériorité


c'est comme manger la cuisine indienne
il faut choisir entre
le mets qui adoucit
et celui qui explose


et que la vitesse du récit
ne cache pas la vérité du détail


ni l'essence d'une parenthèse
et que la vérité du détail
n'alourdisse pas ce qui s'ensuit


sur l'autre versant de sa pensée
l'acteur
maîtrise son projet formel


quelle est sa lumière
quelle est sa part d'ombres
quelle prosodie de sa folie
quelle sonorité de son âme
quel fredonnement de sa sagesse
voici les matériaux
d'un deuxième récit


nous raconterons donc
outre l'innocence du récit premier
le récit second et peu évoqué
il était une fois l'acteur


dans le labyrinthe des signes lancés
l'esthétique de chacun d'eux
nourrit chaque sémiologie
et ceci comprend
les idioties et les colin-maillards
les courants et les récifs
et toute dérive hauturière






il y aura des rois il y aura des reines
des tyrans et des moll flanders
toutes les incarnations
d'une régate sentimentale


et ce qui unit ces personnages
on n'en perdra pas une miette


il y aura des acteurs
chacun d'eux irréductible
et c'est par folie personnelle
qu'ils émettront de la lumière


au milieu, du brouillard
rappelez-vous charlot soldat
appelant hou hou mon capitaine






e - la sensation de l'espace


j'entre
moment scandaleux
la brutalité d'être un autre
me couche les oreilles en arrière


j'arrive d'outre-texte
taiseux comme un haricot blanc
et l'espace me prend
me chavire et me tourneboule


j'exerce un silence enfantin
devant la forêt des regards
leur convoitise est cannibale
je fais front


j'attrape l'espace et je lui confie des paroles
je sculpte l'air avec le souffle de ma voix
j'y écris l'alphabet des signes que j'invente
j'y nomme l'ambiant avec des gestes décidés
j'y avale l'atmosphère et je la restitue


le soi du théâtre devient réel
je suis le pavois des lumières
j'y grandis comme un peuplier
c'est la récompense de mon corps terrestre
et la preuve criante qu'il existe


l'espace a prolongé mes bras
je caresse le mur qui me fait face
la vie sort de ma bouche
avec le son et le son de la vérité
je vous le montrerai avec de la buée
un jour qu’il fera froid


c'est portance et je plane
les signes et les oiseaux lient amitié
sous la terre je vibre
et tout autour c'est ma maison
la bonne température de l'âme


l’espace me cajole et me porte
il devient le vêtement des silences
comme si agrandi j'avais le droit
d'y être nu


je suis sur le théâtre
un géant immatériel
et qui cherche ses mots










f - la sensation du temps



un temps biologique
celui de la naissance des sons
celui de l'évaporation des points d'orgue


un temps stylistique
le temps de sophocle est plus large
que celui d'eschyle
le lit du fleuve y est plus profond


un temps imposé
il y aura un musicien
moi l'acteur je serai son violoncelle
ou son harmonica


un temps personnel
firs va moins vite que varia
qui va moins vite que lioubov andreevna


un temps subjectif
l'acteur entre et installe
sa propre vitesse cardiaque

au mitan des sons qui l’attendent
avec elle il instaure
une urgence ou une patience

il lance le récit
once upon a time
et avec de l'adrénaline
il inaugure l'arythmie de sa démarche


le temps subjectif est impair
les silences sont pointés
c'est vif jazzy funky
c'est blues et décision de l'âme
jamais métronomique


c'est la liberté
le coeur qui vous manque
le lyrisme des mains
car ça varie
le coeur jaillit ou devient
la surface étale d'un étang


ou il prend les chemins joyeux
de johann sebastian bach
une musique de chevet pour ophélie
serait le partita en si bémol majeur


'Cette conjugaison des temps
crée des appels des rattrapages


des poursuites des épousailles
c'est à la fin cet acteur sur la scène
qui en devient la clé
car il se brûle à mesure
fait aux pattes dans un indicatif présent
de tout son corps
au-delà du refuge
d'une prophétie ou d'une nostalgie


le corps ici ne se théorise
que par alluvions instantanées


le temps subjectif sera ce cadeau
d'une échappée brutale
quand un accord dissonant
a réveillé l'hallali des contradictions
et la résolution d'une révolte


puis ce sera ô cordélia
une contemplation de l'amour fou
dans le sablier de tes yeux






g - les prismes de l'analogie


accourez les aventurières
du sens
les métonymies les comparaisons
et leur compagne la métaphore
ébrouez-vous
élevez-nous
que la courtoisie d'un signe vous débusque


Apparaissez
avec vos ruses et vos bontés
et votre gourmandise
vous qui faites l'économie
d'une pensée
mais qui les ouvrez toutes


avec vous
nous passerons la rivière
de la septième manière


alerte

nous marcherons sur les pierres
de la déraison
du cousinage
celles du mauvais aloi et de la bonne mesure


et avec la fée analogie
nous irons de royaume en royaume
jusqu'à la démocratie d'une clarté


à chaque analogie le prisme change
l'esprit s'est déplacé


hamlet agresse sa mère gertrude
voilà trois chambres pour l'esprit
la piété filiale la sexualité la politique


nous allons de l'une à l'autre
curieux
enrichissant chaque approche
des éclats de la suivante


c'est chemins pour une extase
et soudain le désamour
eros et thanatos se fendent la gueule
le picaresque a troussé la gravité


l'analogie que crée la trajectoire suivante
c'est la liberté d'en savoir plus
déclinée dans la forêt des affleurements
s'abandonnant parfois au pied d'un frêne


l'analogie de chaque trouvaille
c'est la preuve qu'on cherche
insatisfaits du ciel et de la terre
et que le chemin nous mène
jusqu'à l'évidence du théâtre
du témoignage intime qu'il représente


c'est irrationnel


mais vous les rationnels
des massacres
des répudiations
des naufrages au moment de saluer la compagnie
à quoi pensez-vous


vous n'aurez fait que des paris
joueurs de vous-même
joueurs des pouvoirs
joueurs des dieux


thérapeutes
chefs
théoriciens
narcisses de deuxième ordre
que savez-vous des acteurs


à peu près rien


nous nous savons
que notre aristocratie c'est
d'être fragiles


le rideau baissé
notre esprit s'apaise
d'avoir dit tous les beaux mots
pour l'exemple


et on s'en fiche
des sondages
des banques des bahamas
et du chapeau de la gamine

tâchez d'en faire autant


ce soir
nous
on a été bien













h - l'art de le faire exprès


le personnage ne connait pas le texte
il ne connaît pas la suite
il n'a pas cette mémoire-là


inventez-lui un livre de chevet
qui soit à son image
ainsi vous saurez quelque peu
ce qu'il se rappelle


ne mélangez pas la culture de l'acteur
à celle du personnage
les garder distinctes
permet de bonnes décisions


l'acteur s'entraîne
il invente les comportements
caractériels ou inconscients
d'un inconnu
jusqu'à avoir envie de dire en son nom
les mots qu'il a fait semblant d'apprendre par coeur

le texte a cessé d'être opaque
surgelé sur sa page
il est redevenu l'affaire
des vivants


le simulacre est un moyen
à chaque étape de son travail
l'acteur
prête son corps
et il n'en a pas de rechange
à la vie des langages


muscle du coeur
générosité du souffle
rythme adéquat
l'acteur s'incarne
dans la récidive des mots


ensuite les mots
précèdent éclatent s'abandonnent


l'espace entre ce que je dis
et ce que je fais
non littéral
s'appellerait le théâtre


tout y fait sens
la maladresse des humains
l'impérialisme des objets


la lumière implosée où les âmes
infusent


dans notre tradition
nulle table des matières
des gestes ni des poses
chaque acteur devra inventer
ses propres signaux
leur spontanéité
leur ampleur
leur originalité


recherche fondamentale
mille fois remise en perspective
des comportements des personnes
l'acteur se donne à ce travail peu connu
qui consiste à esquisser
Un avenir possible


ce choc entre le fictif immédiat
et une réalité future
nous le vivons de l'intérieur


nouvelles morsures
intentions plus fines
“pièges à bonheur”
amours transmises
pensées sur des supports plus justes
cette intendance des destins
sera mille fois recommencée


à chaque instant de ses métamorphoses
par l'abordage ou le consentement
l'acteur
ceci est la condition du jeu
le fait exprès


et il ne nous joue pas
ce qu'il a trouvé
il nous joue
le moment où il a trouvé ce qu'il a trouvé
l'acteur est un artiste






i - le mur des mythologies


je veux inventer une fable nouvelle
et tout me revient
clytemnestre attrape agamemnon au filet de pêche
et à la hache le tue dans la baignoire


tristan et yseult
la voile noire
ils posent l'épée entre eux deux


romeo et juliette
au nom de l'amour
meurent avant de vivre


lelio et la comtesse
se servent du langage
pour ne pas faire connaissance


des milliers d'amoureux et de meurtriers
occupent le terrain
comme dans un congrès
de cardiologues


alors je pratique le plagiat
obligatoire
rappelez-vous le pillage du decameron

ou bien je donne à une vieille histoire
le son du neuf
georgette et albert
mais chester himes
est passé par là

pourtant en cette fin du vingtième siècle
les mines d'or de la tristesse
sont comme neuves

et certaines longueurs d'onde
doivent être racontées
qui sont notre façon de vivre

une certaine idée de la dignité
veut s'exprimer
même si les faits
ne nous donnent pas encore
raison

toutes les histoires sont neuves
si à la clé
comme on dit en musique
les dieux ont cessé leurs abus de pouvoir
si le titre ou l'argent
ne donnent plus le droit de cuissage


l'amour reste à inventer
après des milliards de brouillons
et la bonne idée d'être au monde
et la mutation indispensable
des humains


comme dit le vieux proverbe aquitain
il y a du feedback dans le background
mais le sourire de l'intelligence
s'appelle l'espoir


donc inventez
racontez mieux la guerre des pouvoirs
la guerre des gestes
la guerre des sexes
la guerre des idéaux et des réalités
et sous prétexte d'avoir tout vu
ne renvoyez pas dos à dos
don quichotte et machiavel


il y a
une vitesse des enjeux
qui crée une urgence


et dans ces temps terribles
le premier qui racontera
les vraies raisons d'espérer
aura droit à des baisers






j la tentative d'évasion


je tente de m'évader
par la parole par la distraction
par les partenaires que j'escalade ou traverse
entre vingt heures et vingt-trois heures


je suis en transit
au mitan d'un poêle à bois
je flambe
au-dedans de la mère terre
je pousse
je cherche à foutre le camp


je me déguise en fumée
de l'air de l'air


à quoi sert l'arme du langage
à feindre d'être un autre
et ce n'est pas vrai
c'est moi qui joue
voici une première évasion réussie


réfugié en moi-même
c'est moi le personnage
je jouis de jouer où on ne m'attend pas
je risque l'accident sans cesse
absence de texte ou silence trop long
un mystère aphone me possède ou m'humilie


s'il est question de mon destin
le silence a bon dos
mais sans mon amitié le personnage est foutu
en entrant en scène
j'ai déjà entamé
un exil mémorable
moi
mutant inoffensif sinon un peu barbare
j'ai plongé dans un espace-temps -different
j'y gravite


j'ai suscité pour voyager
des régions inexploitées de la conscience
illisibles sur leurs pages
et même ressuscité
la sensation
sortir son buste de ses hanches
comme dans le théâtre hindou
et écouter écouter


la « fenêtre » comme en astronautique
sera le courage d'un vertige


une autre évasion me rattrape
à l'instant précis des saluts
je suis rejeté dans mes contradictions habituelles
à marée basse de moi-même je reprends
“ les chemins d'ici “


nous jouions lear ce soir
mon frère gloucester est sur sa falaise
ce tout petit radeau de bois
sur lequel son fils l'a juché
il croit que c'est les falaises de douvres
et avec l'appui d'edgar il nous le fait croire


il se jette de là-haut
pour réussir sa mort
évasion manquée s'il en fut
ce n'est qu'une entrée de clown


ensuite sur la plage grande parade
dans les haillons de l'amour et de la mort
edgar comédien amateur joue les deux rôles
gloucester a deux yeux de trop
improvisation inoubliable sur une plage
britannique
déjà edgar indique le haut de la falaise
voici l'esprit dans l'autre sens reparti


nous ouvrons les bras pour planer
cousins d'icare et de gagarine
voici l'eau des larmes il était temps

ce soir j'ai chaud au ventre
dans ma loge
je n'aurai donc pas tout manqué
je me serai évadé pour de vrai
oui
car j'ai transformé mon âme au vu et au su
chaque role est l'histoire d'une modification
spirituelle


ce soir je fus ce roi colérique
abusif
hors de lui
et jouant lear mot à mot
je suis devenu ce petit garçon
ce fou débutant sous les orages
ce poète débutant qui s'éteint
sur le corps de sa fille cordélia lui
effleurant les lèvres d'un
premier et dernier baiser


qui a joué lear
moi bien sûr


j'ai eu ce soir des aventures
qui par touches légères ou mutations féroces
m'ont amené des visions du pouvoir à celles de l'innocence
évasion réussie
c'est quelqu'un d'autre que je démaquille


j'ai entendu un jour un psychologue
s'écrier parlant de shakespeare
on dirait qu'il a lu freud
au nom de ma tradition
je vous l'affirme avec fierté
c’est freud qui a lu shakespeare






k - l'orphelinat par amnésie partielle


les têtes sont filtrées
la culture pour chacun des habitants
d'une tribu
serait l'usage hilare
d'avoir les mêmes trous de mémoire


si on la respecte
l'amnésie partielle
invente le contre-feu d'un poème


ophélie se rappelle l'odeur d'hamlet
ô fleurs cousines
son humour douteux
et qu'il embrassait bien
quelle part de l'esprit fut brûlée
nous l'ignorons


dans l'esseulement de la souffrance
ce qui reste à offrir
c'est dessiné en creux
ce qui fut détruit


pointe-sèche de l'âme
et taille-douce de la scène


on voit paraître des frontières
le dernier cri de l'insouciance des fleurs
et des intentions disloquées


petite garce qui frappe juste
qui frappe chacun
et on s'identifie par superposition de décalcomanies
nous devenons ophélie qui délire

sans la souffrance nous ne pourrions nous reconnaître égaux
chacun glisserait de son côté
âge sexe ou nationalité
vers un narcissisme abyssal


l'intuition de l'extase
est un poème individuel
son abolition
un deuil national
comme une ville détruite
où nous nous perdrions


le récit de la douleur
et sa perception en creux
dans la mémoire cramée d'ophélie
nous marque


nous nous laisserons glisser
ensuite
dans les rivières animistes
d'un exil


pour écrire jouer indiquer
l'amnésie particulière
il faut une mémoire aiguë
des déroutes collectives


et la perception parente
que ces déroutes ont été programmées
par des oublis successifs
et donc racontables
si on enquête


l'orphelinat sera d'accepter une solitude
avec son uniforme
la perte insatiable de ses racines
et personne ne viendra nous voir
aucun des quatre jeudis de l'interminable semaine










l - la bataille


l'agression
la guerre
à deux ou à plusieurs


pour des motifs
quelqu'un déclare
maintenant mon territoire va jusque-là
et il trace une ligne imaginaire
sur un coeur ou sur une carte


le désaccord est général
insultes coups morsures
malédictions répudiations
polochons ou six-trente-cinq
le désamour instaure le viol


chacun libère son adrénaline
pour avoir l'air à son aise
au milieu des carnages


la sensation
mourir en héros


ou déserter
est dans les cuisses


conquêtes vengeances désarrois
au théâtre ça fait mal aussi
on apprend à sourire de travers
au milieu des simulacres
trop de réalités interfèrent
les fusils sont chargés à blanc
mais le bruit est le même
qui rappelle trop de souvenirs


ensuite les morts se relèvent
et saluent le public
dissimulant sous les adieux
les blessures intimes qui se sont rouvertes
et qui saignent


comment dire à quel point chacun
reconnaît dans ces batailles
ce qui l'attend à la sortie


j'ai aimé l'histoire du lettré hindou
à qui un journaliste demandait
que pensez-vous de la civilisation occidentale
il a répondu ce serait une bonne idée


et dans cette boutade
j'entasse avec les rares mémorialistes


les milliers de disparus
de grands blessés
de torturés


le spectateur naturellement
interprète ces débordements
de façon très personnelle
selon le statut qu'il occupe
dans les tablettes de la souffrance


mais chacun reconnaît
cette planète étrange
où la force pure trouve encore sa place
malgré toutes les leçons qui furent tirées
à chaque fois renaît la loi du plus fort
à chaque fois la paix s'évanouit
avec richard III ou alceste


les larmes de chacun
glissent sur les parois de l'âme
on sourit de plaisir
tant les portraits sont ressemblants
et formellement superbes

et on apprécie cette tradition des acteurs
qui ne reviennent pas de la guerre
en vainqueurs
qui préfèrent en revenir intelligents






m- la rigolade


pour qui joue la comédie
il y a dans la tête
un projet de pique-nique
quel que soit le rôle
c'est un projet joyeux à quelques-uns
au bord de l'éclat de rire


la joie
est originale


on joue vite
une vitesse comme les assiettes qui tournent là-haut
car la fin sera heureuse
avec du champagne pour les yeux en ébullition
et patatras jamais


l'auguste et le clown blanc
s'étreignirent le jour de l'armistice
ils ont ri malgré le sel des larmes
ils ont failli mourir de rire


le théâtre c'est rigolo
la physique nucléaire je ne sais pas


c’est un bonheur que le théâtre

soit )oué par des acteurs
non par des prêtres ou des banquiers


on devient le jaguar des mots
le renifleur des métaphores
l'acrobate d'une prétérition
je ne te dis pas


on est le projet comique de soi-même
et de gag en gag
on attend l'hommage du contre-gag
on en a prévu l'horlogerie
même s'il n'est pas possible de tomber
de bonne foi
en déposant soi-même les peaux de banane


les gifles qui ne font pas mal
c'est une technique
un métier comme pianiste
dans la drôlerie d'une gifle
qui ne fait pas mal
il y a l'habileté de guillels
et la compétence de bachelard


mais il convient
que ce soit les spectateurs qui rigolent
pas les acteurs


un acteur qui fait mal à son partenaire
sous prétexte de bourrades
et qui se croit sincère
est comme un rire réinjecté
sur une plaisanterie nulle


il y a là matière à procès
tromperie sur la marchandise
il faudrait la raconter devant un tribunal
la blague
jusqu'à ce qu'un témoin éclate de rire
sinon le garrot




le clown parle fort
car dieu est sourd
déforme le langage
car le bon usage s'en est disqualifié
à buchenwald
prend le public à témoin
car il a besoin d'affection t
et de l'éclat de rire tout proche
s’est construit une plage jusqu'aux seychelles


dans les pires situations tragiques
ou dramatiques

il y a cette conviction intime
sans laquelle on n'irait pas jusqu'au bout
de la soirée
tout ça c'est rigolo


c'est pour rire
c'est pour voir
c'est pas grave
c'est splendide


et oui oui oui
le théâtre c'est bon
c'est bon par où que ça passe


je le dirai à ton frère
j'ai pas de frère
égoïste











n - le dialogue de sourds



lear et edgar
pendant la tempête
se parlent


chacun dit des mots
que l'autre feint d'entendre


seul le public a droit aux deux textes
et en prime perçoit
de quoi se prive
celui qui n'en reçoit que des bribes


ce dialogue de sourds
est à l'image de la non-écoute
de chacun avec soi-même


parfois les grands acteurs jouent
distraitement
leur esprit est réquisitionné ailleurs
par d'aveugles besognes
comme s'ils tenaient des dialogues parallèles


l'écoute imparfaite donc
vient soit d'une absence
soit de tâches urgentes qui ont convoqué
l'esprit de l'acteur
dans un autre théâtre


un des plus célèbres dialogues de sourds
restera
eli eli lamma sabbacthani


ou d'isidore le sensible
salut océan vieux célibataire


je n'aime pas le monologue sec
j'en sors stupéfait à chaque fois
comme d'un piège


dans notre dialogue de sourdingues
pratiqué à perte
notre double texte prend des proportions
et c'est la seule façon correcte de faire entendre
un monologue
car une triple présence enfin le justifie


chacun continue de proférer des langages
butés
les sachant d'avance orphelins
avec cette ruse exquise
que le public y pourvoira


escroquerie rentable biologiquement
pour le personnage
ou échec social
l'amour et l'intelligence sont gaspillés


et le vent en emporte les syllabes
jusqu'à cette dispersion finale des harmoniques
sur ces plages immenses qu'on appelle des déserts


en témoignera peut-être
le demi-sourire d'un stylite












o - la perte du partenaire


n'est plus là
me retourne
a disparu


la ville s'est écroulée
l'amour s'est écroulé
pourquoi mettre un pied devant l'autre


à la place d'un amour
il y a le vide
on mâche le vide
l'autre est effacé
comme l'autre jambe
d'un unijambiste


dans la salle
chacun comprend cette sensation
chacun a des trous dans son corps
malgré lesquels il tente de faire bonne figure


ou on le tue le partenaire
bien obligé


dans le texte ou dans le jeu
salut abraham salut isaac
bonjour iphigénie


les dieux ont bon dos
si c'est politique
c'est cradingue
si c'est psychotrope
c'est petit
si c'est caprice ce n'est pas de la bonne théologie


je te l'offre seigneur
arrête abraham
même dieu est choqué vous voyez bien
sans compter jésus et tout ce qui va avec


il y a ce moment où
le simple bon sens a tellement disparu
qu'il faut inventer des pertes d'équilibre
pour compenser


mille personnes silencieuses
dans une salle
c'est déjà une sacrée perte d'équilibre


l'équilibre habituel est fait
d'ironies d'invectives
de brouhahas et de klaxons


le sacrifice de l'autre
ce complot
cet assassinat
pourrait avoir tellement d'origines


on veut être le dernier survivant
c'est mesquin
se rendre tellement odieux à soi-même
qu'on en attend une renaissance
il y a des chemins plus simples
se consacrer à cette sculpture
être défini par ce qui vous manque
et c'est un art cruel


proférer l'ultime blasphème
pour voir si le ciel va tomber
avec ses oiseaux
ses avions de ligne
et ses crayons de couleur


moi qui officie pour le compte d'autrui
je suis un acteur
je ne les connais pas les raisons secrètes
ce n'est pas mon travail de les connaître
c'est le spectateur qui doit comprendre
à la fin des fins


moi je me contente d'être orphelin
ou de tuer


c'est déjà très difficile
d'être une fois de plus déstabilisé


et je sors du théâtre
un soir comme ça
blessé intérieurement
et un soir comme ça
le dernier sandwich
a un goût de carton





p - l'art de la langue parlée


la langue est ma compagne
j'en aime chaque vêtement
et chaque nudité


je l'aime d'au-dedans
et à voix haute et à voix basse
je la caresse avec ma bouche
et la respiration de mon ventre
et les éclairs de ma poitrine


je l'aime par ces vibrations intimes
de mon corps et de mes vingt doigts
quand je la prends à pleine bouche
et qu'elle exulte à travers moi


je l'aime par ces sons qui jaillissent
que je berce
que je trafique ou transfigure
que j'invite à la campagne le dimanche
ou sous mon oreiller la nuit
sons dont je suis le dépositaire le chantre et le garant


ainsi je la nourris de mes salives
âne et boeuf à la fois
je la rafraîchis de mon souffle


je la protège à toute minute
de ses deux ennemis principaux
le silence quand il est hostile
la parole quand elle humilie


et nous les acteurs
nous sommes titulaires
du français langue parlée


ni les marchands de bien
ni les prêtres
ni les professeurs de la langue écrite
n'ont cette capacité


chez nous il y a seize voyelles
et pas cinq


et nous prenons le deuil
quand une chanson fait assoner
parfum et chagrin


réduite à quinze voyelles
la langue de jean racine
devient archaïque


et cet amour de la langue parlée
justifie tous nos salaires
en somme nous jouons gratuitement


nous prenons le deuil
quand sous prétexte de clarté
les responsables politiques multiplient
les liaisons zézayantes
quand croyant en faire bon usage
ils esquintent la langue nationale


s'ils tailladaient à coups de canif
un watteau ou un dufy
cela ferait scandale n'est-ce pas
vous me pardonnerez de ne pas saisir
la différence


notre amour du texte qu'on parle
fait sonner les seize voyelles de france
la beauté de chacune
et suscite une respiration plus ou moins tenue
pour créer des voyelles longues
si cela fait sens


écoutez la demi-respiration
elle crée l'urgence d'un rapport amoureux
entre les mots
elle est la ponctuation d'où s'échappera le langage


voici les premiers pas sensibles
de toute apparition
nous avons justement frappé les consonnes
ou d'un blues du phrasé les avons adoucies
car nous sommes la langue vivante
de notre devenir
et n'avons là-dessus
ni humour ni laxisme

qui mieux que nous se donne
à la pureté d'un i
à la jubilation d'une diérèse
a l'opacité d'un cri d'extase
à la jouissance de la tenue d'une finale
à la raucité d'une confidence politique


qui d'autre que nous s'entraîne
huit heures par jour et à voix haute
à cette justesse


qui


quand s'efface la technique
reste la transparence
quand le point final a troué la page
apparaît la beauté de
la langue française
notre part d'âme
notre part d'esprit
notre coeur à prendre






q - l'éclairage des mots avant de les dire


déclinée ou sans scrupules
du dehors ou du dedans
jeune fille timide ou matrone brusque
la lumière se déhanche
l'esprit veut des éclairages neufs


les mots qu'on va dire
sont-ils habituels dans la bouche du personnage
ou inattendus de sa part
sont-ils dits par quelqu'un qui sait qu'il est le personnage
ou qui en est inconscient
sont-ils destructeurs ou clarté


sensations
émotions
pensées
c'est un défilé des conditions naturelles
de la vie
c'est une respiration
une alternance



exemples


une phrase se nourrit de la chaleur d'un été
un hiver tout à coup apporte sa lucidité


à chaque battement du coeur
la marée basse impudique
agrandit les ciels
puis une marée d'équinoxe
couvre les sables


voici le matin des mots
avec ce qu'il faut de rosée
de découpage des syllabes dressées vers l'est


ensuite la nuit déboule et les mots émigrent
de la résolution d'une aurore aux abandons de l'ombre
de la pointe-sèche à l'eau-forte
du galop d'une tarentelle
à la confidence d'un blues retrouvé


l'esprit se déploie charnellement
il s'incarne avec les incartades du feu
avec le vent qui s'emballe
la mère terre la poussante
avec les miroirs de l'eau
hospitalière comme un africain


le jeu
la mise en jeu du jeu
l'écriture du jeu
suivent ces mouvements naturels
de la condition d'être au monde


ironies de la lune
explosions du soleil
indiscrétions du vent
les capturent


car le théâtre est animiste
il parle aux ciels aux arbres et aux tempêtes
et si l'arbre se tait
prenez-le dans vos bras


revenue à elle-même
déshabillée
apaisée
baignée
nue
la parole livre sa beauté


elle est devenue l'espace du théâtre
comme un gros plan de la planète revisitée


elle est devenue cette image mentale
inoubliable
qu'on prend dans son âme
et qui la fortifie
et qui la constitue


quand chaque acteur s'est effacé
qu'est visible l'invisible
palpable l'amour fou
et délicate l'idée de vivre

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