Une
femme qu’a le coeur trop petit
Fernand Crommelynck
11 janvier
1934
BALBINE.
PATRICIA
ISABELLE
LA FAILLE.
MINNA
OLIVIER.
GABRIEL
CONSTANT
XANTUS .
ACTE PREMIER
Grande salle commune d'une
maison de campagne.
Portes à droite et
à gauche.
Par un escalier léger
amorcé au fond, a droite, on accède à la passerelle qui
traverse la scène juste au-dessus du proscenium et conduit aux chambres
de l'étage.
Matin de juin très
ensoleillé.
MINNA, la jeune servante et
XANTUS, le garçon à tout faire, achèvent d'enrouler
à la rampe de la galerie, de suspendre aux barreaux, des guirlandes de
feuillage.
Elle est en haut, lui en
bas.
Leur dialogue semble sortir
d'une brume épaisse, non qu'ils parlent à voix couverte, mais parce
qu'ils ne laissent aucun temps, aucun silence entre leurs répliques.
MINNA: Parle plus bas. Tu
réveilleras Mademoiselle.
XANTUS: Je
réveillerai Mademoiselle, moi?
MINNA: Oui, tu
réveilleras Mademoiselle. On dirait que tu parles dans un tonneau.
XANTUS: Je parle dans un
tonneau, moi? Et toi, tu parles dans une cuvelle. Et c'est toi qui
réveilleras Mademoiselle. Et s'il est tard pour nous il est tôt
pour elle.
MINNA rit: Et toi tu parles
en vers comme les ivrognes et comme ;es fous.
XANTUS: Je parle en vers,
moi? Et toi les vers te démangent!
MINNA,furieuse: Et moi, les
vers me démangent? Et moi, je dis que tu n'es même pas bon
à me gratter là où les vers me démangent. (Xantus
rit.) Et tu es un pauvre garçon sans honte et sans espérance.
XANTUS: Sans honte et sans
espérance? Je suis un pauvre garçon, moi? Mais si, tout à
l'heure, j'ai fait la moitié de ta besogne, je serai un garçon
plein de promesses.
MINNA: Un garçon
plein de promesses?
XANTUS: Si j'ai fait la
moitié de ta besogne, comme d'habitude.
MINNA: Comme d'habitude? La
moitié de ma besogne? Et comme d'habitude, tu mens sans reprendre
haleine.
XANTUS: Je mens, moi? Je
mens sans reprendre haleine?
MINNA: OUi, tu mens, toi. Et
tu mens serré comme un artichaut.
XANTUS: Je mens serré
comme un artichaut, moi?
MINNA: La moitié de
ma besogne? Le quart de ma besogne suffirait à te fatiguer.
XANTUS: Suffirait à
me fatiguer? Et c'est toi qui mens, voilà!
MINNA: C est moi qui mens?
XANTUS: C'est toi qui mens,
voilà. Et si le mensonge avait une odeur le pays serait empesté
et on t'écouterait par le nez.
MINNA: On
m'écouterait par le nez?
XANTUS: Et c'est une chance
pour toi que je ne t'aie pas encore raclé la couenne.
MINNA: Tu ne m'as pas encore
raclé la couenne?
XANTUS: Non, je ne
t’ai pas encore raclé la couenne.
MINNA, menaçante: Et
tu oserais, toi, me racler la couenne?
XANTUS: Oui, j'oserais, moi,
oui, j'oserais, si j'en avais l'envie.
MINNA: Ha! Ha! Si tu en
avais l'envie? Mais tu n'as qu'une seule envie. Et je la connais ton envie. Tu
n'as envie que de dormir.
XANTUS: J'ai envie de
dormir, moi?
MINNA: Tu dormirais sur un
lit de clous, tant tu as le sommeil épais!
XANTUS: Je dormirais sur un
lit de clous? J'ai le sommeil épais, moi?
MINNA: Oui, tu as le sommeil
épais.
XANTUS: Et je dormirais sur
des œufs de pigeon sans les écraser, tant j'ai le sommeil
léger
MINNA: Hou! Hou!... Tu
dormirais sur des œufs de pigeon sans les écraser. Et j'ai
cogné à ta porte plus de dix fois avant que tu t'éveilles.
XANTUS: Tu as cogné
à ma porte plus de dix fois? Plus de dix fois, ça n'est pas dix
fois, ni onze fois,—et voilà comme tu mens.
MINNA: Et voilà comme
je mens? Ce n'est pas dix fois ni onze fois et c'est peut-être treize
fois à la douzaine!
XANTUS: C'est
peut-être treize fois à la douzaine, oui? Et moi, j'attendais
depuis une heure, j'attendais les yeux ouverts que tu m'appelles.
MINNA: Tu attendais que je
t'appelle? Tu attendais les yeux ouverts? Et moi, j'ai entendu ton ronflement
emplir toute la maison.
XANTUS: Tu as entendu mon
ronflement?
MINNA: J'ai entendu ton
ronflement à travers nos deux portes fermées, si fort que l'on se
serait cru à l'intérieur du moulin.
XANTUS: On se serait cru
à l'intérieur du moulin,—oui? A travers nos deux portes
fermées, oui? (Il a trouvé la réplique, il triomphe
sournoisement.) Et justement je ronflais et justement je ne dormais pas. A
chaque fois que tu dis vrai c'est pour prouver que tu mens.
MINNA: C'est pour prouver
que je mens?
XANTUS: Et moi je ronfle au
moment de m'endormir et le ronflement me réveille. Et je ronflais
justement pour me tenir éveillé.
MINNA: Pour te tenir
éveillé? Parce que tu n'entends pas chanter le coq, ni sonner la
cloche.
XANTUS: Je n'entends pas
sonner la cloche, moi?
MINNA: Et tu n'entends pas
les agneaux bêler, et tu n'entends pas l'âne braire parce que tu es
dur d'oreille.
XANTUS, il est vraiment
indigné: Je suis dur d'oreille, moi? J'ai l'oreille fine, moi!
MINNA: Tu as l’
oreille fine, toi?
XANTUS: Et j'entends le renard
courir et j'entends les lapins danser sur le pré.
MINNA: Tu entends les lapins
danser sur le pré? Et moi, je les entends tourner les oreilles.
Xantus, cette fois,
s'arrête, scandalisé. Il la regarde de bas en haut.
XANTUS: Tu les entends tourner
les oreilles?
MINNA: Et j'entends les
fourmis emporter leurs œufs sur le toit.
XANTUS: Et tu entends les
fourmis...!!!
MINNA: Et j'entends les
araignées tisser leur toile. Et j'entends...
XANTUS, furieux: Et tu es
toi-même une menteuse, une hypocrite, une fainéante, une crasseuse
et une ~impie.
MINNA, outrée
à son tour et penchée sur la rampe: Je suis une crasseuse et une
impie, moi?
Et soudain, Xantus baisse le
ton.
XANTUS, doucement: Et tu
sauras que tu es là-haut et que, moi, je suis en bas. Et que je vois
d'ici qu'il fait grand jour sous ta jupe.
MINNA, ahurie: I1 fait grand
jour sous ma jupe?
XANTUS: Et tu n'as pas mis
tes housses.
MINNA: Je n'ai pas mis mes
housses, moi?
XANTUS: Et je vois, sans me
tromper, que tu es une garce de pucelle.
La deuxième porte
à gauche s'ouvre et Isabelle fait irruption. C'est une jolie jeune fille
aux yeux toujours étonnés.
ISABELLE: Bonjour, Xantus.
Mademoiselle Patricia est debout? (Elle aperçoit Minna.) Bonjour, Minna.
MINNA: Je vais voir, Mademoiselle.
Minna va mettre l'œil
au trou de la serrure de la porte de droite, à l'étage.
XANTUS: Si Mademoiselle est
debout?
A ce moment, la porte
s'ouvre, là-haut, et Patricia paraît. Elle surprend Minna encore
penchée.
PATRICIA: Oh! Minna!... que
faites-vous là?
MINNA: J'espionnais pour
savoir si Mademoiselle est couchée, assise ou debout.
PATRICIA voit Isabelle,
descend aussitôt, suivie de Minna:: Isabelle, tu es là?
XANTUS: Oui, Mademoiselle
est debout. J'espère que Mademoiselle n'a pas entendu. Quoi? Notre
dispute. Parce que j'ai dit un vilain mot à Minna. J'ai dit à
Minna: « Tu es une garce de pucelle. » Mais j'espère que
Mademoiselle n'a pas entendu. Non? Dieu soit loué.
PATRICIA, regardant le
décor: Xantus, vous monterez sur cette table un petit tonneau de vin
blanc et des verres pour tout le monde.
XANTUS: Pour tout le monde?
PATRICIA: Vous pensez qu'il
y aura grand défilé des gens du village dès qu'on
apprendra le retour des maîtres.
ISABELLE: Et de la nouvelle
maîtresse surtout.
XANTUS: C'est qu'avant tout,
il faudrait bien finir d'habiller l'arc de triomphe à l'entrée du
parc.
PATRICIA hésite un
instant: Ah, oui?...( puis légèrement :)Bien, Xantus, bien...
XANTUS: Bien, Xantus,
bien?... (A Minna) :J Nous pouvons aller.
Il sort, suivi de Minna.
MINNA, passant la porte: Je
suis une fainéante, moi?
Aussitôt que les
jeunes filles sont seules
PATRICIA, très vite:
Où vas-tu? Réponds-moi, —où vas-tu?
ISABELLE,
étonnée: Quoi?... Je t'accompagne à la gare.
PATRICIA: Trop tard. Et trop
tard, l'arc de Xantus. Quelle déconvenue pour le pauvre garçon.
Je n'ose l'avertir.
ISABELLE: Mais quoi? Que se
passe-t-il?
PATRICIA (désignant
la première porte de droite): Là, derrière cette porte!...
Elle est là, derrière cette porte! Balbine, oui!... Elle est
là, dormant.
( Elle désigne la
porte de gauche.) Et là, dormant aussi mon père. Là et là. Elle et lui. Ils
sont arrivés a minuit.
ISABELLE, mais à quoi
pense-t-elle?: Ah ?
PATRICIA: Je venais
d'éteindre ma lampe lorsque j’entendis la grille principale crier
de toute sa rouille
ISABELLE: Ils ne dorment pas
dans le même lit, dans la même chambre?...
PATRICIA: Je me penche
à ma fenêtre presque aussitôt, je reconnais l'attelage du
vieux Martin lancé au grand trot entre les peupliers
ISABELLE: Dis, tu as
compris, toi, le vilain mot de Xantus à Minna?
PATRICIA: Sous le clair de
lune et les ombres au passage, qui pavoisaient la voiture, c’était comme dans un
conte!
Mon père et Balbine!
Oh! que mon père
était beau! I1 est toujours beau, n'est-ce pas? Dis, qu'il est beau!
ISABELLE : Qui ?
PATRICIA : Mon père!
Mais hier, il avait l’air d'un vrai jeune homme!
ISABELLE : Et elle ?
PATRICIA: Je suis
déjà dans ses bras: « A moi Balbine, nous sommes des amies.
»
ISABELLE : Quelle robe ?
PATRICIA, très
agitée: C'est effrayant! Tout ce
que mon père m'écrivait d'elle est vrai. Lorsqu’elle
vous regarde, on sait tout de suite qu'elle vous propose un échange
équitable. Elle est saine,
calme, franche, bonne.
Elle est tout cela,
certainement. Brrou!.
ISABELLE: De quoi as-tu
peur?
PATRICIA: De moi;
—j’aurai souvent honte devant elle.
ISABELLE éclate de
rire: Toi! Hou! Hou!... Toi!... (Et brusquement :) Tu n'es pas jalouse?
PATRICIA: Oh! non, pourquoi!
Crois-tu que mon père puisse m'aimer moins? Je suis son œil droit,
son cœur gauche. Au contraire, son amour pour Balbine tient sans doute de
ce qu'elle a encore d'étranger pour lui.
ISABELLE: Si c'est vrai,
ça ne durera donc pas?
PATRICIA: Après, il
l'aimera pour ce qu'elle a d'aimable et de présent, et pour leur vie
ensemble. Mais elle gardera toujours le mystère de son enfance. Elle
aura beau raconter et raconter, ce passé demeurera pour mon père
comme une légende.
ISABELL.E, comme d'une
grande découverte: Oh! qui t'apprend à parler ainsi de l'amour?
(Elle lui pince le bras.) Toi, ma belle, tu as un amoureux.
PATRICIA rit: Où?
Quand? Comment? Tu le saurais: si je sors, c'est avec toi.
ISABELLE: Moi, j'en ai cinq,
à présent !... Comprends-tu, lorsque je passe à côté
des garçons, je les regarde de coin... Tu ne veux pas essayer, tu as
tort, c'est amusant!
Cinq: Horace, Christian,
Jou, Paque et François-le-moustachu. (Elle rit.) Cinq!
Patricia s'est caché
le visage et sanglote.
Oh! petite sotte! Pourquoi
pleures-tu? (Elle lui relève la tête, l'embrasse, baisse la voix.)
Tu as du chagrin?
PATRICIA s'est reprise. Elle
rit: Mais non! Je suis énervée. Viens, assieds-toi, là! Je
n'ai guère dormi cette nuit, et j'ai fait mon examen de conscience.
Juge-moi à ton tour.
Premièrement, je me
suis comparée à Balbine. J'ai mis en balance ce que je sais et
d'elle et de moi.
Est-ce péché
d'orgueil? Suis-je envieuse?
ISABELLE: Tu es
inquiète seulement.
PATRICIA: Balbine est douce
et patiente. Moi, je suis emportée. Rappelle-toi, au Lycée,
à chaque fois qu'on applaudissait une élève qui chantait
faux...
ISABELLE :Élise! ...
PATRICIA: ...j'enrageais au
point de devenir noire!
ISABELLE: Tu
exagères.
PATRICIA, frappée:
Oui, voilà! tu le dis: j'exagère. Encore une faute. Balbine est
mesurée, moi, j'exagère toujours.
Mais la vérité
vraie, c'est que je crispais le pied à trouer ma paire de bas, je le
jure. Non que l'élève chante faux...
ISABELLE: Élise!...
PATRICIA: ...mais qu'on
applaudisse! Si une compagne récoltait des bons points pour une mauvaise
réponse, je pleurais...
ISABELLE rit: Oui! Hou!
Hou!... « Pourquoi pleurez-vous, Mademoiselle? »
PATRICIA Tu te souviens? Et
je mentais: « Parce que, « moi non plus >, je ne sais pas la
leçon. »
ISABELLE rit: « Moi non
plus! »
PATRICIA: « Moi non
plus », oui!!! Balbine est franche et indulgente. Moi je suis implacable
et menteuse. Était-ce dépit d'un effort inutilement accompli par
moi, ou besoin que l'autre enfin soit traitée selon son mérite?
Paresse trompée?
ISABELLE : Goût de la
justice.
PATRICIA: Et quand j'ai
été brillante et récompensée, vite je m'excuse
auprès des bêtasses. Pourquoi?
ISABELLE: Pitié d
elles.
PATRICIA: Ou de moi, qui
crains d'être jalousée. Balbine est courageuse, je suis
lâche. Balbine est juste, je suis injuste...
ISABELLE: ...envers toi!
PATRICIA: Une fois j'ai
osé dire: « Le Maître me favorise probablement parce qu'il
est amoureux » Je tournais contre lui le ressentiment des gamines.
ISABELLE : Pauvre bonhomme!
PATRICIA: S il avait su!...
ISABELLE: S'il avait su,
moi, je l'aurais rendu vraiment amoureux pour prouver que j'avais raison.
Paraît, venant du
dehors, Constant, oncle de Patricia. C'est un gaillard d'une quarantaine
d'années, au poil dru, haut en couleur et en voix, toujours jovial.
Il laisse la porte ouverte
après lui.
CONSTANT: Bonjour, les
filles!
PATRICIA, vivement: Chut!...
plus bas,—bonjour, mon oncle.—Chut!... Oui.
ISABELLE, se mordillant les
ongles et le regard en dessous: Ils ne couchent pas dans la même chambre!
PATRICIA: Papa et Balbine
sont rentrés cette nuit
CONSTANT, surpris:
Ah?...—comme ça... Tant pis... — Tant mieux! Et ils dorment
encore quand dehors souffle une brise de miel! Déjà de mauvaises
habitudes.
PATRICIA reproche: Pourquoi
dites-vous: déjà?
CONSTANT: Je gage que ton
père sera bientôt pâle et mou comme une trempette de lait.
Balbine le dorlotera. (Il désigne la porte de gauche.) Il est
là?... (C'est plutôt à Isabelle qu'il s'adresse. Elle répond
oui, de la tête.) ... Seul?
ISABELLE, sourire ambigu:
Ils ne dorment pas dans le même lit...
CONSTANT, à Isabelle:
Pourquoi me regardes-tu de profil, comme une égyptienne?
ISABELLE va lentement vers
la porte de sortie: Ce n'est pas exprès... —Vous êtes trop
vieux! (Elle éclate de rire et se sauve. On entend sa voix :)
Patricia!... Viens!...
PATRICIA va la rejoindre au
jardin: Ne soyez pas trop brutal avec papa.
CONSTANT, au seuil: Il doit
avoir l'air mal cuit. Je vais le tirer au soleil pour lui redorer la
croûte.
LA VOIX D ISABELLE,
hélant: Patricia!
Patricia est sortie.
Constant pousse du pied la
porte de gauche, demeure au seuil.
CONSTANT: Holà!...
Holà!... Debout!—Salut!... —Ton cheval piaffe, tu es
couché en rond. Debout! garçon! tu ne retrouveras jamais une
matinée pareille, quand toutes les femmes s'y mettraient.
Il entre et referme la porte
après lui.
A l'étage la porte de
la chambre de Patricia s'est entrouverte doucement et Gabriel passe la
tête avec précaution.
Il est seul. Il entre et
descend vite, sur la pointe des pieds. Arrivé au bas, il s'assied sur la
première marche de l'escalier.
Vingt-deux ou vingt-trois
ans, efflanqué, il a l'air tendre et un peu comique, très gai,
assurément.
GABRIEL: Sauvé!...
Perdu!... Le cœur me bat à me saouler; j'ai ses oreillettes dans
les oreilles!...
Je suis sauvé, cette
fois,—et je suis à jamais perdu!
Patricia? Qui est-elle?
D'où vient-elle? On la nomme Patricia!...
Patricia, tu n'es ni un
souvenir d'enfance, ni une apparition créée par le désir.
Tu es Patricia. J'ai entendu crier ton nom. On t'appelle Patricia. Ce nom qui
te désigne et te fait réelle m'accompagnera désormais
comme le vaste chœur des grillons poursuit le voyageur solitaire. Le
pâtre ne sait plus s'il écoute l'innombrable chant de la terre ou
le fourmillement du silence. Ainsi de moi! Patricia, je suis pâtre, tu es
patricienne, j'ai une nouvelle Patrie, me voici empatricié! (Il va
entrouvrir la porte extérieure, regarde au-dehors.) Elle a disparu.
Adieu, Princesse des feuillages!...
Il revient.
Pourquoi, Princesse des
feuillages? Je ne sais, ma bien-aimée, mais j'en sens la signification
dans mon cœur. (A ce moment, Xantus et Minna rentrent portant ensemble un
grand panier vide. Gabriel s'adresse à eux, tout naturellement :) I1 y a
dix minutes, j'étais libre comme un fou. Miracle! j'ai regardé
cette jeune fille et,—miracle!—je l'ai vue. Je pense qu'elle est la
première personne que j'ai regardée vivre. (Gabriel a
bientôt oublié Xantus et Minna.—Ceux-ci, ahuris, montent
lentement à l'étage, sans bruit.) La jeune fille était
ici, il n'y a qu'un instant, dans cette chambre, à cette place! Et moi,
caché derrière l'arbre, je la regardais. Je l'ai regardée
trop longtemps et je suis perdu.
Pourquoi, étant
libre, me suis-je caché derrière l'arbre? Étais-je vraiment
libre ou ne l'étais-je déjà plus? I1 y a des
présages: ce vol de pigeons autour du clocher, ce matin, comme une
phrase écrite sur le ciel par les oiseaux. Vais-je en comprendre le
sens? Il faut y croire. Les hommes lèvent les yeux et disent: « le
ciel est pur », alors qu'ils regardent sans le voir un grand peuple
d'anges bleus. (Xantus et Minna sont sur la galerie. Gabriel, qui a levé
la tête semble s'adresser à eux :) Moi, caché
derrière l'arbre, j'ai vu! Elle a le nez un peu lourd, la bouche large,
les épaules trop hautes, les pieds grands. Et je l'aime!... Preuve que
j'aime un être et non pas un miroir. J'aime: voilà la parole
dite!... A peine l'ai-je prononcée elle s'empare de moi, elle
m'emporte,—elle ne me lachera plus. Toute parole que tu libères
t'enchaîne. (Xantus et Minna disparaissent a gauche.) Comment suis-je
ici? Je n'ai pas osé affronter Patricia. Lorsque je l'ai vue venir, je
me suis échappé si vite que j'ai cru me détacher de mon
ombre!... Et puis l'échelle et la fenêtre ouverte!...
Sauvé! Perdu!
J'aime! J'aime! J'aime cette
jeune fille inconnue et qui m'ignore. Et je vois déjà nos
initiales entrelacées en broderie sur les oreillers. (Constant et
Olivier entrent de gauche. Ils sont arrêtés par le discours de
Gabriel qui les regarde droit sans paraître les voir.) Voyons? Suis-je
éveillé ? Est-ce que je rêve?
Il appelle:
Gabriel! (Plus haut :)
Gabriel!... (Plus bas :) Présent!...
Je ne rêve pas. Dans
le rêve, il est vrai, je suis présent aussi. De la méthode!
J'ai quitté ma maison à six heures. J'ai longé le canal
jusqu'à la rue des Noisetiers. C'est du clocher de Saint-Rémy que
s'envola vers l'azur la mystérieuse sentence. (Il semble vraiment
s'adresser aux témoins :) Tout est signe de Dieu et message, qui ne se
traduit que dans l'âme.
Non, je ne rêve pas.
J'ai rencontré le notaire sur le quai. I1 m'a conseillé:
«Va au domaine de Neuf-le-Vieil, on y demande un ingénieur
agronome. » J'y suis, j'attends le maître de la maison.
OLIVIER: C est moi.
Gabriel sursaute, comme
soudainement réveillé
GABRIEL: Pardon?
OLIVIER: Oui, c'est moi le
maître de la maison (Olivier est très étonné.) Et
vous êtes agronome
CONSTANT, dans un gros rire:
Et somnambule?...
GABRIEL: Somnambule?... Ah!
oui... (Il sourit très aimablement.) Non, mais, toujours seul, dans la
campagne, j'ai pris la fâcheuse habitude...
OLIVIER, à Constant:
C'est inouï! Balbine est arrivée cette nuit, elle dort là,
dans cette chambre et déjà sa prévoyance agit. Elle a
besoin d'un agronome: le voici!
CONSTANT: Sans doute
a-t-elle écrit au notaire pendant votre voyage.
OLIVIER, à Gabriel:
Mon ami, vous reviendrez dans une heure et ma femme vous recevra. C'est elle
qui conduira la maison. Au revoir.
Gabriel salue et se dirige
rapidement vers l'escalier. A la deuxième marche, il est
arrété par Olivier.
Ici, la porte!
GABRIEL perd la tete: Ah!
oui!... je dois être un peu myope.
CONSTANT : Par
surcroît!
Gabriel est sorti.
OLIVIER, dès le
départ de Gabriel se montre très animé: « Tout est
message de Dieu qui ne se résout que dans l'âme. » Bien dit!
Merci, jeune homme,
Peu avant de connaître
Balbine, moi aussi j'ai surpris dans la nature d'étranges insinuations.
Tous les mouvements autour de moi avaient des dessous secrets.
CONSTANT: Parbleu!... les
dessous de Balbine!... Et vous faites chambre à part, après ce
mariage brusqué ?
OLIVIER: Pas tant
brusqué que tu croıs. ainsı qu'on voit au crépuscule
son ombre s'allonger, je regardais grandir Patricia. Et je pensais:
bientôt le soir viendra pour moi. Je serai seul. Et j'ai senti cette
maison m'abandonner. Je l'ai vue, —souvenirs, espérances,—se
vider de son riche contenu comme par une lente évaporation. J'ai vu les
objets se décolorer et, chose plus singulière, les murs perdre
à mes yeux de leur poids et de leur volume, comme si la matière
ne tenait sa solidité que de notre consentement.
CONSTANT, feignant
d'être dégouté: Mystique et sentimental, beh!
OLIVIER: Fanfaron!... Ris si
tu veux! Un matin, des hauteurs de Bontigneulles, je n'ai plus reconnu cette
ville où nous sommes nés, la cité de toutes nos heures.
Elle me parut, frappée de désertion, vacante, n'être plus
qu'une maquette de ville due à un architecte mort depuis longtemps.
CONSTANT, moqueur:
Heureusement Balbine est venue!
OLIVIER: Oui! Et la voici
dans ma maison, que je reconnais à nouveau et qui sera la sienne. Elle
dort ici, dans ma maison. Elle y veillera. Oui, Balbine est là, que
j'aime! Elle est sage, joyeuse, chaste, mesurée. C'est une flamme bien
abritée qui me rassure. Elle nous conduira tous avec ordre,
dévouement...
CONSTANT, très vite:
...certitude, franchise, discrétion...
OLIVIER: Oui!
CONSTANT: ...obligeance,
économie, persévérance...
OLIVIER : Oui et oui!
CONSTANT: Une flamme bien
abritée,—oui!— tes lettres étaient grasses de son
huile.
OLIVIER: Moque-toi,—tu
seras gagné aussi!
Patricia, les bras
chargés de roses coupées, arrive en courant; suivie d'Isabelle.
Elles semblent stupéfaites et tournent la tête vers la porte
d'entrée.
PATRICIA: Papa!... Papa!...
OLIVIER : Ma petite
fille!...
Arrêt. Silence. Et
Balbine entre, venant du dehors. Elle est vêtue d'un costume d'homme trop
large, coiffée d'un vieux chapeau de jardin. Des bottes.
Elle rit de bon cœur
devant la stupéfaction qu'elle cause. Elle est joyeuse, alerte.
BALBINE: Oui, C est moi.
Bonjour, bonjour. Je suis drôle, n'est-ce pas, sous cet accoutrement,
—oui.
OLIVIER Balbine?...Je vous croyais encore
endormie...
CONSTANT: I1 était
là, devant votre porte, tout près de vous offrir l'aubade.
BALBINE tend la main d
Constant: Bonjour, Constant. Je vous donne du petit nom tout de suite: je vous
connais... (A Olivier :) Non, monsieur, non,—je me lève avec le
jour en toute saison. (Olivier veut l'embrasser, elle se dérobe.) Vous
n'y pensez pas, je suis couverte de poussière. ( Xantus et Minna
paraissent à l'étage, pétrifiés.) Mes malles
fermées, j'ai décroché cette défroque dans une
armoire. La terre était mouillée des averses d'hier et je voulais
fureter. Bon et vaillant matin sur une terre courageuse! J'ai fait
déjà une fructueuse inspection du domaine. Un moment...
Elle passe dans la chambre
de droite,-laissant la porte ouverte après elle.
C'est le moment que choisit
Xantus pour s'écrier avec désespoir:
XANTUS: Malheur!... Les
maîtres sont revenus!
MINNA, en écho: Les
maîtres sont revenus!
OLIVIER: Bonjour, mes amis.
Descendez, qu'on, vous retrouve. (Ils descendent, Minna pleure dans le coin de
son tablier.) Pourquoi pleurez-vous, Minna?
XANTUS, tete basse: Pourquoi
pleurez-vous, Minna? Et je pleure aussi, moi. Depuis quinze jours, on
émonde, nous, on élague, nous, on taille, nous, et on rase, on
bine et on ratisse, nous! Et on a dessiné en fleurs une devise dans la
grande corbeille et on a noué le feuillage...
Balbine est entrée
vetue d'une robe légère. Elle a entendu et compris.
BALBINE, gaiement: ...et on
a échafaudé à l'entrée de l'avenue un Arc
triomphal! Et c'était grandiose sur le ciel de minuit, sombre et
léger comme un pont jeté par-dessus les étoiles...
XANTUS, déjà
conquis et rouge d’ orgueil: Et on n'avait pas fini!
BALBINE: Et j'étais
très fière et j'ai pensé: « J'entre par la belle
porte dans la maison des serviteurs fidèles.» Je vous dis merci,
Minna, —votre nom est Minna, oui?—et je vous dis merci, Xantus.
C'est bien Xantus qu'on vous nomme?
XANTUS, très fier:
Xantus, oui, c'est-à-dire Alexandre, Sandre, Xantus.
BALBINE, à Olivier:
Ah! vous dormiez, paresseux! Et savez-vous les nouvelles? Les blés
fleurent déjà la farine; mais votre pain blanc sera
dévoré en épis par les corbeaux. I1 en sort de telles
volées des hautes branches qu'on croirait voir les arbres
effeuillés vivants dans le ciel!... Les groseilliers sont des buissons
de rubis, mais les oiseaux sont dedans qui nous donneront un trille à la
place d'une grappe, une chanson pour un pot de confiture. (Elle embrasse
Patricia.) Bonjour, Patricia. Tu as belle mine et fraîche comme cette
matinée. (Patricia rougissante, lui pose sur les bras sa gerbe de
fleurs.) Est-ce pour moi?
PATRICIA: De la part
d'Isabelle, aussi.
C'est une
présentation. Isabelle fait la révérence.
BALBINE achève la
conquête d'Isabelle: Vous êtes charmantes, toutes les deux. Merci.
Isabelle est ta seule amie,—oui, je sais. Je compte, sans te faire tort,
qu'elle sera la mienne aussi.—Minna! (Elle lui donne la gerbe.) Ces
fleurs dans l'eau tiède, tout de suite. (Minna sort, elle reprend
aussitot :) Partout les arbustes en dentelle étouffent sous des colliers
de chenilles. I1 y a tant de papillons, déjà, sur les prairies,
qu'on imagine qu'à la brise toutes les jeunes filles du pays ont
déchiré leurs carnets de bal.
OLIVIER: C'est une belle
fête!
BALBINE: Oui,
monsieur!—et qui coûtera cher. Tandis que vous dormez, la nature
joue sans vous aux métamorphoses. Elle s'y ruine et vous ruine.
Soudain, à Xantus:
Xantus,—quel est ce
bois rangé dehors qui prend la pluie contre le hangar?
XANTUS,
décontenancé: Quel est ce bois, contre le hangar?
BALBINE: Il n est pas vert,
ce bois?
XANTUS: Il n'est pas vert?
Il prend la pluie, ce bois?
BALBINE: Il prend la pluie
quand il pleut, et il pleuvait hier. Il est humide aujourd'hui.
XANTUS: Il pleuvait, hier?
BALBINE: Les chemins creux
sont des bourbiers.
XANTUS: Les chemins creux
sont des bourbiers?
BALBINE, amusée: Mon
ami, si vous apprenez par cœur tout ce qui se dit, vous aurez la cervelle
encombrée.
XANTUS: J'apprends par
cœur, moi?
BALBINE: Vous
répétez chaque phrase, comme au théâtre.
XANTUS: Je
répéte chaque phrase, moi? (Il fait un violent effort.) Ce bois,
dehors, c'est du bois qu'on a rentré!...
BALBINE : Ah? — (Mais
elle n insiste pas.) Patricia, es-tu donc descendue de ta chambre par la
fenêtre, ce matin?
PATRICIA rit: Oh! non,
madame!...
ISABELLE pouffe: Quelle
idée!
BALBINE: Appelle-moi
Balbine, ma chérie. Je te demandais cela parce qu'une échelle est
appuyée contre la façade, juste sous ta fenêtre,—et
qu'elle ne s'y trouvait pas lorsque j'ai quitté la maison.
PATRICIA: Ni lorsque j'ai
relevé la jalousie.
Permettez-moi...
Patricia sort,
entraînant Isabelle.
OLIVIER: Que crains-tu,
Balbine?
BALBINE: Rien de
précis. Seulement, j ai constaté que les gens traînent la
semelle dans le parc comme dans un jardin public. J'ai rencontré plus de
dix étrangers chez vous, tout à l'heure.
OLIVIER: Le petit chemin est
en servitude. On l'emprunte pour se rendre de Neuf-le-Vieil à
Bontigneulles sans faire le tour des murs.
BALBINE n insiste pas: Ah!
(A Xantus :) Et quand a-t-on rentré ce bois qui n'est pas rentré?
XANTUS,
démonté: Quand a-t-on rentré ce bois? On l'a rentré
hier, ce bois.
BALBINE : Qui donc ?
XANTUS: Qui donc? Le
marchand, donc.
Il semble consterné.
Minna rentre. Elle est aussitôt happée.
BALBINE: Minna,—tandis
que j'y pense...— j'ai découvert des flocons sous le lit...
MINNA : Des flocons sous le
lit ?
BALBINE: Des taches de
rouille sur les draps...
MINNA: Des taches de rouille
sur les draps?
BALBINE rit et tout le monde
rit avec elle: Ah? vous aussi?...—des mailles sautées aux rideaux,
des empreintes sur les vitres de quoi identifier tous les habitants de la
maison. C'est peu de chose, mais aux petites branches on voit où la
bête a passé. Je suis contente. Nous aurons beaucoup à
faire ensemble.
MINNA, flattée: Oh!
oui, Madame!
BALBINE: Et avec Xantus,
nous balaierons les toiles d'araignées dans tous les coins.
XANTUS, sentencieux: C'est
bon, comme attrapemouches.
BALBINE, à Olivier:
Vous achetez le bois de chauffage?
OLIVIER: Oui, j'ai
répugnance à faire abattre ici J'aı vu grandir ces paysages.
Lorsque j'étais enfant, je donnais à chaque arbre un nom; tous me
sont devenus fraternels.
BALBINE: Soit. Mais
j'imagine que votre marchand ignore que le parc est une assemblée
d'arbres généalogiques et qu'il peut vous livrer du bois dont il
se fournit chez vous. J'ai découvert près de la métairie
une saignée toute fraîche.
OLIVIER,
étonné et satisfait: Tu as vu cela? I1 faudra donc surveiller.
BALBINE: Vous croyez qu'on ne
traverse que pour gagner l'autre village? Je dis, moi, qu'on vous
rançonne. Avez-vous le droit de laisser saccager votre patrimoine? Ah!
mais, non! désormais, ils feront le tour.
Tout cela est dit gentiment,
avec une légèreté communicative.
OLIVIER: Il est impossible
de rompre avec l'usage et de fermer les grilles.
BALBINE rit: Pas tout de
suite. Moi, je ne suis pas peureuse, mais prudente. Nous aurons des chiens.
Grilles ouvertes, les Neuvieillards comme les Bontinnois
préféreront user leurs chaussures.
OLIVIER: Ce sont de bonnes
gens que nos gens.
BALBINE: Pour leur
sûreté et pour la vôtre, ne les induisez pas en tentation.
Patricia rentre avec
Isabelle.
PATRICIA: Oui,—il y a
une échelle sous ma fenêtre qu'on dirait posée
exprès.
BALBINE: Lorsque je l'ai
aperçue je me suis senti au cœur un dur noyau de pressentiments.
PATRICIA: Vous êtes
trop bonne de vous inquiéter de moi. (Elle rit). Tout de même, on
ne m'enlèvera pas!...
BALBINE, vivement
Qu'en sais-tu? (Soudain,
comme changeant d'idée, elle fait volte-face :) Minna, Xantus, vous
trouverez sur la cheminée de ma chambre un gros bouquin relié de
cuir, apportez-le-moi, s'il vous plaît.—Ce sont mes commandements,
qu'ils apprendront par cœur. Commandements généraux,
quotidiens commandements pour les jours de fête et pour les jours de
deuil. (A Olivier, souriante :) Vous reconnaitrez que j'étais
préparée à diriger votre maison.
Minna et Xantus sortent.
Balbine aussitôt change de ton:
Je disais: « Qu'en
sais-tu, Patricia? » J'ai appris sans le vouloir que vous faites souvent
des promenades en ville, Isabelle et toi.
PATRICIA, tout simplement:
Oui.
BALBINE: Même le soir.
PATRICIA: Oui.
BALBINE, à Olivier:
Si vous me le permettez déjà, c'est vous que je gronderai le
premier, qui laissez sortir ensemble la beauté de Patricia et son
ignorance, l'une à l'autre confiée! Oubliez-vous que votre fille
est en âge d'être mariée et qu'elle s'expose
étourdiment aux entreprises des vauriens,—pour le moins à
leur calomnie. Constant, vous qui êtes un mauvais sujet, vous savez les
dangers qu'elle court.
CONSTANT éclate de
rire: Je m'y attendais!... Sur ma conduite aussi vous avez des renseignements.
BALBINE: Certes!... nous en
parlerons seule à seul.
ISABELLE, qui n'y peut
tenir: Patricia n'a pas un seul amoureux,—j'en ai cinq!
BALBINE, amusée:
Cinq!
Elle embrasse Patricia.
Ma très chère
Patricia, à l'avenir, je t'accompagnerai lorsque tu sortiras, si tu y
consens et pourvu que j'en aie le loisir. (Elle n'attend pas de
réponse.) Entre-temps, le parc tout entier est à toi. Il est
vaste comme une petite province, des chiens en défendront les approches.
(A Olivier :) Ai-je raison, mon ami? (Celui-ci n'a pas le temps de
répondre. Minna vient d'entrer, le gros bouquin sous le bras. Balbine
l'interpelle, avec une expression de reproche et de compassion :) Minna! Minna!
Approchez là!
Hélas, ma pauvre
fille, comment êtes-vous habillée? Vos jambes sont nues et la jupe
vous monte au-dessus du genou.
MINNA: La jupe me monte
au-dessus du genou? (Elle se penche en avant pour vérifier. La jupe
descend. Elle est très contente.) Oh! non, Madame, —sauf respect.
BALBINE : Tenez-vous droite!
Voyez, — et vos genoux me font la grimace.
MINNA: Ils font la grimace,
mes genoux? — Oh! non Madame, je vous prie.
BALBINE: Et vous n'avez rien
sous cette robe.
MINNA: Je n'ai rien sous
cette robe, moi?
BALBINE: Rien de rien, ma
pauvre enfant.
MINNA, fièrement:
Rien de rien? Oh! si Madame, j'ai de quoi.
BALBINE: Que dites-vous?
MINNA: J'en demande pardon
à Madame,— j'ai de quoi sous ma robe.
BALBINE,
étonnée: De quoi, quoi?
MINNA, débordante
d'orgueil: Oui, Madame, —mais j'ai mon innocence!
balbine pousse un cri
léger et chancelle.
Olivier est tout de suite
auprès d'elle, inquiet.
OLIVIER, la soutenant:
Balbine, qu'as-tu? es-tu malade?
Elle se reprend
déjà, fait un signe négatif, sourit.
BALBINE murmure: Vous
dis-je... Vous dis-je... Vous dis-je... (Sans plus. Puis la main sur le coeur
:) Mon cœur!...
OLIVIER : Que dis-tu ? Tu es
fatiguée. A peine t’es-tu reposée cette nuit.
BALBINE, plus bas, comme
pour elle: Vous dis-je...
OLIVIER: Que dis-tu? Je n'ai
pas entendu.
BALBINE, tout à fait
maîtresse d'elle-même: Merci. (Aux autres :)
Rien,—excusez-moi. (A Olivier soudain très aimablement :) Olivier
savez-vous que vous avez l'oreille
un peu dure? (Il n'a pas le temps de marquer son étonnement.) Je l'ai
remarqué. Souvent, pour écouter, vous penchez la tête de
côté, la bouche entrouverte, l'air d'un oison qui attend la
becquée. Et vous n'attrapez rien... Il faut redire.
Elle rit.
OLIVIER, surpris, proteste:
Je suis distrait!
BALBINE, appuyant sur les
syllabes: Vous-fumez-trop! Durant notre voyage, je ne vous ai vu le visage
qu'à travers un encens!... J'attendais toujours l'oracle. Vous fumez trop.
Rien n'est plus nuisible à votre âge.
OLIVIER, mal à
l'aise: A mon âge?...
BALBINE: Vertiges,
bourdonnements, paresse du foie, somnolences et insomnies. Vous y perdrez le
cheveu et la mémoire. (A Constant :) N'est-ce pas, docteur? (Inutile de
répondre, elle poursuit :) Je pensais ce matin en contournant
l'enclave— vous savez, près des haras? — : « Chacun se
détruit sans pitié des autres.», Le vrai commandement
serait: « Ne fais pas à toi-même ce que tu ne voudrais pas
faire à autrui.» Car la peine de votre corps nous la souffrirons
dans notre âme.
OLIVIER, vivement ému
: Ma chérie!... Sur un signe de toi, je ne fumerai plus!
BALBINE, du tac au tac : Je
fais le signe! ! !... Et je vous remercie! Et Patricia vous remercie. (
Volte-face. A Minna qui demeure là, le gros bouquin sous le bras :)
Minna, ouvrez ce livre au hasard, et lisez à voix haute.—Oui,
vous. (Aux autres .) Ceci est mon œuvre, j'y ai peiné.
MINNA lit, déclamant
avec effort: Samedi, six heures.
« Les vitres tu
récureras Les meubles et le pavement. »
BALBINE: Suffit. Une autre
page. (Tout est prévu, combiné, codifié, du gouvernement
domestique...
MINNA: Vendredi, vingt et
une heures:
a Les bas tu rapetasseras En
fil d'un juste assortiment. »
BALBINE: ...selon le mois,
le jour et l'heure!) (A Xantus qui suit par-dessus l'épaule de Minna :)
A votre tour, Xantus. Une autre page. Oui, vous, Xantus, lisez!
XANTUS: Faire les lits.
« D'abord fais prendre
l'air aux draps
Et aux couvertes longuement.
,,
« Retourne les deux
matelas,
Bats le traversin
mollement.»,
BALBINE: Assez,—merci.
Que Xantus et Minna obéissent scrupuleusement à l'ordre et au
détail des articles, on n'aura plus à les commander: ils seront
leurs maîtres.
XANTUS,
émerveillé: C'est vrai!
MINNA, en écho: C est
vrai!
BALBINE: Ces textes appris
par cœur, je ne doute pas qu'ils leur inspirent bientôt un petit air
d'accompagnement qui leur rendra la besogne légère ( Elle rit.
Tous rient. La voici près d'Olivier.) Surprise! De l'argent que vous
dépensiez en fumée, nous achèterons l'enclave des
déclives.
OLIVIER: Mais...
BALBINE: Elle empêche
toute culture rationnelle. Nous l'acquérons au prix d'un mince
sacrifice. Autant dire que c'est une terre donnée! N'est-ce pas beau? Et
voyez le miracle: si la privation vous est insupportable, eh bien, nous
planterons du tabac en bordure! (Elle rit.) J'ai rencontré le notaire,
lui ai parlé de mon projet et j'attends la propriétaire.
OLIVIER : Ah!
BALBINE: Voilà! A
présent je vais me faire belle pour la recevoir. Minna, ma fille,
suivez-moi, je vous trouverai une jupe convenable et du linge (A Xantus, tout
à coup :) Et qui a payé ce bois en l'absence de votre
maître?
XANTUS: Quatre fois l'an, le
marchand passe...
BALBINE l'interrompt: Et
vous payez sans contrôle, est-ce vrai? Oh! Oh! il faut vous mettre
à la raison. Xantus, vous irez sans retard régler ce compte.
Crédit est mort! Venez, tous les deux.
CONSTANT: Moi,
j'enléve Olivier; nous allons à cheval visiter mes malades.
BALBINE: Il y a des malades
dans ce beau pays?
CONSTANT: Je les invente!...
Ensuite un plon geon dans la rivière et je vous ramène votre
amoureux.
BALBINE,
arrêtée net, pousse un cri: Oh! dans la rivière!...
Voulez-vous m'épouvanter? J'y ai plongé la main et l'ai
retirée broyée. I1 y a des sources proches: l'eau est d'une
froideur lunaire!... Si vous n'inventez pas la médecine comme vous
inventez les malades, vous savez que rien n'est plus périlleux, à
votre âge!... N'en faites rien!—c'est promis.
Elle n'attend pas de
réponse et sort à droite devant Xantus et Minna. Constant rit
d'un rire large.
OLIVIER: Pourquoi ris-tu?
CONSTANT: Elle a raison,
raison!
OLIVIER, joyeux: Te l ai-je
dit? — ...et charmante, dévouée, lucide.
OLIVIER, conduisant Constant
à la porte: Va sans moi, va,—nous nous retrouverons.
CONSTANT: Elle a raison.
OLIVIER, prenant Constant au
bras: En effet, elle m'y fait penser...—marcher vite m'oppresse un peu.
Non? Si... Il me semble aussi que, la nuit, le silence de mon oreille est
peuplé de rumeurs, traversé d'appels... Non? Tu m'examineras! Au
revoir.
Constant disparaît.
Olivier sort à droite, I'air préoccupé. Patricia et
Isabelle demeurent seules. Isabelle s'étonne de l'immobilité
prolongée et du silence de son amie.
ISABELLE: Patricia!
Patricia! Où es-tu? Réponds-moi!
Patricia est prise
soudainement d'une animation singulière, légère et
inquiète à la fois, comme dans un rêve joyeux, mais dont
tous les éléments ne nous sont pas connus.
PATRICIA: Certainement ces
chiens seront des molosses à gueule noire. Je les vois! Ils se couleront
au long des murs sans même regarder les lézards. Ils dormiront
devant les portes, une fois d'un œil, une fois de l'autre.
ISABELLE a envie de rire,
mais elle est effrayée aussi: Qu'est-ce qui te prend?
PATRICIA: Personne
d'étranger n'entrera dans le parc d'où nous ne sortirons plus!
Que devenir? Où le rejoindre? Comment le recevoir?
ISABELLE, stupéfaite:
Qui? Tu es folle? Recevoir qui?
PATRICIA lance le nom comme
un cri léger: Aldo.
Crois-tu que sa voix
charmera les molosses? Oui,—je suis sûre!
ISABELLE: Aldo? Qu' est-ce
que ça signifie?
PATRICIA marche par la
chambre, alerte, nerveuse: Aldo, c'est un nom. C'est son nom.
ISABELLE: Le nom de qui? Tu
es folle?
PATRICIA: Le nom de celui
que j aime. Aldo,
ISABELLE, prodigieusement
étonnée: Tu as un amoureux? (Patricia fait oui de la tête) Tu n'en avais pas
tout à l'heure.
PATRICIA, frappant le sol du
pied: J'en ai un. Tu en as cinq,—j’ en ai un.
ISABELLE, curieuse,
contente: C'est incroyable! Quelle cachottière es-tu donc? On l'appelle
Aldo? (Oui de la tête.) Il est Italien? (Signe: oui.) (Elle suit Patricia
dans sa marche rapide.) Raconte! Raconte maintenant!...
Patricia s'assied
brusquement, le front bas, I'air buté.
PATRICIA, sombre: Tu as vu
le regard de Balbine, clair, uni, droit comme un rayon. Moi, je n'ose
guère regarder les gens en face. Je baisse les yeux. Je rougis. J'ai
donc quelque chose à retenir, à cacher?
ISABELLE : Ton amoureux! ...
Parlons de lui. Quelle couleur, les cheveux?
PATRICIA soupire: Ça
dépend.
ISABELLE rit : Comment ?
PATRICIA rêve: Parfois
jaune, parfois rouge ou bleue.
ISABELLE rit de plus belle:
C'est un caméléon, ton Aldo!
PATRICIA: Sa chevelure est
d'un noir très lustré dont les reflets changent selon le temps, l'heure
et l'endroit.
ISABELLE: Ah! oui? tu me
rassures. (Elle est émerveillée.) C'est joli,
ça!—Les yeux?...
PATRICIA: Bleus.—Oui,
bleus! du bleu de la flamme. Lorsqu'il sourit sa bouche est comme un beau
château. (Isabelle est prise de fou rire, Patricia s'attendrit,
s'exalte.) Sa voix vous prend au lasso et son visage est comme une arme et
comme une balance et comme un signal irrévocable.
ISABELLE: Tais-toi, je
t’en supplie, j’ai des crampes.
PATRICIA, simplement: C'est
très ressemblant.
ISABELLE, qui a peine
à se calmer: Tu me donneras son portrait!—Quel âge?
PATRICIA: Pas d'âge:
on n'imagine pas qu'il ait pu être différent.
ISABELLE: Tu es
agaçante! I1 est né tel jour, telle année. I1 a deux bras,
deux jambes et tout ce qui s'ensuit! A qui ressemble-t-il, que nous
connaissions?
PATRICIA: A Aldo et puis
à personne.
ISABELLE : A quel animal ?
PATRICIA: Au sphinx.
ISABELLE hausse les
épaules: C'est toi qui ressembles au sphinx. Idiote! Imite son
expression pour voir.
Patricia s'approche
d'Isabelle, visage à visage, enfle les joues monstrueusement et louche,
puis tire la langue et se retrousse le nez.
PATRICIA, tout à coup
emportée et malheureuse: Idiote, oui, et folle et grimacière!
Crois-tu qu'Aldo puisse vraiment m'aimer? Balbine, quoi qu'elle dise et fasse,
garde un visage sans ombre, azur et or!... On voit que l'ordre est fait
derrière son beau front de statue! Et moi?... Moi, je lève les
sourcils, je pince la bouche, je fronce le nez: `< Vous dites? Ah! oui? Je
vous remercie... >' J'ai le dégoût de mes mines. Je suis laide
comme un beignet froid! Regarde!
Autre grimace.
ISABELLE la serre contre
elle tendrement: Tu me fais peur, Patricia. Dis, avoue-le: tu es jalouse!
PATRICIA, des larmes aux
yeux: Non et non. Je désespère de l'égaler jamais,
voilà. (Puis têtue :) Si je ne le puis, j'irai jusqu'au bout de ma
méchanceté.
ISABELLE l'embrasse: Aldo te
consolera.
PATRICIA, déjà
soulagée: Tu crois?
ISABELLE: I1 est doux?
(Signe: oui.) Pas trop? (Signe: non.) Juste assez,—et fort? (Signe: oui.)
Où l'as-tu rencontré?
PATRICIA: De ma
fenêtre, je le voyais passer. I1 me regardait. A chaque fois je croyais
recevoir de lui un ordre terrible et délicieux. J'ai obéi: je
suis descendue.
ISABELLE, palpitante: Le
cœur me bat, tu sais...
I1 y a longtemps? (Signe:
non.) Comment t'appelle-t-il? Ma beauté, ma bien-aimée, finette,
poupée, mon ange, mon chou, mon idole, coco...—Ah! tu souris!...
PATRICIA: Patricia.
ISABELLE,
déçue: Patricia? Ah? Patricia, tout bref... Oh!... (Compensation.)
Oui, mais avec l'accent!... (Signe: oui.) Quand le vois-tu?
PATRICIA, après une
hésitation: Le soir...—la nuit.
ISABELLE : En ville ?
PATRICIA,
embarrassée: Aussi, oui.
ISABELLE: Tu vas en ville,
toute seule, le soir —la nuit? Et si l'on te rencontrait?
PATRICIA, vivement: Je suis
voilée—de deuil oui!—et je contrefais la boiteuse.
ISABELLE, au comble du
contentement: Que tu es maligne!...—voilée de crêpe,
oui!—qui l'aurait cru! I1 sait que tu ne boites pas, lui?
Naturellement... Aldo! Aldo!... Ça me plairait, l'accent
étranger. J'aurais l'illusion d'être toujours en voyage. Italien?
I1 a les souliers bien cirés? (Signe: oui.) Tu en as de la chance! (Plus
bas :) I1 t'embrasse? (Signe: oui.) Et toi? (Signe: oui.) Et tu ne l'avouais
pas?... Il t'apprend l'italien? (Signe: non.) Pas encore. I1 t'apprendra?
(Signe: oui.) C'est beau, l'italien. A E I O OU ! Il vient te voir ici? Dans le
parc? (Signe: oui.) Ça doit être poétique, sous le clair de
lune! Mais vous vous cachez dans l'ombre plutôt? Et vous écoutez
l'écho en italien: A E I O OU ! Non? I1 n'y a pas
d'écho—vous parlez bas. Et il t'embrasse? Ça te fait froid?
(Signe: oui.) Ça te fait peur? (Signe: oui—elle jubile.) C'est bon
ça! I1 a du poil sur les mains? (Regard de protestation. Tout à
cou/p une illumination :) L'échelle? L'échelle sous ta
fenêtre? (Signe: oui.) I1 est venu cette nuit? (Signe: ou`i.) Dans ta
chambre? (Oui.) I1 tire l'échelle après lui? (Oui.) Mais elle ne
s'y trouvait pas lorsque Balbine est sortie... Après seulement... (Elle
est pétrifiée et balbutie :) I1 reste jusqu'au matin? (Signe:
oui. Elle a un regard d'indignation.) Oh!... (Un temps. Patricia a
rêvé. Brusquement Isabelle la quitte et se dirige rapidement vers
la porte du parc. Sèchement :) Je ne veux plus te connaître! (A la
porte elle s'arrete, se retourne.) Sais-tu ce que tu es?...
Xantus entre de droite.
Isabelle ne dira plus rien; elle sort.
PATRICIA, sans bouger, la
rappelle: Isabelle!... —Non!!!...
XANTUS, tourmenté: Je
suis frais, moi! Je suis frais comme le pied dans la botte, moi! Tremblement de
tremblement!
Patricia rentre dans la
chambre de son père. La porte se referme sur elle. Minna accourt, sa
nouvelle jupe rasant le sol. Elle n'a pas le temps de faire admirer la
transformation. Xantus parle.
Minna! Minna! Madame m'a
donné de l'argent!
MINNA: Madame t'a
donné de l'argent?
XANTUS: Madame m'a
donné de l'argent pour que j'aille payer ce bois-là, contre le
hangar. Et il est payé ce bois!
MINNA: Et il est payé
ce bois? Pourquoi as-tu dit qu'il n'était pas payé?
XANTUS, d'une haleine: Je
n'ai rien dit; ni oui, ni non! J'ai dit qu'il était rentré
d'hier. Mais je ne suis pas un menteur, moi, et j'ai menti, puisqu'il est
rentré de l'autre quinzaine. Et je n'aurais menti pour personne au monde
et j'ai menti pour faire plaisir à Madame. Et le marchand est venu
quérir son argent justement cette semaine. Et j'ai payé de
l'argent de Monsieur. Et Madame a raison de dire que Monsieur paie tout sans
savoir. Et j'ai dit que ce bois était rentré d'hier, parce que
j'ai été pris de court. Et j'ai été pris de court
parce que je n'ai pas rangé ce bois et que Madame a dit que ce
bois-là prend la pluie. Et c'est vrai qu'il prend la pluie et Madame a
raison. Et je ne suis pas un menteur, moi! Et Madame aurait dit: « Xantus
est un paresseux »,, et je ne suis pas un paresseux, moi! Et je n'ai pas
rangé ce bois parce que j'ai usé tous ces derniers jours à
finir la toilette du parc et de la maison pour le retour des maîtres. Et
des guirlandes de feuilles c'est plus agréable à voir que du bois
rangé, et c'est un hommage. Et je n'ai pas répondu « c'est
un hommage » parce que Madame aurait dit: « Xantus n'a pas bon
cœur, Xantus exige un remerciement. » Et je n'ai pas vilain
cœur, moi! Et Madame aurait dit encore: « Xantus est un flatteur
» et je ne suis pas un flatteur, moi, et je n'ai pas le cœur
percé dans une porte de cabinet, moi! Et maintenant, il me faut aller
à la ville en costume de dimanche demander quittance à ce
marchand-là... Et je suis frais, moi!...
Arrêt net. Temps.
MINNA: Oui.
XANTUS,
étonné: Oui?
MINNA: Oui.
XANTUS: Quoi,—oui?
MINNA: Tu n'es pas frais.
XANTUS, sombre: Et j'ai
l'argent dans la poche je n'ai pas avoué, tout sera découvert et
j'irai en prison.
MINNA, effrayée: Tu
iras en prison?
XANTUS, montant l'escalier:
Non, je n'irai pas en prison! Je vais me noyer d'abord et je vais me pendre et
je vais m'empoisonner avec des champignons. Et c'est bien dommage, parce que
j'ai encore ma mère. Et la pauvre vieille dira: « Xantus m'a
volé mon tour! Xantus m'a rendue stérile jusqu'à la
consommation des siècles! »
MINNA, le suivant,
prête à pleurer: Tais-toi, sauvage! Je vais pleurer!
XANTUS, emporté par
les mots, désolé par eux: « Xantus était innocent de
sa naissance et il n'est pas innocent de sa mort et c'est une insulte au ciel.
Xantus était fort et beau; il avait une longue vie à vivre et il
est mort avant sa mort. »
Peut-être Xantus
pleure-t-il. Minna sanglote.
MINNA: Écoute! Tu
iras chez le marchand et tu lui diras: `` De coutume, on ne réclame pas
d'acquit, mais la nouvelle maitresse veut des comptes. J'ai payé,
donnez-moi quittance. >, Et il te donnera quittance.
XANTUS se retourne, la
regarde, ahurir et il rit: Oui. Oui. Hou! Hou!... Démon!... Est-elle
rusée! Oui, c'est bien inventé. I1 y a du diable dans le sexe
contraire.
MINNA, scandalisée:
Je suis le sexe contraire, moi? C'est toi, le sexe contraire!
XANTUS: « J'ai
payé, donnez-moi quittance. , Oui! Pourquoi ne pas l'avoir dit plus
tôt? Je n'aurais pas eu la peine de mourir, moi! (Et soudain,
atterré :) Et l'argent? Je n'ose pas le rendre à Madame.
MINNA: Tu le donneras
à un pauvre.
XANTUS: Ah! non!...
MINNA: Ah! non? Pourquoi?
XANTUS, simplement: Il ne
serait plus pauvre alors. (Un temps.) Minna? (Il baisse la voix.) Il me faudra
bien le garder, je crois.
MINNA, effrayée : Tu
crois ?
XANTUS, très bas: Je
t'en donnerai la moitié, —ce sera moins dur!
MINNA: Tu m'en donneras la
moitié? Et je refuse, moi, sans dire merci! Ni le quart, ni le
dixième, de cet argent volé!
XANTUS, furieux: Ni le
quart, ni le dixième? Je ne suis pas un voleur, moi!
MINNA, craintive:
Écoute! ne recommence pas à mourir! Cet argent, tu le mettras
dans une cachette, jusqu'à ce que tu l'aies oublié. Si tu le
trouves après, ce sera de l'argent trouvé.
XANTUS rit délivré: Hou!... Hou!...
Est-elle rouée! Démon!... C'est le démon qui lui
souffle!... Oui, très bien,—dans une cachette...
Elle est passée
devant lui, sur le palier de l'étage. Ils entendent du bruit et se
sauvent. Trop tard : Balbine rentrant avec Olivier, aper,coit Xantus.
BALBINE a un
étonnement feint.: Oh! Xantus!... —vous êtes
déjà de retour?
XANTUS, étourdi:
Suis-je déjà de retour, moi?
BALBINE, souriante: Prenez
le temps de la réflexion et vous me répondrez demain par oui ou
non. Allez, mon ami.
Xantus sort.
OLIVIER, heureux,
empressé: Eh bien, es-tu satisfaite des gens, des choses,—de moi?
BALBINE: Trés
contente!
OLIVIER: Tu es une
chère femme!
Il veut l'embrasser, elle se
dérobe.Ils sont sortis.
BALBINE, à voix
basse: Oh! Monsieur, prenez garde.
OLIVIER, la pressant: : Je
ne t’ai pas encore
embrassée, aujourd'hui!
BALBINE s'écarte:
Non, Monsieur!... Que quelqu'un nous surprenne, vous me verrez rougir comme une
tomate.
OLIVIER la poursuit,
très gai: Tant pis!...
BALBINE se réfugie
derrière un fauteuil: Non, Monsieur, je vous en prie!
OLIVIER: Et ne m'appelle
plus monsieur.
BALBINE: Oui, excusez-moi.
(Elle rit, puis :) Olivier!...—C'est difficile... nous nous connaissons
si peu.
OLIVIER: Quoi? Depuis un
mois nous couchons dans le même lit!
BALBINE, plus bas: Je vous
assure que vous me mettez très mal à l'aise!
OLIVIER est très
amusé: Es-tu drôle! Parce que j'évoque notre chaude
intimité!
BALBINE, toujours bas:
Est-ce le moment et le lieu? (Elle fait un grand e~ort pour vaincre sa honte et
soudain, souriante, soupirant :) Soit,— expliquons-nous; j'ai du courage.
OLIVIER, un pas vers elle:
D'abord, que je t’embrasse!
BALBINE, un brusque ecart:
Non! Je sais comme finissent toujours vos embrassades!
Elle sourit, mais
après. Lui rit, s'assied.
OLIVIER: Je t écoute.
BALBINE demeure debout par
prudence: Je serai franche à mon habitude. Vous dites « notre
intimité ».
OLIVIER: Chaude!
BALBINE passe: Et je réponds: «
Ces heures dont vous parlez, rompent plutôt l'intimité. »
OLIVIER,
étonné . Que dis-tu ?
BALBINE: S'il vous
plaît, ne me tutoyez pas dans une conversation où ma pudeur est
déjà trop à l'épreuve.
OLIVIER, gracieusement, un
peu moqueur: Oui, Madame! ...
BALBINE, souriante: Tel je
vous regarde, à cet instant, tel vous m'êtes apparu le jour que la
chance nous mit en présence. Vêtu selon la mode, d'un pantalon
large, d'un veston court, cravaté net, chaussé fin, vous
étiez un homme semblable aux autres hommes, à mon père,
à mes frères, aux maris de mes amies, à mes cousins. (Plus
aimable encore :) Je dis semblable et non pareil. (Olivier fait mine de se
lever.) Halte! ne bougez pas! Je vous avais donc reconnu avant de vous
connaître. Pour en venir à la connaissance, il a suffi que nous
nous sachions en accord ou en contraste sur des goûts, des idées,
des faits. Vous me plaisiez: je vous nommais Olivier, le plus simplement.
C'est « après
», au contraire, que je vous ai... désappris, oui,
désappris.
Comme d'une chose incroyable:
Lorsque vous vous êtes
présenté à.moi, ce premier soir...—dısons les
mots—...lorsque vous vous êtes
présenté,—à cru!!!...
OLIVIER éclate de
rire: A cru!...
BALBINE: dans mon
épouvante, je ne vous ai plus connu ou reconnu. Vraiment, vous
m'étiez changé, méconnaissable,—étranger!
(Elle sourit à nouveau, de tout son charme.) J'imaginai être
échouée, après un naufrage, sur la plage déserte
d'une île—et que surgissait devant moi, seul et debout, un naturel
de l'endroit, habillé seulement de lumière! (Il rit.) Un sauvage,
voilà! un sauvage duquel je me demandais avec terreur: « Cachet-il
des armes empoisonnées, est-il cannibale?»
Elle rit.
OLIVIER: Et à chaque
fois, vous implorez grâce en appelant ce sauvage: Monsieur?
BALBINE: Oui,
Monsieur!—C'est très sérieux...
OLIVIER veut se lever:
Balbine, tu es adorable!
BALBINE: Restez là!
OLIVIER se rassied: Nous
nous apprivoiserons.
BALBINE
réfléchit: A la longue... sans doute... J'en sais assez
désormais pour conclure que ce genre de domestication exige de l'un des
soins et du temps, de l'autre de la complaisance ou de la résignation.
OLIVIER proteste gaiement:
Oh! Balbine!
BALBINE: Peut-être je
me trompe. Quoi qu'il en soit, s'il faut « de nécessité
» demeurer sauvage soyez-le tout d'une pièce! Ne raffinez pas. On
peut s'acquitter sommairement de ces choses, sans y compromettre par le
souvenir le reste de la journée.
Olivier rit aux larmes,
puis:
OLIVIER Je ne vous comprends
pas!...
BALBINE, très nette:
Je dis: ne mêlons à ces violences ni votre prénom, ni le
mien, qui m'ont tout l'air ensuite de passer sans chemise de la chambre
à coucher à la salle à manger. (Elle rit avec lui.)
Rions,—mais c'est alors seulement que j'oserai sans timidité vous
appeler devant tous: mon très cher Olivier. (Il veut se lever, elle fait
un geste qui annonce q'elle n'a pas fini. Elle vient s'asseoir en face de lui,
et prononce lentement:) Mon très cher Olivier, je ne suis pas enceinte.
Or!...
Or, depuis que nous sommes
mariés, j'ai eu bien des occasions d'espérer.—Le voyage
aidant, l'oisiveté, vous avez dévoré notre lune de miel
jusqu'au dernier quartier. (Elle sourit. Il est stupéfait. Elle continue
:) La vie reprend sa cadence normale. Je vous demande enfin: « Est-il raisonnable
que vous vous évertuiez?»
OLIVIER murmure :
Évertuiez! ?
BALBINE: Entendez-moi: nous
avons tous les deux besoin de ménagements.
OLIVIER, un peu inquiet: Mon
âge?
BALBINE, exquise: Ai-je dit
cela? — Certes, je ne me déroberaı à aucun de mes
devoirs...
OLIVIER, sans force: Devoir?...
BALBINE passe: ...mais je
vous sais d’âme trop haute pour penser qu'il soit un devoir qui
n'aboutisse qu'à votre seul plaisir. Compris ainsi, le mariage ne
seraıt qu'écureuil en cage!...
Elle ne se départit
pas de sa grâce. Il est déjà regagné.
OLIVIER sourit: Tu es
charmante!
Elle est enchantée.
BALBINE: Voilà,
merci! (Et comme elle ne le craint plus, elle approche de lui.) Un peu plus
tard, c'est moi-même qui vous prierai : «Mon très cher
Olivier, donnez-moi un enfant. », Mais d'ici là nous habiterons
chacun notre chambre. (Il veut protester. Elle rit.) Vous admettrez que j'ai
raison. Sous la même couverture vous avez trop chaud, je grelotte. Je me
couche en G majuscule, vous en X: ces deux lettres n'entrent pas dans un
monogramme. (Elle le prend au bras et l'entraine.) Venez, Olivier,
venez,—votre frère vous attend. Je veux vous conduire
jusqu'à la grille; là, je vous permettrai de m'embrasser, entre
deux barreaux.
Ils sont sortis .A ce moment, Gabriel paraît
derrière la fenêtre du fond. Il regarde dans la pièce:
personne,—il demeure là, attendant.
GABRIEL monologue: Oui, oui,
oui, oui, oui, oui, oui, oui... Ce qu'il y a là d'irrésistible
prouve assez que j'obéis à un ordre impérieux. Car je n'ai
pas choisi. En vérité,—non! moi, Gabriel, je n'ai pas
comparé plusieurs jeunes filles, m'écriant devant Patricia:
« Voici l'Élue.» Non. Elle a traversé mon ciel comme
une étoile filante.
Xantus d'abord, puis Minna,
reparaissent à l'étage. Xantus a mis son beau costume. Il rit
soudain en regardant la jupe longue de Minna.
XANTUS: Minna,—tu
ressembles à la fée-aux-rats!
MINNA: Je ressemble à
la fée-aux-rats? (Elle rit et tourne sur place.) Elle balaie, cette
jupe!
XANTUS: On ne voit plus tes
pieds. (Elle relève sa jupe à mi-mollets. Xantus est très
étonné.) Tu as mis des bas, toi?
MINNA, fière: Et du
linge aussi! ...
XANTUS, surpris: Tu as des
belles pattes.
MINNA lève plus haut
sa jupe: J'ai des belles pattes, moi?
XANTUS: Oui, tu as des
belles pattes, toi!
Ils descendent.
GABRIEL, en bas: Si je n'ai
pas choisi, moi Gabriel, j'ai donc été choisi. Oui, oui, oui...
Par qui? Patricia ignore jusqu'à mon existence. Ainsi est-il
démontré qu'en amour toute préférence est hors de
nous... Sélection, sauvegarde, adorable injonction. Fatalement!
XANTUS, au bas de l'escalier
à Minna: Et tu as linge? Garni de broderie? Et tu as des
jarretières!
MINNA: Oui, j'ai des
jarretières,—avec des bouillonnés.
XANTUS : Fais voir!
MINNA rit, s'éloigne: Elles sont trop haut!
XANTUS: Si tu me montres tes
jarretières, je t'offrirai cinq francs de cet argent-là.
MINNA-: Tu m'offrirais cinq
francs? Ce n'est pas une attrape? Si je te montre les jarretières, ce
sera de l'argent gagné? Viens par ici...
Ils sortent à droite.
Ils n'ont pas vu Gabriel.
GABRIEL les a
regardés. (Les a-t-il vus?): Notre Fatal ne saurait être que
double, réciproque, symétrique ou compensé. Cervelle
double, cœur double, etc. Deux yeux,—quels yeux a-t-elle!—
deux bras...—et quels bras!—deux seins, chacun témoignant de
I'autre!—(Nulle beauté sans témoignage.)—Et le
reste... double! Divine diversité de la symétrie! Dès
qu'il y a symétrie, il y a échange, circulation,—ou
inversement. Conclusion: la fatalité veut qu'elle m'aime; au pis aller,
elle m'aimera, car le désordre est ordre, par succession...
Patricia sort de la chambre
de son père, un gros bouquin ouvert devant elle, Qu' ' elle lit en marchant.
PATRICIA, lentement: Ho dimenticato il mio canino
sul'armadio della vicina. (Dès qu'il l'a aperçue, Gabriel a
quitté la fenêtre et est rentré dans la maison. Il demeure
immobile, près de la porte extérieure. Elle est tellement
appliquée à lire qu'elle ne le voit pas, passe devant lui, monte
l'escalier, disparaît à l'étage.) Ho dimenticato il mio
canino sul'armadio della vicina. la vicina ha ue gattino in casetta...
A peine est-elle sortie,
Gabriel s'exclame profondément déçu:
GABRIEL: Ah! merde, alors!
Balbine, qui rentrait,
entend, pousse un petit cri, défaille et tombe dans un fauteuil
BALBINE murmure: Vous
dis-je... vous dis-je... vous dis-je... (La main au cœur.) Mon
cœur...
GABRIEL, confus: Je suis
agronome.
BALBINE, qui se reprend:
J'entends, Monsieur.
GABRIEL: Excusez-moi.
BALBINE soupire,
déjà maîtresse d'elle-même. Mais je vous
préviens qu'ici nous n'engraisserons pas la terre avec des paroles.
(Elle sourit déjà très calme.) Passons. Vous vous
êtes cru seul, je n'ai pas à me scandaliser. Mais permettez-moi de
vous apprendre, sans acrimonie, que la solitude n'exclut pas la dignité.
I1 n'est point de désert pour celui qui garde le respect de soi.
Passons. Le notaire vous envoie, il m'a vanté votre savoir, vos talents,
vous avez tous vos diplômes, je vous engage à l'essai, s'il vous
plaît.
GABRIEL: Oui... je...
parfaitement.
BALBINE: Nous discuterons
plus tard de vos honoraires.
GABRIEL, vivement: Le vivre
et le couvert.
BALBINE: C'est tout? Cela me
paraît cher.
GABRIEL,
étonné: Comment?
BALBINE: Les choses qu'on
paie peu coûtent souvent trop.
GABRIEL, souriant: Mon père est riche et je suis
son seul héritier. Mais je perdrai ma fortune. En ces temps
troublés, chacun perdra la sienne. (Il parle vite comme pour regagner du
terrain.) C'est seulement dans la ruine que le monde actuel trouvera son salut.
La nécessité veut que le monde se ruine d'abord, consomme sur
place et recommence. J'y laisserai mon patrimoine tout comme les autres. Fort
heureusement, je suis agronome, et ma bien aimée Patricia n'a rien
à redouter.
BALBINE, qui écoutait
attentivement, sursaute: Que dites-vous?
GABRIEL, stupide: Oui... j
ai... excusez-moi... (Puis il prend une décision.) Je
préfère être honnête...
BALBINE, ironique: Vous
préférez?
GABRIEL, confus: Oui, c
est-à-dire...
BALBINE: Je ne sache pas
qu'on choisisse d'être honnête.
GABRIEL, aussitôt:
Non, certes, ni d'être amoureux. C'est à quoi je pensais tout
à l'heure!... Et j'aime Patricia!
BALBINE: Patricia est ma
belle-fille; je prends donc le droit de vous interroger. Vous l'aimez depuis
longtemps?
GABRIEL, surpris,
étonné: En vérité, je ne sais plus! D'un cercle
enfermé dans un cercle on doutera qu'il soit plus petit ou qu'il soit
plus éloigné. Depuis quand? Étrange question!... Le
temps...
BALBINE, impatientée:
Bref! —où avez-vous connu Patricia?
GABRIEL: J'ai aperçu
cette jeune fille pour la première fois ce matin,—voici deux
heures environ: deux heures, deux tours de cadran, deux cercles...
BALBINE commence à
s'amuser: Ce matin?
GABRIEL: Ce matin, en
arrivant...
Il est interrompu par le
rire franc de Balbine.
BALBINE: Vous perdez la
tête, mon ami!... Et Patricia vous aime?
GABRIEL, simplement:
Naturellement. (Balbine est inquiète. Il soupire :) Hélas!
elle-même n'en sait rien encore! (Balbine rit plus haut. Il continue,
vivement ) Peu importe! Puisqu'elle m'aimera, elle m'aime
déjà!... L'avenir comme le passé, c'est du présent
qui se déplace. Lorsqu'elle me connaitra. ..
BALBINE, au comble de la
joie: Elle ne vous connait pas?
GABRIEL, tristement: Non,
pas du tout. Même ses yeux ne me connaissent pas. Et pourtant, elle a
traversé cette chambre il y a un moment, elle a marché sur mon
ombre. Elle était pensive, lointaine, et répétait: «
J'ai oublié mon petit chien sur l'armoire de la voisine »...
Cette fois, Balbine rit aux
larmes. C'est alors qu'entre La Faille.
La Faille est une petite femme
d'une quarantaine d'années, riche du corsage et de la tournure, toute en
sourires et en fossettes. Très fardée, sa chevelure en
bouclettes; de jolis yeux prometteurs qui regardent de coin, le mains dodues et
blanches, chargées de bagues pour la circonstance, elle a l'aspect d'une
servante qui jouerait à la patronne. Est-ce à cause du regard
glissé, du sourire humide, de la voix roulée, ses paroles
semblent doublées de sous-entendus. Elle est sans chapeau et porte un panier au bras.
LA FAILLE rit d’un
rire roucoulé: C'est la maison du bonheur, ici! Bonjour, gentille
Madame. Bonjour, jeune Monsieur. Riez! riez! riez! Moi, je ris tout le temps et
sans raison. Et quand je ne ris pas, je souris. On n'a jamais su si la
gaieté me vient du cœur aux lèvres, ou me va du sourire au
cœur!
Balbine s'est levée.
Belle Madame, je vous suis
envoyée par Léonard, —le Notaire.
BALBINE: Ah! oui! Bonjour,
Madame. Asseyez-vous.
LA FAILLE s'assied,
dépose son panier à côté de sa chaise: Oui, je
l'appelle Léonard. Nous sommes amis, lui et moi. Vous pensez!
BALBINE, à Gabriel:
Mon garçon, allez visiter le domaine, et nous conférerons. Je ne
suis pas découragée. Tout m'autorise à croire que vous
êtes plus réaliste en agronomie qu'en amour.
Il salue plusieurs fois et
sort.
LA FAILLE, qui le regarde
s'éloigner: Il est étrange que je ne connaisse pas ce jeune
homme.
BALBINE: C'est un
original,—pas dangereux!
LA FAILLE: Ah! oui?
voyez-vous ça! Donc, Léonard—le notaire—est venu me
voir. « Vite, lève-toi, grosse caille. » Et tandis que
j'étais à ma toilette, il m'a expliqué: « La
châtelaine de Neufle-Vieil désire acquérir le coin de terre
que tu possèdes près de ses murs. Va vite, grosse caille, petite
Faille.» Il est farceur.
BALBINE: Je suis confuse de
vous avoir dérangée si matin.
LA FAILLE: Oh! non!
charmante Madame! non! Pour moi, il n'est jamais tard, ni tôt. Pensez!
J'ai passé ma vie couchée... Debout, couchée, debout,
couchée, mais surtout couchée.
BALBINE, avec
intérêt: Vous êtes guérie, maintenant ?
LA FAILLE: Est-elle
gracieuse! Non J ai toujours été de belle santé,
fraîche et toute en chair, telle que vous me voyez. Lorsque
j'étais jeunette, ils me surnommaient Marie les Fossettes, pensez! J'en
avais partout! A présent, ils me nomment La Faille. Certains, dans leurs
moments, disent: « Douce Faille.»
BALBINE, qui n'a pas
compris: Et cette terre, vous êtes décidée à la
vendre?
LA FAILLE: C'est selon. Je
suis fille de paysan. Je sais qu'une terre sans cailloux ni sable, d'une bonne
pente, partagée d'ombre et de soleil et qu'on n'a pas tourmentée,
c'est de l'argent qui multiplie. I1 suffit d'attendre. Je n'ai jamais
gaspillé un sou, je suis économe, prévoyante,
ordonnée. Et c'est selon, parce que, justement, ce morceau de terre m'a
coûté du temps à gagner! (Elle rit, baisse ses lourdes
paupières.) Six mois d'emplâtres...—des tièdes, des
chauds et des froids!
BALBINE: Un accident?
LA FAILLE, roucoulant:
Est-elle mignonne!... Non! La Faille! Mon nom ne vous apprend rien? Je suis
connue dans le pays, plus que la fraise et la salade. Depuis plus de vingt ans,
pensez! La Faille, chacun vous dira... I1 vaut mieux que je vous raconte
moi-même mon histoire; je l'ai tant racontée que j'ai fini par la
connaître. Je suis franche. A quinze ans, figurez-vous, j'étais
telle qu'aujourd'hui, rose et potelée. Regardez-moi, enlevez de ma
graisse—oh, je me connais!— enlevez une couche par an comme on fait
pour compter l'âge des arbres, et vous trouverez Marie les Fossettes
à quinze ans. La robe tendue de partout, je marchais, fière et
gonflée, une vraie tourterelle dans ses plumes...
J'entends une voix qui
m'appelle « Marie! Viens ici! Que cach es-tu sous ta robe? Tu m'as
volé mes pommes! '» C'était Lambert, le gros fermier.
Lambert m'entraîne dans sa maison, me fouille, me saccage et ne trouve
sur moi que ce qu'il y cherchait. Quelle astuce! Il me fait cadeau d'un petit
argent et me dit: « A chaque fois que tu ne m'auras rien volé, je
te régalerai! » Je suis revenue chaque jour, pensez, j'étais
déjà gardeuse comme une pie. Le reste s'est fait si doucement que
je ne m'en suis pas aperçue. J'étais apprise. (Sic)
Voilà, petite Madame,
comme j'ai commencé ma fortune. Tout de suite, j'ai eu trop d'argent
pour oser le dépenser. Toujours proprette, telle que vous me voyez, polie
et pas raconteuse. Je sais tous les secrets du pays, mais bouche cousue. Une
belle gamine comme j'étais ne manque pas de galants. Je leur disais:
« Mon petit cadeau d'abord, et servez-vous. » Moi, je pensais
« ce que j'ai m'a été donné, ce qui leur plaît
ne me coûte rien, c'est tout bénéfice... ». Une fois,
figurez-vous... (Elle regarde autour d'elle pour s'assurer que personne
n'écoute, veut parler à l'oreille de Balbine et s'exclame :)
Quoi! qu'est-ce donc? Pauvres de nous: elle va s'évanouir...
BALBINE est rejetée
en arrière toute pâle, et murmure, la main sur le cœur: Vous
dis-je... vous dis-je... vous dis-je...
La Faille est très
inquiète, elle court à la porte de droite.
LA FAILLE appelle: Quelqu'un
un!... (Elle voit de loin arriver Constant et Olivier. En passant elle dit
à Balbine :) Heureusement, voici vos hommes. (Elle est tout de suite
à la porte d'entrée et hèle :) Holà.. . ! Olivier!.
.. Constant !. .. Venez vite! ... (Olivier paraît, suivi de Constant.
Elle montre Balbine :) La bonne chère femme se trouve mal!...
OLIVIER s'empresse: Balbine!
ma chérie..
BALBINE murmure: Vous
dis-je... vous dis-]e...
OLIVIER: Elle est à
bout de forces! (Il appelle :)
CONSTANT: Laisse! J'ai ce
qu'il faut dans ma trousse...
Il passe un flacon de sels
sous le nez de Balbine.
LA FAILLE, à qui on
ne demande rien: Je ne sais Nous étions là à bavarder,
à échanger des confi dences,—pensez!
OLIVIER: Balbine, mon
amie!...
BALBINE reprend peu à
peu ses esprits: Vous dis-]e...
OLIVIER: Là, te
sens-tu mieux? Tu es épuisée...
BALBINE se redresse
lentement: Non, j'ai le cœur trop petit, vous dis-je.
OLIVIER: Le cœur trop
petit.
BALBINE sourit
déjà: Docteur, vous le savez n'est-ce pas,—j'ai besoin de
ménagements. Depuis l'enfance, on me soigne douillettement. Mon
cœur est si petit qu'il ne peut supporter sans faiblir la moindre
émotion. Tout de suite il m'abandonne. Et cette femme vient... (Elle se
lève soudain, voit La Faille. Elle est toute droite, crispée.
Elle balbutie, la main au cœur :) ...cette abominable créature...
(Avec force :) Qu'elle s'en aille!
OLIVIER: Ah? c'est... (A La
Faille :) La Faille, laisse-nous...
LA FAILLE, sans rien perdre
de sa gentillesse: Bien sûr, bien sûr...
BALBINE: Qu'’ elle
sorte!
LA FAILLE: Je me sauve: je
reviendrai.
BALBINE: Jamais.
LA FAILLE: Au revoir,
Olivier, au revoir, Constant. Embrassez pour moi la pauvrette. (Elle va sortir,
se ravise, fouille son panier d'où elle sort un gateau rond.)
J'oubliais...
BALBINE, scandalisée,
horrifée: Oh!...
LA FAILLE: J'avais
apporté pour elle...
OLIVIER: La Faille, es-tu
folle?...
LA FAILLE: ...en don de
bienvenue...
BALBINE: Jetez-la dehors!
LA FAILLE, sans se
désunir: Une tarte dorée au four et pétrie de ma main.
OLIVIER : Assez!
LA FAILLE dépose la
tarte sur une table: Je la laisse ici.
BALBINE: Je veux qu'elle
quitte le pays, qu'on la chasse, qu'on brûle son lit sur la place!...
LA FAILLE, sortant: Non,
non, ne me dites pas merci.
Elle a disparu
BALBINE, cachant son visage
dans ses mains Quelle honte!
Entre Minna. Elle sanglote.
Balbine assistera à toute cette scène, immobile comme une statue
qu'Olivier empêche de tomber.
MINNA: Hou! hou! hou! hou!
Hou! Hou! je suis perdue, moi!
CONSTANT rit: Tu n'es pas
perdue, puisque te voilà. Qu'as-tu, ma fille?
MINNA: Je ne suis pas votre
fille, et je suis une fille perdue. C'est Xantus qui m'a perdue. Et c'est la
faute à Madame! Hou! Hou! A cause de cette jupe trop longue, Xantus a
demandé « Montre tes bas » et il a vu les bas. I1 a demandé
« Montre les jarretières » et j'ai répondu « Ce
n'est pas convenable '». Et il a dit « Je te donnerai cinq francs
», et il a vu les jarretières. Et il a dit `« Tu as de la
peau au-dessus » Et il a voulu voir le linge et il l'a vu. Et
voilà qu'il m'a culbutée! Hou!.. Hou!... et il m'a traitée
avec son grand sanguin... Hou! Hou!... Hou!...
CONSTANT rit: Eh bien! il t
épousera.
MINNA: I1 m'épousera?
Non, il ne m'épousera pas; Je ne veux pas de Xantus! Il n'est pas un
garçon pour moi!
CONSTANT:Il ne fallait donc
pas te laisser faire!
Minna traverse et monte
à sa chambre, toujours sanglotante.
MINNA: Et je ne me suis pas
laissé faire, moi! Et même, je l'y ai aidé!... Et
maintenant, il recommencera!
CONSTANT: Pas si tu refuses!
MINNA: Et je ne refuserai pas.
Et même, je le lui redemanderai. Et c'est la faute à Madame! Hou!
hou! hou!
BALBINE murmure: Vous
dis-je... vous dis-je...
Et s'écroule.
ACTE DEUXIÈME
Le même décor,
un autre matin.
Les guirlandes de feuillage
ont disparu.
Par la fenêtre ouverte
au fond, on voit apparaître Patricia. Elle inspecte la pièce:
personne. Elle rentre alors, rose, animée, heureuse. Elle parle pour
elle, à mi-voix, avec une nuance d'affectation.
PATRICIA: Nessuno! Grazie,
Dio mio!... Ouf, j'ai couru! Nul ne m'a vue! Bien malin, bien malin qui nous
surprendra! (Penchée à la fenêtre, elle agite son mouchoir
en signe d'adieu.) Addio, amore fortunato! t'allontani tu ma non lasciarmi.
Dis, n'est-elle pas une bonne cachette, notre étroite chambre de
feuilles où le ciel seul met ses yeux bleus? Et toi les tiens, mon
bien-aimé! (Elle valse lentement par la chambre, les bras ouverts.) Aldo
mio; ton haleine est sur mes paupières et je rêve de ton pays
natal. La tua voce mi commuove... comme si elle contenait une promesse qui ne
sera tenue qu'au ciel. (Elle exagère le jeu, se joue une comédie,
déclame, gesticule :) Aldo! per carità! ne m'embrasse plus! Je me
dissous dans l'air léger, dans l'eau vive! Sono spirito della sorgente,
spirito dell' aria! Je suis nymphe et je suis fée! Partout
présente, tu me cherches et non mi trovi più. (Elle se laisse
glisser à terre sur les genoux.) Oh! tendre traducteur, tenero
traditore!
BALBINE surgit: C'est toi
seule? J'ai cru entendre le mouvement d'une conversation! Que fais-tu là
par terre?
PATRICIA, que la surprise
empèchait de répondre: Vous étiez là?
BALBINE regarde encore
autour d'elle, très étonnée: C'est vrai, tu es seule!...
Je suis contente de moi.
J'ai déjà bien travaillé ce matin.
PATRICIA, soudain dure:
C'est un reproche?
BALBINE,
étonnée, proteste: Oh! non, Patricia —pourquoi?
PATRICIA, l'air têtu:
Je ris, je chante, je rêve, —je ne fais rien !
BALBINE, charmante: Je ne te
juge pas,—d'autant moins que tu te juges toi-même. Moi, j'aime la
besogne.
PATRICIA: Oui, Vous avez
raison.
Ayant dit cela nettement,
elle monte aussitôt à sa chambre, tandis que Balbine
s'éloigne, très gaie.
BALBINE: Aussi, j'irai de ce
pas au lavoir ensuite aux haricots, aux patates, aux confitures. Notre
jeunesse, on la trouvera dans nos œuvres. (Elle allait sortir, mais se
ravise :) Patricia!... une question... (Patricia s'arrête à
mi-hauteur de l'escalier.) Où est Isabelle? (Patricia troublée ne
répond pas.) Réponds-moi sans hésiter: j'ai l'horreur
sacrée des concessions, des mensonges de velours.
Qu'est devenue Isabelle? Tu
rougis? Vous étiez liées depuis l'enfance, elle ne quittait
guère cette maison: elle en est sortie du jour où j'y suis
entrée.
PATRICIA, vivement: Non,
non, —vous vous trompez!
BALBINE: Je suis d'intention
trop pure pour mériter le dédain de cette jeune personne, de
caractère trop fier pour mendier son estime. Mais je n'accepte pas que
ma présence ici te prive d'une amitié rare et je courrai le
risque d'un entretien avec Isabelle.
PATRICIA, inquiète:
Vous n'êtes pas en cause, Balbine, je le jure.
BALBINE: Vraiment? Tant
mieux, tant mieux, j'en suis heureuse! Je la verrai donc encore plus
volontiers.
PATRICIA, avec effort: Nous
sommes brouillées!
BALBINE: Querelles de
gamines! ... Je vous réconcilierai aujourd'hui même!
PATRICIA, à mi-voix:
Et je refuse!
BALBINE, surprise: Est-ce
aussi grave? Peutêtre n'approuves-tu pas sa conduite? A vrai dire son
maintien m'avait un peu déplu, à moi aussi, et l'impudence
qu'elle montrait à se vanter de ses amourettes. C'est cela? Oui...
(Patricia ne répond rien et ~monte à sa chambre, Balbine conclut
:) J'espère que tu exagères. Toi, tu es droite, sincère,
sensible... Je l'inviterai tout à l'heure.
PATRICIA, devant sa porte:
Je vous en supplie...
BALBINE: Fie-toi à
moi.
Il n'y a rien à
répondre. Patricia demeure là-haut, arrêtée devant
la porte de sa chambre. Balbine est à son tour arrêtée par
le spectacle qu'e11e aperçoit au-dehors. Elle pousse un petit cri: Oh!
et Gabriel paraît, la tête enveloppée de bandages, un
œil meurtri, le visage balafré d'emplatres.
Balbine va-t-elle
s'évanouir; Non. Gabriel se précipite, la reçoit en ses
bras.
GABRIEL, affolé:
Madame,—ne vous évanouissez pas, s'il vous plaît!—tout
va bien...
BALBINE le regarde au
visage: Oh!
GABRIEL: Oui, tout va bien!
J'ai consenti à me laisser emmailloter la tête seulement par
coquetterie...
BALBINE: Oh!
GABRIEL: Mon chapeau
était devenu trop étroit pour cacher ces grosses bêtes de
bosses qu'on m'a faîtes!
BALBINE, dans un souffle:
Qui?
GABRIEL rit: Vos fermiers!
BALBINE : Oh!
GABRIEL, vivement, plus
inquiet encore: Mais c'est tant mieux!—Vous vous sentez mal? Où
souffrez-vous? Ne vous évanouissez pas, je vous prie! —Vos
fermiers sont fous! L'un refuse de déguerpir à fin de bail,
l'autre se révolte contre une augmentation de loyer. I1 faut que
colère se passe. Ils ont frappé: tout va bien,—ils se sont
mis dans leur tort!...
Il rit, Balbine le regarde
encore, puis tourne la tête
BALBINE: Oh!
GABRIEL : Ces marques au
visage ? Bah! . .. quelques traces de horions, de petits horions anodins, de
horions sans avenir! Leurs coups ne m'ont pas tué—au contraire! je
me suis trouvé tout gaillard, après, lucide, énergique. Et
l'assurance paiera les soins. ( horions :coups violents )
BALBINE: Ah ?
GABRIEL: Oui! Les polices d
assurances sont là, dans ma serviette, datées d'hier. I1 n'y
manque qu'une signature.
Il rit.
BALBINE mi-voix: Elles sont
là? Toutes?
GABRIEL: De tête sur
tête, simples, croisées, reversibles...
BALBINE :Contre le feu,
l’eau ?
GABRIEL : ...Le ciel, le
vent, le froid, le chaud...
BALBINE : ...le vol, la
maladie?
GABRIEL: ...Gens,
bêtes, plantes !
BALBINE : ... Les accidents
? ...
GABRIEL: ... Les coups!
BALBINE: ... La guerre?...
GABRIEL: ... Les
épidémies!. ..
BALBINE : . .. Le crime ?
...
GABRIEL : ... Le suicide!...
BALBINE s'est reprise peu
à peu: ... La folie? Qu'au moins le dernier survivant ne soit pas en
mal! Tout est prévu?
GABRIEL : Oui!
BALBINE: La
sécurité nous est garantie? (Elle se dégage de ses bras.)
Merci,—mon cœur va mieux.
GABRIEL, soulagé:
Merci à vous!
Déjà
rassérénée, Balbine s'empare de la serviette que Gabriel
avait jetée sur la table, au passage, et l'emporte.
BALBINE: Mon mari les
signera sur l'heure. (Elle se dirige vers la chambre d'Olivier. Au seuil, se
retournant, elle se trouve nez à nez avec Gabriel qui l'accompagnait.
Elle pousse encore son petit cri de protestation :) Oh!...
GABRIEL: Ce bleu sur
l’œil? Ah! c est que l’ œil est trop susceptible aussi!
Il a pris l'habitude de ne recevoir le choc des choses que de loin, de tout
l'éloignement du regard,—c'est facile!
BALBINE: Oh!...
Elle sort, Gabriel est seul.
Patricia qui est demeurée là-haut, I'appelle à voix basse
PATRICIA: Monsieur!...
Il se retourne, apercoit
Patricia. Il a le même petit cri que Balbine. Dialogue très
rapide.
GABRIEL, étourdi:
Ah!...
PATRICIA: Je suis
malheureuse!...
GABRIEL : Ah!...
PATRICIA : Voulez-vous me
secourir ?
GABRIEL : Ah!...
PATRICIA: Je suis
affolée, perdue! Mon salut dépend de vous!
GABRIEL: Ah!...
PATRICIA: Aidez-moi!... Vous
refusez?
GABRIEL s'exalte soudain:
Ah! —combien de fois faut-il dire oui, pour dépasser le nombre?...
PATRICIA, vivement: Chut!
parlons bas!... Pensons au coeur de Balbine!
GABRIEL: Les
épreuves!—Je les appelle!...
PATRICIA: Pouvez-vous
siffler?
GABRIEL, fou de joie: Je
puis courir comme un lievre, capter au vol le martin-pêcheur, vaincre la
truite à la nage et l'écureuil à l'escalade! Je puis
sauter du haut de la tour, prendre ma revanche sur les fermiers...
PATRICIA l'arrête:
Siffler! Siffler! Siffler! Pouvez-vous siffler?
GABRIEL: Pas devant vous,
mais je puis.
PATRICIA: « Joli
tambour? »
GABRIEL: « J'ai trois
vaisseaux dessus la mer... n Oui, je sais l'air aussi.
PATRICIA : Connaissez-vous
Isabelle ?
GABRIEL: Je veux
connaître toutes les Isabelles!
PATRICIA, tristement: Elle
était mon amie...
GABRIEL: Une jeune fille qui
semble tirer une révérence lorsqu'elle rit et ensuite se ronge
les ongles?
PATRICIA: Allez chez
elle,—s il vous plaît! (Il fait mine de partir. Patricia le retient
de la voix.) Elle habite sur le mail. Mais vous suivrez, du fond de la place,
le chemin détourné qui mène aux jardins. La maison
d'Isabelle est rouge avec des volets noirs. Vous sifflerez « joli tambour
» autant qu'il faudra,—c'est le signal. Croyant rencontrer son ami
Horace, elle vous rejoindra de l'autre côté de la haie. (Il veut
partir, elle le rappelle.) Que lui direz-vous?
Dites-lui que je suis en
grand danger, qu'elle accoure! Surtout, qu'elle ne parle à personne
avant de m'avoir entendue. Je la guette à ma fenêtre. Dites-lui...
Elle se rejette brusquement
en arrière pour n'être pas vue de Balbine qui rentre de gauche.
BALBINE: Ces assurances que
nous avons prises me permettront de respirer d'un souffle égal, de vivre
enfin sans craindre toujours. (Elle va à la porte de droite, appelle :)
Xantus! Minna! (Et revient.) Mais elles sont un lourd impôt. Mon ami, il
nous faut acquérir l'enclave, coûte que coûte. (Elle appelle
encore :) Xantus! Minna!
GABRIEL J'ai vu le notaire:
il est las d'intercéder en vain. La Faille ne veut traiter qu'avec vous.
BALBINE, un grand cri de
révolte: Je ne la recevrai pas! !!
GABRIEL Elle se
présentera à midi.
BALBINE, toujours sur un ton
aigu: Dehors! Dehors!
GABRIEL: Elle
prétend...
BALBINE arpente la
pièce, agitée, hors d'elle: Rien!
GABRIEL: ... Qu' elle vous
apporte...
BALBINE : Jamais!
GABRIEL: ...une nouvelle...
BALBINE, les mains aux
oreilles: Je n'entends pas!
GABRIEL: ...de toute
importance!
BALBINE, suffoquée:
Oh ! oh ! oh !... D'elle à moi... Oh! oh! oh! (Et brusquement, elle
s'arrete, comme fichée toute droite en terre. Immobilité. Elle
réfléchit. Enfin sur le ton le plus naturel :) Oui, je la recevrai.
(Elle va sortir, à gauche.) Que Xantus et Minna me suivent; je vais
à la rivière, je m'habillerai ensuite. Les lavandières me
rendraient des draps en toile d'araignée. Elles battent le linge comme
pour le punir! (Elle sort, on entend sa voix au-dehors :) Et je graisserai
moi-même les charnières, Xantus tacherait la tapisserie...
Un temps. Patricia,
là-haut s'approche de la rampe et, penchée, reprend la
conversation.
PATRICIA: Dites à
Isabelle que je ne lui demande pas sa tendresse...
GABRIEL, avec force . Non!
PATRICIA: Ni son amitié...
GABRIEL : Non!
PATRICIA: ... Seulement un
sacrifice au souvenir de nos belles années.
Elle est bien près de
pleurer.
GABRIEL: Non et non! je ne
lui dirai pas cela!
PATRICIA : Pourquoi ?
GABRIEL: Mais: `r Patricia
vous enjoint de venir! ,' ou « Patricia a la grâce incomparable de
vous attendre! »
PATRICIA,
désespérée: Elle ne viendra pas!
GABRIEL: Je la
traînerai!
PATRICIA: C'est mes paroles
mêmes qu'il faut
lui rapporter. (Gabriel
proteste d'un hochement de tete.) Vous ne voulez donc plus m'aider?
GABRIEL, furieux: Soit! Je
lui redirai fidèlement vos paroles, mais je ne les lui pardonnerai
jamais!
PATRICIA descend de trois
marches: J e vous affirme qu'elle ne viendrait pas autrement. Ecoutez! (Gabriel
monte trois marches vers elle. Elle est honteuse et baisse encore la voix.)
Votre dévouement exige ma confiance entière. Isabelle ne veut
plus me connaître. Ce sont ses mots d'adieu:« Je ne veux plus te
connaitre. Sais-tu ce que tu es... », (plus bas encore :) Je lui avais
avoué... que... que j'aime Aldo.—Aldo, oui, un Italien... —
Elle sait que je l'aime... trop! Elle me méprise. (Gabriel,
appuyé à la rampe et de dos, reçoit cela immobile.
Patricia remonte.) Voilà! Je me suis confessée à vous, ne
m'abandonnez pas! Balbine désire l'interroger: elle lui
dépêchera une servante,—je la retiendrai. Mais allez
vite!... Si vous n'empêchez pas cette entrevue, je n'ai plus qu'à
disparaître! Isabelle lui livrera mon secret! Merci. (Elle va rentrer
dans sa chambre. Elle jette encore :) Ma reconnaissance vous
suit—non!—vous précède! Vous êtes mon ami.
Elle disparaît.
Gabriel est seul, il demeure à la même place. Long silence. Puis
il fait demi-tour sur la marche de l'escalier. Enfin il se met à siffler
doucement et sur un rythmé ralenti la première phrase de «
Joli tambour revenant de la guerre ».
GABRIEL sourit
amèrement et murmure: Une reconnaissance qui précède,
c'est une reconnaissance armée! Ma pauvre mère! pourquoi ne
suis-je pas beau? (Il siffle la deuxième phrase. Silence.) J'appelais
les épreuves, pas celle-ci! Désormais la douleur m'accompagnera
comme une personne vivante!...
Xantus, suivi de Minna,
entre de droite.
XANTUS, innocent: Qui
m'appelle?
GABRIEL exalté, saute
les trois marches: Moi!!! Comme la vapeur, la souffrance doit trouver une issue
ou faire éclater son enveloppe. J'ai sifflé, c'est insuffisant!
Écoute-moi. Ne serait-il pas vrai que la soudaineté soit la
marque de l'amour, du génie, de la foi? La révélation?
J'ai cru que l'amour parfait, c'est les enfants qui choisissent leurs parents.
Me suis-je trompé? N'est-ce point la preuve exquise de Dieu?
XANTUS, balbutie, ahuri:
«Chaque soir, tu te
coucheras
A la même heure
exactement... »
GABRIEL, emporté,
marche de droite à gauche: Dormir, dis-tu? En effet, dans le sommeil la
peine me quitterait peut-être et même rêverais-je d'un
bonheur surhumain! Mais au réveil? Au réveil le chagrin me
frappera avec la fulgurance d'un coup porté par-derrière. Puisque
le mal n'est pas dans la chair indemne ni dans l'esprit oublieux et qu'il peut
pourtant les détruire, où est le lieu de la douleur qui
épargne l'homme endormi?
XANTUS, à mi-voix:
« Les chaussures tu
brosseras
Ainsi que les vêtements.»
Gabriel le regarde avec
étonnement, tourne le dos et s'enfuit. Xantus rit et s'adresse à
Minna.
Tremblement de tremblement!
y en a-t-il des pensées cachées dans les commandements de Madame.
MINNA reprend très
vivement une conversation interrompue: Non, je ne suis pas une voleuse moi! Et
je voulais que notre maîtresse, qui est économe, soit contente de
Minna, et qu'elle dise: « Minna est capable de faire du bon café
avec deux fois dix grains et le vieux marc... »
XANTUS rit: « ... Et
Xantus est capable de cirer les pieds de toute la maison avec du cirage pas
plus épais qu'un fil... »
MINNA:« ... Et Minna
tire trois grands gâteaux d'une once de farine et d'une pincée de
sucre!... »
XANTUS«... Et sans
user de sable ni de savon noir, Xantus rend le pavement aussi propre que le cul
d'un riche...»
MINNA a un rire explosif:
Hou! Hou! Hou! Hou! Hou!...
XANTUS, sincèrement
étonné: Quoi?
MINNA: Madame ne dirait pas
ça!
XANTUS ne comprend pas:
Quoi, ça?
MINNA continue: Et parce que
je ne suis pas sorcière, moi, j'ai pris en cachette sur la reserve...
XANTUS, approuvant de la
tête: ... du sable, du savon, du cirage...
MINNA:.. du sucre, du
café,des farines, du beurre, de la corde, des cristaux. Et maintenant
j'en ai une grande provision dans un coin de la cave. Mais notre
maîtresse a un œil de souris : qu'elle la découvre, elle me chassera.
Et Léona, la fille de l'épicière va venir dans un moment
avec sa hotte et sa brouette et je lui passerai la marchandise par le
soupirail. Et elle la paiera moitié prix. Et j'y retrouverai les
retenues sur mes gages et toi les tiennes. Et j'enverrai de l'argent à
ma mère et ma mère ne dira pas « Minna aura des enfants
ingrats ».
Elle pleure soudain dans un
coin de son tablier.
Et je ne suis pas une
voleuse et j'ai volé pour faire plaisir à Madame! Et je ne suis
pas une coureuse et j'ai fauté!
XANTUS
réfléchit: Et j'ai menti et j'ai volé et j'ai bu l'argent
du bois! Chaque nuit je suis rentré saoul. Et je deviens intelligent.
MINNA,
étonnée: Ah?
XANTUS, une ride profonde
entre les yeux: Oui, je réfléchis, moi! Et la mémoire me
vient, petit à petit; je n'oublie pas mes mensonges. Et la prudence me
vient... oui.
Il rit.
MINNA: Quand Léona
sera là, tu surveilleras Madame. Si elle s'en va du côté de
la cave, par dedans ou par dehors, tu m'avertis!
XANTUS: Et si elle me prend
avec elle?
MINNA, avec admiration:
C'est vrai, tu deviens malin!... —Tu crieras un grand coup : Hé!
(Imitation :) « Xantus, vous êtes stupide, vous m'avez fait
sursauter? », Et tu répondras: « J'ai vu passer un
écureuil! »
Viens vite!
Elle se dirige rapidement
vers la porte de sortie.
XANTUS: Attends!... (Il est
planté au milieu de la pièce, enfle ses poumons et hurle :)
Hohé!... Hohé!... Madame!... Madame!... Hohé!... Encore un
chien de crevé! Hobé! Sa charogne s'étale au beau milieu
d'un sentier!... Hohé!... On lui a servi une boulette de poison
Hohé! Hohé Madame!
Patricia est sortie de sa
chambre, Olivier de la sienne, en robe de chambre.
OLIVIER, furieux, à
mi-voix: Taisez-vous! Quoi! Quel vacarme!... Êtes-vous ivre ou fou? Quoi?
Quoi? Qu'y a-t-il? Pensez au cœur de Madame!
XANTUS, souriant tout
naturellement: I1 y a encore un chien de crevé.
OLIVIER: Pourquoi ces
vociférations? Criez-vous à dessein de rendre votre
maîtresse malade?
XANTUS, toujours souriant:
Aucun danger: Madame est à la rivière, avec les blanchisseuses.
OLIVIER, stupéfait:
C'est trop fort!... Alors, à quoi vous sert de hurler ainsi? Vous vous
moquez de nous!...
XANTUS, crache à
terre et du pied trace une croix: Oh! Monsieur, je le jure! Madame veut tout
savoir, il faut tout lui rapporter même les mauvaises nouvelles qui lui
font mal au cœur, même quand on les parle tout bas. Moi, j'ai
crié tant que j'ai pu et Madame n'a pas entendu et je suis
soulagé et j'ai la conscience tranquille.
A présent, je vais
enterrer la bête.
Il sort, poussant devant lui
Minna pétrifiée. Olivier, indigné, s'adresse à
Patricia qui descend.
OLIVIER: Aveugle et sourd,
voilà ce que j 'étais! ... Une dupe, voilà ce que
j'étais! Tu crois, toi, que Xantus a changé de caractère?
Non: de manières seulement. Sa stupidité était feinte! Il
se révèle enfin, fourbe, facétieux et méprisant!
Balbine m'avait averti; elle voit tout, devine tout. Je disais: «Ce sont
de bonnes gens que nos gens... » Oui? Leur interdit-on le parc, ils
empoisonnent nos chiens! Ah! Balbine! ta grande lumière donne à
chacun son ombre bien dessinée. (Patricia est près de lui.)
Bonjour, Patricia, ma petite fille... Embrasse-moi.
PATRICIA l'embrasse, puis:
Comment vas-tu, mon papa?
OLIVIER: Bien, très
bien!—n'est-ce pas? Sinon que mon cœur est toujours un peu boiteux.
Je l'écoute, il toque, une, une, deux,—deux, deux,
trois,—trois, trois, quatre... Mais je vais bien. Sans doute est-ce cette
irrégularité du pouls qui me donne des migraines. Le sang me bat
si fort aux tempes que les veines en deviennent parfois prodigieusement
gonflées. Là, regarde: la signature du cœur... vois-tu?
PATRICIA a regardé:
Non!
OLIVIER, surpris: Non?...
Ah!...—I1 y a des répits, c'est vrai...—Mais je vais
très bien. Le foie, oui, le foie est encore légèrement
lourd... (Sic.)
Patricia rit soudain d'un
rire aigu et bref.
Quoi ?
PATRICIA: Rien...
OLIVIER continue: ... I1
siphonne aussi: « TchiiTchii... » A moins que ce ne soit la
vésicule. J'ai l'œil jaune et strié?...
PATRICIA, après avoir
regardé: Non.
OLIVIER: Mais je vais
très bien! Embrasse-moi.
Patricia l'embrasse.
Sais-tu ce qui m'ennuie
davantage?—A mon âge, pourtant!... Je serai bientôt chauve.
PATRICIA rit, trés
amusée: Toi?
OLIVIER, lui faisant
examiner sa chevelure: Oui, oui... —cœur, foie, rein, vessie, rate,
intestin— ... je perds mes cheveux.
PATRICIA, après avoir
regardé: Où?
OLIVIER: Tu ne les comptes
pas, toi !... Mais je vais bien, n'est-ce pas?
Le phénomène,
c'est l'instabilité de mon poids. Entre matin et soir, j 'obtiens une quarantaine
d'écarts de plus de cent grammes chaque.
PATRICIA, ahurie: Une
quarantaine?
OLIVIER: Certes!—Dans
l'ensemble je ne maigris pas, mais après un si grand nombre de va-et
vient, qu'il faut que le corps soit un drôle d'accordéon! Mais je
vais bien! Quant à ma température elle rappelle, pour la
rapidité de ses sautes, le vol vertical des
éphémères. Par exemple, à dix heures, je compte au
thermomètre: 36,9, dix heures dix: 37, z, à dix heures vingt: 36,
4, à dix heures et demie, 37 net...
PATRICIA murmure: A onze
heures moins vingt ? ...
OLIVIER: 37,8! A midi, 37,
après le déjeuner, 37, au café, 36,5, avant la sieste, 36,
après 35,9, à trois heures, 36,4, à trois heures dix...
Passons.
PATRICIA,
écrasée: Et voilà, mon cher papa l'usage que tu fais des journées!
Quand tu ne te pèses pas, tu te scrutes?...
OLIVIER: Il
faut,hélas, que folle jeunesse se paie! Je me soigne. Mais je vais
très bien, n'est-ce pas?
Et puis, je pense à
la claire Balbine, et je suis heureux. Je ne la vois guère, tu le sais.
La charge d'une grande maison l'accablerait si elle n'était pas une
force unie, égale, persistante. Sa présence est partout requise.
Le soir, elle se retire tôt en sa chambre, lasse d'une saine lassitude.
Oui, je suis heureux! Lorsqu'on vit sans cesse côte à côte,
la figure s'efface derrière un fouillis de gestes et l'âme
à travers le ramage des mots. Balbine absente : j'épuise le
loisir que j'ai d'évoquer sa chère image et de la parfaire en
moi. Ne suis-je pas heureux?
PATRICIA Oh! oui, papa!...
OLIVIER : Embrasse-moi...
(Elle l'embrasse. ) Avant de connaître Balbine, j'ai vécu comme un
fou furieux.
PATRICIA : Ah ? ...
OLIVIER: Souviens-toi:
j'étais gai au lever, gai aux repas, gai au coucher, gai d'un bout de
l'année à l'autre. Et de quelle gaieté? Bruyante, rude,
débridée. A mon âge, ce n'était pas naturel. Dis? Et
sais-je moi-même quels soucis cachait cette gaieté barbare?
Et n'était-ce pas une
maladie de mouvement ce besoin constant de marcher, de courir, de sauter les
haies comme un cheval de course, de plonger comme un rat dans les eaux
glacées, d'aller au soleil le front nu. J'étais infatigable,
rappelle-toi. Non, ce n'était pas normal! Certainement cette
énergie indomptable dissimulait une faiblesse ignorée, cette joie
avide une lointaine et secrète tristesse.
PATRICIA, gentille: Et
maintenant, lorsque je te vois traîner la savate, c'est que tu galopes en
dedans?
OLIVIER affirme avec force,
convaincu: Oui!
PATRICIA: Et quand tu as ce
pli profond entre les sourcils, c'est que tu es hilare à l'intérieur.
OLIVIER: Voilà! Avec
mon goût du risque et sans Balbine, je serais mort subitement!
PATRICIA : De rire ?
Et elle part d'un rire aigu
qu'elle ne peut maitriser.
OLIVIER, surpris: Pourquoi
ris-tu, toi?
PATRICIA tend vers lui son
visage joyeux: Moi?... Je pleure!
Elle se moque si
effrontément qu'elle désire aussitôt se faire pardonner.
Elle vole à son père et l'embrasse. Ils demeurent aux bras l'un
de l'autre, surpris par un chœur à deux voix qui
s'élève et approche rapidement.
Voix de XANTUS et de MINNA
en stricte et nette mesure:
« Chaque soir tu te
coucheras
A la même heure
exactement... »
Rentre Balbine. Les manches
retroussées, ceinte d'un large tablier, elle a l'air d'une accorte
blanchisseuse. Est-ce du linge en paquet, qu'elle porte devant elle et
dépose sur la grande table? Des housses et des tapis courants de toile
blanche.
Elle se repose un peu, mains
aux hanches droite et souriant à Olivier et à Patricia de tout le
contentement que lui donne la psalmodie de Xantus et de Minna. Ceux-ci, raides
et côte à côte à la porte d'entrée, la
tête rejetée en arrière, la bouche au large, font un couple
d'anges chanteurs.
XANTUS et MINNA:
« Sur le
côté droit t'étendras
Pour éviter le
ronflement. »
« Avant de dormir compteras
Tes fautes bien sincèrement. »
Balbine fait un signe pour
les arrêter. Suffit!
Elle ira chercher une
à une les housses dont elle habillera les chaises, une à une les
toiles dont elle couvrira le sol, dérangeant sans cesse Olivier et
Patricia. Tout cela très vite, joyeusement.
Si vous voyiez ce linge
frais suspendu sur la prairie: toutes voiles dehors, une flottille appareille.
Le vent qui gonfle les camisoles, les chemises et les culottes lui improvise un
comique équipage! (Olivier sourit et veut l'embrasser. Elle se
dérobe.) Fi, mon ami! daigneriez-vous embrasser votre servante. (Xantus
donne un coup de coude à Minna.) Je fleure le savon noir et les plantes
d'eau. A midi, vous m'admirerez dans tous mes atours.
OLIVIER, sans acrimonie:
Alors tu répondras:
« Vous me
décoiffez, Monsieur!Vous chiffonnez
ma plus belle robe. »
Balbine, pour romtre, fait
un signe aux domestiques.
XANTUS et MINNA:
« Tes rêves tu
les oublieras
Comme jeu de l'esprit dément...
Ainsi faisant ne garderas
Joie ou peine sans fondement.
»
Balbine approuve de la
tête, ravie. Puis écartant Olivier d'un fauteuil qu'elle va
recouvrir:
BALBINE: Permettez-moi. (Il
va s'asseoir ailleurs.) C'est qu'il faut faire tout soi-même.
(Désignant Xantus et Minna.) Ceux-ci sont bons à retenir mes maximes,
mais non à les pratiquer.
XANTUS et MINNA:
« Ta toilette tu la
feras
En hâte et
sommairement. »
BALBINE: A mon geste, tout
va, tout s'enchaîne, tout progresse. Comment viviez-vous? J'ai
l'impression d'entreprendre des fouilles dans votre domaine et d'amener au jour
une maison ensevelie
depuis des siècles.
(Il s'agit d'ensevelir sous la housse le fauteuil dans lequel Olivier repose.)
Pardon, je vous prie... I1 y a quelques semaines, il n'y avait ici ni horloge,
ni calendrier...
PATRICIA, naïvement,
proteste: Oh! si!...
BALBINE, indulgente: Je veux
dire... (Elle s'interrompt. Olivier s'est assis dans un fauteuil recouvert.
Tendre reproche.) Oh! non. Vous froissez l'étoffe de cette
housse,—à peine est-elle repassée ! . .. Elle sent encore le
fer chaud! Asseyez-vous là. (Un autre siège d'ou elle le tirera
bientôt.) Je veux dire que les aiguilles de l'horloge ne tournaient pas
dans le temps, mais seulement sur le cadran, sans même l'utilité
des girouettes.—Tu permets, Patricia?—La pluie ou le soleil
n'avaient d'autre influence que de changer l'humeur des gens. C'est un
résultat dérisoire pour qui sait le métier du ciel. (Elle
rit.) Non?
OLIVIER: Si!
BALBINE, qui étend un
couvre-tapis courant: Ne marchez pas tout de suite sur mes toiles propres!
(Patricia refoulée peu a peu vers le fond, monte l'escalier à
reculons, marche par marche, lentement. Olivier finira par aller s'asseoir sur
la table, d'où il sera bientôt délogé. La table va
être, en effet, tendue d'une nappe longue et large.) J'ai remis en
honneur les saisons et les heures. Selon leur battement tout est
calculé, prévu, organisé. Vienne le malheur, sa violence
ne s'augmentera ni de notre surprise, ni de notre panique. J'ai fait la part du
feu, —la petite part. Excusez-moi. Merci.—Mais que la bonne chance
nous visite, je saurai l'apprivoiser. Elle est volontiers casanière
où la maison est bien tenue. J'attends l'avenir avec
tranquillité: je le reconnaîtrai.—Un moment, s'il vous
plaît!—Quant aux êtres, je les rendrai heureux bon
gré, mal gré!... La liberté est une chimère
dévorante.
MINNA, soudain, comme
sortant d un rève
« Un bain complet ne
prendras
Rien qu'hebdomadairement. ,,
BALBINE approuve et lance
à Olivier, à mi-voix: J'ai mes raisons!
Minna baille longuement,
tandis que Xantus poursuit.
XANTUS:
«Dimanche te reposeras
D'âme et de
chatouillements. »
BALBINE bondit, ahurie,
indignée : Quoi ?
MINNA éclate de rire:
Hou! Hou! Hou! Hou! Hou! Hou!
BALBINE, à Xantus qui
semble ne pas comprendre: Vous vous moquez de moi?
XANTUS proteste, crache
à terre et, du pied, trace une croix: Oh! Madame, je le jure!
Profitant de
l'émotion générale, Patricia disparaît, à
l'étage. Balbine pousse une plainte aiguë et chancelle.
BALBINE: Et il crache!!! Sur
mes toiles!!!
Elle est soutenue
aussitôt par Olivier.
MINNA, que le rire
étouffe: Hou! Hou! Hou!... —Hou! Hou! Hou!
Olivier aide Balbine
à s'asseoi dans un fauteuil, mais au moment où elle va toucher le
siège, elle rebondit comme un ressort.
BALBINE: Ma housse!
MINNA: ... Dimanche te...
Hou! Hou! Hou!... Dimanche te...
Olivier a amené
Balbine vers un autre fauteuil. Même jeu. Au moment de s'asseoir, elle se
relève brusquement.
BALBINE: Ma housse neuve,
vous dis-je. (Elle demeure debout, étayée par Olivier. Sur le
souffle, à Minna :) Ne riez plus, fille stupide!
MINNA: ...te reposeras...
Hou! Hou!... Hou!.. d'âme... Hou!...
BALBINE: Deux francs d
amende, Xantus! —A vous aussi Minna!
MINNA: ...et de... Hou! Hou!
Et de...chatouillements!
BALBINE: Quatre francs!
MINNA tombe à genoux:
...chatouillements... Hou! ...
BALBINE: Six!
MINNA: ...
Chatouillements... C'est la faute à Xantus... Hou!
BALBINE : Huit ! Dix! Douze!
Quinze!
La crise de rire ,finit dans
les larmes.
MINNA sanglote: La faute
à... Madame!... La faute...
BALBINE: Vingt!
Silence. Balbine soupire,
déjà calmée. La porte de droite s'ouvre et Constant
parait, pressé, jovial.
CONSTANT Bonjour, bonjour,
je ne fais que traverser la maison de part en part. Xantus, vite, sifflez les
chiens et lancez-les vers la grille, du côté de Villancart.
Son rire redouble.
XANTUS: Siffler les chiens?
CONSTANT: Oui, oui, les
maigres, les plus hargneux! (Il prend Minna sous les bras, la relève.)
Et vous, excitez-les de la voix: les femmes s'y entendent! (Tandis qu'il la
pousse dehors :) Vivement!—Je suis poursuivi par une horde de furies qui
menace d'envahir le parc.
OLIVIER: Quelle histoire,
encore?
CONSTANT, fermant la porte:
Ouste! Une histoire, OUI...
On entend le sifflet
strident de Xantus. Constant rit.
CONSTANT prend les mains de
Balbine et la conduit à reculons vers un fauteuil: Chère belle
Madame chère Madame sœur, asseyez-vous là. (Elle
résisterait, à cause de la housse, mais l'autorité tranquille de Constant est maitresse.
Un regard désolé vers le siège et la voilà assise.)
Si, si, j'y tiens! (A Olivier lui désignant un autre fauteuil :) Et toi,
là. (Il n'est que d'obéir. Lui, Constant, demeure debout jambes
écarte'es. Il commence :) Balbine, je vous remercie solennellement...
BALBINE, aussitôt, le
visage émerveillé: Ah? Oui ?...
CONSTANT: ... Pour cette
agréable surprise.
BALBINE : Enfin!
CONSTANT: Vous ne pouviez
trouver mieux, avec plus d'opportunité.
BALBINE se lève,
débordante de joie N'est-ce pas?... Et c'est moi qui vous dis merci! Je
suis tellement heureuse que je vous embrasserais!... Mais...
Elle montre sa robe.
CONSTANT: Restez assise!
BALBINE se rassied et
s'anime, .} Olivier: Je ne vous ai rien raconté puisque c'était
une surprise. J'avais appris que votre frère, que voici, avait eu, avec
une jeune fille du pays...
Elle hésite.
CONSTANT: ...une liaison!
BALBINE, charmante
indignation: ...un lien, Monsieur! Un lien impossible à
dénouer!... (A Olivier :) Jugez de ma honte et de ma douleur: une tache
sur notre famille! Bref, malgré ma répugnance, j'ai visité
cette...
Elle hésite.
CONSTANT, toujours
gaillardement: ... Cette jeune fille un peu entamée.
BALBINE proteste: Oh!
non—et ne dites pas de mal d'elle,—surtout maintenant! (Elle
continue :) J'ai visité cette personne...
CONSTANT, à Olivier:
Rose.
BALBINE: Oui, Rose... Et,
chose singulière, je l'ai découverte timide,—oui!—et
modeste— oui, oui!—respectueusement penchée sur une petite
créature. Je suis obligée de reconnaître que le bambin est
sain, espiègle... (Elle est gênée, un peu.) I1 vous
ressemble... Oh! si, oh! si...
Ainsi rassurée,
sûre de la contrition de la mère, de son dévouement au
petit garçon, je lui ai promis que nous l'épouserions. A l'insu
de tous, j'ai rassemblé les papiers d'état civil ceux de Constant
et les siens: j'ai arrêté le jour de la cérémonie!
(Elle est très fière.) I1 ne manquait que la signature de
Constant, il me l'apporte! Voilà!
CONsTANT, se frottant les
mains: Voilà,—et je refuse!
BALVINE' se dresse, pale:
Quoi?
CONSTANT Ma signature,—le « oui
» final.
(Il l'aide à se
rasseoir.) Restez assise... Je n'ai pas fini. (Il tire un flacon de son
gousset.) Voici un flacon de sels; si le cœur vous faut, reposez-vous et
respirez. (Comme elle ne le prend pas, il le dépose sur le fauteuil
auprès d'elle.) Premièrement, la jeune fille, Rose, n'est
épousable que de la taille aux genoux! Respirez! C'est assez pour un
passager, trop peu pour un `` usager ».
OLIVIER: Prends garde au
cœur de Balbine!
CONSTANT rit, du reste
aimablement : Je l'endurcis.
Fie-toi à moi, à mes diplômes. Et puis laisse-nous. Si, si,
laisse-nous. (Il pousse Olivier dehors.) Me marier? Vraiment,—ai-je l'air
d'un demicouple?... (A Balbine .) Nulle plus que vous ne croit qu'on se marie
pour faire des enfants? L'enfant est fait, la cérémonie nuptiale
est caduque! Le consentement des scribes vient trop tard! Autre chose: je
déteste le mariage. (Balbine vacille.) Respirez!
Elle respire.
BALBINE reprend force
aussitôt: Je sors d'ici!...
CONSTANT: Lorsque j'escalade
le lit d'une belle garce, il me déplaît de penser... (Balbine
retombe dans son fauteuil) ...que l'œil du maire serait au trou de la
serrure et les yeux des parents, des témoins, des amis à toutes
les fentes des portes! (Balbine a respiré le flacon, elle se
relève.) Manière de parler. L'amour qu'on fait... (elle retombe)
...ne défend bien sa fraîcheur, sa simplicité animales
—j'allais dire: divines!
BALBINE gémit
doucement: Oh!...
CONSTANT s'amuse de
l'épouvante grandissante de Balbine: ...que dans le secret, le soudain
et le fortuit. N'est-ce point pour se cacher des curieux que le couple
légitime, sur le registre couché, se livre aux pires
dépravations? Oui! I1 s'agit de crever l'œil regardeur du maire et
de ses adjoints... Non d'une épingle à chapeau,—mais d'un
défi à l'imagination! (Il rit.) Verraient-ils, désormais,
ils n'en croiraient pas leurs yeux!... On a chassé cette bonne vieille
grosse bête-à-deux-dos et on laisse entrer dans la chambre aux fleurs
d'oranger le monstre de la lubricité: hybride, protéiforme, hydre
par-ci, pieuvre par-là, argus et caméléon, insaisissable
et multiplié par soi-même!... Admirez ça sur les draps.
(Bal bine regarde Constant avec une terreur fixe, mais ne réalise pas.
Il vient près d'elle et lui dit gentiment :) Je ne me marie pas!
A-t-il voulu toucher son
bras? Elle s'est violemment reculée.
BALBINE : Mais si!... Mais
si! ...
CONSTANT rit: Vous n'avez
pas « vu » le monstre! Vous dites: et les enfants? Si je
n'étais tellement adversaire de l'hyménée,—autant de
celui des autres!—je ne courrais pas le risque d'encorbeller les
ingénues: je séduirais l'épouse du voisin!
BALBINE: O —o
—oh!...
CONSTANT, vite, pour la
rassurer: Mais non!... —Je tiens qu'un célibataire juré qui
fait cocu un mari, il se donne un démenti, comme l'internationaliste qui
se fait naturaliser suisse!...
Et puis, qui plante des
cornes, en portera. Car, en fin de compte, et de proche en proche, c'est une
seule et même paire qui sert à tout le monde: on se la passe!...
(Il rit, grassement.) Au revoir!
BALBINE, nez au flacon: Vous
y viendrez,—je le veux.
CONSTANT revient tout
prés d'elle. Il parle sérieusement cette fois, avec rudesse:
Enfin! je ne le puis pas ! Je n'ai pas un enfant: j'en ai douze!—et de
douze femelles!
BALBINE, presque suppliante:
Ce n'est pas vrai!...
CONSTANT, rendu à sa
jovialité: Hélas, l'une des douze, vous ayant vue sortir de chez
Rose, a éventé le complot, et, tout de suite, jeté
l'alarme dans mon clan. Le beau silence plein de sagesse qui accordait mes femmes
entre elles est mort soudain sous leurs cris! Épouser celle-ci,
c'était répudier les autres!... Elles se sont battues comme
plâtre, c'est-à-dire livides et de cheveux emmêlées!
Celles qui ne sont pas à l'hôpital m'ont traqué,
harcelé, lapidé, et pourchassé jusqu'ici! Bel ouvrage! (Il
ouvre la porte de gauche, hèle :) Olivier, tu peux rentrer! (Olivier
rentre, Constant court à la porte du fond. Il se heurte à Xantus
qui entre et lance vers Balbine des gestes affolés, parle des lèvres,
sans donner de son. Constant lui demande :) La voie est libre? (Xantus fait
signe: oui, et continue sa mimique. Constant avant de sortir, conclut :) Je
file: une malade m'attend...
Il sort, il est sorti.
BALBINE, indignée,
mais puisant au flacon sa force: ...encore pour un accouchement! (Puis elle
voit Olivier immobile auprès d'elle.) Rassurez-vous mon ami, je ne vous
juge pas responsable de la folie de Constant, —ni complice, sinon par le
sang!... Quant à moi, je ne désespère pas de le réduire!
Xantus, flanqué de
Minna, continue à gesticuler, mais désespérant de se faire
comprendre, il appelle à voix basse.
XANTUS: Madame!...
Madame!...
BALBINE, un peu nerveuse:
Quoi?... Que voulez-vous? (Xantus recommence à mimer, à remuer
les lèvres.) Parlerez-vous?
XANTUS, à voix basse,
presque sur le souffle: Une laveuse est tombée à la
rivière... la Rosalie.
Se précipite vers
Balbine, pret à la soutenir.
BALBINE n'a pas
bronché, elle sourit: Merci, mon ami. Ne craignez rien pour
moi,—j'ai fait assurer tous les serviteurs. (A Xantus :) Et alors?... On
ne l'a pas laissée tremper, la Rosalie?
XANTUS, à voix basse:
On l'a transportée dans le hangar,—mouillée qu'elle
était. Je me suis enfermé avec elle, parce que les autres se
pressaient à l'entour, à lui soutirer l'air. Je l'ai toute déshabillée...—elle
était froide, comme la margelle... Brr!... Je l'ai bouchonnée,
pour attirer le sang à la peau.
Il finit nettement.
BALBINE: Ensuite?
XANTUS, toujours très
bas: Ensuite? Elle veut qu'on se marie, nous deux.
Minna lui envoie un grand soufflet.
MINNA: Et voilà pour
toi!
OLIVIER, furieux: C'en est
assez! Je vous chasse! Qu'ils s'en aillent! Je vous chasse, entendez-vous?...
XANTUS et MINNA, passifs:
Oui, Monsieur.
BALBINE, charmante: Non, mon
ami, je les garde afin de les dégrossir. (Sévère :) Deux
francs d'amende, Minna, que je retiendrai sur vos gages. Quant à vous,
Xantus après l'abominable trahison, et pour réparer l’
outrage, c'est Minna que vous épouserez.
XANTUS, à voix basse,
mais il fait « non » de la tete: S'il plaît à Madame.
MINNA, à Xantus: Et
je te défends de t'enfermer dans le hangar avec des noyées... Et
embrasse-moi!
BALBINE, vivement: Les
commandements!...
MINNA: Et ce soir, tu
dormiras dans mon lit!
BALBINE, fermant les yeux:
Les commandements!...
MINNA: Lorsqu'on a
ôté l'honneur à une fille on ne peut le lui rendre qu'en
continuant.
BALBINE
: Les commandements!...
MINNA et XANTUS, ensemble:
« Dimanche tu
reposeras
D'âme et de corps mêmement. »
« Le déjeuner,
prépareras
Sur un petit feu de sarments.
»
A écouter ses
maximes, Balbine retrouve sa sérénité.
BALBINE, à Olivier:
Oui, mon ami, tout est assuré ici, les maîtres, les domestiques,
les bêtes la maison, la terre. J'ai l'effroi de penser que vous avez pu
vivre ainsi aussi longtemps en homme de cavernes, entouré d'autant de
dangers. Songez-y lorsque Minna a dégringolé l'escalier de la
cave l'autre soir, elle aurait pu s'estropier. — Elle recommencera!
MINNA, effayée: Non !
BALBINE: Sans ma prudence,
vous en seriez comptable sa vie durant. Or, elle peut mourir tard!
MINNA, fière: Oh!
oui, Madame!
XANTUS: Moi
aussi,—excusez-moi... (Il est plein d'admiration.) Mais à
présent je puis donc me désosser le pied, me dévisser le
genou, me décarcasser le rein, me déboîter le
crâne,—les maîtres n'auront rien à dépenser?
BALBINE: Rien.
XANTUS jubile: Je suis bien
content!
BALBINE: L'assurance vous
indemnisera.
MINNA, effrayée: Mais
prions Dieu qu'il nous protège!
XANTUS, méprisant:
Idiote!... ce n'est pas la peine, alors...
Arret net. Silence.
BALBINE, surprise: De quoi?
XANTUS, soudain stupide: De
quoi?
BALBINE: Oui,—de quoi
n'est-ce pas la peine? ( Elle est impatientée.) Ah! ne prenez pas cet
air-là de jet d'eau qui a peur de se mouiller les pieds!
XANTUS, après
l’effort, soupire: J ai oublié!... (Balbine hausse les
épaules. Il reprend, très vite :) Mais les choses que je n'ai pas
oubliées, j'ose maintenant les rapporter à voix haute à
Madame. Et je dis à Madame que les fermiers sont devenus mauvais.
BALBINE: Je le sais.
XANTUS, il rit: Et les
paysans ont recueilli tous les vers de leurs sillons, les gros et les petits,
délicatement, comme si c'était de la perle. Et ils l'ont
semée chez nous, tellement que notre terre grouille à l'ombre,
pire qu'une charogne.
BALBINE sourit à
quelque lointaine pensée.Elle murmure un mot qu'on n'entend pas,
probablement: L'assurance...
XANTUS Et là
où le ver ne s'enrichit pas, ils ont manigancé un rassemblement
de taupes.
BALBINE, un peu plus haut: L
assurance...
XANTUS . Et ils ont
introduit dans nos plants la maladie de la patate. Et ils ont
déclaré la guerre aux sansonnets des troupeaux, et maintenant la
mouche engraisse et la vermine tond les moutons. Et les poissons de
rivière passent le ventre en l'air et raides comme des canifs: ils ont
crevé sans dire pourquoi. Le cresson aussi. Et depuis que le parc est
fermé...
Balbine a
écouté tout cela sans cesser de sourire.
BALBINE interrompt: Et vous
êtes content?
XANTUS,
épouvanté, proteste avec énergie et sincèrement:
Oh! Madame! je le jure!...
BALBINE a un haut cri: Ne
crachez pas!!! (Et elle lance, frémissante à la pensée
d'î~ne prochaine revanche :) Et depuis qu'on ne braconne plus, le gibier
foisonne, les nids sont partout et le domaine est un paradis terrestre! (A
Olivier :) Vous pourrez chasser! (A Xantus :) Taisez-vous! (A Olivier :) Je ne
désarme pas! L'assurance, l'assurance, l'assurance paiera! (A Xantus,
qui n'ouvre pas la bouche :) Taisez-vous!—Commandements!
XANTUS, à mi-voix:
«Puis, les chaussures
brosseras
Ainsi que les vêtements. »
MINNA:
« Quand sera
prêt le chocolat
Nous éveille bien
doucement... »
Balbine va ranger, pour
l'emporter, un autre paquet de housses, qu'elle destine à une autre
chambre.
XANTUS, à Minna, un
peu plus bas: « Vous » —idiote! « Vous »
éveille...
MINNA : Nous!
XANTUS: « Vous
», « VOUS », « VOUS »!
BALBINE,
énervée:« Nous », oui! « Nous »!
XANTUS, doucement
entêté: Ça ne va pas! I1 faut dire: « Vous
éveille bien doucement! »
BALBINE vient à eux
les bras chargés: Nous!
XANTUS,
étonné, très sincèrement, suave: « Nous
»? Nous sommes éveillés depuis longtemps!
BALBINE,
exaspérée, près des larmes, à Olivier: I1 le fait
exprès!—Ne crachez pas!!!—Regardez-le: il est si fier
d'être Xantus qu'il recommence de l'être à chaque pas!!! (A
Olivier :) Excusez-moi, mon ami. Je suis de nature patiente—mais... (Elle
soupire.) Allons aux confitures. Les couvrepots sont toujours ou trop larges ou
trop étroits... Je veux leur apprendre à tracer des ronds au
compas...
Elle sort, suivie des
domestiques. Au moment de disparaître, Minna lance à Xantus
à mi-voix:
MINNA: Xantus, c'est le
moment de surveiller!
XANTUS, à bouche
fermée: Honhonhonhon...
Ils ont disparu. A peine la
porte est-elle refermée, Olivier part d'un immense rire qui le secoue, qu’'il ne peut
maîtriser et qui le tiendra
longtemps.
Les éclats de cette
hilarité font revenir Balbine sur ses pas. Olivier ne la voit pas. Elle
demeure clouée au seuil par l'étonnement. Enfin elle parle
à voix couverte, stupéfaite.
BALBINE: Ainsi, vous
êtes seul à rire ainsi, comme un jongleur qui lance toutes ses
balles les yeux fermés! Vous! Vous, mon mari? Vous, que je crois mon
allié? Est-il possible que la sottise de ces gens vous mette en joie et
que vous prenez en quelque sorte parti pour eux contre moi?
OLIVIER proteste, sans
pouvoir la calmer: Non!...
BALBINE : Je suis
profondément humiliée!.. . Jugez-vous certaines de mes formules
désuètes peu adaptées aux idées qu'on nomme
modernes sans doute parce qu'elles vieilliront vite?
OLIVIER, dont la
gaieté s apaise: Non!...
BALBINE: J'ai pesé,
mûri chaque mot et basé mes préceptes sur une morale
heureusement sans âge...
Olivier vient à elle,
la prend par le bras et la ramène.
OLIVIER: Non, Balbine, non.
Je me racontais une histoire: Quand il ne resterait plus sur la terre qu'une
puce à aimer, le dernier homme se réjouirait de sa piqûre
et lui offrirait son sang. Mais il lui commanderait: « Isolde, donne la
patte et dis merci! » Et si elle n'obéissait pas, il
l'écraserait du pied, défiant tout le désert et toute la
solitude. L'amour pour être l'amour veut savoir qu'il est reçu.
(Il la quitte.) Maintenant, Excusez-moi...il faut que j'aille. Mon
thermomètre refroidit.
Il entre dans sa chambre,
refermant la porte derrière soi. La Faille est entrée au moment
qu'il sortait. Elle demeure au fond, regardant Balbine qui inédite, le
regard sur la porte. Un temps.
LA FAILLE, souriante,
gracieuse: Ce n est pas moi qui le chasse, bien sur?
Balbine fait face. Examen
réciproque. Comme Balbine, La Faille a la jupe couverte d'un large
tablier et les manches du corsage retroussées. Attente. Balbine force un
peu son ~mépris. Elle parle sans indexion, glaciale.
BALBINE: Votre audace
m'étonne. J'ai accepté de vous recevoir, seulement pour que vous
n'interprétiez pas mon refus comme une marque de lâcheté.
Je suis franche. C'est vous prévenir que je demeure rébarbative
à tout adoucissement.
La Faille qui souriait, rit
tout naturellement.
LA FAILLE: Chère
petite Madame, je ne vous fais pas une visite de courtoisie.
BALBINE: Madame, tout court.
La familiarité me répugne.
LA FAILLE, de bon cœur:
Soulagez-vous! Je suis indifférente à l'injure!
BALBINE, cinglante: L’
habitude!
LA FAILLE, toujours gaie:
Non! Ça reste au-dessus, comme l'huile...
BALBINE: Si inconsciente que
vous soyez, vous n'ignorez pas que votre place n'est pas dans la maison d'une
jeune fille!
LA FAILLE rit de plus belle:
« Celui qui fatigue ses yeux chez le voisin, est aveugle en sa maison.
»
BALBINE, hautaine, mais
inquiète: Je ne vous comprends pas.
LA FAILLE s'assied: Je
m'assieds. Je n'ai pas l'habitude de rester longtemps droite.
BALBINE, indignée:
Oh!
LA FAILLE Je disais: «
Est aveugle en sa maison» (A ce moment, Xantus entre et traverse la
pièce de droite à gauche, ployant avec exagération sous le
poids d'une échelle. A son entrée, Balbine s'assied, et,
changeant de ton, semble poursuivre une conversation d'affaires.) Il nous
faudrait l'enclave. J'en connais toute l'histoire. I1 est révoltant que
les parents de mon mari, lors de la réunion des deux communes, n'aient
pas su ou voulu l'acquérir! Elle était à vil prix!
LA FAILLE, entrant dans le
jeu: Oh! croyez, chère Madame, que je serai très accommodante!
(Xantus est sorti. Arrêt net. Balbine, bouleversée soupire, La
Faille reprend :) Non! Mon but est de vous rendre service. Et vous me
remercierez, oui, oui, oui...
BALBINE: Changez de ton et
de manière, ou vous m'obligerez à vous faire reconduire
immédiatement.
LA FAILLE, gentiment: Je
vous assure que je n'ai pas de manière. Je suis aussi simple que ma
mère m'a faite. « Un miroir, disent-ils, un vrai miroir, qui ne
rend que ce qu'on y met. » Pensez!
BALBINE: Je veux que vous
quittiez le pays
LA FAILLE, toujours
enjouée: Oui, vous avez vos idées, chacun a les siennes. Si j'en
étais à me défendre, j'userais de mes moyens, et j'en ai!
Pensez! On m'en a-t-il confié des secrets! (Elle est très
égayée.) Vous n'imaginez pas combien ces paiens ont besoin de
confession! Ma mère disait:
« On ne tire pas
grand-chose d'une bouteille ni d'un homme debout! » Et j'en entends! Et
j'en entends! Chassée, j'allumerais derrière moi un incendie qui
éclairerait longtemps ma route!
BALBINE : Tant pis pour eux!
LA FAILLE, avec une grande
douceur: Et pour vous...
BALBINE, stupéfaite,
scandalisée: Et pour moi?... (Mais comme Xantus repasse, portant son
échelle :) J'ai vu dix fois le notaire, démarches vaines, temps
gaspillé. Nous y perdons déjà une récolte sans que
vous y gagniez rien. La terre est en friche.
LA FAILLE: Nous nous
entendrons. Vous voulez acquérir, je veux vendre.
Xantus est sorti.
Arrêt. La Faille continue, tandis que Balbine reprend ses esprits.
BALBINE, à bout,
presque sans souffle: Je pense qu'il vaut mieux abréger cette...
cette... conversation.
LA FAILLE: Nul ne songe
à m'éloigner. J'ai du bien, qui rapporte et qui paie aussi.
J'entre pour ma part dans l'éclairage et le pavé qui vous
servent. J'ai mes pauvres. Donc, il me suffirait de penser: « Marie, ne
te donne ni peine, ni souci, la Châtelaine Neuf-le-Vieil y perdra son
venin »,—excusez-moi, c'est une tournure,—mais j'aime qu'on
m'aime.
BALBINE se dresse: C est
trop fort.
LA FAILLE: Sans doute, ai-je
été toujours trop flattée. (Elle rit.) Et me voici pour
vous dire: « Bonne dame, Marie ne vous fait pas tort et vous lui cherchez
noise, Marie n'a aucune méchanceté, elle pourrait vous nuire,
elle vous aide. »
Xantus reparaît,
portant son échelle.
BALBINE, rapide: Votre prix,
votre dernier prix?
LA FAILLE: Ce terrain-là, bien placé, tout
reposé, et qui vous gêne, je l'ai payé dix sous du
mètre, ça fait un temps,—j'en veux trois francs.
BALBINE, catégorique:
Marché conclu! (Puis exaspérée :) Xantus, n'avez-vous pas
assez promené cette échelle?
XANTUS, arrêté:
Promené cette échelle?
BALBINE: OUi, je vous le demande?
XANTUS, candide: Ce n'est
pas la même échelle. C'est à chaque fois une autre.
BALBINE: Sortez, et n’
entrez plus!
XANTUS revient sue ses pas
sortir à droite: C'est à chaque fois une autre. Mais les
échelles se ressemblent, à cause des échelons. Et j'excuse
Madame.
Il sort, Arrêt.
LA FAILLE se penche vers Bal
bine : Patricia a un amant!
BALBINE, frappée en
plein cœur: Que dites-vous?
LA FAILLE: Et je
répète. Patricia a un amant. (Balbine pousse un cri et
défaille. Aussitôt, elle tire de la poche de son tablier le flacon
de Constant et respire.) Vous avez le cœur fragile, oui... Là,
doucement, respirez!
BALBINE, de loin: C est
abominable.
LA FAILLE: Oui, c'est
abominable. Une jeune fille qui ne manque de rien, qui a toutes ses aises, et
son luxe! Pensez!
BALBINE, revenue à
elle, faiblement: Vous êtes une exécrable menteuse!...
Allez-vous-en!
LA FAILLE rit aimablement:
Oh! oh! oh! est-elle têtue!... Pourquoi mentirais-je, quand je sais des
histoires incroyables qui sont vraies? (Elle baisse la voix.) On l'appelle
Aldo...—c'est un drôle de nom—il est italien. Je ne connais
pas le jeune homme.
BALBINE, se bouchant les
oreilles: Je ne veux plus vous entendre.
LA FAILLE Sourit: Ce sera
votre faute si je crie. (Balbine, effrayée, laisse retomber ses bras. La
Faille reprend toujours plus bas :) Figurez-vous, il vient chaque nuit la
retrouver dans sa chambre. I1 entre par la fenêtre.
BALBINE, se rappelant
soudain, se dresse: L'échelle! (Elle retombe, défaillante et
murmure :) J'avaıs raison de craindre!
LA FAILLE: J'aurais pu me
venger, faire jouer les langues autour de cette aventure! Pensez! Nous sommes
cinq à la connaître... sans compter Patricia, forcément.
(Elle rit.J Premièrement Isabelle, à qui votre jeune fille s'est
confiée...
BALBINE se dresse
illuminée par la brusque vérité: Isabelle ! oui! (Elle
retombe, épuisée et murmure :) Voilà donc pourquoi elle
n'a pas reparu.
LA FAILLE: La petite s'en
est ouverte à sa mère, qui... mais ici, permettez-moi de
respecter le secret... Je puis vous affirmer que grâce à mon
entremise, le silence sera bien défendu. Pensez!
BALBINE, que l'indignation
ressuscite: Et Patricia m'a laissé croire... qu'Isabelle... au
contraire! Oh! Oh ! Oh!...
Isabelle passe devant la
fenêtre du fond. La Faille l'aperçoit.
LA FAILLE: Isabelle?
Isabelle passe là!
BALBINE : OU ?
LA FAILLE: Devant les
fenêtres. Vous pourrez l'interroger!
Elle veut partir,mais
Balbine vivement la ramène et lui indique la porte de droite.
BALBINE, n'osant trop:
Sortez par-derrière. I1 vaut mieux...
LA FAILLE, I'air complice:
Oui, certainement. Au revoir, gentille Madame... La paix est faite, n'est-ce
pas? Et vous pouvez me dire merci!
BALBINE, qui ne
désarme pas: Ce ne sera pas le moindre péché de Patricia
que de m'y avoır contrainte.
LA FAILLE, très
contente: Et pour la terre, marché conclu!
BALBINE, hautaine,
dégoûtée: Je me demande parfois ce qu'on pourrait y faire
pousser!
LA FAILLE rit gentiment: Des
choux!. ..
Elle sort. Balbine,
après un frisson de dégoût, court aux fenêtres.
BALBINE appelle: Isabelle!
Voulez-vous entrer un moment? (Elle se détourne, a un court sanglot
qu'elle étouffe dans son mouchoir.) Épousez donc une telle
famille! (Mais aussitôt se domine pour accueillir Isabelle.) Bonjour, Mademoiselle.
Vous avez déserté notre maison ? (Patricia surgit là-haut
et, le doigt sur la bouche, invite Isabelle au silence. Balbine, sans
même se retourner, sure du fait :) Patricia, on ne correspond pas par
signaux dans le dos des gens. I1 n'est pas bien beau, non plus d'inciter
Isabelle au mensonge et (Patricia est clouée au sol par la surprise.
Elle regarde Balbine avec une expression de respect et de terreur.) Non, je
n'ai pas deux yeux derrière la tête! (Elle n'a pas besoin de regarder,
elle va s'asseoir.) Je ne suppose pas que c'est l'intuition qui amène
votre amie, au moment où je souhaitais l'interroger sur sa longue
absence, ni que le hasard m'a servie?
ISABELLE,
étourdiment: Si! Je serais venue quand même, et, justement, ce
matin...
BALBINE: Quand
même?... et justement!
Patricia, fais-moi la
grâce de descendre. (Patricia descend lentement dans le lourd silence.
Lorsque Balbine juge qu'elle doit être arrêtée
derrière elle elle com~nence son interrogatoire, sans aucunement
regarder les jeunes filles. Un temps.) Isabelle, je désire apprendre de
votre bouche les motifs de votre brusque éloignement.
ISABELLE, après une
courte hésitation genée: Ma mère m'a interdit...
Arrêt.
BALBINE : OUi, —
pourquoi ?
ISABELLE, après un
long temps: Je ne veux pas répondre.
BALBINE: Est-ce à
cause de moi?
ISABELLE, tout de suite,
nette: Non.
BALBINE se retourne d'un
seul coup vers Patricia, et c'est une explosion de douleur, d'indignation, de
dégoût: C'est donc vrai?! La créature
déguisée en femme m'apporte la vérité! (Elle a
parlé, évidemment, de La Faille.) Oui!... Oh!... Donc, tu n'as
pas craint de nous déshonorer. Nous!... Moi!... Oserais-tu croire que je
me serais jamais alliée à cette maison si j'avais pu
prévoir que, malgré l'eau et la brosse, j'y pataugerais dans
l'ordure? Oh! quelle abjection. C'est comme si je me voyais,— moi,
Balbine,—déshabillée sur la place publique! Double honte,
et triple et quadruple, car voici les images que ton dévergondage impose
à mon esprit! (Profond soupir arraché. Elle se maîtrise,
tourne le dos.) Réponds à ton tour!... I1 s'appelle Aldo?
PATRICIA, après un
regard rapide vers Isabelle, baisse la tête: Oui.
BALBINE, comme d'une chose
incroyable, sur un ton aigu: I1 s'appelle Aldo?... I1 est Italien?...
PATRICIA: Oui...
BALBINE: Il s'appelle
Aldo!!!... (Arret. Changement de ton. Elle hésite.) Et... tu... le
reçois... dans ta chambre?
PATRICIA, vivement: Oui!
BALBINE, suffoquée:
Tu le reçois?... (Puis elle crie, comme d'une souffrance aigue, I'air
épouvanté :) Je deviens folle? Ou j'entends mal? Ce n'est pas
possible: je louche des oreilles! Elle dit oui, vous entendez? .. « Le
reçois-tu dans ta chambre?— Oui!—Tu le reçois dans ta
chambre? » Elle répond: « Oui! », Ce n'est pas non,
c'est oui, oui, oui!...—«Aldo?—Oui.—Italien?—Oui.
» (La crise est passée. Elle regarde Patricia, fixement. Elle a
peur, et de la question et de la réponse.) Et tu es...? Tu es sa...? (A
Isabelle :) Excusez-moi, Mademoiselle. N'écoutez pas! (A Patricia :) Tu
es sa...? (Avec dégout .)—(les mots sont aussi répugnants
que la chose). I1 est ton... ? I1 est ton... ? tu es sa... ? (Tendue vers
Patricia, elle articule sans donner de voix :) Ton amant ?... (Puis à
voix haute :) Dis ? (Silence. Elle recommence; ses lèvres remuent :) Sa
maîtresse? (A voix haute :) Dis? (Silence. Alors elle lance à
toute volée, comme un soufflet :) I1 est ton amant? (Elle se raidit,
prête à recevoir le coup. Il ne vient pas. Silence. Alors,
à Isabelle :) Isabelle ?
PATRICIA, vivement: Oui.
(Balbine pousse un long gémissement, ferme les yeux, s'assied, se laisse
aller, la tête rejetée. Patricia la croit évanouie et
demande à son amie :) Que faut-il faire?
BALBINE respire le flacon de
Constant: Nous verrons... (Un temps. Encore un grand soupir. Elle se
relève, lasse mais décidée.) Rien ne sert de
récriminer. L'aspect de la vie a changé. Je te regarde, tu
ressembles à Patricia et je ne te reconnais plus. Adieu, Isabelle, je ne
vous retiens pas contre le gré de votre mère. (Elle la reconduit
jusqu'au seuil. ) Adieu, Mademoiselle. (Isabelle est partie. Aussitôt
I'attitude de Patricia change—elle paraît soulagée. Il lui
vient une gaieté nerveuse. Balbine espère une justification.)
Dis-moi que tu étais endormie?... chloroformée sous des
flatteries?... Ces étrangers sont pétris d'un miel qui englue.
Dans leur pays, c'est clair de lune du matin au soir; leur voix vous
mène en gondole. Et toi, romanesque, tu n'as su que fermer les yeux...
PATRICIA a un rire
rentré: Non!
BALBINE, ahurie: Non? Tu
étais consentante?
PATRICIA: Certes.
BALBINE, effarée,
écrasée d'étonnement: Certes ?... Consentante? . (Elle en
perd la voix.) Et tu n'as pas été horripilée comme une
ortie, froide comme une grenouille, serrée comme une momie ? ? ?...
Oh!... Tu n'étais pas
sur une plage déserte, avec un sauvage, abandonnée, pauvre de
tout ton corps?... Oh! oh! oh!... —Tu souris!... Tu n'as pas fini de
souffrir!...
PATRICIA: Sono già
felice del dolore che mi verrà da lui. (Balbine est
pétrifiée.) Non sarebbe l'amore senza sacrifizio!
La mesure est comble.
Balbine retrouve tout son calme. Elle va appeler à la porte de droite.
BALBINE: Minna! Minna!
XANTUS, qui épiait
évidemment, se présente à l'instant: Voilà!
BAI BINE: J ‘appelais
Minna!
XANTUS, simplement, sans
bouger: Oui, Madame!
BAI BINE, impuissante,
hausse les épaules: Allez chercher Monsieur Gabriel à la ferme!
Allez, je l'attends! Ramenez-le. Avez-vous compris?
XANTUS: Si j ai compris?
BALBINE: Je ne bougerai d
ici Qu' il ne soit venu! Courez!
XANTUS, avec un élan
de reconnaissance: Madame ne bougera pas? Oh! merci, Madame!
Il s'enfuit plutôt
qu'il ne sort.
BALBINE, avec une froideur
terrible interroge indirectement' sûre d'avance de la reponse: Je te
Supplierais d'être meilleure ou plus raisonnable
mais non! Je te demanderais:
d'où vient-il cet Aldo, qui est-il, que pense-t-il, où loge-t-il
?—mai' non. Je jurerais qu'avant un mois il t'aura
épousée...
PATRICIA : Non!. ..
BALBINE ...mais non!...
C'est-à-dire qu'il refuse! J'interprète ainsi tes bravades. I1 ne
liera pas son sort à celui d'une fille compromise. (Devant I'attitude de
Patricia, elle conclut.) C'est bien cela? Oui! (Enfin :) J'aviserai ton
père; je l'aiderai à pleurer. Je ne puis lui épargner
cette amère désillusion, et ainsi, tu me frappes deux fois. J'aurai
du courage. Mais certaine qu'il m'abandonnera tout ce gouvernement, je prends
aussitôt mes mesures. Je te dis: Aldo et toi, vous êtes à
jamais séparés. Je te sauverai de toi-même, un jour, tu me
remercieras,—va! (Patricia veut monter a sa chambre.) Non, pas
par-là!... Ta fenêtre aura des barreaux! Peut-être te
changerai-je de chambre va dans la mienne, en attendant. (Gabriel entre.
Patricia sort. Maintenant, Balbine semble rejeter tout souci. Elle se
recueille, les mains sur les yeux, puis, souriante :) Bonjour, mon ami...
Asseyez-vous. J'ai beaucoup de plaisir à vous apprendre que nous avons
l'enclave... Oui. Étes-vous content? Merci. Mais... plus tard! (Elle
s'assied devant Gabriel. Arrêt. Elle le regarde curieuse~nent, longuement.
Il est drôle sous le pansement qui lui couvre la tête et les
emplâtres du visage. Certainement, Balbine le trouve drôle. Elle
lui demande à brûlepourpoint :) Que pensez-vous de l'amour? (
Gabriel, interdit, la regarde sans comprendre. Elle s'explique, souriante,
enjouée.) Je vous l'ai dit une fois, je ne crois pas, moi, que l'amour
entre dans le cœur avec la prestesse de l'hirondelle dans son nid. Il me
paraîtrait plutôt qu'on le tisse patiemment, d'heures, de jours
croisés fil sur fil, et que le soin d'une vie entière suffit
à peine à la grandeur d'un linceul. Je puis me tromper. L'un dit
ceci, l'autre cela, à conclure qu'il n'est point d'amour, mais rien que
des amoureux. C'est pourquoi je vous demande: « Que pensez-vous de
l'amour? »
GABRIEL, avec un incroyable
sérieux: C’est tout simple.
Les espèces ont une
énergie autonome,—oui. Preuve: un mulet, un chapon, ne
reproduisent pas.—Selon les dangers courus, une espèce se
développe en profondeur, ou en étendue,c'est-à-dire par le
nombre ou le volume ou la durée I1 faut opter, mais c'est défense
sur toute la ligne. Ceci compris, vous verrez les espèces tourner sur
elles-mêmes, dans le temps et l'espace, comme des astres dans le ciel.
BALBINE veut
l'arrêter: Mais, l'amour...
GABRIEL, lancé: Il
n’y a pas de mais!... Menacée de
dégénérescence, chacune trouve la parade dans le
croisement des individus, lequel neutralise les hérédités.
Encore faut-il le meilleur croisement: plus l'individu est puissant, plus il
est riche en muscles, en odeur, en plumage,—car, suivant le cas, le mâle
se présente plutôt au regard qu'au train, plutôt au nez
qu'à l'oreille, etc. Ne parlez pas de beauté! Le paon qui
déploie sa queue veut hypnotiser la femelle et non se faire admirer.
BALBINE, elle-même
hypnotisée: Ah!
GABRIEL vient à elle
très près, et, baissant la voix, presque confidentiel:
Parenthèse: c'est une erreur que d'affirmer que les poissons n'ont pas
de contact.
BALBINE, la gorge
sèche: Tant pis! Je croyais qu'ils avaient été
exemptés du déluge justement a cause de...
GABRIEL Non! Ils se
rejoignent par le moyen des ondes que chaque sexe propage sur un rythme propice
à l'autre.
BALBiNE,
sidérée: Comme ça...
GABRIEL, net,
catégorique: Conclusion: l'amour est un procédé de
sélection propre au seul animal prıvé de force, d'adresse,
de fumet, de voix, de couleur,—à l'homme!
BALBINE, confondue: L homme
n a pas de fumet ?...
GABRIEL: C est tout simple!
BALBINE: Oui ? ...
GABRIEL reprend, volubile:
L'œuf est-il avant la poule, la poule est-elle avant l'œuf? Question
qui révèle une méconnaissance du Principe où tout
est contemporain, la fonction et l'organe. S'il faut répondre, je
certifie: l'œuf! Car tous les œufs sont pareils en leur forme, qu'ils
soient de poule, de fourmi, d'araignée, d'homme ou de pommier. Tout en
sort, tout y revient. Mais pour me faire bien comprendre, examinons les
phénomènes de la mémoire!
BALBINE, effrayée:
Non!
GABRIEL, qui n'entend
même pas: Chez l'insecte, par exemple, la mémoire devient
immédiatement organique. J'ai connu un papillon.
BALBINE l'interrompt avec
force: Non!
GABRIEL,
étonné: Si, un jeune papillon...
BALBINE: Je dis: non, vous
n'avez pas songé à tout cela lorsque vous avez rencontré
Patricia pour la première fois.
Elle ajoute à
mi-voix, réellement inquiète:
Je l'espère!
GABRIEL fait une grimace de
douleur: Non, mais j'ai obéi à tout cela.
BALBINE: C est terrible!
GABRIEL, il se lève;
à mi-voix, tristement: Ou du moins, je l'ai cru. Mais depuis, tant
d'obstacles sont entre elle et moi qu'il faut que je me sois leurré!
Hélas! je doute maintenant que la poésie soit le cœur de la
vérité,—et c'est terrible, oui. (Soudain effrayé.)
Pourquoi me parlez-vous d'elle?
BALBINE: De qui?
GABRIEL: De Patricia.
BALBINE, lentement: Je
désirais savoir si vous l'aimez encore.
GABRIEL: Patricia?
L'aurais-je aimée, si je ne l'aimais plus!
BALBINE, les yeux au loin,
comme pour elle-même: C'est extraordinaire. Décidément, je
ne sais rien (Puis soudain :) Pourtant que la variole demain la
défigure...
GABRIEL, dans un cri de
douleur: Ah! ne faites pas de mal à son image!
BALBINE triomphe: Vous ne
l'aimeriez plus!
GABRIEL: Deux
fois—dont une pour le malheur!
BALBINE: S il lui poussait
une bosse dans le dos ?
GABRIEL: Qu'elle me
pardonne, je ne connaîtrais plus la jalousie!
BALBINE se moque: Et votre
sélection?
GABRIEL: Elle n'opère
point dans le monde des apparences.
BALBINE: C'est pourquoi
l'amour est aveugle
GABRIEL: C'est pourquoi
l'amour seul est clair voyant!
BALBINE: Tout de même,
vous n'aimeriez pas ;jusqu'à l'épouser, une jeune fille... une
jeune fille Qui... serait... un peu entamée...
GABRIEL souffre: Une jeune
fille, non! Patricia, oui!
BALBINE: vous
l'épouseriez moins pure?
GABRIEL souffre: Oui.
BALBINE : Impure!
GABRIEL: Oui!
BALBINE Je suis vaincue!
(Elle se lève rapidement avec une joyeuse animation.) Eh bien, mon ame,
je vous la donne. Ne me remerciez pas! Je vous connais à présent.
Patricia fait un bon parti. Dans un mois, vous serez mariés. ( Elle va
vers la porte de droite.) Je vous envoie Patricia. A vous de lui plaire. (Elle
va sortir. Xantus apparaît dans le cadre de la fenêtre. Elle
revient sur ses pas. Il disparaît.) Je vous conseille de ne pas
l'accabler sous toutes vos espèces!
Elle rit et
sort.—Gabriel reste au milieu de la pièce, absolument
déconcerté. Xantus reparaît à la fenêtre,
s'assure que Balbine est sortie.
XANTUS crie à pleine
voix: Ho hé! Minna! J'ai vu ton écureuil!
Il s'enfuit. Patricia entre.
PATRICIA, hautaine,
méprisante: Sortez, Monsieur, nous n'avons rien à nous dire. A
peine m'étais-je confiée à vous, vous m'avez livrée
à Balbine!
GABRIEL, stupéfait:
Comment? (Il est durement frappé.) Balbine sait?... Balbine savait?
PATRICIA: Ne faites pas
l’ imbécile!
GABRIEL, humble: Je ne le
fais pas, Patricia, je le suis.
PATRICIA: Patricia?
GABRIEL pour lui-même:
Il est vrai que Balbine n'avait pas le devoir de me choisir comme confident.
C'est la raison même. Évidemment, elle a pris ses assurances quant
à mes intentions, avec adresse, sans doute,—mais loyalement! On
trouverait même, dans la manière, un avertissement délicat.
Elle n'a pas dit:« Prends garde à Patricia. » Elle a dit:
« à la jeune fille qui... à la jeune fille qui... »
Isabelle entre de gauche,
s'assure que Balbine est sortie.
ISABELLE: Patricia ?
PATRICIA, heureuse: Isabelle
?
ISABELLE, au seuil: Elle ne
reviendra pas?
PATRICIA: Non, entre.
ISABELLE embrasse Patricia:
Je te jure que ce n'est ni ma mère, ni moi, qui t'avons
dénoncée.
PATRICIA, un coup d'œil
furieux vers Gabriel: Je le sais.
GABRIEL, vivement,
légèrement, presque gai: Ni moi, j'en fais le serment aussi, sur
votre chère existence, c'est-à-dire sur la nôtre! Ou votre
erreur sera dissipée, ou le monde est fait d'erreurs et la vôtre y
prendra sa place.
Patricia! Je n'aime pas les
jeunes filles—sauf erreur! ... Leur baiser est fade comme le lait
coupé d'eau. Entre leurs gestes, leurs regards et leurs propos il n'est
pas d'accord profond. :Fragments épars d'un jeu de patience pour longues
soirées, la jeune fille n'est pas rassemblée!
PATRICIA,
dégoûtée: Pouah!
GABRIEL se méprend:
N'est-ce pas?...—Tandis qu'une jeune personne qui a connu toutes les
vicissitudes de la passion, ses élans, et son vertige.
PATRICIA : Pouah!
GABRIEL perd pied:
...m'entraine irrésistiblement. dans sa force... centripète.
PATRICIA,
révoltée : Oh!
ISABELLE éclate de
rire: Hi!... Hi!... Centripète! Centripète!
Elle se ronge les ongles.
GABRIEL' avec une vaillance
désespérée: Soit!... mais alors,—contre Balbine
contre moi, contre lui-même, s'il se dérobe—... Aldo vous
épousera!... Il vous épousera, j'en fais le serment,—dussé-je
le tailler en pièces, et quand chaque morceau dirait: non!
Où loge-t-il? (Il se
dirige vers la porte de sortie, s'arrete au seuil.) Vous ne voulez pas
répondre? Soit! Je le découvrirai. Sachez-le, je suis
détective.
PATRiCiA: Pouah!
GABRIEL,
décontenancé, corrige: Détective... amateur...
PATRICIA: Pouah! Pouah!
Gabriel, tout à fait
découragé, s'enfuit. Les jeunes filles rient aux éclats.
ISABELLE: Centripète!
PATRICIA: I1 est fou!
ISABELLE: Parce qu'il
t'aime!...
PATRICIA, sérieuse:
Oui, je le crois.
ISABELLE: I1 suffit d'en
avoir un pour les avoir tous! (Et, brusquement, elle fait face à
Patricia, droite, immobile, fière comme si elle se présentait
à une grande lumière.) Ah! — Regarde-moi!... —
Même si tu ne m'avais pas appelée ce matin, je serais venue me
montrer. — Regarde bien, — regarde mieux. Ai-je changé?...
PATRICIA, attentive:
...grandi, peut-être?...
ISABELLE, nettement: Non.
PATRICIA: Ton visage semble
allongé?...
ISABELLE rit, rompt, bouge.
Elle a envie de danser: Non,—tu n'y es pas. Tu ne vois rien? (Elle
parlera maintenant avec une tranquille conviction, émerveillée
d'elle-même et sans rien d'équivoque.) J'ai les plus beaux yeux du
monde,—moi, oui. Je le sais à présent. Seule la licorne de
la fable avait le regard d'une douceur comparable.
PATRICIA, très
gentiment et sincère: Oui.
ISABELLE: Mon sourire est un
oiseau rose, tout petit, mais lancé d'un vol si aigu que celui qui veut
l'arrêter d'un baiser, il lui traverse le cœur. Mon menton est hardi
comme le talon de la Diane chasseresse. (Patricia rit, Isabelle fait une moue
:) Oui, c'est un peu baroque, ce talon placé là—on dirait
à l'envers. Mais tant pis, —c'est vrai!... (Elle reprend,
admirative :) Mon sein gauche est plus pur de forme que celui d'une reine,
lequel, pourtant, fut moulé en coupe. (Nouvelle moue :) La pointe du
sein droit est légèrement de travers.
PATRICIA proteste
faiblement, amusée: Oh!... Isabelle...
ISABELLE rit: Attends!...
(Puis, très simplement :) J'ai le nombril le plus finement taillé
qu'on ait vu depuis Adam et Ève qui n'en avaient pas.
PATRICIA rit malgré
elle: Oh!...
ISABELLE: Mon ventre est un
plat de nacre et mes fesses sont si parfaitement jumelles qu'il est superflu de
leur donner à chacune un prénom dans l'espoir de les
reconnaître.
PATRICIA a beau faire, elle
rit: Es-tu folle?... Que racontes-tu là!...
ISABELLE, candide: Ce n'est
pas moi,—c'est Horace.
PATRICIA pâlit,
frappée: Isabelle?
ISABELLE, heureuse,
s'exalte: Et si tu écoutais les autres choses merveilleuses qu'il
murmure lorsqu'il m'aime!... Je m'efforce de retenir ses paroles, et j'y arrive
parfois. Mais elles sont changeantes comme celles qu'on entend dans les
rêves. Lorsqu'on s'en souvient au réveil, les mots ne trouvent
plus leur place et leur musique est oubliée.
Mais j'ai la certitude
d'être une héroïne. Personne, jamais, n'a aimé autant
que nous. Horace dit qu'on pourrait écrire notre histoire.
Pardonne-moi encore de lui
avoir confié ton secret. I1 est discret sois-en sûre. Et sais-tu
qu'il t'approuvait. Lorsque je lui ai confessé que je t'avais
reniée, il m'a dit: « Isabelle, tu es bête comme une
cornemuse. » (Elle rit.) Et il m'a fait promettre que, moi aussi...
PATRICIA, inquiète :
Non! . . .
ISABELLE: ... Je serais
à lui tout entière!
PATRICIA : Non!
ISABELLE: Je le lui ai
promis...
Patricia tombe à
genoux devant Isabelle, lui entourant les jambes de ses bras. Elle est
boulversée, près des larmes.
PATRICIA: Isabelle, non, je
t'en supplie, ne va pas te perdre! Ne te perds pas, s'il te plaît!...
J'ai affreusement peur. Méprise-moi plutôt de toute la force de
notre longue amitié. Je te tiens, je ne te laisserai plus sortir!...
Non, Isabelle! tu serais trop malheureuse!...
ISABELLE, de haut en bas,
étonnée: Tu es malheureuse?
PATRICIA: Non, mais moi...
ISABELLE, fachée:
Toi, toi, toi!... Je te reconnais encore: telle tu étais à
l'école, rageuse de te prévaloir d'une singularité...
PATRICIA,
désolée: Non, je t'assure...
ISABELLE :
Lâche-moi!...
PATRICIA, affolée:
Non, non,—reste ici...
ISABELLE, furieuse:
Lâche-moi, ou je te frappe!
PATRICIA: Frappe,—oui.
Elle ne lâche pas.
ISABELLE: Mais, sotte, que
veux-tu empêcher encore? J'ai promis à Horace, j'ai promis et j'ai
tenu!...
Patricia pousse un
gémissement, desserre son étreinte, mais elle demeure à
genoux devant Isabelle, le visage levé, les bras ouverts,
pétrifiée.
Isabelle recule d'un pas, la
regarde, se ronge les ongles. Puis, émue autant que surprise:
Patricia, tu perds la
tête?... (Patricia baisse lentement la tête.) Je ne suis plus
fâchée, —là... Elle l'embrasse.) Tu as l'air d'étre
en prière devant moi, comme Horace!...
Elle a un petit rire de
fierté. PATRICIA, à mi-voix (pleure-t-elle.?): Oui,—je te
demande pardon et pardon.
ISABELLE ne comprend pas:
Parce que...
PATRICIA, toujours à
genoux, tête basse, vite, pour n'être pas interrompue: Parce que,
moi et Aldo, —ce n'est pas vrai! Non! je le jure! —Aldo n'existe
que dans mon imagination, dans mon âme et dans mon
cœur.—Pardonne-moi!—J'ai appris l'italien toute seule, avec
patience, jour et nuit, a~n de te convaincre et de t'étonner. Sans doute
étais-je jalouse de toi, avec tes cinq amoureux. Non!... Cela m'est venu
tout à coup, lorsque Balbine m'a enfermée dans le parc. Elle
n'avait pas tort, peut-être. Pourtant, les grilles tirées, je me
suis sentie prisonnière intolérablement. A l'instant j'ai
trouvé dans un rêve ma libération. Je me suis
évadée en moi. Et toi, toi!... A cause d'elle... A cause de
moi...
ISABELLE, inquiète,
à voix couverte: Tu vas me chasser, à ton tour?
PATRICIA relève la
tête, avec élan: Oh! non!...
ISABELLE se laisse glisser
à genoux, face à Patricia. Elle est ahurie: Et Balbine qui
croit... Et l'autre, ce Gabriel... Oh! (Elle rit.) Oh!... (Puis :)Ma pauvre
chérie!... (Elle l'embrasse.) I1 fallait avouer, tout à l'heure,
lorsqu'on t'interrogeait.
PATRICIA: Je n'ai pas voulu
être humiliée devant toi. Et puis, Balbine m'aurait
condamnée autant pour le mensonge. Et puis...
BALBINE entre. Arrêt,
immobilité des trois personnages. Enfin, Balbine a un sourire
triomphant: Ah! Je vois que je puis maintenant me réjouir et te
féliciter, Patricia!
PATRICIA, stupéfaite:
De quoi?
BALBINE, clouée au
sol, haletante, hésitante: Gabriel... t'a parlé...
PATRICIA: Oui. Et je l ai
chassé!...
Balbine reçoit le
coup, s'assied ou plutôt se laisse choir dans un fauteuil et sanglote
soudain.
BALBINE: Oh! C est
épouvantable! Tout le monde! tout le monde est contre moi! Pourquoi?
ACTE TROISIÈME
Le même décor.
Les housses, nappes,
couvre-tapis ont disparu.
Un matin du mois
d'août, très tôt.
Balbine, en chemise de nuit
et les pieds nus dans des mules, achève le nettoyage des vitres à
la fenêtre du fond. Elle met un grand soin à obtenir des carreaux
une netteté parfaite, de l'haleine les embue, les frotte encore, en
vérifie la transparence en faisant jouer les battants.
Xantus, habillé pour
la ville, un baluchon sur l'épaule, sort de sa chambre sur la pointe des
pieds.
Il est encore sur la galerie
qu'il entend remuer au dessous. Il s'arrête, inquiet. Penché
à la balustrade, il découvre bientôt Balbine. Son
étonnement est tel qu'il lâche son baluchon, lequel tombe de
là-haut et touche le sol avec un bruit sourd.
Balbine, dos tourné,
ne sursaute même pas.
Xantus rentre
précipitamment dans sa chambre.
Alors, Balbine commence
à balayer la salle, avec le souci évident de ne pas soulever la
poussière, déplaçant et replaçant les
sièges.
Bien que son attitude et ses
mouvements soient empreints du plus commun naturel, son regard, uniquement
concentré sur l'accomplissement de la tache, révèle une
attention étrange. L'expression de son visage semble, une fois pour
toutes, arrêtée à fleur de peau, indifférente. On
peut dire que son œil est fixé au bout de son bras, non ailleurs.
Et pourtant elle pousse, à intervalles, de profonds soupirs.
La brosse à balayer
tourne autour du baluchon de Xantus comme s'il était là de toute
éternité.
Xantus reparaît
à la galerie, entraînant Minna pimpante, frisée,
pommadée, fardée, vêtue avec grâce et haussée
sur de fins talons. Ensemble, ils observent Balbine, de là-haut, puis
ils descendent sans qu'elle s'avise de leur présence.
Arrivés au bas de
l'escalier, ils se prennent par la main, assez effrayés.
XANTUS, à voix
couverte: Tu vois?
MINNA: Oui;... elle a les
yeux ouverts ! Et elle dort ?
XANTUS: Oui... Tu as peur?
MINNA: Oui...
XANTUS: Moi aussi.
MINNA : On peut parler haut
devant elle ?
XANTUS : Oui. elle n'entend
rien. Elle est comme un spectre. Et c'est ainsi chaque jour depuis que notre
maître l'empêche de s'occuper du ménage.
MINNA : Tu es certain
qu'elle ne fait pas semblant ?
XANTUS: Semblant? De quoi?
MINNA: ...d'être un
fantôme?
XANTUS : Non. Et elle ne
fait pas semblant d'abattre la besogne! Et elle en abat plus à elle
seule, endormie, que nous autres éveillés.
Balbine marche droit sur
eux, un torchon à la main. A son approche, leur terreur grandit.
Ils se séparent pour
la laisser passer. Elle passe, sans les voir, et va essuyer la moulure d'un
lambris, derrière eux.
MINNA, reprenant la main de
Xantus: Mais pourquoi me réprimande-t-elle, après:« Minna,
cette table est mal cirée,—Minna, les carreaux ont la cataracte!
» si c'est elle-même qui les a nettoyés?
XANTUS : Elle ne le sait pas
que c'est elle!
MINNA : Tu veux la montrer
à Monsieur?
XANTUS:Oui.
Ils ont marché sans
se lacher la main, côte à côte, en crabe, jusqu'ua la porte
de gauche. Xantus veut toquer à la porte.
MINNA: Ne toque pas,
lourdaud! C est toujours en toquant à la porte qu'on éveille les
gens!
XANTUS: Pas elle!...
Cependant, il ne frappe pas,
ouvre doucement la porte. Étonnement, après avoir regardé
dans la chambre: il fait signe à Minna d'approcher.
MINNA pousse une exclamation
de surprise: Oh!... le lit n'est pas défait!... Le maître n'est
pas rentré ? . ..
XANTUS : Il est
peut-être là-haut dans le lit de Madame.
MINNA hausse les
épaules: Et elle serait debout de grand matin, ce balai-ci à la
main?
Xantus rit et referme la
porte. Encore une fois, Balbine vient droit sur eux, les sépare sans les
voir et va brosser le tapis, au-delà.
XANTUS : I1 faut appeler
Mademoiselle.
MINNA, vivement, heureuse de
fuir: J'y vais!...
Elle sort à droite,
en bas, abandonnant Xantus à une terreur qu'il ne prend plus la peine de
dissimuler. A chaque fois que Balbine menace d'aller à lui, il s'aplatit
contre le mur, suant à grosses gouttes. Enfin, il prend le parti de se
cacher à quatre pattes derrière un fauteuil. Balbine continue sa
besogne. Et Patricia entre, déjà vêtue pour la promenade,
fraîche, allègre, précédant la prudente Minna.
Xantus rassuré feint d'avoir renoué le lacet de sa chaussure.
Tous trois observent le
singulier manège.
XANTUS, à mi-voix:
Mademoiselle entend les gros soupirs qu'elle pousse? (Patricia fait oui de la
tete.) Ce sont des soupirs pommelés, de vrais soupirs de noctambule.
MINNA rectifie: ...de funambule,
idiot!
XANTUS, élevant la
voix: Non!
PATRICIA, pour les faire
taire: ...de somnambule!
XANTUS et MINNA, ensemble:
Oui!...
PATRICIA: J'en parlerai
à mon père. (Balbine ramasse torchon et balai, traverse la
pièce et sort à droite, lentement, tandis que la conversation
continue.) Et maintenant, où va-t-elle?
XANTUS: Son sommeil qui
marche la conduira faire le ménage dans une autre partie de la maison
—au grenier, peut-être,—puis, elle se recouchera sagement et
dormira les yeux fermés j jusqu'à ce que l'appétit lui
vienne. C'est la faim qui l'éveillera.
MINNA: Et elle aura tout
oublié?...
XANTUS : Oui!
Balbine disparaît. Ils
en sont tous trois soulagés. Le ton s'élève.
MINNA: Mais on a tort de
laisser Madame occuper là-haut l'ancienne chambre de Mademoiselle. Dans
une crise Madame pourrait basculer par la fenêtre et aller se casser la
tête comme une ampoule.
PATRICIA fait effort pour ne
pas rire: Oh! Minna!...
MINNA s'explique: ...de
verre, mademoiselle, excusez!...
XANTUS, qui regardait Minna
avec haine, éclate: Et tu mens, toi! Madame marcherait sur le bord de la
gouttière. Et elle danserait sans ombrelle sur un fil tendu, ainsi qu'on
le voit faire à la foire aux somnambules, c'est connu!
PATRICIA, doucement:
Funambules, Xantus!...
XANTUS,
étonné: Ah?
Patricia s'éloigne.
Elle sortira par le parc.
Minna la suit. Elle essaie
de la retenir par crainte de demeurer seule avec Xantus. Son intention se lit
visiblement dans la manière dont son regard anxieux va de l'un à
l'autre.
MINNA: Et Mademoiselle est
décidément levée?
PATRICIA: OUi, Minna, oui,
tout à fait. La nuit trop chaude et trop belle, je n'ai pas
trouvé un i nstant de sommeil.
MINNA: Sûrement! pour
se couvrir c'est déjà trop de sa peau, et pourtant Mademoiselle a
la peau fine.
PATRICIA rit: Merci, Minna.
Je reviens tout de suite...
Elle sort. On entend
s'éloigner son rire clair. Minna demeure dos à la porte ouverte.
XANTUS: Tu l'as fait
exprès, toi, de parler de changer Madame de chambre...
MINNA, sans audace, mais
franchement: oui !
XANTUS: ...pour que la
chose... soit impossible!
MINNA: Oui ! . . .
Xantus sombre, ramasse son
baluchon, se le jette par-dessus l'épaule, et marche droit vers la
porte, que masque Minna. Minna est troublée.
MINNA: Que portes-tu là?
XANTUS: Mon bagage. Et
puis?...
MINNA tremble: Où
vas-tu ?
XANTUS: Sur la route et par
les champs et à travers les villages.
MINNA, émue: jusqu'
où?
XANTUS: Jusqu'à ce
que le pied me passe au bout de la chaussure comme une platée
d'asperges!
MINNA, sanglots: Et moi, tu
me laisses ici étendue... Et ma mère dira: « J'ai
donné une sagesse à Minna et cette sagesse s'est envolée
en soupirs et d'autres soupirs ne la rendront plus.»
XANTUS, ému à
son tour: Aide-moi (Minna secoue la tête, en signe de
dénégation.) Je te demande seulement de garder Mirza dans sa
niche,—qu'elle n'aboie pas, la nuit prochaine.
MINNA: Garde-la
toi-même.
XANTUS: Moi, je dois
être chez ma mère, comme un fils, pendant la chose—pour
l'alibi. Et il ne t'est pas difficile d'entrouvrir une grille et de distraire
un chien! (Nouveau hochement de tete de Minna, Non et Non. Il s'avance.) Adieu!
MINNA, carrée devant
la porte: Adieu, dis-tu? Et tu dis au diable! Voilà!... (Elle est
désespérée.) Pourquoi veux-tu faire cette chose?
XANTUS, vite, furieux: Et
combien m'est-il revenu de mes gages, ce mois-ci? Rien!... Moins que rien; je
dois en amendes à Madame! Et cette dette-là ne paiera pas les
autres. Et les marchands de vin sont au bord de leur patience. Le père
Blouet, on dirait que la colère lui fourre de la farine plein la gueule.
Et celui d'en face, on sent qu'il a le cœur sucré d'astuce.
MINNA: I1 ne fallait pas
boire, maudit garçon !
XANTUS: Maudit
garçon, oui! Et je bois, oui —parce que dans cette maison-ci le
bien n'est pas le bon et le mieux devient le pire! Tout tourne à l'aigre
ici, comme le lait sous l'orage et la mayonnaise à côté de
la femme malade!
MINNA: Oui, et toi, tu es
devenu intelligent et tu tournes à la méchanceté!
XANTUS veut passer: Au
diable!
MINNA, douce,
angoissée: Et si Madame est debout cette nuit?
XANTUS: C'est qu'elle sera
funambule: rien à craindre. Et si elle est endormie du sommeil
couché: rien à craindre. Et si elle s'éveille, son
cœur trop petit... (Soudain, bas :) Tais-toi!
Minna regarde au-dehors.
MINNA, vivement, suppliante:
Ne pars pas. Je t'aiderai. Monte tes frusques!... (Xantus retraverse vivement
la chambre et grimpe. Minna, au moment de sortir, lui lance ) Voleur, toi!
Elle disparait.
XANTUS, montant l'escalier
lui répond, comme si elle pouvait l'entendre: Menteuse! toi! Est-ce
voler que de reprendre un peu d'arriéré sur mes gages, et
peut-être un peu d'avance...
Il se tait, Patricia et
Isabelle entrant ensemble, il disparait sans bruit.
ISABELLE semble aujourd'hui
languide, mélancolique Elle pose évidemment, et assez mal, avec
une pointe d'exagération. Au contraire, Patricia est dans une grande
exaltation joyeuse: J'arrive assez tôt?
PATRICIA, rieuse: Oui, c est
plus tard, qu il commence ses monologues sous le balcon de Balbine!... Le
pauvre garçon ignore qu'on m'ait changé de logement et il se
promène là, soupire et délire, guettant une ombre qui ne
saurait être la mienne! Tu l'entendras, caché derrière mes
rideaux. D'abord, il parle à mi-voix, puis à mesure... I1 n'est
pas sot, ainsi que nous l'avons cru.
En ce moment il doit
commander aux moissonneurs.
ISABELLE, comme sortant d'un
rêve: Qui?
PATRICIA : Gabriel!
ISABELLE, rire forcé:
Centripète!
PATRICIA: Mauvaise!
ISABELLE s'assied mollement
dans un fauteuil: I1 y a à peine une heure que j'ai trouvé ton
billet sur la table du corridor. Oui, je rentrais sur là pointe des
pieds, mes souliers à la main... Toi, tu es toujours prisonnière?
PATRICIA a envie de danser:
Ah! non, folle,—je ne suis plus qu'enfermée!... Figure-toi,
jusqu'à l'aurore, je n'ai pas quitté ma fenêtre, devant la
rivière, à regarder tourner le ciel. Pour Balbine ce chemin d'eau
est un fossé infranchissable (Elle rit, non par moquerie, mais de contentement
) Ah! beau ciel, ciel trop beau—et jamais assez ! De quelle saison, de quel mois ? Si tu savais combien Je
l'aime!
ISABELLE,
détachée: Qui?
PATRICIA: Gabriel, folle!
ISABELLE, exagérant
l'indifférence: I1 le sait, lui?
PATRICIA: Pas encore, mais
bientôt! (Elle vient s asseoir sur le bras du fauteuil où repose
Isabelle ) Dis-moi, est-ce mon âme qui traverse les murs de la chambre ou
si la nuit les dissipe? Plus rien de dur
ne m'entoure. Mon être
est vaste et fluide autant que la nuit d'été; leurs ondes sont
confondues. Cet azur sombre, c'est, multipliées à l'infini, mes
mains invisibles, trempées d'étoiles jusqu'au bout des ongles! La
lune dorée voit d'un même regard le soleil et mon cœur!...
L'air est moi-même et je suis l'air profond et je suis le tapis volant
qui m'emporte!
Elle rit.
ISABELLE: Moi aussi, je suis
amoureuse...
PATRICIA: Si tu savais
combien je l'aime! A chaque fois que je le rencontre mon cœur quitte sa
place et me court par tout le corps comme un lézard palpitant.
ISABELLE rit et vraiment:
Où va-t-il le rattraper!
PATRICIA:
Écoute,toute cette nuit, j'ai réfléchi...
ISABELLE,
mélancolique: Je suis amoureuse aussi...
PATRICIA: Tu sais que
Balbine me presse de l'épouser.— Non, tu ne le sais pas,—tu
n'es plus revenue...
ISABELLE, riche de
réticences: ...des aventures...
PATRICIA: Jusqu'aujourd'hui
j'ai réservé ma réponse,—mais ce matin, je dirai
oui!
La porte de la chambre de
l'étage à droite,s'ouvre brusquement et Balbine apparaît
là-haut, haletante, presque sans voix, son visage,
ses mains qu'elle montre, et
sa chemise de nuit couverts d'une poussière noire et tachés.
BALBINE, sur le souffle,
horrifiée: Au secours!...
Au secours!... (Les deux
jeunes filles se retournent.Isabelle se retient de rire. Patricia est attentive
et observe. Comme Isabelle et Patricia se sont dressées ensemble,
Balbine lance, vivement, toujours à mi-
voix :) Non, n'appelle pas
ton père, je ne veux pas qu'i1 me voie dans un état pareil!...
(Elle est descendue.) Suis-je folle? Non! Es-tu Patricia? Vite vite,
réponds! Es-tu Patricia?
PATRICIA, sur le souffle:
Oui.
BALBINE: Suis-je Balbine? (A
Xantus qui paraît là-haut :) Êtes-vous Xantus?
XANTUS: Suis-je Xantus, moi?
BALBINE: Êtes-vous
Isabelle?
ISABELLE rit: Oui.
BALBINE: Vous êtes
Isabelle, et c est vous qui riez?
ISABELLE rit plus haut: Oui.
BALBINE: Vous dites,
oui—et vous riez plus fort. Certes je ne suis pas folle, mais il n'y a
pas de quoi rire!... C'est épouvantable! Si je ne pleure pas, c'est que
je me refuse à salir des larmes!... (Elle est pourtant bien près
de pleurer. Elle écarte les bras et les doigts pour se montrer tout
entière.) Tu me vois telle que je me suis découverte au
réveil, noire entre deux draps blancs!... Cauchemar?—non!
hallucination?—non!...Moi, devant mon miroir!... Et des empreintes de mains
souillées sur mon oreiller. Le visage, les mains, les pieds
barbouillés: moi!... On perdrait l'esprit à moins!... Je ne l'ai
pas perdu. Mais au premier moment j'ai frémi dans mon âme qu'un
outrage plus terrible encore... (Elle hésite et tranche . ) ...on n'a
pas osé!... On? On?... Qui, on? Je veux désormais haïr le
sommeil!... Mais non; il faut qu'on m'ait administré un narcotique.
J'étais ensevelie sous un sommeil mortel, que leur abomination ne m'en
ait pas tirée!... On ? qui, on ? Xantus ? Minna ?
PATRICIA, timidement: Ne
seriez-vous pas descendue à la cave au charbon?
BALBINE, outrée: Oh!
cette fois, tu divagues!...
A la cave, moi! à la
cave au charbon! Pour y faire la besogne de Xantus, n'est-ce pas? et
séparer les gros morceaux d'avec le poussier, a~ns~ que ]e lui ai
ordonné vingt fois? Oui? A la cave au charbon!...
Et quand? Et quand donc? Y
a-t-il cinq minutes que j'ai ouvert les yeux? Oh! oh! oh!
Et sans doute, j'ai
l'habitude de rentrer chez moi par la fenêtre à l'aide d'une
échelle,—comme... Elle est encore appuyée à mon
balcon, les derniers barreaux marqués par des doigts noircis!... (Elle
répète machinalement :) Comme... comme... (Soudain, elle
s'arrête; la lumière se fait en elle. Elle regarde Patricia
fixement, longuement, ses yeux s'arrondissent. Puis elle étend les bras
et l'index, droit vers la jeune fille, en même temps qu'elle exhale une
exclamation de stupeur, étirée comme un soupir :) Aldo!... !... ?
PATRICIA, stupéfaite
aussi: Quoi?
BALBINE, agitée, va
et vient: C est Aldo!!!
XANTUS, là-haut:
C'est Aldo? Merci, Madame.
Il disparaît.
BALBINE: Comment n'y ai-je
pas pensé plus tôt!... A la police!—Une vengeance du
gredin!— A la police!... (Elle est aussitôt calmée, sourit.)
Me voici délivrée!... Je n'ai peur que de l'inconnu, du fuyant,
de l'insaisissable. Celui-là nous est trop connu—et je le tiens!
(Elle est contente. Fait mine de remonter chez elle.) Je m'habille et je vole
chez le commissaire!...
PATRICIA l'arrête:
Balbine!—c'est inutile. (Un temps Elle rougit, baisse les yeux.) Je
voulais justement vous parler de lui, et de l'autre. (Elle hésite
encore, baisse la voix.) Vous m'avez priée chaque jour de consentir
à ce mariage avec Gabriel,— aujourd'hui, je vous dis oui.
Balbine revient sur ses pas.
Sa voix tremble elle est très émue.
BALBINE: Oui? oui?... tu dis
oui? Enfin tu t inclines, après tant de rebuffades?—Étrange
journée!—J'ai bien entendu? (Patricia va répondre elle
l'arrête du geste, grave et douce.) Prends garde Patricia,—réfléchis.
N'est-ce pas pour soustraire Aldo au châtiment mérité que
tu te livres à Gabriel, soudainement ?
PATRICIA : Non!...
BALBINE: Tu dis oui
volontiers?
PATRICIA, avec une force
joyeuse: Je dis oui!
BALBINE avance, encore
bouleversée: Ah! chère! chère Patricia!... (Elle
s'arrête.) Je n'ose me réjouir encore! Songe à ma
déception si tu allais te rétracter!
Tu dis oui,—tout
court.
PATRICIA: Oui!
BALBINE laisse
déborder sa joie: Ah! laisse-moi t'embrasser! (Elle s'est
précipitée sur Patricia mais s'arrête net, comme au bord d'un
abîme.) Oh! excuse-moi,—j'oubliais comme je suis torchée!
(Elle rit, puis elle regarde ses mains, sa robe, et l'indignation la reprend :)
Ho!... (Et un sourire et un baiser de la main, sans toucher la bouche )
Merci!... (Elle s'enfuit vers l'escalier.) Ho!—Hô! (Puis :) Je suis
heureuse!
PATRICIA essaie de la
retenir: Balbine, j'ai à vous faire un aveu difficile...
BALBINE monte et rit: Plus
tard!... Je suis incapable d'écouter davantage,—et dans cette
tenue...
PATRICIA: Tout de suite, s
il vous plaît!
BALBINE : Rien!... —
Oui, c'est oui! — Je me baigne et je suis à toi...
PATRICIA: Je vous prie...
BALBINE, à
l’étage: Oui, —tout court!
Elle rit et se sauve.
Aussitôt que les jeunes filles sont seules elles laissent jaillir leur
rire longtemps réprmné. Patricia embrasse
légèrement Isabelle qui reçoit légèrement le
baiser.
ISABELLE: Qui l’a
noircie,—crois-tu?
PATRICIA: Personne
qu'elle-même. Imagine-toi que du soir au matin les domestiques,
récitant des litanies ménagères, la contemplaient s'échiner
sur leur ouvrage. Papa lui a défendu d'être à la fois la
maîtresse de la maison et la servante. Depuis, elle s'ennuie, elle se
montre inconsolable. La voici somnambule! Elle se relève vers minuit et
fait le ménage endormie!
ISABELLE, jubile: C'est la
première fois qu'on entend parler d'un revenant noir!
PATRICIA, heureuse,
exaltée: Ah!...—je ne sais plus rien! Le monde est peuplé
d'esprits! Cette nuit, je regardais le reflet argenté du saule sur la
rivière. L'arbre ignorait le reflet, l'eau l'ignorait aussi et le reflet
s'ignore. Dis-moi, chère Isabelle, y aurait-il encore une image dans le
miroir liquide, si nous étions tous aveugles?
ISABELLE,
dédaigneuse: Et puis?
PATRICIA: Mirages! Un
œil plein d'amour nous invente au miroir de l'univers!... J'y. songeais,
à ma fenêtre... Qui peut croire au sommeil d'une nuit et au
sommeil de vingt siècles ? Aucun repos! Gabriel parle à voix
haute dans la solitude et gesticule. —Tu vas l'entendre! (Elle embrasse
Isabelle au vol.) Quel langage inconnu traduit-il pour les oreilles humaines,
pour les siennes et les miennes? D'où naît-elle, la musique que je
n'entends qu'en moi et me donne une folle envie de danser?
Balbine travaille en
dormant, moi je rêve en travaillant. Qui est ici, et qui n'est pas ici?
Elle embrasse encore
Isabelle.
ISABELLE jetant dans un fauteuil: Tu es agaçante!
PATRICIA n'entend même
pas: C'est fait, c'est fait; j'ai dit oui!... Et maintenant je veux raconter
à Balbine le roman imaginaire d'Aldo et de Patricıa. Aldo n'en
mourra pas. Peut-il mourir jamais? Même après moi, il faudra bien
que les gens me reçoıvent dans leur mémoire avec tous mes
souvenirs. D'ailleurs Gabriel ressemble à Aldo trait pour trait. Je m'en
suis avisée un jour et c'est de ce jour-là que je l'aime. Et
sais-tu? Gabriel parle italien comme Aldo.
ISABELLE, moqueuse: Tu
t'exprimes comme si, toi aussi, tu croyais à son existence.
PATRICIA rit: Oui!—Qui
est ici ? Et qui n’est pas ici ?
J'ai dit oui, mais je
n'accepte pas d'être pardonnée à ce compte et que Ba lbine
continue de penser que Gabriel épouserait une jeune personne qui...
Elle s'arrête net,
troublée, rougissante devant Isabelle.
ISABELLE, hautaine:
Achève, ça m'est égal!...
PATRICIA, adorable,
s'excusant: Si tu savais combien je l'aime!...
ISABELLE, rêveuse,
renversée dans son fauteuil: Si tu savais combien je l'aime!...
PATRICIA: Et lui,
m'accueillera-t-il, niaise comme je suis? Ce qu'il disait des jeunes filles...
(Elle est tourmentée et vient s'asseoir à nouveau sur le bras du
fauteuil où repose Isabelle.) Ah! que le plus simple amour est
menacé!
Elle rêve aussi.
Silence. Et dans ce silence Isabelle parle d'une voix lointaine, comme pour
elle-même, lentement.
ISABELLE: Lorsqu'il est nu
devant moi, son corps que j'aime est si beau qu'on dirait qu'il est en
même temps la statue de la beauté et le modèle de la
statue. (Patricia est très gênée.) C'est difficile à
expliquer, mais je sais... I1 est la beauté avec des commentaires...
(Elle rit à peine, pour elle seule :) Oui, c'est ça!... On voit
jouer sous sa peau tous les muscles, bien dessinés, et ce jeu est
l'attestation de sa perfection écrite en signes. Et des bouquets de
poils, ici et là, comme une preuve encore...
PATRICIA, sur le souffe,
pour la faire taire: Isabelle!...
ISABELLE se lève d'un
bond, vive, gaie, ne posant plus: Imbécile!—demande qui!
PATRICIA, comme de
l'évidence même: Horace!
ISABELLE éclate de
rire, puis toute rouge de fierté: Jacques!... Jacques!...
Jou,—oui, mon Jou!—
PATRICIA se laisse glisser
dans le fauteuil bras ballants, regardant stupidement son amie: Oh!...
ISABELLE, parodique: «
Isabelle, je ne veux plus te connaître! Sais-tu ce que tu es? »
(Puis, continue :) Horace était devenu répugnant de
vanité: « Et moi ceci, et moi, cela... » Il semblait dire toujours
avec orgueil: « Toi tu es moins que rien, mais moi, je suis l'amant
d'Isabelle! » (Elle lance en l'air son petit rire en chant d'oiseau.)
J'étais déjà sa chose due!
Et moi, tu ne sais pas?
Regarde: j'ai un front de victoire, fermé d'un invisible laurier. (Elle
vient s'agenouiller devant Patricia pour se faire admirer. Elle est
convaincue.) Mon nez est droit comme l'étrave d'un vaisseau de course,
— regarde!.. Mon sein gauche est plus pur de forme que celui d'une reine,
lequel pourtant fut moulé...
PATRICIA, atterrée,
I'interrompant: C'est Horace qui t'a dit tout ça!...
ISABELLE se lève,
désagréablement surprise: Ah!... Oui?... (Et aussitôt
rassurée :) Il faut que ce soit vrai pour qu'il l'ait dit; il est
tellement menteur!
Mais Jacques et moi!...
Jamais personne n'a aimé comme nous!
... On pourrait
écrire notre histoire!... I1 est beau, si tu le voyais!
PATRICIA,
désolée, très bas: Et Horace?
ISABELLE se méprend.
Nouvel étonnement: Horace, lui?... Je ne sais pas. Je crois que je ne
l'ai ~jamais regardé! (Fini; elle est fière.) J'étais si
~jeune... (C'est trop. Patricia se retourne sur son fauteuil et, blottie, le
nez au dossier, elle sanglote. Isabelle vient aussitôt s'agenouiller sur
le siège, derrière elle; et lui sou~le dans la nuque :) Tu es
jalouse,
PATRICIA: Triste, triste,
triste... Tu as gâté ma belle journée.
ISABELLE, ahurie, se
redresse: Pourquoi?
PATRICIA: Et moi qui
pleurais de trahir Aldo!
ISABELLE, vexée, rit
méchamment: Tu es bête comme une cornemuse,—rien que du vent
et des trous!
On entend, comme venue du
dehors, la voix de Balbine. Elle appelle vraisemblablement de sa fenêtre.
LA VOIX DE BALBINE:
Gabriel!.:. Gabriel!... (Patricia se redresse, séchant ses larmes. Elle
écoute, s'émeut.) Venez là!... oui,—je descends...
PATRICIA, à voix
basse . C'est lui!... Je tremble —ne m'abandonne pas.
Elle se serre contre
Isabelle. Balbine paraît à l'étage, fraîche, claire,
vetue d'une jolie robe de matin et parce de colliers de couleur. Elle descend
vivement.
BALBINE: Patricia, voici
Gabriel. Va dans ta chambre, un moment, je te rappellerai...
PATRICIA, timidement: C'est
qu'auparavant, j'aurais voulu...
BALBINE: Non, non; rien!...
Je ne différerai pas d'une minute la joie de ce cher
garçon—et la mienne. Va, Patricia, va...
Elle est en bas et traverse.
Patricia sort à droite avec Isabelle. En meme temps Xantus
apparaît en haut. Il se penche à la balustrade, appelle
discrètement...
XANTUS: Madame...
Balbine n'entend pas, Elle
cueille Gabriel à la porte et le prend par la main. Gabriel est
débarrassé de ses enveloppements.
BALBINE: Venez, mon cher
ami. Vous avez devant vous une heureuse messagère. Vous allez être
satisfait...
GABRIEL, très gai: Je
le suis déjà!
BALBINE: Non!
GABRIEL: Si.
BALBINE, péremptoire:
Non, vous dis-je! — ou vous n'êtes pas exigeant! (Elle corrige,
vivement.) Or, vous avez droit de l'être.
XANTUS, de la galerie, plus
haut: Madame!...
(Balbine lève la
tête.) Dois-je éveiller Monsieur?
Il sourit hypocritement,
exagérant la politesse, maniéré.
BALBINE,
étonnée: Votre maître n'est pas levé?
XANTUS: Non,
Madame,—d'autant moins que, plongé dans le sommeil, mon
maître dort encore.
BALBINE: Appelez-le!
Xantus descend lentement et
va vers la porte de gauche. Pendant la scène entre Gabriel et Balbine,
il ne cessera, à intervalles, de frapper à la porte, doucement
d'abord, puis de plus en plus fort, faisant mine d'écouter et d'attendre
une réponse.
Balbine, qui veut jouir de
son triomphe prend maintenant son temps:
Mon très cher
Gabriel, je vous ai promis: « Vous ne tiendrez Patricia que de moi...
»
GABRIEL,
légèrement: Et peut-être la tiendrai-je aussi
d'elle-même, du ciel et de moi!
BALBINE, souriante,
ironique: Croyez-vous?
GABRIEL: J'ai fait mon bilan
avec une rigueur mathématique; voici: l'âme nous déborde
tellement que j'avais passé les frontières de l'âme de
Patricia avant que d'être arrivé ici. Patricia m'ignorait aussi.
Mais du plus loin que l'araignée sente vibrer son fil elle sait que la
proie est dans sa toile.—C'est une image.
BALBINE, ~moqueuse: J
espère!...
GABRIEL: A certain
ondoiement de sa vie Patricia a perçu les approches terrifiantes de
l'amour... et, dans son épouvante sacrée, la chère
innocente a pris contre moi ses défenses.
BALBINE: C'est de
l'arithmétique, ça? Et Aldo? Où mettez-vous Aldo dans
toute cette féerie?
GABRIEL, triomphe:
Justement! J'ai terminé mon enquête. Je suis entré dans
chaque maison de Crayeuse à Villancart, de Bouque-la-Forêt
à Plamont; j'ai interrogé le maire, les marchands, le cantonnier,
les gendarmes: à cinq lieues à la ronde, on n'a jamais connu
d'Italien ni d'Aldo.
BAI.BINE, inquiète: C
est-à-dire?...
GABRIEL: Il faut que
Patricia le cache en cette maison...
BALBINE pousse un cri,
défaille: Oh!
GABRIEL, la soutenant vite: C'est
absurde! Je dis; il faut qu'elle le cache en cette maison ou...
BALBINE le regarde fixement,
s'attendant au pire: Ou?...
GABRIEL, joyeusement: ...ou
qu'elle l'ait inventé!
BALBINE, ahurie: Vous perdez
l’esprit.
GABRIEL,
décontenancé: Ah?... excusez-moi...
BALBINE: Inventé!
Inventé Aldo!... Non, Monsieur, Patricia a un amant, que cela vous
plaise ou non. I1 ferait beau voir qu'elle se soit jouée ainsi de ma
honte et de mon chagrin. Qu'elle ait commis une faute—bon! qu'elle soit
une petite malheureuse,—bon! mais que par là-dessus elle soit une
abominable menteuse,—non!
GABRIEL, timidement: L'une
ou l'autre,—pas les deux...
BALBINE,
arrêtée, après une brève réflexion: Je
préfère l'une!... (Puis, elle rit, avec indulgence.) Ah!
j'admire, j'admire la complaisance des hommes à se créer des
consolations d'orgueil! (Et pèremptoire :) Patricia a un amant!
GABRIEL, rompant:
Peut-être...
BALBINE,se rebiffe:Je veux
qu'elle ait un amant!
GABRIEL : Soit!
BALBINE: Je souhaiterais
plutôt qu'ede en eût deux et quatre et dix.
GABRIEL, consterné:
Ah?
BALBINE: Et comme vous avez
du bon sens, vous serez de mon avis. (Elle s'arrete devant lui, et scandant :)
Car vous n'étiez généreux qu'autant qu'elle était
coupable.
GABRIEL, vivement: Vous avez
raison.
BALBINE, heureuse: Ah!
—Après cela, s il vous plait de vous taire, vous apprendrez la
nouvelle. Patricia a dit oui!—enfin! (Il est difficile à Gabriel
de montrer beaucoup de joie. Au reste, il n'en aurait pas le temps. Xantus~s
qui a rythmé toute cette scène de coups frappés avec une
violence accrue, frappe à présent du poing, à toute force.
Balbine est excédée :) Ah! Xantus, finissez!
XANTUS, très digne:
C'est que Monsieur ne cesse pas, lui, de ne pas répondre. Monsieur n'est
ni sourd ni muet et moi je heurte en vain, je frappe inutilement et je toque
sans résultat.
BALBINE, comme si elle se
rendait compte enfin: C'est vous qui faites ce tapage? Et mon mari n'est pas
encore sorti de son lit pour vous ramener aux convenances?
XANTUS, tout simple: Mon,
Madame. Mais j'espère que mon maître est mort.
BALBINE, frappée:
Hein?
XANTUS: Ce sera sa seule
excuse.
Balbine indignée,
inquiète aussi, traverse vivement pour aller frapper à la porte
d'Olivier. Elle frappera doucement du doigt replié, avec une certaine
mesure qui doit correspondre à un signal convenu.
BALBINE, en passant: Xantus,
je regrette d'avoir à vous le dire, vous êtes stupide.
XANTUS, près de la
porte où elle frappe et attend, froissé dans sa dignité de
commande: J'ai déjà prié Madame de m'accorder un aide pour
les grosses besognes, lequel serait stupide à ma place. Je l'insulterais
moi-même et Madame s'épargnerait d'injurier.
Impatientée de ne pas
obtenir de réponse, Balbine pousse la porte.
BALBINE, stupéfaite,
au seuil: Oh! les volets sont ouverts et le lit n'est pas défait!
XANTUS, à Gabriel
doué au milieu de la pièce —sans meme regarder dans la
chambre d'Olivier comme un huissier qui annonce: Les volets sont ouverts.
BALBINE, vers Gabriel:
Olivier n'est pas rentré, cette nuit.
Elle attend là, elle
réfléchit.
XANTUS, vers Gabriel: Le lit
n'est pas défait. C'est la première fois, car ça n'est
jamais arrivé à Monsieur depuis que je suis à ses ordres
et à son service.
Balbine marche lentement
à Gabriel, s'adressant à lui, qui n'entend pas. Il est ailleurs.
BALBINE: Un accident?...
Non! Nous en serions informés; il a quitté la maison hier,
à cinq heures. (Silence. Et soudain, elle a une exclamation de reproche
:) Oh!... (Puis de révolte :) Oh!... (Enfin, d'amertume :) Oh!...
Elle s'assied, le buste
droit, au bord d'un fauteuil.
XANTUS, curieux: Oh?
BALBINE, regardant tour
à tour Xantus et Gabriel, sèchement: Ne faites pas, l'un et
l'autre, des yeux noirs à me couvrir de deuil!
XANTUS, avec un respect
exagéré: Oserais-je prendre la respectueuse liberté de me
permettre de demander à Madame...
BALBINE, hautaine et calme:
C'est votre nouvelle manière? Je vous préviens que je vois, clair
comme le jour, que votre politesse, c'est à vousmême qu'elle
s'adresse! Et vous me faites peur, aussi: vous avez l'aır d'un gredin dans
sa gangue. (Xantus est battu. Elle questionne sèchement :) Que
vouliez-vous?
XANTUS, timide: ... Savoir
si Monsieur n'aurait pas—par hasard—partagé la couche de
Madame, cette nuit?
BALBINE sursaute: Oh!
XANTUS: Et Madame l'aurait
oublié?
BALBINE se domine et
ordonne: Sortez!
XANTUS, humble: Je n'y
voyais aucun mal...
BALBINE, la bouche
sèche: Sortez, vous dis-je...
XANTUS traverse, pour sortir
à droite: Au contraire. —Par exemple moi, j'oublie tout de suite
qu'une fille a dormi dans mon lit.
BALBINE, à bout de
souffle: Chassez-le, Gabriel, —il me tuera!...
Gabriel est
embarrassé.
XANTUS: C'est pourquoi je
suis tant aimé des filles.
Balbine se laisse aller dans
le fauteuil,— la tête renversée. Est-elle évanouie?
GABRIEL, tiré de sa
reverie: Voyez!. .
XANTUS, doucement,
simplement: Madame va se revenir toute seule. (Il est au seuil, à
droite.) C'est vrai, Justine m'a dit: « Je veux bien coucher avec toi,
mais tu l'oublieras. » Et j'ai oublié. Et Rosalie a dit de
même, et Suzon et les trois Marie « Tu l'oublieras! tu
l'oublieras.»Et j'ai oublié, moi. (Un temps, très court.)
Voici que Madame revient à Madame.
En effet, Balbine remue la
tete de droite à gauche, lentement, comme pour protester. A ce moment,
Minna survient du dehors, les yeux ronds, agitée.
MINNA: Madame! (Balbine
n'était pas évanouie, elle se redresse brusquement.) Tout le
village est dans le parc, cueillant nos fruits et liant les bouquets de nos
fleurs!... Les grilles ont été enlevées,et dans
l'épaisseur du mur on voit une plaque bleue toute neuve comme au coin
d'une rue, avec une inscription: « Raccourci de Neuf-le-Vieil
à Bontigneulles. »
Oui, Madame. Je l'ai lu sans ~ lunettes! »
Gabriel
est terrorisé pour Balbine. Elle est debout, droite, un peu pale. Il
craint qu'elle tombe et s'apprête à la soutenir. Mais elle
l'arrête d'un geste,
maîtresse d'elle-,même. Et tandis que Minna regarde derrière
elle, dans le parc, elle demande d'une voix blanche
BALBINE: C est tout?
MINNA: Et les mauvais
garçons ont chassé Mirza à coups de pierres. Vous savez,
Mirza, le dernier vivant de nos chiens!... Et la bête a filé
au diable, plus vite qu'une
machine!
BALBINE, la voix plus
assurée: C est tout?
MINNA: Et une meule est en
feu au beau milieu de nos champs, sans même personne pour la regarder
brûler!
BALBINE, comme d'une chose
sans importance: C'est tout?
Balbine n'a-t-elle pas sur
la lèvre un imperceptible sourire? Minna qui vient de regarder au-dehors
encore, ose à peine parler. Elle est épouvantée et
s'écarte de la porte, comme pour trouver protection à
l'intérieur. Tous ont peur, sauf Balbine qui vraiment semble sourire.
MINNA: Et la
vérité me pardonne si notre maître ne nous arrive pas aussi
saoul qu'un conscrit et la jambe molle comme la queue d'une vache!
Balbine sourit en effet d'un
beau sourire qui accueille Olivier, ivre à son entrée. Il est
vêtu d'une veste de gros velours à côtes, d'une culotte de
cheval et botté. La chemise au col ouvert—lache au-dessus de la
ceinture de cuir—les cheveux en désordre et tout couvert de
poussière et de boue sèche, il donne l'impression d'un homme qui
a rodé toute la nuit et dormi sur la terre après une ivresse
abominable. Il est encore enveloppé des vapeurs de l'alcool.
Hilare, il s'arrête au
seuil,appuyé au chambranle de la porte.
OLIVIER: Salut!... Ici l'air
est épais comme un sirop transparent!... Ici, on pêche à la
ligne!... (Observation qui lui vient de l'immobilité de Balbine, de
Gabriel, de Minna et de Xantus. Il désigne quelque chose, au-dehors,
d'un geste mou.) Là-bas, leurs gestes légers font partie d'un
ensemble dont le sens nous échappe; un ballet peut-être. Mais si
les figures de leur danse nous paraîssent détachées, c'est
seulement parce que nous sommes exilés de la musique. Salut!
BALBINE, très douce,
d une douceur voulue: Bonjour, mon ami.
OLIVIER, après un
coup d'œil étonné: Tu souris?
BALBINE: Je me suis permise
de m'inquiéter de votre absence insolite,—ne me le reprochez pas.
Mais vous êtes là, et je vous remercie du soulagement qui m'arrive
avec vous.
Elle veut aller à lui
qui vient d'avancer d'un pas.
OLIVIER, bon enfant:
Arrière!... Je suis saoul!
BALBINE, en place, tout
simplement: Oui, mon ami, vous l'êtes; vous aurez des nausées.
OLIVIER, victorieusement:
J'en ai!... Elles ne me montent pas toutes de l'estomac—je suis saoul
aussi de mon sang! (Il vient regarder Balbine au visage comme rnyope.) Je ne
rêve pas? Tu as l'œil sec? Tu ne pleures pas encore tes larmes sans
sel?
Gabriel, Xantus et Minna
sont les témoins immobiles de cette scène, dont seules
l'expression épouvantée de leur visage et leur attention tendue
marqueront le caractère de violence intérieure. Les trois regards
sont sur Balbine.
BALBINE, souriante: Non.
OLIVIER lui tourne le dos:
Étrange! (Il ricane.) D'habitude la femme est une urne de rosée;
il lui suffit de pencher la tête: l'eau coule! Les beaux yeux de l'idole
sont des trop-pleins. (Il revient examiner Balbine de tout près.) Non!
tu ne pleures pas. Voici de la nouveauté!
BALBINE, comme amusée:
Nouvelle est aussi votre ivresse. Je pourrais en effet pleurer, mais pour vous
éviter d'être ivre mon eau viendrait un peu tard dans le vin.
OLIVIER la regarde,
stupefait, puis rit, pour lui même: Ah! déconcertante intuition du
sexe mou!... (A Balbine :) Tu ne peux comprendre...
BALBINE, placide: Ne vous
escrimez pas en vain; vous ne toucherez pas le fond de ma patience.
OLIVIER s'exclame, admiratif
: Ange! Ange inusable! ...
BALBINE: J'accepte le mot
pour un compliment.
OLIVIER, à Gabriel:
Demeurez, cher garçon, —j'ai besoin d'un consolateur,—Minna,
Xantus, restez aussi, vous me conduirez à ma chambre. (Détente.
Les trois témoins respirent. Olivier se jette dans un fauteuil où
il s'étale, jovial.) Toute la nuit, j'ai couru après ma jeunesse.
Belle chasse, ardente et jalonnée de chutes! Parfois, je l'ai
rattrapée, oui vraiment—dans des instants de solitude et de
danger. I1 y a quelques mois j'ai cru la capter à nouveau dans l'amour.
(Il pouffe.) Naïveté... Ah! Ah!—laquelle candeur me ramenait
réellement en arrière,—elle seule, et de trop
d'années! (il s'adresse probablement à Gabriel :) Illusion, mon
cher; on ne recommence guère et la femme à la femme s'ajoute!
La terreur s'empare d
nouveau des témoins liés à Balbine du regard.
BALBINE, très calme:
J'ai la fierté de ne pas pouvoir vous en répondre autant à
propos des hommes.
OLIVIER,
cérémonieux: Merci, calme épouse, déesse au lait de
coco!... (Vivement :) Ne pleurez pas!...
BALBINE, aussi vite:
Rassurez-vous!... (Puus :) Cependant, la chasteté me semble n'être
pas auprès de vous d'une bonne recommandation.
OLIVIER, attendri; est-il
sincère ou joue-t-il?: Oh! si Balbine!—et je t’aime!... (Il
fait une grimace d'amertume.) La preuve de mon amour est dans son
absurdité même. D'amants, visiblement épris, se
demande-t-on pas toujours: « Pourquoi elle et lui, celui-là avec
celle-là? » (Il sourit.) On oublie que l'absurde est le pire des
attraits!
BALBINE: Je vous jure, moi,
que ma tendresse procède tout entière de la raison.
OLIVIER, tranquillement:
Toi, tu confonds la raison et le raisonnement, la tendresse et la
tendreté!
BAI BINE, non moins
tranquillement : Appréciation...
OLIVIER se renverse dans son
fauteuil: Ha!... je suis mal à l'aise! (Balbine profite du répit
pour fermer les yeux une seconde et se pose le dos de la main sur le front.
Mais déjà Olivier se redresse et elle reprend son sourire.)
Vagabondage! J'étais las de tourner sur moi-même un
thermomètre pour pivot!... Étais-je malade d autre
chose—hein?— que de creuser le moule de mon corps allongé
entre le matelas et l'édredon,—hein?—comme pour y couler
enfin! gisante et sombre, mon effigie funéraire. (Il rit grassement.)
Ah! Ah! un peu plus, j'allais croire à la mort!
BALBINE: Vous avez le vin
triste, mon ami.
OLIVIER, sec: Appelle-moi
Monsieur!... (Un éclair,—il sourit.) Figure-toi: à minuit,
j'ai voulu, pour l'édification de quelques vauriens, faire un portrait
de toi, raconté! (Avec un prodigieux étonnement :) Impossible! I1
fallut y renoncer!... Loin de toi les lignes m'échappent, même le
contour se dérobe.
BALBINE, à peine
ironique: Je pourrais vous dessiner, moi.
OLIVIER, les yeux mi-clos
comme un peintre attentif: Et maintenant, je te vois bien. Tu es... (Il scande
:) l'implacable Allégorie de toutes les Vertus domestiques!...
Il rit d'un rire
pressé et presque ~muet.
BALBINE: J'augure de cette
réflexion que vous avez galvaudé en compagnie de Monsieur votre
frère.
OLIVIER,
étonné: Constant?... Pourquoi?...
BALBINE: Depuis quelque
temps, il exerce sur vous une influence néfaste. (Elle ajoute
aussitôt, aimable :) Ne vous fâchez pas!
OLIVIER, ahuri: Je me
fâche, moi?
BALBINE, très douce
et souriante: Oui, vous êtes en colère.
OLIVIER proteste un peu
nerveusement: Mais non!
BALBINE: Je vous connais.
OLIVIER, sec,
énergique: Non!
BALBINE: Regardez-vous au miroir.
OLIVIER se fache: Non, —je vous dis!
BALBINE
Vous êtes en fureur
jusqu'aux cheveux.
OLIVIER, furieux, en effet:
Ce n'est pas vrai!...
BALBINE: Et vous criez!...
OLIVIER : Je crie ?
BALBINE: A vous aveugler.
OLIVIER hurle: Ce n'est pas
vrai, vous?
BALBINE, avec son implacable
sourire: J'entends, —Et vous, n'entendez-vous pas?
OLIVIER, hors de lui,
frénétique, mais la voix coupée: Tais-toi!...
BALBINE d'un débit
égal, uni, sans aucun accent, tandis qu'Olivier, devant elle les bras
à demi tendus, tremble de la tête aux pieds: Me taire? Oh! mon
ami, vous êtes injuste! Me taire? C'est le comble! qu'ai-je dit? Vous
hurlez comme un frénétique. Et je ne dis rien, je n'ai rien dit.
Vous divaguez —je vous écoute. J'ai des oreilles,—c'est
tout. Vous m'ordonnez de me taire. Ai-je ouvert la bouche? Vous n'en finissez
pas de discourir; avez-vous entendu ma voix? Je suis ici lèvres cousues.
Vous parlez, parlez; je ne desserre pas les dents. Qu'aurais-je à dire,
et quand? Pas un mot,—j'ai la langue inerte. Je prends ceux-ci à
témoin. N'ai-je pas l'air d'une muette? Vous imitez le tonnerre pour
effrayer les enfants; pas un écho venu de moi, vos protestations
semblent tomber dans le vide. Aucun son, nul murmure. Qu'on m'accuse
d'être taciturne,—oui. Me taire, dites-vous?
Olivier va-t-il
l'étrangler, on peut le craindre. Les témoins sont penchés
vers le centre du drame.
Non, c'est tout. Balbine va
d'un pas tranquille chercher sa corbeille à ouvrage dans l'armoire du
fond. Olivier demeure un moment perdu, puis il laisse retomber ses bras et
parait se réveiller d'une transe, haletant. Il s'assied lourdement. La
détente permet aux témoins de se redresser. Balbine reviendra
bientôt s'installer tout près du fauteuil de son mari. Pour se
mettre à un tricotage de laine blanche elle gante une paire de mitaines
blanches. Tandis qu'elle s'apprête à développer autour
d'elle un invincible principe de tranquillité, Olivier lui tourne le dos
ostensiblement et, couché en travers du fauteuil, forcant sa
jovialité, il s'adresse à Gabriel.
OLIVIER: Oui, mon
garçon, oui, j'allais croire à cette
mort-pas-plus-loin-que-le-bout-du-nez!... Ah! Ah!... couardise!... Même
si tu n'as pas d'enfants, la mort n'a prise sur toi que trois jours, —pas
un de plus. Trois: le dernier souffle, la veillée et l'ensevelissement.
Tu es vraiment crevé, au su et au vu des témoins. Mais au matin
du troisième jour, tu ressurgis tout vif dans la mémoire des
hommes! Et le voyage n'est pas fini. De là, tu sautes à pieds
joints dans l'histoire et de l'histoire dans la légende. Une, deux,
trois . debout!
Il se lève d'un bond
et jette les bras au ciel.
BALBINE, sans trop de
curiosité, comme dans une conversation courante, penchée sur son
ouvrage: Vous êtes certain?... Et ainsi chacun de nous?
OLIVIER, tourné d'une
pièce vers elle : Tous, tous, tous,—sauf toi! (Il rit, se
retourne.) Les uns seront les héros, les saints, les prophètes,
et tous les autres, vous et moi—deviendront la multitude symbolique qu'on
dénomme à travers le temps: Migration, Chasse, Conquête,
Épidémie, Famine, Religion, Holocauste, Iconoclaste, Massacre,
Race, Nation, Caste, Révolution, Guerre, Ville, et,
pêle-mêle, Tour de Babel, Pyramide, Olympiade, Bacchanale et
Carnaval!...
Il a lancé cela en
bouquet. Il sourit.
BALBINE, toujours du meme
ton: Est-ce bien souhaitable?
OLIVIER, comme s'il
l'insultait, crie: Mais il faut avoir vécu vivant, pour vivre mort! (Il
vient à elle qui ne lève pas la tête. Il fait une affreuse
grimace de dégoût exagéré.) Ton écœurant
souci de sécurité ferait de nous un peuple de quenelles,
ressemblantes jusqu'à la dégoûtation!... (Puis :) La vie
dangereuse et sans fin est là où la partie n'égale pas le
tout. Comprends-tu? Toi, tu cherches une sécurité sans exemple.
Et moi, je veux me perdre dans une existence instable et précaire!...
Balbine es-tu... Et moi, Olivier!... (Il rit triomphalement.) Assez du lit
où la dernière heure serait trempée de sueur, blette,
croupie, touffue, et confite! A moi les aventures sans témoin, le danger
sauf de toute vanité. Devant l'audace de l'homme lancé seul entre
ciel et mer, entouré d'un péril souple comme l'onde et le vent,
la mort hésite. Mais qu'elle le frappe au vol, sur la brusque absence
d'un être, l'azur se referme avec le fracas d'un tonnerre! on l'entend
jusqu'aux confins des siècles. Olivier, suis-je! Et toi, Balbine,
résignée à l'agonie en graisse cuite si difficile à
digérer!... (Il se calme soudain et conclut avec une extraordinaire
simplicité )
I1 ne faut pas laisser à la seule fatalité
toutes les responsabilités. Non, mettons-y du nôtre. Où
serait le mérite de souffrir?
BALBINE, comme
étonnée: Vous avez fait tout cela, cette nuit?
Olivier vient à elle
à pas comptés. Il sourit et parle posément, mesurant ses
coups.
OLIVIER: Presque,—oui
presque!...
J'ai, de mes mains encore
lâches, descellé les grilles du parc, puis de mes mains
déjà tenaces, encastré dans le mur une plaque indicatrice:
« Raccourci de Neuf-le-Vieil... » Ah! Ah! la revanche des gens est
réconfortante! N'est-ce pas? Qu'ils traversent le domaine vingt fois au
lieu d'une, rien que pour le plaisir,—je n'en serais pas surpris. I1
m'était fatigant de les voir arpenter pas à pas ce chemin de
haine dont ils entouraient nos murs.
Pleures-tu? Tu pleureras!
BALBINE a levé la
tête: Si je pleurais, ce serait pour ne pas vous contrarier.
OLIVIER:
Évanouis-toi, cœur trop petit!
BALBINE, sans voix: Vous
l’avez fait plus petit encore, sans doute pour qu'il échappe
à vos coups. Pour cela je vous dis merci.
OLIVIER ricane: Voire! (Il
est penché vers elle les mains aux genoux, baissant la voix.) La nuit du
ciel était pareille à un immense sapin de Noël chargé
de veilleuses. Je me suis endormi dessous. La fraîcheur du matin sur les
champs m'éveilla grelottant. (Il se redresse, hausse le ton.) Pour me
réchauffer le corps et les yeux, j'ai mis le feu à notre
blé en meule. (Il rit, court à la porte.) Lève-toi, viens
voir! ça flambe encore comme un soleil!
BALBINE, tranquille:
L'assurance paiera.
OLIVIER revient triomphant:
Non! justement,
non!... même sur un
mensonge l'assurance ne paiera plus! J'ai rompu tous les contrats!... (Cette
fois, Balbine est debout, il appelle : Minna! Xantus ! Ici! (Ils accourent et
le soutiennent au moment ou il allait tomber.) A ma chambre! Ma joie fait
tourner le paysage!... (Il marche vers la porte de gauche, soutenu de chaque
côté par les domestiques.) J'ai demandé aux assureurs:
« Pouvez-vous me garder de l'ivrognerie? »—« Non,
Monsieur »—« De la débauche? »—«
Non, Monsieur »—« Me sauver de la mélancolie, du
pressentiment »—«Non! »—« De l'angoisse
spirituelle? »—« Non » —« Me garantir
contre l'adultère? »—« Non ~ — «
Pouvez-vous m'assurer contre l'assassinat moral? »—« Non et
non! » (Il rit éperdument.)«a Alors? »—«
Nous assurons, Monsieur, contre les effets. Donc respectons les causes,
Monsieur; respectons-les. » (Il f ait encore une grimace de
dégoût :) Bech!... Matière!... Matière!... (Au
moment de sortir, il tourne la tete vers Balbine et conclut, avec compassion :)
Tu vois, ma chère, ils ne pouvaient rien pour nous!...
Il sort entre Minna et
Xantus. On l'entend rire. La porte se referme. Dès qu'elle est seule
avec Gabriel, Balbine retire ses lunettes sombres et s'abandonne à son
émotion.
BALBINE, haletante : Je suis
touchée! Je suis durement touchée! Je le sais, mais je ne le sens
pas. N'y avait-il pas là de quoi s'évanouir?
GABRIEL, vivement: Non!
Madame!
BALBINE,
révoltée: Non? Si, Monsieur, si! (Puis :) Mais je n'ai pas mal et
tant de choses sont en suspens!... Ou ses traits étaient trop aigus et
la douleur ne viendra que plus tard, ou, trop rapides, ils ont cicatrisé
la blessure en passant. (Méprisante.) Non! il a visé trop bas!
(Agitée, elle va ranger sa corbeille à ouvrage dans l'armoire.)
Propos d'homme ivre? Soit! Mais il en appert qu'il n'est pas heq~reux! Pas
heureux? Est-ce croyable? (Elle est outrée.) Olivier n'est pas heureux!
Oh! c'est trop fort!... (Xantus sort de la chambre d'Olivier et attend au
seuil. Elle ne s'en soucie ou ne s'en aperçoit pas et poursuit :) a
Olivier, suis-je! Et toi Balbine. (Avec un orgueil emporte.) Oui, moi!... Et le
mari de Balbine n'est pas heureux. N'est-ce pas, à vrai dire,
scandaleux?... Oh!... I1 n'est pas un monstre, pourtant? Et j'ai beau cumuler
les vertus, Monsieur se déclare insatisfait!... Ah! je ne m'attendais
pas à être noircie au-dessus et au-dedans dans une même
journée.
« Balbine, ton mari
n'est pas heureux! Balbine, ton mari... » on le répéterait
cent fois sans arriver à comprendre. Et ensuite, il rentre ivre dans ma
maison et je suis la risée du pays. Oui, moi! Si l'homme boit c'est
encore la femme qu'on moque. Voici le monde! (Elle s'avise de la
présence de Xantus.) Qu'attendez-vous là?
XANTUS, sortant de sa
méditation, approuve: Oui. Et si la femme trompe l'homme, c'est toujours
1’ homme qu'on moque.
BALBINE, I'esprit ailleurs:
Que voulez-vous dire?
XANTUS, simplement:
Ça!
BALBINE, sans intention:
Où est Minna?
XANTUS: Minna borde le
maître.
BALBINE, s'appliquant les
poings fermés aux yeux fermés, à Gabriel: Gardons notre
sang-froid.
Un temps.
XANTUS: Je voudrais prier
Madame de m'accorder par faveur un congé de vingt-quatre heures.
BALBINE: Un congé?
Sous quel prétexte?
XANTUS: Sous quel
prétexte ? Toujours le même: ma mère.
BALBINE: Vraiment? C'est la
troisième fois ce mois-ci que vous vous rendez chez elle.
XANTUS: Je me permets de
dire à Madame que ma pauvre mère n'est plus aussi jeune que moi.
BALBINE: Ah, oui?
XANTUS: Et elle dit: «
La vie est mesurée comme les années de prison, au commencement
douze mois et toujours moins à la suite; ça diminue avec le temps
de la punition et la sagesse du condamné. »
BALBINE, qui le regarde
attentivement: Oui, et c'est vous qui irez en prison. Vous allez commettre un
méfait et déjà vous faites des grimaces pour n'être
pas reconnu.
XANTUS, assommé: Qui
vous a?...
BALBINE, nette: Quand
voulez-vous partir?
XANTUS balbutie: Je...
ne...—tout à l'heure!
BALBINE: Non, mon
garçon, non. Trouvez-vous d'abord un remplaçant.
XANTUS, ahuri: Un
remplaçant?... (Soudain.) Oui! ...—Oui, Madame!...
Il traverse la pièce,
de gauche à droite, très vite, comme pour sortir.
BALBINE tandis qu il passe:
Xantus! — qu il soit orphelin! (Xantus en reste cloué sur place.
Balbine est satisfaite d'elle-même, soulagée. Comme pour
elle-même :) Où est Minna? (Puis à Gabriel :) Me voici
calmée,—sûre de mon équilibre! Il s'agit à
présent de prendre nos mesures. Premièrement, les contrats
d'assurance ne sont pas résiliés,— non. J'en jurerais... Ce
sont paroles perdues. Olivier n'était pas dans son bon
sens,—excusez-le. Secondement, il n'a pas, de sa main, allumé
l'incendie. Non, — j'en suis certaine. I1 désirait
m'épouvanter. L'assurance, l'assurance paiera. Je ne rnentirais pour
rien au monde,—mais je le
La porte s'ouvre à
gauche et Minna surgit. Ses bas descendus et roulés jusqu'à la
cheville son corsage large ouvert sur la chemisette, les cheveux en
désordre, elle se cache les yeux sous le dos de la main. Elle n'ose
avancer d'un pas. Balbine la voit et la reçoit en plein dans les yeux et
dans le cœur. Elle ferme les yeux et reste droite. Silence.
XANTUS, à mi-voix:
Madame, sauf respect, nous sommes cocus.
Balbine sursaute, ouvre les
yeux. Sa dignité l'emporte, elle se force à sourire.
BALBINE, le plus naturellement
possible: Ma pauvre fille, êtes-vous débraillée!..
XANTUS, stupéfait,
croit bon d'ajoûter en manière d excuse, presque bas: Je dis,
c'est bien de l'honneur pour moi... et pour Minna.
BALBINE, on la sent tout de
même frémissante, à Minna: Remontez chez vous. (Minna se
sauve. AXantus :) Allez dire à Mademoiselle Patricia que je l'attends
ici. (Xantus, terrorisé, disparaît instantanément. Alors
Balbine prend Gabriel au bras et l'entraîne vers la porte de sortie. Sa
voix blanche tremble un peu :) Chut! Chut! Silence!... Je n'accepte de conseil
que de moi! I1 ne craint pas le temps celui qui le prend pour guide et pour
compagnon. Nous verrons un jour si je suis ou non maîtresse en ma maison.
Vous, mon ami, commandez qu'on replace immédiatement les grilles. Courez
ensuite au chenil et au retour lancez dans le parc des chiens à gueule
de crocodile. A bientôt. (Elle s'est exaltée un peu. Gabriel est
parti. Patricia entre de droite. Balbine va à sa rencontre jusqu'au
milieu de la pièce. Elle s'assied. Patricia debout auprès de son
fauteuil.) Patricia, tu voulais me faire des confidences, tout à
l'heure, —je t'écoute.
Patricia très
timidement, se tourne vers elle pour parler.
J'ai transmis à
Gabriel ton consentement. Ah! s'il est un baume à mon cœur en
dolori, c'est son émerveillement! Doux garçon! Qu'on tire un
certain suc à partager les chagrins d'autrui,—Oui, comme si on
payait d'avance les siens—quelle réjouissance ne doit-on pas
attendre d'un bonheur étranger dont on est l'artisan? Ma chérie,
dans un mois tu seras mariée par mes soins!... Je me remercie. (Patricia
a fait un geste, mais il est trop tard.) Hélas! tu n'avais plus à
prétendre être difficile... (Patricia fait un signe de
protestation, timide. Elle va parler.) Non!—et le plus beau sort t'échoit!
Sois comblée; j'en suis fière!... Tes fautes effacées, tu
seras une charmante compagne; qu'il dise merci, lui aussi. (Nouvelle tentative
de Patricia.) En fait, je n'ai jamais désespéré de toi,
parce que tu n'as pas tenté de mentir lorsque je t'ai naguère
interrogée. Tu ne l'ignores pas, le mensonge est mon cauchemar. Je
n'adoucirais pas l'inflexion de la vérité quand ma vie ou celle
des autres tiendrait au fil de ma langue. (Patricia, on le sent, ne parlera
plus. Elle a reculé d'un pas ou deux.) Je t'écoute. I1 s'agit de
lui, de toi, et de... l'autre? oui? (Patricia approuve de la tête.)
Crains-tu que... l'autre fasse un scandale? (Patricia secoue la tête en
signe de dénégation.) I1 n'existe plus pour toi?
(Signe: non.) I1 t'a
abandonnée? (Pas de réponse.) Ou toi? (Signe: oui. Balbine baisse
la voix, à chaque question.) I1 ne s'est pas tué? (Signe: non.)
I1 est parti? (Signe: oui.) Pour toujours? (Signe: oui.) I1 ne reviendra
plus—tu en es sûre? (Signe oui.) Mais alors? (Silence. Patricia la
regarde, elle n'ose parler, elle baisse la tête.) Est-ce donc si
difficile? (Signe: oui. Balbine la dévisage avec intensité.)
Mais?... Mais...
Soudain elle pâlit, se
dresse, pousse un long cri sourd et tombe à la renverse dans son
fauteuil. Patricia affolée, court frapper à la porte
PATRICIA appelle à
mi-voix: Papa! mon papa!...
A l'instant, Olivier parait,
vêtu de sa robe de chambre, calme, souriant.
OLIVIER, tendrement,
embrassant Patricia: Ma petite fille? (Et par-dessus son épaule, il voit
Balbine évanouie. Écartant Patricia :) Ah?... Moi, je n'y avais
pas réussi!
Il fait un signe à
Patricia, désignant l'armoire. Elle se dépêche et rapporte
un petit flacon que son père passera sous le nez de Balbine, d'abord de
loin, puis plus près.
PATRICIA: Mais je n'ai pas
dit un mot! Je n'y suis pour rien! Qu'a-t-elle pu imaginer?
OLIVIER: Oui, elle fait tout
elle-même, le ménage et le reste!
PATRICIA: Je te le jure,
rien n'est vrai!...
OLIVIER: Rien n'est vrai,
Patricia...
PATRICIA: ...de tout ce
qu'elle pourra te dire!
OLIVIER: ...de tout ce
qu'elle pourra me dire.
PATRiCIA: Elle ne ment pas,
mais...
OLIVIER: Elle ne peut
mentir, elle est le mensonge debout!
PATRICIA proteste: Oh!
non!... elle se trompe!...
OLIVIER: Elle est le
mensonge innocent. Elle ignore la vérité des hommes et des jours.
Ses vertus n'ont aucune racine dans l'amour.
Ils sont rapprochés
derrière le fauteuil de Balbine évanouie. Olivier donne ses
soins, lui fait respirer le flacon, lui mouille les tempes.
PATRICIA: Je ne puis
être sincère avec elle, affirme-t-elle, je nie
irrésistiblement. Plus elle est sage, plus je m'égare.
OLIVIER: Sa sagesse est
stérile! Elle comprend tout et ne sent rien!
PATRICIA: Elle me tend la
main, je résiste et m'enlise avec un` courage
désespéré.
OLIVIER: Oui, oui, oui c est
cela!
PATRICIA: Elle rit, je
m'efforce de pleurer. Qu'elle pleure et je rirai. Et pourtant, je l'aime et je
me déteste.
OLIVIER: Elle se
présente comme une leçon de perfection donnée aux
pécheurs par un modèle vivant! Qui oserait lui ressembler!
PATRICIA: I1 faut que tu le
saches enfin: Aldo n'existe pas,—je l'ai inventé.
OLIVIER: Comme moi, ce
matin, mon ivresse et ma folie! —Elle m'oblige à de
dégradants complots avec les domestiques! — Je lui pardonne!...
Tout était faux, sinon le courage désespéré de
l'amour.—Tu as bien dit!
PATRICIA: Nous la rendons
malheureuse, toi et moi!... Sois moins dur avec elle, mon papa.
OLIVIER: Pas encore!...
Lorsque ses sentiments seront
solvables!
PATRICIA: elle est franche
et droite.
OLIVIER: Fausse
monnaie,—elle n'en connaît pas encore d'autre! Tu ne peux
comprendre, Patricia, tu ne le peux! Non, non, j'irai jusqu'au bout!...
(Balbine sort lentement de son évanouissement. Silence. Olivier et
Patricia sont penchés vers elle, de chaque côté du
fauteuil. Elle ouvre les yeux regarde autour d'elle. Balbine, nous sommes
là.
Elle sursaute, les
dévisage, se raidit, se lève. Ils veulent l'aider, la soutenir,
elle fait un pas en avant pour n'être pas touchée par eux.
Arrêt. Ils attendent.
Elle fait un grand
détour pour les éviter du plus loin possible et remonte vers le
fond. Olivier et Patricia, la suivant du regard font demi-tour sur place
lentement.
BALBINE, à Patricia,
arrêtée au milieu de la pièce: Je ne me ferai pas la
complice d'une semblable vilenie!... Je vais, de ce pas, rompre tes
fiançailles! (Elle va à la porte du parc, s'arrête encore,
se retourne et lance :) Est-ce que je suis enceinte, moi?... Et je suis
mariée!...
Et elle disparaît.
OLIVIER, exclamation de
révolte et de pitié: Oh!... (Déjà Patricia est dans
ses bras.) Pardonne-lui! Pardonne-lui!
PATRICIA, très
agitée: Oui!...—Mais Gabriel va souffrir!
OLIVIER,
étonné: Ah?
PATRICIA, impétueuse:
Et je l'aime!
OLIVIER, tendrement:
Patricia!
PATRICIA: Et je 1 aime!
OLIVIER, amusé: Tu
lui es fiancée sans mon consentement!
PATRICIA: Je n'en sais rien!
C'est Balbine qui combine tout! Ça m'est égal. Mais je l'aime et
il va pleurer!
OLIVIER rit, doucement: I1
pleure?
PATRICIA: Non,—il rit:
c'est la même chose!
OLIVIER: Oui.
Constant paraît
à la fenêtre du fond.
CONSTANT : Salut!
OLIVIER, à Constant:
Ah! te voilà,—entre vite! (A Patricia :) Tu l'aimes? (Il rit.)
Comme tu as dit ça!... Ah! je te reconnais bien pour ma fille:
lancée à tous risques. Adorable enfance!... Que celui que tu
as,choisi te reçoive d'un cœur plus respectueux que deux mains qui
vont se joindre en prière! (Il la conduit vers la porte de droite.)
Laisse-moi un moment!
PATRICIA: Et Gabriel?
OLIVIER: N'aie pas peur,
pourvu que l'amour n'ait pas tiré une flèche fragile qui se brise
en touchant le but. Va, je lui parlerai tout à l'heure. Enferme-toi dans
ta chambre; il ne faut pas que tu sois mêlée à mes
aventures. (Elle est sortie. Olivier se tourne vers Constant :) Eh bien?
CONSTANT rit: Ma
surveillance est finie, La Faille vient de sortir de chez elle, parée
comme châsse. Elle vient par la route. J'ai coupé à travers
champs.
Olivier va rouvrir la porte
de droite, afin de pouvoir guetter, ce qu'il fait durant toute cette
scène.
OLIVIER: Elle entrera
par-derrière, j'ai l'œil à la porte. Toi, guette Balbine.
Constant demeure au fond,
près de la porte du parc.
CONSTANT: Es-tu satisfait de
la comédie?
OLIVIER: La moralité
n'a pas suffi!... Imagine-toi que Balbine a deviné merveilleusement que
nous étions d'accord toi et moi, pour la brimer: « J'en augure,
a-t-elle dit, que vous avez galvaudé avec Monsieur votre frère.
»
CONSTANT, content: Elle me
hait?
OLIVIER: C'est toi qui
répondrais qu'elle ne sait pas hair.
CONSTANT rit: Tout d'abord,
elle s'est évanouie!
OLIVIER: Non!
CONSTANT: Le cœur va
mieux. C'est partie à moitié gagnée. Tes relents d'orgie
l'ont affreusement dégoûtée?
OLIVIER: Même pas.
Elle m'a dit simplement: « Vous aurez des nausées »
c'est-à-dire: « Je n'en aurai pas, moi, Balbine! »
CONSTANT, qui regardait
au-dehors, crie: Hop! (Puis aussitôt.) Non, rien. Elle a passé
derrière la grange.
OLIVIER: A toutes mes
injures elle opposait une indulgence princière, une douceur de feutre
où mes pointes se perdaient! Mieux encore, elle m'a, plusieurs fois,
ôté la maîtrise du jeu. Je me suis réveillé
souvent au milieu de mes grimaces, honteux comme un pitre dont le fard aurait
fondu.
CONSTANT: Elle t'a pourtant
pardonné!
OLIVIER: Elle n'avait pas
à m'absoudre. Ne s'étant pas déclarée atteinte,
elle éludait à la fois l'offense et le pardon. Je l'admire.
CONSTANT rit: Trompe-la, et
qu'elle te pardonne!
OLIVIER: C'est fait, du
moins en apparence. J'ai commis l'adultère avec la servante. (Il rit,
puis a une grimace de dégout.) Pouah!
CONSTANT,
enthousiasmé: Magnifique!
OLIVIER: Non et non...
Après avoir jeté Minna à demi déshabillée
hors de ma chambre, j'ai regardé comme un laquais par le trou de la
serrure. Une bassesse entraîne l'autre! Pouah!
CONSTANT, ~moqueur: Tu es
trop délicat! ... (Puis, plus bas, ayant regardé au-dehors :)
Arrête!... (Un temps.) Non.
OLIVIER: J'ai vu, en plein,
cette image de la pire trahison, entrer dans les yeux de Balbine comme une arme
empoisonnée et déchirer son beau regard clair.
CONSTANT: Tu es battu!
OLIVIER, emporté :
Non!
CONSTANT: Si!—ta voix
tremble, tu as pitié de toi-même!
OLIVIER: Soit, —et d
elle aussi!... Elle a baissé les paupières, une seconde et le
regard était guéri! Spectacle émouvant, qui m'a
remué jusqu'aux moelles. Elle est forte, on peut tout espérer
d'elle!.. . « montez à votre chambre », a-t-elle
ordonné de sa voix la plus naturelle.
CONSTANT: Tu es
battu—ou c est elle qu il faut battre. Ce n'est pas une figure: il faut
la battre avec les mains. (Il ajoute avec jovialité, se frottant les
mains :) C'est un homme qui te parle!...
OLIVIER: Non!
CONSTANT, gaiement: I1 faut
la battre, et c'est un médecin qui te parle. Mais tu t'aimes trop.
I1 faut la battre! I1 faut
la battre!
OLIVIER: Non! Que La Faille
vienne! Je compte que l'abominable affront laissera Balbine pantelante.
Après cela, je pourrai l'élever à ma guise!
CONSTANT, soudain:
Voilà Balbine!...
Il sort, les mains aux
poches.
OLIVIER a eu le temps de
répondre: Et voici l'autre! (La Faille entre, droite, souriante,
fardée, vêtue avec recherche et couverte de bijoux. Olivier avant
de sortir, lui jette :) Elle arrive! Attends ici! Tu as bien retenu ton
rôle?
La Faille fait de la tete un
mouvement approbateur, illustré d'un sourire ambigu. Olivier rentre
vivement dans sa chambre. Le sourire aussitôt se fige.
Voici Balbine encore
boulversée. Elle a un haut-le-corps en apercevant l'intruse et
s'arrête net.
BALBINE, d une voix blanche
: Quoi encore?
LA FAILLE la rejoint et
parle rapidement à voix basse: Je suis entrée par la porte de
derrière, personne d'étranger ne m'a vue. Les hommes sont des
monstres!—Si je vous blesse dans votre amitié dites que je parle
en général. Mais attendez!— Des monstres cachés dans
un pantalon! Dès qu'ils vous ont aperçue, Olivier et Constant se
sont défilés comme deux furets, l'un à droite, l'autre
à gauche. Je ne serais pas étonnée qu'ils soient à
nous espionner!
BALBINE, stupéfaite:
Ah?
LA FAILLE: Chut! Ne faites
pas leur jeu, n'appelez pas. Leur jeu est que vous poussiez des hauts cris. Je
ne suis pas traître,—ah! non!—mais dans un pareil cas, je
tiens avec vous, contre eux!
BALBINE, très digne
et hautaine encore: Je suis décidée à tout endurer
aujourd"hui.
LA FAILLE retrouve son
sourire: A la bonne heure! —vous permettez! (Elle s'assied sans y
être invitée, puis, avec un air d'indignation :) C'est Olivier qui
m'envoie ici, —pensez!
Balbine en a les jambes
coupées. Elle s'assied.
BALBINE, comme pour elle
seule : Pourquoi?
LA FAILLE: Olivier est venu
me trouver au petit matin. I1 frappe dans ses mains: « Grosse caille,
lève-toi »—Je faisais la paresseuse,—« oui,
Lève-toi, cours chez ma femme et rapporte-lui que j'ai dormi avec toi,
cette nuit. »
BALBINE frissonne: Oh!
LA FAILLE: S'il avait couché
avec moi, je ne viendrais pas vous le dire. Peut-être ça vous est
égal,—je suis saine et propre, et discrète. Mais non, il
passe la nuit le diable sait où, et il cogne à ma porte avec le
soleil: « Cours chez ma femme... Lève-toi! » Pas
d'explications.—Comme si j'étais plus sotte qu'il ne faut!
BALBINE, pour elle, à
voix basse: Pourquoi?
LA FAILLE rit gentiment:
Est-elle impatiente! -— Et puis il se mit à rire jaune: «
Balbine—c'est lui qui parle—Balbine fera un esclandre, te jettera
dehors, tant mieux! »—Merci!—Elle rit.) « Les
humiliations te seront payées; tant pour un gros mot, tant pour un
autre,—compte-les! » Voilà les hommes.
BALBINE, cachant son visage
dans ses mains: Oui!. ..
LA FAILLE: Mais vous
êtes raisonnable; pour vous, c'est une économie, pour moi, rien
qu'un manque à gagner. Je suis contente... N'allez pas en inférer
que ]e suis gaspilleuse,—non! j’ai mon luxe. Premièrement,
on ne dort pas dans mes draps si j'ai le temps de dormir, c'est que je suis seule.
Secondement, s'il était venu chez moi dans une intention naturelle, je
crois que j'aurais dit non. Je le crois, oui. « Rentre chez ta femme, mon
garçon,—elle me vaut bien. » Pourquoi? Je n'aurais pas
répondu: « Balbine et moi, nous sommes alliées. J'ai su lui
rendre un service au sujet de Patricia,—c'est sacré! »
Balbine qui a
sursauté à cette formule d'une alliance, ne peut se contenir
lorsque le nom de Patricia est prononcé.
BALBINE, emportée,
oubliant à qui elle parle: Patricia!... Ah! que je n'entende plus
prononcer son nom! Elle m'a soumise à tant de tortures qu'il faut que je
sois d'une belle vaillance pour n'en être pas mourante!
LA FAILLE,
dévorée de curiosité: Patricia encore, —voyez-vous
ça?...
BALBINE, bien qu'elle en
ait: A qui me plaindrais-je?—Je lui arrange,—oui, moi!—je lui
arrange un mariage de réhabilitation... (A qui m'en ouvrir? A vous seule
et c'est inoui!) et le matin des
fiançailles...—c'est-à-dire aujourd'hui...
Mademoiselle...—doit-on la nommer ainsi? -—Mademoiselle s'avoue
tout bonnement, en espérance... je veux dire en attente... en crainte...
bref, en honte d'enfant!
LA FAILLE,
scandalisée: Oh! oh! oh!...
BALBINE: Moi, qui suis aux
yeux du monde sa tutrice, quelle sera ma réputation et qui ai-je encore
le droit de mépriser? Dites?
LA FAILLE, partageant son
indignation: Personne!... Oh!...
BALBINE, au comble: Et
pourquoi?
LA FAILLE, qui se
méprend, évidemment: Oui, —une jeune fille
riche!...—pour rien, sûrement!
BALBINE n'écoute
guère. Elle repart: Et à moi, à moi Balbine elle ne laisse
que le devoir cruel d'aller annoncer ce deuil au fiancé!
LA FAILLE, avide: L'enfant
est mort?
BALBINE, surprise: Quoi?...
(Puis comprend.) Non, je veux expliquer...
LA FAILLE comprend aussi:
Ah! oui... pardon...
(Elle rit, puis :) Ça
vaudrait mieux... (Et encore, montrant sa sincère compassion :)
Voilà du propre!... Ah! ma pauvre petite belle, on vous traite mal ici.
Vous qui êtes tout honneur et toute sensibilité ils vous font
ça! Je ne sais ce qui me retient dé pleurer.
Elle est, en effet,
très émue. Balbine l'est davantage et cède, ses larmes
coulent, qu'elle étanche vivement. Elle ne veut pas être faible
devant l'autre.
Changeons de conversation.
Des monstres, tous!... Et
Olivier s'acharne aussi! —Oh! « Cours chez ma femme et rapporte-lui
que j'ai dormi avec toi! » Pour la première fois de sa vie il
pousse ma porte, me surprend nue sous un drap...—il fait si chaud,
n'est-ce pas—et c'est cela qu'il demande,—pas davantage: «
Cours chez ma femme. » C'est grossier à votre endroit, c'est peu
poli au mien...—vous comprenez.— Mais justement, il désire
vous faire croire qu'il vous trahit avec une femme qui n'est pas assez bonne
pour lui.
Elle est indignée,
mais sans exagération.
BALBINE, toujours pour elle:
Pourquoi ?
LA FAILLE : Non! une telle
perfidie la haine ne l'inventerait pas,—il faut que ce soit l'amour.
BALBINE, frappée: Ah
?
LA FAILLE hausse les
épaules: Ce qu'ils appellent l'amour!...
BALBINE commence à
comprendre: Mais alors, —Minna?...
LA FAILLE : Quoi?
BALBINE, vivement tranche . Rien!...
LA FAILLE: Voilà les
hommes et voilà l'amour. Alors, j'ai accepté de venir à
vous, pensant: « Balbine, ma pauvre amie, tu ne te tireras pas toute
seule du grabuge, tu as besoin de petits conseils et d'éclaircissements.
»
BALBINE, pour elle: Que lui
ai-je fait?
LA FAILLE : Moi, j'en ai vu
de toutes sortes et j'ai regardé. N'ayant jamais eu d'amourettes, j'ai
gardé mes yeux pour voir et j'ai vu. Je suis sérieuse avant tout.
Et certaines pécores disent: « La Faille est une femme comme
ça »... (Elle a imité une expression de dégoût
distingué, puis rit.) Qui me juge ainsi? Pas vous, bien sûr! Les
folles, les déhontées, qui en font plus entre deux portes que moi
derrière ma fenêtre. Je suis aussi plâtrée qu'elles,
oui, mais moi j'y suis obligée: les hommes veulent s'en faire accroire
en vous regardant. (Elle pose la main sur le bras de Balbine qui regarde la
main avec répugnance, mais n'ose s'écarter.) Retiens ,ça,
ma belle,—c'est en or! (Puis continue :) De vous à moi,
répondez franchement: quelle différence entre celle qui change
d'homme plusieurs fois par jour et celle qui reçoit plusieurs fois par
jour le même? Comptez,—le nombre y est. (Elle rit, très
contente.) Mais celles-ci sont sans excuse, elles le font pour le plaisir.
BALBINE, tombée dans
un abîme d'étonnement: Pour le plaisir! Quel plaisir?
la FAILLE triomphe: Tu
vois!... Oui, quel plaisir? N'est-ce pas, vous n'y croyez pas non plus! Quel
plaisir! Elles font semblant.—Retiens ça, c'est en or!—Ah!
j'étais bien certaine qu'une vraie femme honnête serait de mon
avis!... (Elle rapproche son fauteuil de celui de Balbine.) Je me dis souvent:
« Est-ce agréable, d'être là, sur l'étal,
comme un lapin sans sa peau? »
BALBINE frissonne d horreur,
secoue tete, se répond, plutôt: Non!... Non! Balbine!
LA FAILLE, plus près,
la main sur la main de Balbine: Ah!—Et tu trouves que c'est beau, un
homme déclenché?
BALBINE, même jeu.
Balbine retire sa main pour en cacher son visage. C'est tout naturel: Non,
Balbine!...
LA FAILLE rit: Non, Marie,
tu veux dire. — Marie, c'est mon nom.—Nous sommes d'accord
—tu penses. (Elle se rapproche encore, jusqu'à être
appuyée contre l'épaule de Balbine.) Et voilà toute votre
histoire, j'en suis sûre. Je pensais en venant: « Balbine, tu
montres trop que tu t'ennuies à faire le coussinet. » (Elle rit.)
C'est un mécanicien qui dit comme ça!...— « Balbine,
tu devras désormais faire semblant. (Elle raconte avec une complaisance
complice.) Avec les uns, c'est sans importance: ils ont des désirs
contrariés ils ferment les yeux. Dans ces moments-là, ils sont en
imagination avec la petite nièce de la voisine. (Elle rit.) C'est
façon de parler!—Alors, toi, tu peux penser de ton
côté à tes petits tracas,—on en a: le plafond est
tout fendillé, les anneaux des rideaux noircissent au long de la
tringle, il manque trois cristaux vers le haut du lustre, il faudra aller chez
le pédicure... Eux là-bas, toi ailleurs, il n'y a quasiment
personne dans la chambre. Un vicieux regarderait par le trou de la serrure, il
n'y verrait que du cinéma! (Elle rit.) Pensez!... Après cela
lorsque je trouve mon petit cadeau sur la cheminée, je me demande comme
il est venu là. Oui, même l'argent n'a pas l'air réel: on
dirait de la monnaie étrangère... (Elle co,clut :) Avec
ceux-là, c'est facile.
Mais, écoutez
bien,—il y a les autres, du genre Olıvier.
BALBINE ne peut
s'empêcher d'écouter, se penchant un peu vers la Faille: Oui?...
LA FAILLE lui prend la main
qu'elle ne retire pas: Lui, je ne le connais pas personnellement, mais il
ressemble à quelqu'un. Vous pouvez vous dire: « Balbine, ce
gaillard-là, il veut de la compagnie, et que tu ne lui laisses pas
deviner que tu attends qu'il s'en aille pour te reposer debout. » (Elle
roucoule :) Vous, ma chère, je vous vois d'ici,l'air de dire: «
Ça te plaît, je n'y suis pour rien. » Et tu fais la morte,
n'est-ce pas? (Elle se penche encore, insiste :) N'est-ce pas? (Balbine baisse
la tête, le menton sur la poitrine. Est-ce une réponse? La Faille
en est convaincue.) Oui!!...
Écoute: s'il exige
que tu gagnes ta vie.—oh! mariée ou non, on nous loge à la
même enseigne! —à chaque fois réclame-lui un cadeau,
—donnant, donnant.—Un supplément pour le mensonge. Tu n'es
pas menteuse, moi non plus. C'est tant pis, on ne peut pas dire la
vérité aux hommes, —jamais.—Retiens ça!
« Et baratte, baratte moi ',, voilà ce qu'Olivier veut
entendre,—lui et les autres, et que tu fasses au moins semblant de
trouver bon d'être touillée. (Elle rit, puis :) Oh! ne
t'épuise pas à mentir, quelques mots suffisent, des demi-mots et
des quarts, enveloppés dans un soupir. Ce qu'il manquerait, ils
l'ajoutent eux-mêmes bien volontiers: leur vanité est dans
l'oreille, —ça fait doux. Ils ont leur preuve d'amour? Bon!
à nous la nôtre: un cadeau. Réclame-le-lui!
BALBINE se dresse,
frissonnante d'horreur, et en même temps de rancœur: I1 le
mériterait, oui!
LA FAILLE: Tu me diras:
« Nous sommes en communauté. » Demande le double!
BALBINE rit
amèrement: Ça ne fera jamais que la moitié.
LA FAILLE, admirative, rit:
Oh! est-elle maligne!... Toi, dans mon métier, tu aurais fait fortune
plus vite que moi. (Balbine éclate en sanglots et retombe dans son
fauteuil. La Faille, violemment émue, se lève, vient
derrière le siège, et, penchée, enveloppe Balbine de ses
bras secourables.) Les hommes sont des monstres!...
Elle a des larmes.
BALBINE, avec
désespoir: Oui, oui, oui!
LA FAILLE: Voilà ce
qu ils font de nous!... Et toi, tu me fais pleurer, c'est la première
fois. Toi, tu es tendre, craintive!... Je te plains et je nous plains!... Nous
sommes pareilles, toutes les deux! (Elle vient s'agenouiller au
côté de Balbine qui pleure dans ses mains, pliée en deux.
Elle coule sa tête contre celle de Balbine, I'embrasse doucement. Elle
est désolée et veut la consoler :) Toi, tu es fraîche et
nette et soignée. Tu es active et courageuse. Et voilà!... Que
nous soyons dévouées prévenantes, économes,
attentives, propres, ordonnées...
Olivier est rentré.
Il voit ce spectacle.
OLIVIER, stupéfait:
Impossible!... Invraisemblable!... (Les deux femmes se redressent. Balbine,
pour cacher ses larmes tourne le dos. La Faille retrouve son sourire
prometteur. Olivier part d'un rire énorme,puis, à la Faille :)
Est-ce la, ce que je t'avais appris?... Idiote!
LA FAILLE, très
aimable: S'il te plaît, les injures, tu me les paies. E:t d'une!
OLIVIER: Cœur blanc!...
Et de deux!... cœur noir!... et de trois!...
LA FAILLE: Ce ne sont pas
des gros mots.
OLIVIER:
Si,—compte-les!... Garce! Proxénète! Et de cinq! Va-t'en!
LA FAILLE va vers la porte:
Et les humiliations: tant l'une, tant l'autre.
OLIVIER, marchant vers elle:
Oui,—mais file! (Elle rit, sort, toujours souriante. Lui, cesse de rire,
dès qu'il est seul avec Balbine à qui il ordonne :)
Toi,—marche devant! ...
Il lui montre du geste la
porte de gauche. Balbine le regarde tout droit.
BALBINE, fait derni-tour:
Soit—j'irai jusqu'au bout!
Elle va vers la chambre.
OLIVIER, résolument,
la suivant: Moi aussi!
Ils sont sortis. La porte
s'est refermée. Silence. Et soudain, de la chambre d'Olivier
s'élève un long cri strident, puis un autre, et un autre
encore...
Affolés par les cris,
paraissent ensemble de droite Patricia et Isabelle, et, venu du` parc, Gabriel.
Ils ont couru. Ils s'arrêtent, haletants, éco~tent.—Silence.
ISABELLE, presque à
voix basse: On a crié, pourtant...
GABRIEL sourit après
une grande épouvante: J'ai eu peur!...
PATRICIA: Moi aussi.
GABRIEL, toujours à
mi-voix: Non. — Vous, non!... J'ai eu peur pour vous!
PATRICIA: Moi pour...
Elle se tait,
intimidée.
GABRIEL: Après tant
de chances contraires, ces « oui ,, et ces «non » qui
changeaient la couleur du jour, j'ai tremblé que pour fixer le sort vous
n'ayez pris une funeste détermination. Silence! Les mots sont encore
armés jusqu'aux dents!... Vous êtes là, Patricia, le ciel
tout entier vous admire. (Il retrouve sa légèreté
habituelle, teintée de mélancolie ) Je remercie Balbine. Elle est
venue à moi comme annonciatrice d'un miracle. Chère Patricia, ne
soyez ni inquiète, ni moins heureuse. Vous voici, balançant au
gré de votre marche légère le passé avec l'avenir,
sans cesse perdus et trouvés, toujours réunis et
séparés. Qu'ils se soient rejoints en vous si fragile, c'est la
grâce du présent... Ainsi êtes-vous le berceau du temps! Qui
oserait, d'un œil chargé de reproches, regarder s'accomplir la vie
adorable? Patricia, n'ayez aucune angoisse dans le pire abandon, vous ne seriez
plus seule vous portez en vous deux cœurs, pour mieux souffrir, mais pour
être consolée.
Patricia, souvenez-vous du
jugement que je portais naguère sur les jeunes filles. J'ai un peu
changé d'opinion, mais à peine...
Je vous en prie,
regardez-moi. (Patricia, au contraire, se détourne. Il continue :) Je ne
me plais guère. Pour être aimé, je ne dois compter que sur
la fatalité et m'incliner devant ses arrêts. J'ai le visage de
travers, le cheveu bicolore, je souris d'un côté et j'ai l'air de
pleurer de l'autre.—C'est tout moi.—Mes yeux sont divergents. Oui,
j'embrasse un plus large paysage, mais le profit n'est que pour moi. Sans
doute, faut-il y venir voir de très près,—c'est un risque
que l'amour ne peut pas me faire courir...
Isabelle bondit, serre
à deux mains le visage de Gabriel qu'elle attire tout contre le sien.
ISABELLE: Montrez.
Elle regarde longuement,
trop longuement. Patricia tourne la tête, observe.
PATRICIA, soudain rageuse,
frappant le sol du pied: Isabelle, finis !
ISABELLE rit, de son rire
aigu: Hi! hi!... ce qu il est menteur!
GABRIEL reprend: J'ai la
poitrine creuse, le dos rond, le bras maigre, le genou gros. Tout cela,
légèrement, mais trop. (Isabelle s'amuse follement. Elle vient se
suspendre au bras de Patricia. Lui, achève :) Au moral, je suis
timoré, avec des audaces maladroites. J'ai peur de mon ombre et pas
assez de celle des autres. Menteur, —Isabelle l'a dit,—paresseux et
mélancolique. Je ne suis pas fier, ce qui serait une vertu chez
quelqu'un de bien tourné. Enfin, je perds à tous les jeux.
Imaginez avec quelle répugnance, je me verrais reproduit en miniature
avec mes imperfections en résumé et mes défauts en
puissance!... Brr! Chère Patricia, je puis donc vous déclarer:
d'avance j'aime mieux les enfants des autres.
ISABELLE pouffe: Hi! hi!...
Mais elle est fausse cette histoire d'enfant!
Aussitôt commence une
lutte entre Isabelle et Patricia qui essaie de l'empêcher de parler en
lui appliquant la main sur la bouche.
PATRICIA: Tais-toi!
ISABELLE : Imagination!
Mensonge!
PATRICIA: Tais-toi donc!
ISABELLE: C'est un
fantôme à Balbine!...
PATRICIA: Isabelle, non!
ISABELLE: Comme Aldo est un
fantôme à Patricia!
PATRICIA: Oh!
ISABELLE: Et Patricia vous
adore! (Patricia y renonce. Elle pâlit et va s'asseoir, tournant le dos.
Isabelle court à Gabriel, abasourdi, et lui secoue le bras :) Vous
l'avez rendue folle! Elle en a perdu le sommeil et ne sait plus qui est ici et
qui n'est pas ici~! (Elle jubile.) Voilà, tout est cassé. Pour ce
qui est d'une fausse jeune fille et d'un vrai enfant, cherchez ailleurs, mon
ami!
GABRIEL, soudain, avec
emportement: Patricia ]urez-moi que ce n'est pas vrai. Vite! vite! après
il serait trop tard! Vous ne m'aimez pas, ce n'est pas vrai?
PATRICIA se dressé et
lui fait face, furieuse: Si c'est vrai!
GABRIEL crie: Non!
PATRICIA lui tient tete: Si!
ISABELLE: Tout est
cassé! Tout est cassé!...
Silence net. Patricia et
Gabriel se regardent. Ils se sourient enfin, mais demeurent
éloignés l'un de l'autre.
GABRIEL: Pardonnez-moi,
Patricia. Si j'avais su pouvoir vous blesser, je me serais dessiné moins
laid. Oui, parce qu'à y réfléchir, on peut espérer
que les enfants ressembleraient à leur mère,— les
garçons surtout...
ISABELLE, entre eux: Et que
la fade jeune fille, elle, ne durera pas longtemps!
Elle rit.
PATRICIA, vivement: S'il en
est ainsi, ne détrompez pas Balbine. (Arrêt, puis, rougissante :)
Elle nous séparerait peut-être...
GABRIEL, éperdu: Ah!
Patricia! cher et candide amour!... dans l'immensité de ma
mémoire, le souvenir de cette journée inscrit déjà
sa brillante constellation...
ISABELLE, entre eux, d'une
voix trouble, inquiétante:
Embrassez-la,—dites,—embrassez-la. (A Patricia :) Toi, embrasse-le,
dis?
Et la porte de la chambre
d'Olivier s'ouvre. Balbine paraît, alerte, souriante. Elle aper,coit les
jeunes gens, semble frappée de conjusion, fait demi-tour et se
précipite vers la chambre d'où elle sort. Mais Olivier qui la
suivait, l'arrête. Elle se serre aussitôt contre lui, le front sur
son épaule. Un temps. Puis elle surmonte fièrement sa pudeur et,
sans s'éloigner d'Olivier, s'exclame:
BALBINE, heureuse: Patricia,
pardonne-moi et pardonnez-moi, Gabriel. Suis-je plus coupable envers vous
qu'envers moi? Je l'ignore. Jusqu'aujourd'hui, j'ai rêvé sous les
ombrages comme la Belle-au-bois-dormant. Dans mon songe innocent, je faisais le
monde à mon image. J'ouvre les yeux, tout reprend sa place. Tu es
Patricia! Évade-toi. Cours à la recherche d'Aldo...
GABRIEL, aussitôt:
Non!
BALBINE: ...poursuis-le et
le retrouve!
PATRICIA, rejoignant enfin
Gabriel: Non.
BALBINE: Aime Gabriel, si tu
1 aimes: tu es Patricia! J'ouvre les yeux et je vois la maison soudain
émerveillée et la fenêtre éblouie et la campagne
envolée au sillage des oiseaux!
A ce moment, Constant fait
irruption, poussant devant lui Xantus et Minna qu'il tient au collet,
terrorisés.
CONSTANT, gaiement: Deux
chenapans! (Les lachant, ils tombent à genoux, tête basse.) J'ai
surpris leur conciliabule. I1 s'agissait d'escalade et d'échelle, de
guet, de partage...
BALBINE rit: Et ceci est
l'histoire déformée de mon sommeil éveillé.
J'accusais déjà Xantus et Minna de m'avoir barbouillée,
cette nuit. Un peu plus, je les envoyais en prison...
CONSTANT: Alors, pourquoi
ont-ils avoué ?
BALBINE,
étonnée: Ils ont avoué? Pourquoi?
XANTUS et MINNA, en choeur,
et toujours a genoux: Pour faire plaisir à Madame!
BALBINE: Et maintenant,
Constant, courez chez la Faille et dites à cette femme malheureuse,
dites lui de ma part qu'elle se trompe. (Elle arrête Constant et,
triomphalement :) Non! Dites-lui qu'elle en a menti!
Une femme qu’'a le cœur
trop petit.