Une femme qu’a le coeur trop petit

Fernand Crommelynck

11 janvier 1934

 

 

 

 

 

 

BALBINE.

PATRICIA

ISABELLE

LA FAILLE.

MINNA

OLIVIER.

GABRIEL

CONSTANT

XANTUS .

 

 

 

 

 

 

 

ACTE PREMIER

 

Grande salle commune d'une maison de campagne.

Portes à droite et à gauche.

Par un escalier léger amorcé au fond, a droite, on accède à la passerelle qui traverse la scène juste au-dessus du proscenium et conduit aux chambres de l'étage.

Matin de juin très ensoleillé.

MINNA, la jeune servante et XANTUS, le garçon à tout faire, achèvent d'enrouler à la rampe de la galerie, de suspendre aux barreaux, des guirlandes de feuillage.

Elle est en haut, lui en bas.

Leur dialogue semble sortir d'une brume épaisse, non qu'ils parlent à voix couverte, mais parce qu'ils ne laissent aucun temps, aucun silence entre leurs répliques.

 

MINNA: Parle plus bas. Tu réveilleras Mademoiselle.

 

XANTUS: Je réveillerai Mademoiselle, moi?

 

MINNA: Oui, tu réveilleras Mademoiselle. On dirait que tu parles dans un tonneau.

 

XANTUS: Je parle dans un tonneau, moi? Et toi, tu parles dans une cuvelle. Et c'est toi qui réveilleras Mademoiselle. Et s'il est tard pour nous il est tôt pour elle.

 

MINNA rit: Et toi tu parles en vers comme les ivrognes et comme ;es fous.

 

XANTUS: Je parle en vers, moi? Et toi les vers te démangent!

 

MINNA,furieuse: Et moi, les vers me démangent? Et moi, je dis que tu n'es même pas bon à me gratter là où les vers me démangent. (Xantus rit.) Et tu es un pauvre garçon sans honte et sans espérance.

 

XANTUS: Sans honte et sans espérance? Je suis un pauvre garçon, moi? Mais si, tout à l'heure, j'ai fait la moitié de ta besogne, je serai un garçon plein de promesses.

 

MINNA: Un garçon plein de promesses?

 

XANTUS: Si j'ai fait la moitié de ta besogne, comme d'habitude.

 

MINNA: Comme d'habitude? La moitié de ma besogne? Et comme d'habitude, tu mens sans reprendre haleine.

 

XANTUS: Je mens, moi? Je mens sans reprendre haleine?

 

MINNA: OUi, tu mens, toi. Et tu mens serré comme un artichaut.

 

XANTUS: Je mens serré comme un artichaut, moi?

 

MINNA: La moitié de ma besogne? Le quart de ma besogne suffirait à te fatiguer.

 

XANTUS: Suffirait à me fatiguer? Et c'est toi qui mens, voilà!

 

MINNA: C est moi qui mens?

 

XANTUS: C'est toi qui mens, voilà. Et si le mensonge avait une odeur le pays serait empesté et on t'écouterait par le nez.

 

MINNA: On m'écouterait par le nez?

 

XANTUS: Et c'est une chance pour toi que je ne t'aie pas encore raclé la couenne.

 

MINNA: Tu ne m'as pas encore raclé la couenne?

 

XANTUS: Non, je ne t’ai pas encore raclé la couenne.

 

MINNA, menaçante: Et tu oserais, toi, me racler la couenne?

 

XANTUS: Oui, j'oserais, moi, oui, j'oserais, si j'en avais l'envie.

 

MINNA: Ha! Ha! Si tu en avais l'envie? Mais tu n'as qu'une seule envie. Et je la connais ton envie. Tu n'as envie que de dormir.

 

XANTUS: J'ai envie de dormir, moi?

 

MINNA: Tu dormirais sur un lit de clous, tant tu as le sommeil épais!

 

XANTUS: Je dormirais sur un lit de clous? J'ai le sommeil épais, moi?

 

MINNA: Oui, tu as le sommeil épais.

 

XANTUS: Et je dormirais sur des œufs de pigeon sans les écraser, tant j'ai le sommeil léger

 

MINNA: Hou! Hou!... Tu dormirais sur des œufs de pigeon sans les écraser. Et j'ai cogné à ta porte plus de dix fois avant que tu t'éveilles.

 

XANTUS: Tu as cogné à ma porte plus de dix fois? Plus de dix fois, ça n'est pas dix fois, ni onze fois,—et voilà comme tu mens.

 

MINNA: Et voilà comme je mens? Ce n'est pas dix fois ni onze fois et c'est peut-être treize fois à la douzaine!

 

XANTUS: C'est peut-être treize fois à la douzaine, oui? Et moi, j'attendais depuis une heure, j'attendais les yeux ouverts que tu m'appelles.

 

MINNA: Tu attendais que je t'appelle? Tu attendais les yeux ouverts? Et moi, j'ai entendu ton ronflement emplir toute la maison.

 

XANTUS: Tu as entendu mon ronflement?

 

MINNA: J'ai entendu ton ronflement à travers nos deux portes fermées, si fort que l'on se serait cru à l'intérieur du moulin.

 

XANTUS: On se serait cru à l'intérieur du moulin,—oui? A travers nos deux portes fermées, oui? (Il a trouvé la réplique, il triomphe sournoisement.) Et justement je ronflais et justement je ne dormais pas. A chaque fois que tu dis vrai c'est pour prouver que tu mens.

 

MINNA: C'est pour prouver que je mens?

 

XANTUS: Et moi je ronfle au moment de m'endormir et le ronflement me réveille. Et je ronflais justement pour me tenir éveillé.

 

MINNA: Pour te tenir éveillé? Parce que tu n'entends pas chanter le coq, ni sonner la cloche.

 

XANTUS: Je n'entends pas sonner la cloche, moi?

 

MINNA: Et tu n'entends pas les agneaux bêler, et tu n'entends pas l'âne braire parce que tu es dur d'oreille.

 

XANTUS, il est vraiment indigné: Je suis dur d'oreille, moi? J'ai l'oreille fine, moi!

 

MINNA: Tu as l’ oreille fine, toi?

 

XANTUS: Et j'entends le renard courir et j'entends les lapins danser sur le pré.

 

MINNA: Tu entends les lapins danser sur le pré? Et moi, je les entends tourner les oreilles.

 

Xantus, cette fois, s'arrête, scandalisé. Il la regarde de bas en haut.

 

XANTUS: Tu les entends tourner les oreilles?

 

MINNA: Et j'entends les fourmis emporter leurs œufs sur le toit.

 

XANTUS: Et tu entends les fourmis...!!!

 

MINNA: Et j'entends les araignées tisser leur toile. Et j'entends...

 

XANTUS, furieux: Et tu es toi-même une menteuse, une hypocrite, une fainéante, une crasseuse et une ~impie.

 

MINNA, outrée à son tour et penchée sur la rampe: Je suis une crasseuse et une impie, moi?

 

Et soudain, Xantus baisse le ton.

 

XANTUS, doucement: Et tu sauras que tu es là-haut et que, moi, je suis en bas. Et que je vois d'ici qu'il fait grand jour sous ta jupe.

 

MINNA, ahurie: I1 fait grand jour sous ma jupe?

 

XANTUS: Et tu n'as pas mis tes housses.

 

MINNA: Je n'ai pas mis mes housses, moi?

 

XANTUS: Et je vois, sans me tromper, que tu es une garce de pucelle.

 

La deuxième porte à gauche s'ouvre et Isabelle fait irruption. C'est une jolie jeune fille aux yeux toujours étonnés.

 

ISABELLE: Bonjour, Xantus. Mademoiselle Patricia est debout? (Elle aperçoit Minna.) Bonjour, Minna.

 

MINNA: Je vais voir, Mademoiselle.

 

Minna va mettre l'œil au trou de la serrure de la porte de droite, à l'étage.

 

XANTUS: Si Mademoiselle est debout?

 

A ce moment, la porte s'ouvre, là-haut, et Patricia paraît. Elle surprend Minna encore penchée.

 

PATRICIA: Oh! Minna!... que faites-vous là?

 

MINNA: J'espionnais pour savoir si Mademoiselle est couchée, assise ou debout.

 

PATRICIA voit Isabelle, descend aussitôt, suivie de Minna:: Isabelle, tu es là?

 

XANTUS: Oui, Mademoiselle est debout. J'espère que Mademoiselle n'a pas entendu. Quoi? Notre dispute. Parce que j'ai dit un vilain mot à Minna. J'ai dit à Minna: « Tu es une garce de pucelle. » Mais j'espère que Mademoiselle n'a pas entendu. Non? Dieu soit loué.

 

PATRICIA, regardant le décor: Xantus, vous monterez sur cette table un petit tonneau de vin blanc et des verres pour tout le monde.

 

XANTUS: Pour tout le monde?

 

PATRICIA: Vous pensez qu'il y aura grand défilé des gens du village dès qu'on apprendra le retour des maîtres.

 

ISABELLE: Et de la nouvelle maîtresse surtout.

 

XANTUS: C'est qu'avant tout, il faudrait bien finir d'habiller l'arc de triomphe à l'entrée du parc.

 

PATRICIA hésite un instant: Ah, oui?...( puis légèrement :)Bien, Xantus, bien...

 

XANTUS: Bien, Xantus, bien?... (A Minna) :J Nous pouvons aller.

 

Il sort, suivi de Minna.

 

MINNA, passant la porte: Je suis une fainéante, moi?

 

Aussitôt que les jeunes filles sont seules

 

PATRICIA, très vite: Où vas-tu? Réponds-moi, —où vas-tu?

 

ISABELLE, étonnée: Quoi?... Je t'accompagne à la gare.

 

PATRICIA: Trop tard. Et trop tard, l'arc de Xantus. Quelle déconvenue pour le pauvre garçon. Je n'ose l'avertir.

 

ISABELLE: Mais quoi? Que se passe-t-il?

 

PATRICIA (désignant la première porte de droite): Là, derrière cette porte!... Elle est là, derrière cette porte! Balbine, oui!... Elle est là, dormant.

 

 

( Elle désigne la porte de gauche.) Et là, dormant aussi  mon père. Là et là. Elle et lui. Ils sont arrivés a minuit.

 

ISABELLE, mais à quoi pense-t-elle?: Ah ?

 

PATRICIA: Je venais d'éteindre ma lampe lorsque j’entendis la grille principale crier de toute sa rouille

 

ISABELLE: Ils ne dorment pas dans le même lit, dans la même chambre?...

 

PATRICIA: Je me penche à ma fenêtre presque aussitôt, je reconnais l'attelage du vieux Martin lancé au grand trot entre les peupliers

 

ISABELLE: Dis, tu as compris, toi, le vilain mot de Xantus à Minna?

 

PATRICIA: Sous le clair de lune et les ombres au passage, qui pavoisaient la voiture,  c’était comme dans un conte!

Mon père et Balbine!

Oh! que mon père était beau! I1 est toujours beau, n'est-ce pas? Dis, qu'il est beau!

 

ISABELLE : Qui ?

 

PATRICIA : Mon père! Mais hier, il avait l’air d'un vrai jeune homme!

 

ISABELLE : Et elle ?

 

PATRICIA: Je suis déjà dans ses bras: « A moi Balbine, nous sommes des amies. »

 

ISABELLE : Quelle robe ?

 

PATRICIA, très agitée: C'est effrayant! Tout ce  que mon père m'écrivait d'elle est vrai. Lorsqu’elle vous regarde, on sait tout de suite qu'elle vous propose un échange équitable. Elle est saine,  calme, franche, bonne.

Elle est tout cela, certainement. Brrou!.

 

ISABELLE: De quoi as-tu peur?

 

PATRICIA: De moi; —j’aurai souvent honte devant elle.

 

ISABELLE éclate de rire: Toi! Hou! Hou!... Toi!... (Et brusquement :) Tu n'es pas jalouse?

 

PATRICIA: Oh! non, pourquoi! Crois-tu que mon père puisse m'aimer moins? Je suis son œil droit, son cœur gauche. Au contraire, son amour pour Balbine tient sans doute de ce qu'elle a encore d'étranger pour lui.

 

ISABELLE: Si c'est vrai, ça ne durera donc pas?

 

PATRICIA: Après, il l'aimera pour ce qu'elle a d'aimable et de présent, et pour leur vie ensemble. Mais elle gardera toujours le mystère de son enfance. Elle aura beau raconter et raconter, ce passé demeurera pour mon père comme une légende.

 

ISABELL.E, comme d'une grande découverte: Oh! qui t'apprend à parler ainsi de l'amour? (Elle lui pince le bras.) Toi, ma belle, tu as un amoureux.

 

PATRICIA rit: Où? Quand? Comment? Tu le saurais: si je sors, c'est avec toi.

 

ISABELLE: Moi, j'en ai cinq, à présent !... Comprends-tu, lorsque je passe à côté des garçons, je les regarde de coin... Tu ne veux pas essayer, tu as tort, c'est amusant!

 

Cinq: Horace, Christian, Jou, Paque et François-le-moustachu. (Elle rit.) Cinq!

Patricia s'est caché le visage et sanglote.

Oh! petite sotte! Pourquoi pleures-tu? (Elle lui relève la tête, l'embrasse, baisse la voix.) Tu as du chagrin?

 

PATRICIA s'est reprise. Elle rit: Mais non! Je suis énervée. Viens, assieds-toi, là! Je n'ai guère dormi cette nuit, et j'ai fait mon examen de conscience. Juge-moi à ton tour.

Premièrement, je me suis comparée à Balbine. J'ai mis en balance ce que je sais et d'elle et de moi.

Est-ce péché d'orgueil? Suis-je envieuse?

 

ISABELLE: Tu es inquiète seulement.

 

PATRICIA: Balbine est douce et patiente. Moi, je suis emportée. Rappelle-toi, au Lycée, à chaque fois qu'on applaudissait une élève qui chantait faux...

 

ISABELLE :Élise!  ...

 

PATRICIA: ...j'enrageais au point de devenir noire!

 

ISABELLE: Tu exagères.

 

PATRICIA, frappée: Oui, voilà! tu le dis: j'exagère. Encore une faute. Balbine est mesurée, moi, j'exagère toujours.

Mais la vérité vraie, c'est que je crispais le pied à trouer ma paire de bas, je le jure. Non que l'élève chante faux...

 

ISABELLE: Élise!...

 

PATRICIA: ...mais qu'on applaudisse! Si une compagne récoltait des bons points pour une mauvaise réponse, je pleurais...

 

ISABELLE rit: Oui! Hou! Hou!... « Pourquoi pleurez-vous, Mademoiselle? »

 

PATRICIA Tu te souviens? Et je mentais: « Parce que, « moi non plus >, je ne sais pas la leçon. »

 

ISABELLE rit: « Moi non plus! »

 

PATRICIA: « Moi non plus », oui!!! Balbine est franche et indulgente. Moi je suis implacable et menteuse. Était-ce dépit d'un effort inutilement accompli par moi, ou besoin que l'autre enfin soit traitée selon son mérite? Paresse trompée?

 

ISABELLE : Goût de la justice.

 

PATRICIA: Et quand j'ai été brillante et récompensée, vite je m'excuse auprès des bêtasses. Pourquoi?

 

ISABELLE: Pitié d elles.

 

PATRICIA: Ou de moi, qui crains d'être jalousée. Balbine est courageuse, je suis lâche. Balbine est juste, je suis injuste...

 

ISABELLE: ...envers toi!

 

PATRICIA: Une fois j'ai osé dire: « Le Maître me favorise probablement parce qu'il est amoureux » Je tournais contre lui le ressentiment des gamines.

 

ISABELLE : Pauvre bonhomme!

 

PATRICIA: S il avait su!...

 

ISABELLE: S'il avait su, moi, je l'aurais rendu vraiment amoureux pour prouver que j'avais raison.

 

Paraît, venant du dehors, Constant, oncle de Patricia. C'est un gaillard d'une quarantaine d'années, au poil dru, haut en couleur et en voix, toujours jovial.

Il laisse la porte ouverte après lui.

 

CONSTANT: Bonjour, les filles!

 

PATRICIA, vivement: Chut!... plus bas,—bonjour, mon oncle.—Chut!... Oui.

 

ISABELLE, se mordillant les ongles et le regard en dessous: Ils ne couchent pas dans la même chambre!

 

PATRICIA: Papa et Balbine sont rentrés cette nuit

 

CONSTANT, surpris: Ah?...—comme ça... Tant pis... — Tant mieux! Et ils dorment encore quand dehors souffle une brise de miel! Déjà de mauvaises habitudes.

 

PATRICIA reproche: Pourquoi dites-vous: déjà?

 

CONSTANT: Je gage que ton père sera bientôt pâle et mou comme une trempette de lait. Balbine le dorlotera. (Il désigne la porte de gauche.) Il est là?... (C'est plutôt à Isabelle qu'il s'adresse. Elle répond oui, de la tête.) ... Seul?

 

ISABELLE, sourire ambigu: Ils ne dorment pas dans le même lit...

 

CONSTANT, à Isabelle: Pourquoi me regardes-tu de profil, comme une égyptienne?

 

ISABELLE va lentement vers la porte de sortie: Ce n'est pas exprès... —Vous êtes trop vieux! (Elle éclate de rire et se sauve. On entend sa voix :) Patricia!... Viens!...

 

PATRICIA va la rejoindre au jardin: Ne soyez pas trop brutal avec papa.

 

CONSTANT, au seuil: Il doit avoir l'air mal cuit. Je vais le tirer au soleil pour lui redorer la croûte.

 

LA VOIX D ISABELLE, hélant: Patricia!

 

Patricia est sortie.

Constant pousse du pied la porte de gauche, demeure au seuil.

 

CONSTANT: Holà!... Holà!... Debout!—Salut!... —Ton cheval piaffe, tu es couché en rond. Debout! garçon! tu ne retrouveras jamais une matinée pareille, quand toutes les femmes s'y mettraient.

 

Il entre et referme la porte après lui.

A l'étage la porte de la chambre de Patricia s'est entrouverte doucement et Gabriel passe la tête avec précaution.

Il est seul. Il entre et descend vite, sur la pointe des pieds. Arrivé au bas, il s'assied sur la première marche de l'escalier.

Vingt-deux ou vingt-trois ans, efflanqué, il a l'air tendre et un peu comique, très gai, assurément.

 

GABRIEL: Sauvé!... Perdu!... Le cœur me bat à me saouler; j'ai ses oreillettes dans les oreilles!...

Je suis sauvé, cette fois,—et je suis à jamais perdu!

Patricia? Qui est-elle? D'où vient-elle? On la nomme Patricia!...

Patricia, tu n'es ni un souvenir d'enfance, ni une apparition créée par le désir. Tu es Patricia. J'ai entendu crier ton nom. On t'appelle Patricia. Ce nom qui te désigne et te fait réelle m'accompagnera désormais comme le vaste chœur des grillons poursuit le voyageur solitaire. Le pâtre ne sait plus s'il écoute l'innombrable chant de la terre ou le fourmillement du silence. Ainsi de moi! Patricia, je suis pâtre, tu es patricienne, j'ai une nouvelle Patrie, me voici empatricié! (Il va entrouvrir la porte extérieure, regarde au-dehors.) Elle a disparu. Adieu, Princesse des feuillages!...

 

Il revient.

 

Pourquoi, Princesse des feuillages? Je ne sais, ma bien-aimée, mais j'en sens la signification dans mon cœur. (A ce moment, Xantus et Minna rentrent portant ensemble un grand panier vide. Gabriel s'adresse à eux, tout naturellement :) I1 y a dix minutes, j'étais libre comme un fou. Miracle! j'ai regardé cette jeune fille et,—miracle!—je l'ai vue. Je pense qu'elle est la première personne que j'ai regardée vivre. (Gabriel a bientôt oublié Xantus et Minna.—Ceux-ci, ahuris, montent lentement à l'étage, sans bruit.) La jeune fille était ici, il n'y a qu'un instant, dans cette chambre, à cette place! Et moi, caché derrière l'arbre, je la regardais. Je l'ai regardée trop longtemps et je suis perdu.

Pourquoi, étant libre, me suis-je caché derrière l'arbre? Étais-je vraiment libre ou ne l'étais-je déjà plus? I1 y a des présages: ce vol de pigeons autour du clocher, ce matin, comme une phrase écrite sur le ciel par les oiseaux. Vais-je en comprendre le sens? Il faut y croire. Les hommes lèvent les yeux et disent: « le ciel est pur », alors qu'ils regardent sans le voir un grand peuple d'anges bleus. (Xantus et Minna sont sur la galerie. Gabriel, qui a levé la tête semble s'adresser à eux :) Moi, caché derrière l'arbre, j'ai vu! Elle a le nez un peu lourd, la bouche large, les épaules trop hautes, les pieds grands. Et je l'aime!... Preuve que j'aime un être et non pas un miroir. J'aime: voilà la parole dite!... A peine l'ai-je prononcée elle s'empare de moi, elle m'emporte,—elle ne me lachera plus. Toute parole que tu libères t'enchaîne. (Xantus et Minna disparaissent a gauche.) Comment suis-je ici? Je n'ai pas osé affronter Patricia. Lorsque je l'ai vue venir, je me suis échappé si vite que j'ai cru me détacher de mon ombre!... Et puis l'échelle et la fenêtre ouverte!...

Sauvé! Perdu!

J'aime! J'aime! J'aime cette jeune fille inconnue et qui m'ignore. Et je vois déjà nos initiales entrelacées en broderie sur les oreillers. (Constant et Olivier entrent de gauche. Ils sont arrêtés par le discours de Gabriel qui les regarde droit sans paraître les voir.) Voyons? Suis-je éveillé ? Est-ce que je rêve?

 

Il appelle:

 

Gabriel! (Plus haut :) Gabriel!... (Plus bas :) Présent!...

 

Je ne rêve pas. Dans le rêve, il est vrai, je suis présent aussi. De la méthode! J'ai quitté ma maison à six heures. J'ai longé le canal jusqu'à la rue des Noisetiers. C'est du clocher de Saint-Rémy que s'envola vers l'azur la mystérieuse sentence. (Il semble vraiment s'adresser aux témoins :) Tout est signe de Dieu et message, qui ne se traduit que dans l'âme.

Non, je ne rêve pas. J'ai rencontré le notaire sur le quai. I1 m'a conseillé: «Va au domaine de Neuf-le-Vieil, on y demande un ingénieur agronome. » J'y suis, j'attends le maître de la maison.

 

OLIVIER: C est moi.

 

Gabriel sursaute, comme soudainement réveillé

 

GABRIEL: Pardon?

 

OLIVIER: Oui, c'est moi le maître de la maison (Olivier est très étonné.) Et vous êtes agronome

 

CONSTANT, dans un gros rire: Et somnambule?...

 

GABRIEL: Somnambule?... Ah! oui... (Il sourit très aimablement.) Non, mais, toujours seul, dans la campagne, j'ai pris la fâcheuse habitude...

 

OLIVIER, à Constant: C'est inouï! Balbine est arrivée cette nuit, elle dort là, dans cette chambre et déjà sa prévoyance agit. Elle a besoin d'un agronome: le voici!

 

CONSTANT: Sans doute a-t-elle écrit au notaire pendant votre voyage.

 

OLIVIER, à Gabriel: Mon ami, vous reviendrez dans une heure et ma femme vous recevra. C'est elle qui conduira la maison. Au revoir.

Gabriel salue et se dirige rapidement vers l'escalier. A la deuxième marche, il est arrété par Olivier.

Ici, la porte!

 

GABRIEL perd la tete: Ah! oui!... je dois être un peu myope.

 

CONSTANT : Par surcroît!

 

Gabriel est sorti.

 

OLIVIER, dès le départ de Gabriel se montre très animé: « Tout est message de Dieu qui ne se résout que dans l'âme. » Bien dit! Merci, jeune homme,

Peu avant de connaître Balbine, moi aussi j'ai surpris dans la nature d'étranges insinuations. Tous les mouvements autour de moi avaient des dessous secrets.

 

CONSTANT: Parbleu!... les dessous de Balbine!... Et vous faites chambre à part, après ce mariage brusqué ?

 

OLIVIER: Pas tant brusqué que tu croıs. ainsı qu'on voit au crépuscule son ombre s'allonger, je regardais grandir Patricia. Et je pensais: bientôt le soir viendra pour moi. Je serai seul. Et j'ai senti cette maison m'abandonner. Je l'ai vue, —souvenirs, espérances,—se vider de son riche contenu comme par une lente évaporation. J'ai vu les objets se décolorer et, chose plus singulière, les murs perdre à mes yeux de leur poids et de leur volume, comme si la matière ne tenait sa solidité que de notre consentement.

 

CONSTANT, feignant d'être dégouté: Mystique et sentimental, beh!

 

OLIVIER: Fanfaron!... Ris si tu veux! Un matin, des hauteurs de Bontigneulles, je n'ai plus reconnu cette ville où nous sommes nés, la cité de toutes nos heures. Elle me parut, frappée de désertion, vacante, n'être plus qu'une maquette de ville due à un architecte mort depuis longtemps.

 

CONSTANT, moqueur: Heureusement Balbine est venue!

 

OLIVIER: Oui! Et la voici dans ma maison, que je reconnais à nouveau et qui sera la sienne. Elle dort ici, dans ma maison. Elle y veillera. Oui, Balbine est là, que j'aime! Elle est sage, joyeuse, chaste, mesurée. C'est une flamme bien abritée qui me rassure. Elle nous conduira tous avec ordre, dévouement...

 

CONSTANT, très vite: ...certitude, franchise, discrétion...

 

OLIVIER: Oui!

 

CONSTANT: ...obligeance, économie, persévérance...

 

OLIVIER : Oui et oui!

 

CONSTANT: Une flamme bien abritée,—oui!— tes lettres étaient grasses de son huile.

 

OLIVIER: Moque-toi,—tu seras gagné aussi!

 

Patricia, les bras chargés de roses coupées, arrive en courant; suivie d'Isabelle. Elles semblent stupéfaites et tournent la tête vers la porte d'entrée.

 

PATRICIA: Papa!... Papa!...

 

OLIVIER : Ma petite fille!...

 

Arrêt. Silence. Et Balbine entre, venant du dehors. Elle est vêtue d'un costume d'homme trop large, coiffée d'un vieux chapeau de jardin. Des bottes.

Elle rit de bon cœur devant la stupéfaction qu'elle cause. Elle est joyeuse, alerte.

 

BALBINE: Oui, C est moi. Bonjour, bonjour. Je suis drôle, n'est-ce pas, sous cet accoutrement, —oui.

 

OLIVIER  Balbine?...Je vous croyais encore endormie...

 

CONSTANT: I1 était là, devant votre porte, tout près de vous offrir l'aubade.

 

BALBINE tend la main d Constant: Bonjour, Constant. Je vous donne du petit nom tout de suite: je vous connais... (A Olivier :) Non, monsieur, non,—je me lève avec le jour en toute saison. (Olivier veut l'embrasser, elle se dérobe.) Vous n'y pensez pas, je suis couverte de poussière. ( Xantus et Minna paraissent à l'étage, pétrifiés.) Mes malles fermées, j'ai décroché cette défroque dans une armoire. La terre était mouillée des averses d'hier et je voulais fureter. Bon et vaillant matin sur une terre courageuse! J'ai fait déjà une fructueuse inspection du domaine. Un moment...

 

Elle passe dans la chambre de droite,-laissant la porte ouverte après elle.

C'est le moment que choisit Xantus pour s'écrier avec désespoir:

XANTUS: Malheur!... Les maîtres sont revenus!

 

MINNA, en écho: Les maîtres sont revenus!

 

OLIVIER: Bonjour, mes amis. Descendez, qu'on, vous retrouve. (Ils descendent, Minna pleure dans le coin de son tablier.) Pourquoi pleurez-vous, Minna?

 

XANTUS, tete basse: Pourquoi pleurez-vous, Minna? Et je pleure aussi, moi. Depuis quinze jours, on émonde, nous, on élague, nous, on taille, nous, et on rase, on bine et on ratisse, nous! Et on a dessiné en fleurs une devise dans la grande corbeille et on a noué le feuillage...

 

Balbine est entrée vetue d'une robe légère. Elle a entendu et compris.

 

BALBINE, gaiement: ...et on a échafaudé à l'entrée de l'avenue un Arc triomphal! Et c'était grandiose sur le ciel de minuit, sombre et léger comme un pont jeté par-dessus les étoiles...

 

XANTUS, déjà conquis et rouge d’ orgueil: Et on n'avait pas fini!

 

BALBINE: Et j'étais très fière et j'ai pensé: « J'entre par la belle porte dans la maison des serviteurs fidèles.» Je vous dis merci, Minna, —votre nom est Minna, oui?—et je vous dis merci, Xantus. C'est bien Xantus qu'on vous nomme?

 

XANTUS, très fier: Xantus, oui, c'est-à-dire Alexandre, Sandre, Xantus.

 

BALBINE, à Olivier: Ah! vous dormiez, paresseux! Et savez-vous les nouvelles? Les blés fleurent déjà la farine; mais votre pain blanc sera dévoré en épis par les corbeaux. I1 en sort de telles volées des hautes branches qu'on croirait voir les arbres effeuillés vivants dans le ciel!... Les groseilliers sont des buissons de rubis, mais les oiseaux sont dedans qui nous donneront un trille à la place d'une grappe, une chanson pour un pot de confiture. (Elle embrasse Patricia.) Bonjour, Patricia. Tu as belle mine et fraîche comme cette matinée. (Patricia rougissante, lui pose sur les bras sa gerbe de fleurs.) Est-ce pour moi?

 

PATRICIA: De la part d'Isabelle, aussi.

 

C'est une présentation. Isabelle fait la révérence.

 

BALBINE achève la conquête d'Isabelle: Vous êtes charmantes, toutes les deux. Merci. Isabelle est ta seule amie,—oui, je sais. Je compte, sans te faire tort, qu'elle sera la mienne aussi.—Minna! (Elle lui donne la gerbe.) Ces fleurs dans l'eau tiède, tout de suite. (Minna sort, elle reprend aussitot :) Partout les arbustes en dentelle étouffent sous des colliers de chenilles. I1 y a tant de papillons, déjà, sur les prairies, qu'on imagine qu'à la brise toutes les jeunes filles du pays ont déchiré leurs carnets de bal.

 

OLIVIER: C'est une belle fête!

 

BALBINE: Oui, monsieur!—et qui coûtera cher. Tandis que vous dormez, la nature joue sans vous aux métamorphoses. Elle s'y ruine et vous ruine.

 

Soudain, à Xantus:

Xantus,—quel est ce bois rangé dehors qui prend la pluie contre le hangar?

 

XANTUS, décontenancé: Quel est ce bois, contre le hangar?

 

BALBINE: Il n est pas vert, ce bois?

 

XANTUS: Il n'est pas vert? Il prend la pluie, ce bois?

 

BALBINE: Il prend la pluie quand il pleut, et il pleuvait hier. Il est humide aujourd'hui.

 

XANTUS: Il pleuvait, hier?

 

BALBINE: Les chemins creux sont des bourbiers.

 

XANTUS: Les chemins creux sont des bourbiers?

 

BALBINE, amusée: Mon ami, si vous apprenez par cœur tout ce qui se dit, vous aurez la cervelle encombrée.

 

XANTUS: J'apprends par cœur, moi?

 

BALBINE: Vous répétez chaque phrase, comme au théâtre.

 

XANTUS: Je répéte chaque phrase, moi? (Il fait un violent effort.) Ce bois, dehors, c'est du bois qu'on a rentré!...

 

BALBINE : Ah? — (Mais elle n insiste pas.) Patricia, es-tu donc descendue de ta chambre par la fenêtre, ce matin?

 

PATRICIA rit: Oh! non, madame!...

 

ISABELLE pouffe: Quelle idée!

 

BALBINE: Appelle-moi Balbine, ma chérie. Je te demandais cela parce qu'une échelle est appuyée contre la façade, juste sous ta fenêtre,—et qu'elle ne s'y trouvait pas lorsque j'ai quitté la maison.

 

PATRICIA: Ni lorsque j'ai relevé la jalousie.

Permettez-moi...

 

Patricia sort, entraînant Isabelle.

 

OLIVIER: Que crains-tu, Balbine?

 

BALBINE: Rien de précis. Seulement, j ai constaté que les gens traînent la semelle dans le parc comme dans un jardin public. J'ai rencontré plus de dix étrangers chez vous, tout à l'heure.

 

OLIVIER: Le petit chemin est en servitude. On l'emprunte pour se rendre de Neuf-le-Vieil à Bontigneulles sans faire le tour des murs.

 

BALBINE n insiste pas: Ah! (A Xantus :) Et quand a-t-on rentré ce bois qui n'est pas rentré?

 

XANTUS, démonté: Quand a-t-on rentré ce bois? On l'a rentré hier, ce bois.

 

BALBINE : Qui donc ?

 

XANTUS: Qui donc? Le marchand, donc.

 

Il semble consterné. Minna rentre. Elle est aussitôt happée.

 

BALBINE: Minna,—tandis que j'y pense...— j'ai découvert des flocons sous le lit...

 

MINNA : Des flocons sous le lit ?

 

BALBINE: Des taches de rouille sur les draps...

 

MINNA: Des taches de rouille sur les draps?

 

BALBINE rit et tout le monde rit avec elle: Ah? vous aussi?...—des mailles sautées aux rideaux, des empreintes sur les vitres de quoi identifier tous les habitants de la maison. C'est peu de chose, mais aux petites branches on voit où la bête a passé. Je suis contente. Nous aurons beaucoup à faire ensemble.

 

MINNA, flattée: Oh! oui, Madame!

 

BALBINE: Et avec Xantus, nous balaierons les toiles d'araignées dans tous les coins.

 

XANTUS, sentencieux: C'est bon, comme attrapemouches.

 

BALBINE, à Olivier: Vous achetez le bois de chauffage?

 

OLIVIER: Oui, j'ai répugnance à faire abattre ici J'aı vu grandir ces paysages. Lorsque j'étais enfant, je donnais à chaque arbre un nom; tous me sont devenus fraternels.

 

BALBINE: Soit. Mais j'imagine que votre marchand ignore que le parc est une assemblée d'arbres généalogiques et qu'il peut vous livrer du bois dont il se fournit chez vous. J'ai découvert près de la métairie une saignée toute fraîche.

 

OLIVIER, étonné et satisfait: Tu as vu cela? I1 faudra donc surveiller.

 

BALBINE: Vous croyez qu'on ne traverse que pour gagner l'autre village? Je dis, moi, qu'on vous rançonne. Avez-vous le droit de laisser saccager votre patrimoine? Ah! mais, non! désormais, ils feront le tour.

 

Tout cela est dit gentiment, avec une légèreté communicative.

 

OLIVIER: Il est impossible de rompre avec l'usage et de fermer les grilles.

 

BALBINE rit: Pas tout de suite. Moi, je ne suis pas peureuse, mais prudente. Nous aurons des chiens. Grilles ouvertes, les Neuvieillards comme les Bontinnois préféreront user leurs chaussures.

 

OLIVIER: Ce sont de bonnes gens que nos gens.

 

BALBINE: Pour leur sûreté et pour la vôtre, ne les induisez pas en tentation.

 

Patricia rentre avec Isabelle.

 

PATRICIA: Oui,—il y a une échelle sous ma fenêtre qu'on dirait posée exprès.

 

BALBINE: Lorsque je l'ai aperçue je me suis senti au cœur un dur noyau de pressentiments.

 

PATRICIA: Vous êtes trop bonne de vous inquiéter de moi. (Elle rit). Tout de même, on ne m'enlèvera pas!...

 

BALBINE, vivement

 

Qu'en sais-tu? (Soudain, comme changeant d'idée, elle fait volte-face :) Minna, Xantus, vous trouverez sur la cheminée de ma chambre un gros bouquin relié de cuir, apportez-le-moi, s'il vous plaît.—Ce sont mes commandements, qu'ils apprendront par cœur. Commandements généraux, quotidiens commandements pour les jours de fête et pour les jours de deuil. (A Olivier, souriante :) Vous reconnaitrez que j'étais préparée à diriger votre maison.

Minna et Xantus sortent. Balbine aussitôt change de ton:

Je disais: « Qu'en sais-tu, Patricia? » J'ai appris sans le vouloir que vous faites souvent des promenades en ville, Isabelle et toi.

 

PATRICIA, tout simplement: Oui.

 

BALBINE: Même le soir.

 

PATRICIA: Oui.

 

BALBINE, à Olivier: Si vous me le permettez déjà, c'est vous que je gronderai le premier, qui laissez sortir ensemble la beauté de Patricia et son ignorance, l'une à l'autre confiée! Oubliez-vous que votre fille est en âge d'être mariée et qu'elle s'expose étourdiment aux entreprises des vauriens,—pour le moins à leur calomnie. Constant, vous qui êtes un mauvais sujet, vous savez les dangers qu'elle court.

 

CONSTANT éclate de rire: Je m'y attendais!... Sur ma conduite aussi vous avez des renseignements.

 

BALBINE: Certes!... nous en parlerons seule à seul.

 

ISABELLE, qui n'y peut tenir: Patricia n'a pas un seul amoureux,—j'en ai cinq!

 

BALBINE, amusée: Cinq!

 

Elle embrasse Patricia.

 

Ma très chère Patricia, à l'avenir, je t'accompagnerai lorsque tu sortiras, si tu y consens et pourvu que j'en aie le loisir. (Elle n'attend pas de réponse.) Entre-temps, le parc tout entier est à toi. Il est vaste comme une petite province, des chiens en défendront les approches. (A Olivier :) Ai-je raison, mon ami? (Celui-ci n'a pas le temps de répondre. Minna vient d'entrer, le gros bouquin sous le bras. Balbine l'interpelle, avec une expression de reproche et de compassion :) Minna! Minna! Approchez là!

Hélas, ma pauvre fille, comment êtes-vous habillée? Vos jambes sont nues et la jupe vous monte au-dessus du genou.

 

MINNA: La jupe me monte au-dessus du genou? (Elle se penche en avant pour vérifier. La jupe descend. Elle est très contente.) Oh! non, Madame, —sauf respect.

 

BALBINE : Tenez-vous droite! Voyez, — et vos genoux me font la grimace.

 

MINNA: Ils font la grimace, mes genoux? — Oh! non Madame, je vous prie.

 

BALBINE: Et vous n'avez rien sous cette robe.

 

MINNA: Je n'ai rien sous cette robe, moi?

 

BALBINE: Rien de rien, ma pauvre enfant.

 

MINNA, fièrement: Rien de rien? Oh! si Madame, j'ai de quoi.

 

BALBINE: Que dites-vous?

 

MINNA: J'en demande pardon à Madame,— j'ai de quoi sous ma robe.

 

BALBINE, étonnée: De quoi, quoi?

 

MINNA, débordante d'orgueil: Oui, Madame, —mais j'ai mon innocence!

 

balbine pousse un cri léger et chancelle.

Olivier est tout de suite auprès d'elle, inquiet.

 

OLIVIER, la soutenant: Balbine, qu'as-tu? es-tu malade?

 

Elle se reprend déjà, fait un signe négatif, sourit.

 

BALBINE murmure: Vous dis-je... Vous dis-je... Vous dis-je... (Sans plus. Puis la main sur le coeur :) Mon cœur!...

 

OLIVIER : Que dis-tu ? Tu es fatiguée. A peine t’es-tu reposée cette nuit.

 

BALBINE, plus bas, comme pour elle: Vous dis-je...

 

OLIVIER: Que dis-tu? Je n'ai pas entendu.

 

BALBINE, tout à fait maîtresse d'elle-même: Merci. (Aux autres :) Rien,—excusez-moi. (A Olivier soudain très aimablement :) Olivier savez-vous  que vous avez l'oreille un peu dure? (Il n'a pas le temps de marquer son étonnement.) Je l'ai remarqué. Souvent, pour écouter, vous penchez la tête de côté, la bouche entrouverte, l'air d'un oison qui attend la becquée. Et vous n'attrapez rien... Il faut redire.

 

Elle rit.

 

OLIVIER, surpris, proteste: Je suis distrait!

 

BALBINE, appuyant sur les syllabes: Vous-fumez-trop! Durant notre voyage, je ne vous ai vu le visage qu'à travers un encens!... J'attendais toujours l'oracle. Vous fumez trop. Rien n'est plus nuisible à votre âge.

 

OLIVIER, mal à l'aise: A mon âge?...

 

BALBINE: Vertiges, bourdonnements, paresse du foie, somnolences et insomnies. Vous y perdrez le cheveu et la mémoire. (A Constant :) N'est-ce pas, docteur? (Inutile de répondre, elle poursuit :) Je pensais ce matin en contournant l'enclave— vous savez, près des haras? — : « Chacun se détruit sans pitié des autres.», Le vrai commandement serait: « Ne fais pas à toi-même ce que tu ne voudrais pas faire à autrui.» Car la peine de votre corps nous la souffrirons dans notre âme.

 

OLIVIER, vivement ému : Ma chérie!... Sur un signe de toi, je ne fumerai plus!

 

BALBINE, du tac au tac : Je fais le signe! ! !... Et je vous remercie! Et Patricia vous remercie. ( Volte-face. A Minna qui demeure là, le gros bouquin sous le bras :) Minna, ouvrez ce livre au hasard, et lisez à voix haute.—Oui, vous. (Aux autres .) Ceci est mon œuvre, j'y ai peiné.

 

MINNA lit, déclamant avec effort: Samedi, six heures.

 

« Les vitres tu récureras Les meubles et le pavement. »

 

BALBINE: Suffit. Une autre page. (Tout est prévu, combiné, codifié, du gouvernement domestique...

 

MINNA: Vendredi, vingt et une heures:

 

a Les bas tu rapetasseras En fil d'un juste assortiment. »

 

BALBINE: ...selon le mois, le jour et l'heure!) (A Xantus qui suit par-dessus l'épaule de Minna :) A votre tour, Xantus. Une autre page. Oui, vous, Xantus, lisez!

 

XANTUS: Faire les lits.

 

« D'abord fais prendre l'air aux draps

Et aux couvertes longuement. ,,

« Retourne les deux matelas,

Bats le traversin mollement.»,

 

BALBINE: Assez,—merci. Que Xantus et Minna obéissent scrupuleusement à l'ordre et au détail des articles, on n'aura plus à les commander: ils seront leurs maîtres.

 

XANTUS, émerveillé: C'est vrai!

 

MINNA, en écho: C est vrai!

 

BALBINE: Ces textes appris par cœur, je ne doute pas qu'ils leur inspirent bientôt un petit air d'accompagnement qui leur rendra la besogne légère ( Elle rit. Tous rient. La voici près d'Olivier.) Surprise! De l'argent que vous dépensiez en fumée, nous achèterons l'enclave des déclives.

 

OLIVIER: Mais...

 

BALBINE: Elle empêche toute culture rationnelle. Nous l'acquérons au prix d'un mince sacrifice. Autant dire que c'est une terre donnée! N'est-ce pas beau? Et voyez le miracle: si la privation vous est insupportable, eh bien, nous planterons du tabac en bordure! (Elle rit.) J'ai rencontré le notaire, lui ai parlé de mon projet et j'attends la propriétaire.

 

OLIVIER : Ah!

 

BALBINE: Voilà! A présent je vais me faire belle pour la recevoir. Minna, ma fille, suivez-moi, je vous trouverai une jupe convenable et du linge (A Xantus, tout à coup :) Et qui a payé ce bois en l'absence de votre maître?

 

XANTUS: Quatre fois l'an, le marchand passe...

 

BALBINE l'interrompt: Et vous payez sans contrôle, est-ce vrai? Oh! Oh! il faut vous mettre à la raison. Xantus, vous irez sans retard régler ce compte. Crédit est mort! Venez, tous les deux.

 

CONSTANT: Moi, j'enléve Olivier; nous allons à cheval visiter mes malades.

 

BALBINE: Il y a des malades dans ce beau pays?

 

CONSTANT: Je les invente!... Ensuite un plon geon dans la rivière et je vous ramène votre amoureux.

 

BALBINE, arrêtée net, pousse un cri: Oh! dans la rivière!... Voulez-vous m'épouvanter? J'y ai plongé la main et l'ai retirée broyée. I1 y a des sources proches: l'eau est d'une froideur lunaire!... Si vous n'inventez pas la médecine comme vous inventez les malades, vous savez que rien n'est plus périlleux, à votre âge!... N'en faites rien!—c'est promis.

 

Elle n'attend pas de réponse et sort à droite devant Xantus et Minna. Constant rit d'un rire large.

 

OLIVIER: Pourquoi ris-tu?

 

CONSTANT: Elle a raison, raison!

 

OLIVIER, joyeux: Te l ai-je dit? — ...et charmante, dévouée, lucide.

 

OLIVIER, conduisant Constant à la porte: Va sans moi, va,—nous nous retrouverons.

 

CONSTANT: Elle a raison.

 

OLIVIER, prenant Constant au bras: En effet, elle m'y fait penser...—marcher vite m'oppresse un peu. Non? Si... Il me semble aussi que, la nuit, le silence de mon oreille est peuplé de rumeurs, traversé d'appels... Non? Tu m'examineras! Au revoir.

 

Constant disparaît. Olivier sort à droite, I'air préoccupé. Patricia et Isabelle demeurent seules. Isabelle s'étonne de l'immobilité prolongée et du silence de son amie.

 

ISABELLE: Patricia! Patricia! Où es-tu? Réponds-moi!

 

Patricia est prise soudainement d'une animation singulière, légère et inquiète à la fois, comme dans un rêve joyeux, mais dont tous les éléments ne nous sont pas connus.

 

PATRICIA: Certainement ces chiens seront des molosses à gueule noire. Je les vois! Ils se couleront au long des murs sans même regarder les lézards. Ils dormiront devant les portes, une fois d'un œil, une fois de l'autre.

 

ISABELLE a envie de rire, mais elle est effrayée aussi: Qu'est-ce qui te prend?

 

PATRICIA: Personne d'étranger n'entrera dans le parc d'où nous ne sortirons plus! Que devenir? Où le rejoindre? Comment le recevoir?

 

ISABELLE, stupéfaite: Qui? Tu es folle? Recevoir qui?

 

PATRICIA lance le nom comme un cri léger: Aldo.

Crois-tu que sa voix charmera les molosses? Oui,—je suis sûre!

 

ISABELLE: Aldo? Qu' est-ce que ça signifie?

 

PATRICIA marche par la chambre, alerte, nerveuse: Aldo, c'est un nom. C'est son nom.

 

ISABELLE: Le nom de qui? Tu es folle?

 

PATRICIA: Le nom de celui que j aime. Aldo,

 

ISABELLE, prodigieusement étonnée: Tu as un amoureux? (Patricia fait  oui de la tête) Tu n'en avais pas tout à l'heure.

 

PATRICIA, frappant le sol du pied: J'en ai un. Tu en as cinq,—j’ en ai un.

 

ISABELLE, curieuse, contente: C'est incroyable! Quelle cachottière es-tu donc? On l'appelle Aldo? (Oui de la tête.) Il est Italien? (Signe: oui.) (Elle suit Patricia dans sa marche rapide.) Raconte! Raconte maintenant!...

 

Patricia s'assied brusquement, le front bas, I'air buté.

 

PATRICIA, sombre: Tu as vu le regard de Balbine, clair, uni, droit comme un rayon. Moi, je n'ose guère regarder les gens en face. Je baisse les yeux. Je rougis. J'ai donc quelque chose à retenir, à cacher?

 

ISABELLE : Ton amoureux! ... Parlons de lui. Quelle couleur, les cheveux?

 

PATRICIA soupire: Ça dépend.

 

ISABELLE rit : Comment ?

 

PATRICIA rêve: Parfois jaune, parfois rouge ou bleue.

 

ISABELLE rit de plus belle: C'est un caméléon, ton Aldo!

 

PATRICIA: Sa chevelure est d'un noir très lustré dont les reflets changent selon le temps, l'heure et l'endroit.

 

ISABELLE: Ah! oui? tu me rassures. (Elle est émerveillée.) C'est joli, ça!—Les yeux?...

 

PATRICIA: Bleus.—Oui, bleus! du bleu de la flamme. Lorsqu'il sourit sa bouche est comme un beau château. (Isabelle est prise de fou rire, Patricia s'attendrit, s'exalte.) Sa voix vous prend au lasso et son visage est comme une arme et comme une balance et comme un signal irrévocable.

 

ISABELLE: Tais-toi, je t’en supplie, j’ai des crampes.

 

PATRICIA, simplement: C'est très ressemblant.

 

ISABELLE, qui a peine à se calmer: Tu me donneras son portrait!—Quel âge?

 

PATRICIA: Pas d'âge: on n'imagine pas qu'il ait pu être différent.

 

ISABELLE: Tu es agaçante! I1 est né tel jour, telle année. I1 a deux bras, deux jambes et tout ce qui s'ensuit! A qui ressemble-t-il, que nous connaissions?

 

PATRICIA: A Aldo et puis à personne.

 

ISABELLE : A quel animal ?

 

PATRICIA: Au sphinx.

 

ISABELLE hausse les épaules: C'est toi qui ressembles au sphinx. Idiote! Imite son expression pour voir.

 

Patricia s'approche d'Isabelle, visage à visage, enfle les joues monstrueusement et louche, puis tire la langue et se retrousse le nez.

 

PATRICIA, tout à coup emportée et malheureuse: Idiote, oui, et folle et grimacière! Crois-tu qu'Aldo puisse vraiment m'aimer? Balbine, quoi qu'elle dise et fasse, garde un visage sans ombre, azur et or!... On voit que l'ordre est fait derrière son beau front de statue! Et moi?... Moi, je lève les sourcils, je pince la bouche, je fronce le nez: `< Vous dites? Ah! oui? Je vous remercie... >' J'ai le dégoût de mes mines. Je suis laide comme un beignet froid! Regarde!

 

Autre grimace.

 

ISABELLE la serre contre elle tendrement: Tu me fais peur, Patricia. Dis, avoue-le: tu es jalouse!

 

PATRICIA, des larmes aux yeux: Non et non. Je désespère de l'égaler jamais, voilà. (Puis têtue :) Si je ne le puis, j'irai jusqu'au bout de ma méchanceté.

 

ISABELLE l'embrasse: Aldo te consolera.

 

PATRICIA, déjà soulagée: Tu crois?

 

ISABELLE: I1 est doux? (Signe: oui.) Pas trop? (Signe: non.) Juste assez,—et fort? (Signe: oui.) Où l'as-tu rencontré?

 

PATRICIA: De ma fenêtre, je le voyais passer. I1 me regardait. A chaque fois je croyais recevoir de lui un ordre terrible et délicieux. J'ai obéi: je suis descendue.

 

ISABELLE, palpitante: Le cœur me bat, tu sais...

 

I1 y a longtemps? (Signe: non.) Comment t'appelle-t-il? Ma beauté, ma bien-aimée, finette, poupée, mon ange, mon chou, mon idole, coco...—Ah! tu souris!...

 

PATRICIA: Patricia.

 

ISABELLE, déçue: Patricia? Ah? Patricia, tout bref... Oh!... (Compensation.) Oui, mais avec l'accent!... (Signe: oui.) Quand le vois-tu?

 

PATRICIA, après une hésitation: Le soir...—la nuit.

 

ISABELLE : En ville ?

 

PATRICIA, embarrassée: Aussi, oui.

 

ISABELLE: Tu vas en ville, toute seule, le soir —la nuit? Et si l'on te rencontrait?

 

PATRICIA, vivement: Je suis voilée—de deuil oui!—et je contrefais la boiteuse.

 

ISABELLE, au comble du contentement: Que tu es maligne!...—voilée de crêpe, oui!—qui l'aurait cru! I1 sait que tu ne boites pas, lui? Naturellement... Aldo! Aldo!... Ça me plairait, l'accent étranger. J'aurais l'illusion d'être toujours en voyage. Italien? I1 a les souliers bien cirés? (Signe: oui.) Tu en as de la chance! (Plus bas :) I1 t'embrasse? (Signe: oui.) Et toi? (Signe: oui.) Et tu ne l'avouais pas?... Il t'apprend l'italien? (Signe: non.) Pas encore. I1 t'apprendra? (Signe: oui.) C'est beau, l'italien. A E I O OU ! Il vient te voir ici? Dans le parc? (Signe: oui.) Ça doit être poétique, sous le clair de lune! Mais vous vous cachez dans l'ombre plutôt? Et vous écoutez l'écho en italien: A E I O OU ! Non? I1 n'y a pas d'écho—vous parlez bas. Et il t'embrasse? Ça te fait froid? (Signe: oui.) Ça te fait peur? (Signe: oui—elle jubile.) C'est bon ça! I1 a du poil sur les mains? (Regard de protestation. Tout à cou/p une illumination :) L'échelle? L'échelle sous ta fenêtre? (Signe: oui.) I1 est venu cette nuit? (Signe: ou`i.) Dans ta chambre? (Oui.) I1 tire l'échelle après lui? (Oui.) Mais elle ne s'y trouvait pas lorsque Balbine est sortie... Après seulement... (Elle est pétrifiée et balbutie :) I1 reste jusqu'au matin? (Signe: oui. Elle a un regard d'indignation.) Oh!... (Un temps. Patricia a rêvé. Brusquement Isabelle la quitte et se dirige rapidement vers la porte du parc. Sèchement :) Je ne veux plus te connaître! (A la porte elle s'arrete, se retourne.) Sais-tu ce que tu es?...

 

Xantus entre de droite. Isabelle ne dira plus rien; elle sort.

 

PATRICIA, sans bouger, la rappelle: Isabelle!... —Non!!!...

 

XANTUS, tourmenté: Je suis frais, moi! Je suis frais comme le pied dans la botte, moi! Tremblement de tremblement!

 

Patricia rentre dans la chambre de son père. La porte se referme sur elle. Minna accourt, sa nouvelle jupe rasant le sol. Elle n'a pas le temps de faire admirer la transformation. Xantus parle.

 

Minna! Minna! Madame m'a donné de l'argent!

 

MINNA: Madame t'a donné de l'argent?

 

XANTUS: Madame m'a donné de l'argent pour que j'aille payer ce bois-là, contre le hangar. Et il est payé ce bois!

 

MINNA: Et il est payé ce bois? Pourquoi as-tu dit qu'il n'était pas payé?

 

XANTUS, d'une haleine: Je n'ai rien dit; ni oui, ni non! J'ai dit qu'il était rentré d'hier. Mais je ne suis pas un menteur, moi, et j'ai menti, puisqu'il est rentré de l'autre quinzaine. Et je n'aurais menti pour personne au monde et j'ai menti pour faire plaisir à Madame. Et le marchand est venu quérir son argent justement cette semaine. Et j'ai payé de l'argent de Monsieur. Et Madame a raison de dire que Monsieur paie tout sans savoir. Et j'ai dit que ce bois était rentré d'hier, parce que j'ai été pris de court. Et j'ai été pris de court parce que je n'ai pas rangé ce bois et que Madame a dit que ce bois-là prend la pluie. Et c'est vrai qu'il prend la pluie et Madame a raison. Et je ne suis pas un menteur, moi! Et Madame aurait dit: « Xantus est un paresseux »,, et je ne suis pas un paresseux, moi! Et je n'ai pas rangé ce bois parce que j'ai usé tous ces derniers jours à finir la toilette du parc et de la maison pour le retour des maîtres. Et des guirlandes de feuilles c'est plus agréable à voir que du bois rangé, et c'est un hommage. Et je n'ai pas répondu « c'est un hommage » parce que Madame aurait dit: « Xantus n'a pas bon cœur, Xantus exige un remerciement. » Et je n'ai pas vilain cœur, moi! Et Madame aurait dit encore: « Xantus est un flatteur » et je ne suis pas un flatteur, moi, et je n'ai pas le cœur percé dans une porte de cabinet, moi! Et maintenant, il me faut aller à la ville en costume de dimanche demander quittance à ce marchand-là... Et je suis frais, moi!...

 

Arrêt net. Temps.

 

MINNA: Oui.

 

XANTUS, étonné: Oui?

 

MINNA: Oui.

 

XANTUS: Quoi,—oui?

 

MINNA: Tu n'es pas frais.

 

XANTUS, sombre: Et j'ai l'argent dans la poche je n'ai pas avoué, tout sera découvert et j'irai en prison.

 

MINNA, effrayée: Tu iras en prison?

 

XANTUS, montant l'escalier: Non, je n'irai pas en prison! Je vais me noyer d'abord et je vais me pendre et je vais m'empoisonner avec des champignons. Et c'est bien dommage, parce que j'ai encore ma mère. Et la pauvre vieille dira: « Xantus m'a volé mon tour! Xantus m'a rendue stérile jusqu'à la consommation des siècles! »

 

MINNA, le suivant, prête à pleurer: Tais-toi, sauvage! Je vais pleurer!

 

XANTUS, emporté par les mots, désolé par eux: « Xantus était innocent de sa naissance et il n'est pas innocent de sa mort et c'est une insulte au ciel. Xantus était fort et beau; il avait une longue vie à vivre et il est mort avant sa mort. »

 

Peut-être Xantus pleure-t-il. Minna sanglote.

 

MINNA: Écoute! Tu iras chez le marchand et tu lui diras: `` De coutume, on ne réclame pas d'acquit, mais la nouvelle maitresse veut des comptes. J'ai payé, donnez-moi quittance. >, Et il te donnera quittance.

 

XANTUS se retourne, la regarde, ahurir et il rit: Oui. Oui. Hou! Hou!... Démon!... Est-elle rusée! Oui, c'est bien inventé. I1 y a du diable dans le sexe contraire.

 

MINNA, scandalisée: Je suis le sexe contraire, moi? C'est toi, le sexe contraire!

 

XANTUS: « J'ai payé, donnez-moi quittance. , Oui! Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt? Je n'aurais pas eu la peine de mourir, moi! (Et soudain, atterré :) Et l'argent? Je n'ose pas le rendre à Madame.

 

MINNA: Tu le donneras à un pauvre.

 

XANTUS: Ah! non!...

 

 

MINNA: Ah! non? Pourquoi?

 

XANTUS, simplement: Il ne serait plus pauvre alors. (Un temps.) Minna? (Il baisse la voix.) Il me faudra bien le garder, je crois.

 

MINNA, effrayée : Tu crois ?

 

XANTUS, très bas: Je t'en donnerai la moitié, —ce sera moins dur!

 

MINNA: Tu m'en donneras la moitié? Et je refuse, moi, sans dire merci! Ni le quart, ni le dixième, de cet argent volé!

 

XANTUS, furieux: Ni le quart, ni le dixième? Je ne suis pas un voleur, moi!

 

MINNA, craintive: Écoute! ne recommence pas à mourir! Cet argent, tu le mettras dans une cachette, jusqu'à ce que tu l'aies oublié. Si tu le trouves après, ce sera de l'argent trouvé.

 

XANTUS rit  délivré: Hou!... Hou!... Est-elle rouée! Démon!... C'est le démon qui lui souffle!... Oui, très bien,—dans une cachette...

 

Elle est passée devant lui, sur le palier de l'étage. Ils entendent du bruit et se sauvent. Trop tard : Balbine rentrant avec Olivier, aper,coit Xantus.

 

BALBINE a un étonnement feint.: Oh! Xantus!... —vous êtes déjà de retour?

 

XANTUS, étourdi: Suis-je déjà de retour, moi?

 

BALBINE, souriante: Prenez le temps de la réflexion et vous me répondrez demain par oui ou non. Allez, mon ami.

 

Xantus sort.

 

OLIVIER, heureux, empressé: Eh bien, es-tu satisfaite des gens, des choses,—de moi?

 

BALBINE: Trés contente!

 

OLIVIER: Tu es une chère femme!

Il veut l'embrasser, elle se dérobe.Ils sont sortis.

BALBINE, à voix basse: Oh! Monsieur, prenez garde.

 

OLIVIER, la pressant: : Je ne t’ai pas encore  embrassée, aujourd'hui!

 

BALBINE s'écarte: Non, Monsieur!... Que quelqu'un nous surprenne, vous me verrez rougir comme une tomate.

 

OLIVIER la poursuit, très gai: Tant pis!...

 

BALBINE se réfugie derrière un fauteuil: Non, Monsieur, je vous en prie!

 

OLIVIER: Et ne m'appelle plus monsieur.

 

BALBINE: Oui, excusez-moi. (Elle rit, puis :) Olivier!...—C'est difficile... nous nous connaissons si peu.

 

OLIVIER: Quoi? Depuis un mois nous couchons dans le même lit!

 

BALBINE, plus bas: Je vous assure que vous me mettez très mal à l'aise!

 

OLIVIER est très amusé: Es-tu drôle! Parce que j'évoque notre chaude intimité!

 

BALBINE, toujours bas: Est-ce le moment et le lieu? (Elle fait un grand e~ort pour vaincre sa honte et soudain, souriante, soupirant :) Soit,— expliquons-nous; j'ai du courage.

 

OLIVIER, un pas vers elle: D'abord, que je t’embrasse!

 

BALBINE, un brusque ecart: Non! Je sais comme finissent toujours vos embrassades!

 

Elle sourit, mais après. Lui rit, s'assied.

 

OLIVIER: Je t écoute.

 

BALBINE demeure debout par prudence: Je serai franche à mon habitude. Vous dites « notre intimité ».

 

OLIVIER: Chaude!

 

BALBINE  passe: Et je réponds: « Ces heures dont vous parlez, rompent plutôt l'intimité. »

 

OLIVIER, étonné . Que dis-tu ?

 

BALBINE: S'il vous plaît, ne me tutoyez pas dans une conversation où ma pudeur est déjà trop à l'épreuve.

 

OLIVIER, gracieusement, un peu moqueur: Oui, Madame! ...

 

BALBINE, souriante: Tel je vous regarde, à cet instant, tel vous m'êtes apparu le jour que la chance nous mit en présence. Vêtu selon la mode, d'un pantalon large, d'un veston court, cravaté net, chaussé fin, vous étiez un homme semblable aux autres hommes, à mon père, à mes frères, aux maris de mes amies, à mes cousins. (Plus aimable encore :) Je dis semblable et non pareil. (Olivier fait mine de se lever.) Halte! ne bougez pas! Je vous avais donc reconnu avant de vous connaître. Pour en venir à la connaissance, il a suffi que nous nous sachions en accord ou en contraste sur des goûts, des idées, des faits. Vous me plaisiez: je vous nommais Olivier, le plus simplement.

C'est « après », au contraire, que je vous ai... désappris, oui, désappris.

 

Comme d'une chose incroyable:

 

Lorsque vous vous êtes présenté à.moi, ce premier soir...—dısons les mots—...lorsque vous vous êtes présenté,—à cru!!!...

 

OLIVIER éclate de rire: A cru!...

 

BALBINE:      dans mon épouvante, je ne vous ai plus connu ou reconnu. Vraiment, vous m'étiez changé, méconnaissable,—étranger! (Elle sourit à nouveau, de tout son charme.) J'imaginai être échouée, après un naufrage, sur la plage déserte d'une île—et que surgissait devant moi, seul et debout, un naturel de l'endroit, habillé seulement de lumière! (Il rit.) Un sauvage, voilà! un sauvage duquel je me demandais avec terreur: « Cachet-il des armes empoisonnées, est-il cannibale?»

 

Elle rit.

 

OLIVIER: Et à chaque fois, vous implorez grâce en appelant ce sauvage: Monsieur?

 

BALBINE: Oui, Monsieur!—C'est très sérieux...

 

OLIVIER veut se lever: Balbine, tu es adorable!

 

BALBINE: Restez là!

 

OLIVIER se rassied: Nous nous apprivoiserons.

 

BALBINE réfléchit: A la longue... sans doute... J'en sais assez désormais pour conclure que ce genre de domestication exige de l'un des soins et du temps, de l'autre de la complaisance ou de la résignation.

 

OLIVIER proteste gaiement: Oh! Balbine!

 

BALBINE: Peut-être je me trompe. Quoi qu'il en soit, s'il faut « de nécessité » demeurer sauvage soyez-le tout d'une pièce! Ne raffinez pas. On peut s'acquitter sommairement de ces choses, sans y compromettre par le souvenir le reste de la journée.

 

Olivier rit aux larmes, puis:

 

OLIVIER Je ne vous comprends pas!...

 

BALBINE, très nette: Je dis: ne mêlons à ces violences ni votre prénom, ni le mien, qui m'ont tout l'air ensuite de passer sans chemise de la chambre à coucher à la salle à manger. (Elle rit avec lui.) Rions,—mais c'est alors seulement que j'oserai sans timidité vous appeler devant tous: mon très cher Olivier. (Il veut se lever, elle fait un geste qui annonce q'elle n'a pas fini. Elle vient s'asseoir en face de lui, et prononce lentement:) Mon très cher Olivier, je ne suis pas enceinte. Or!...

Or, depuis que nous sommes mariés, j'ai eu bien des occasions d'espérer.—Le voyage aidant, l'oisiveté, vous avez dévoré notre lune de miel jusqu'au dernier quartier. (Elle sourit. Il est stupéfait. Elle continue :) La vie reprend sa cadence normale. Je vous demande enfin: « Est-il raisonnable que vous vous évertuiez?»

 

OLIVIER murmure : Évertuiez! ?

 

BALBINE: Entendez-moi: nous avons tous les deux besoin de ménagements.

 

OLIVIER, un peu inquiet: Mon âge?

 

BALBINE, exquise: Ai-je dit cela? — Certes, je ne me déroberaı à aucun de mes devoirs...

 

OLIVIER, sans force: Devoir?...

 

BALBINE passe: ...mais je vous sais d’âme trop haute pour penser qu'il soit un devoir qui n'aboutisse qu'à votre seul plaisir. Compris ainsi, le mariage ne seraıt qu'écureuil en cage!...

 

Elle ne se départit pas de sa grâce. Il est déjà regagné.

 

OLIVIER sourit: Tu es charmante!

 

Elle est enchantée.

 

BALBINE: Voilà, merci! (Et comme elle ne le craint plus, elle approche de lui.) Un peu plus tard, c'est moi-même qui vous prierai : «Mon très cher Olivier, donnez-moi un enfant. », Mais d'ici là nous habiterons chacun notre chambre. (Il veut protester. Elle rit.) Vous admettrez que j'ai raison. Sous la même couverture vous avez trop chaud, je grelotte. Je me couche en G majuscule, vous en X: ces deux lettres n'entrent pas dans un monogramme. (Elle le prend au bras et l'entraine.) Venez, Olivier, venez,—votre frère vous attend. Je veux vous conduire jusqu'à la grille; là, je vous permettrai de m'embrasser, entre deux barreaux.

 

Ils sont sortis  .A ce moment, Gabriel paraît derrière la fenêtre du fond. Il regarde dans la pièce: personne,—il demeure là, attendant.

 

GABRIEL monologue: Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui... Ce qu'il y a là d'irrésistible prouve assez que j'obéis à un ordre impérieux. Car je n'ai pas choisi. En vérité,—non! moi, Gabriel, je n'ai pas comparé plusieurs jeunes filles, m'écriant devant Patricia: « Voici l'Élue.» Non. Elle a traversé mon ciel comme une étoile filante.

 

Xantus d'abord, puis Minna, reparaissent à l'étage. Xantus a mis son beau costume. Il rit soudain en regardant la jupe longue de Minna.

 

XANTUS: Minna,—tu ressembles à la fée-aux-rats!

 

MINNA: Je ressemble à la fée-aux-rats? (Elle rit et tourne sur place.) Elle balaie, cette jupe!

 

XANTUS: On ne voit plus tes pieds. (Elle relève sa jupe à mi-mollets. Xantus est très étonné.) Tu as mis des bas, toi?

 

MINNA, fière: Et du linge aussi! ...

 

XANTUS, surpris: Tu as des belles pattes.

 

MINNA lève plus haut sa jupe: J'ai des belles pattes, moi?

 

XANTUS: Oui, tu as des belles pattes, toi!

 

Ils descendent.

 

GABRIEL, en bas: Si je n'ai pas choisi, moi Gabriel, j'ai donc été choisi. Oui, oui, oui... Par qui? Patricia ignore jusqu'à mon existence. Ainsi est-il démontré qu'en amour toute préférence est hors de nous... Sélection, sauvegarde, adorable injonction. Fatalement!

 

XANTUS, au bas de l'escalier à Minna: Et tu as linge? Garni de broderie? Et tu as des jarretières!

 

MINNA: Oui, j'ai des jarretières,—avec des bouillonnés.

 

XANTUS : Fais voir!

 

MINNA rit,  s'éloigne: Elles sont trop haut!

 

XANTUS: Si tu me montres tes jarretières, je t'offrirai cinq francs de cet argent-là.

 

MINNA-: Tu m'offrirais cinq francs? Ce n'est pas une attrape? Si je te montre les jarretières, ce sera de l'argent gagné? Viens par ici...

 

Ils sortent à droite. Ils n'ont pas vu Gabriel.

 

GABRIEL les a regardés. (Les a-t-il vus?): Notre Fatal ne saurait être que double, réciproque, symétrique ou compensé. Cervelle double, cœur double, etc. Deux yeux,—quels yeux a-t-elle!— deux bras...—et quels bras!—deux seins, chacun témoignant de I'autre!—(Nulle beauté sans témoignage.)—Et le reste... double! Divine diversité de la symétrie! Dès qu'il y a symétrie, il y a échange, circulation,—ou inversement. Conclusion: la fatalité veut qu'elle m'aime; au pis aller, elle m'aimera, car le désordre est ordre, par succession...

Patricia sort de la chambre de son père, un gros bouquin ouvert devant elle,  Qu' ' elle lit en marchant.

 

PATRICIA, lentement:  Ho dimenticato il mio canino sul'armadio della vicina. (Dès qu'il l'a aperçue, Gabriel a quitté la fenêtre et est rentré dans la maison. Il demeure immobile, près de la porte extérieure. Elle est tellement appliquée à lire qu'elle ne le voit pas, passe devant lui, monte l'escalier, disparaît à l'étage.) Ho dimenticato il mio canino sul'armadio della vicina. la vicina ha ue gattino in casetta...

A peine est-elle sortie, Gabriel s'exclame profondément déçu:

 

GABRIEL: Ah! merde, alors!

 

Balbine, qui rentrait, entend, pousse un petit cri, défaille et tombe dans un fauteuil

 

BALBINE murmure: Vous dis-je... vous dis-je... vous dis-je... (La main au cœur.) Mon cœur...

 

GABRIEL, confus: Je suis agronome.

 

BALBINE, qui se reprend: J'entends, Monsieur.

 

GABRIEL: Excusez-moi.

 

BALBINE soupire, déjà maîtresse d'elle-même. Mais je vous préviens qu'ici nous n'engraisserons pas la terre avec des paroles. (Elle sourit déjà très calme.) Passons. Vous vous êtes cru seul, je n'ai pas à me scandaliser. Mais permettez-moi de vous apprendre, sans acrimonie, que la solitude n'exclut pas la dignité. I1 n'est point de désert pour celui qui garde le respect de soi. Passons. Le notaire vous envoie, il m'a vanté votre savoir, vos talents, vous avez tous vos diplômes, je vous engage à l'essai, s'il vous plaît.

 

GABRIEL: Oui... je... parfaitement.

 

BALBINE: Nous discuterons plus tard de vos honoraires.

 

GABRIEL, vivement: Le vivre et le couvert.

 

BALBINE: C'est tout? Cela me paraît cher.

 

GABRIEL, étonné: Comment?

 

BALBINE: Les choses qu'on paie peu coûtent souvent trop.

 

GABRIEL, souriant:  Mon père est riche et je suis son seul héritier. Mais je perdrai ma fortune. En ces temps troublés, chacun perdra la sienne. (Il parle vite comme pour regagner du terrain.) C'est seulement dans la ruine que le monde actuel trouvera son salut. La nécessité veut que le monde se ruine d'abord, consomme sur place et recommence. J'y laisserai mon patrimoine tout comme les autres. Fort heureusement, je suis agronome, et ma bien aimée Patricia n'a rien à redouter.

 

BALBINE, qui écoutait attentivement, sursaute: Que dites-vous?

 

GABRIEL, stupide: Oui... j ai... excusez-moi... (Puis il prend une décision.) Je préfère être honnête...

 

BALBINE, ironique: Vous préférez?

 

GABRIEL, confus: Oui, c est-à-dire...

 

BALBINE: Je ne sache pas qu'on choisisse d'être honnête.

 

GABRIEL, aussitôt: Non, certes, ni d'être amoureux. C'est à quoi je pensais tout à l'heure!... Et j'aime Patricia!

 

BALBINE: Patricia est ma belle-fille; je prends donc le droit de vous interroger. Vous l'aimez depuis longtemps?

 

GABRIEL, surpris, étonné: En vérité, je ne sais plus! D'un cercle enfermé dans un cercle on doutera qu'il soit plus petit ou qu'il soit plus éloigné. Depuis quand? Étrange question!... Le temps...

 

BALBINE, impatientée: Bref! —où avez-vous connu Patricia?

 

GABRIEL: J'ai aperçu cette jeune fille pour la première fois ce matin,—voici deux heures environ: deux heures, deux tours de cadran, deux cercles...

 

BALBINE commence à s'amuser: Ce matin?

 

GABRIEL: Ce matin, en arrivant...

 

Il est interrompu par le rire franc de Balbine.

 

BALBINE: Vous perdez la tête, mon ami!... Et Patricia vous aime?

 

GABRIEL, simplement: Naturellement. (Balbine est inquiète. Il soupire :) Hélas! elle-même n'en sait rien encore! (Balbine rit plus haut. Il continue, vivement ) Peu importe! Puisqu'elle m'aimera, elle m'aime déjà!... L'avenir comme le passé, c'est du présent qui se déplace. Lorsqu'elle me connaitra. ..

 

BALBINE, au comble de la joie: Elle ne vous connait pas?

 

GABRIEL, tristement: Non, pas du tout. Même ses yeux ne me connaissent pas. Et pourtant, elle a traversé cette chambre il y a un moment, elle a marché sur mon ombre. Elle était pensive, lointaine, et répétait: « J'ai oublié mon petit chien sur l'armoire de la voisine »...

 

Cette fois, Balbine rit aux larmes. C'est alors qu'entre La Faille.

La Faille est une petite femme d'une quarantaine d'années, riche du corsage et de la tournure, toute en sourires et en fossettes. Très fardée, sa chevelure en bouclettes; de jolis yeux prometteurs qui regardent de coin, le mains dodues et blanches, chargées de bagues pour la circonstance, elle a l'aspect d'une servante qui jouerait à la patronne. Est-ce à cause du regard glissé, du sourire humide, de la voix roulée, ses paroles semblent doublées de sous-entendus. Elle est sans chapeau et  porte un panier au bras.

 

LA FAILLE rit d’un rire roucoulé: C'est la maison du bonheur, ici! Bonjour, gentille Madame. Bonjour, jeune Monsieur. Riez! riez! riez! Moi, je ris tout le temps et sans raison. Et quand je ne ris pas, je souris. On n'a jamais su si la gaieté me vient du cœur aux lèvres, ou me va du sourire au cœur!

 

Balbine s'est levée.

 

Belle Madame, je vous suis envoyée par Léonard, —le Notaire.

 

BALBINE: Ah! oui! Bonjour, Madame. Asseyez-vous.

 

LA FAILLE s'assied, dépose son panier à côté de sa chaise: Oui, je l'appelle Léonard. Nous sommes amis, lui et moi. Vous pensez!

 

BALBINE, à Gabriel: Mon garçon, allez visiter le domaine, et nous conférerons. Je ne suis pas découragée. Tout m'autorise à croire que vous êtes plus réaliste en agronomie qu'en amour.

 

Il salue plusieurs fois et sort.

 

LA FAILLE, qui le regarde s'éloigner: Il est étrange que je ne connaisse pas ce jeune homme.

 

BALBINE: C'est un original,—pas dangereux!

 

LA FAILLE: Ah! oui? voyez-vous ça! Donc, Léonard—le notaire—est venu me voir. « Vite, lève-toi, grosse caille. » Et tandis que j'étais à ma toilette, il m'a expliqué: « La châtelaine de Neufle-Vieil désire acquérir le coin de terre que tu possèdes près de ses murs. Va vite, grosse caille, petite Faille.»  Il est farceur.

 

BALBINE: Je suis confuse de vous avoir dérangée si matin.

 

LA FAILLE: Oh! non! charmante Madame! non! Pour moi, il n'est jamais tard, ni tôt. Pensez! J'ai passé ma vie couchée... Debout, couchée, debout, couchée, mais surtout couchée.

 

BALBINE, avec intérêt: Vous êtes guérie, maintenant ?

 

LA FAILLE: Est-elle gracieuse! Non J ai toujours été de belle santé, fraîche et toute en chair, telle que vous me voyez. Lorsque j'étais jeunette, ils me surnommaient Marie les Fossettes, pensez! J'en avais partout! A présent, ils me nomment La Faille. Certains, dans leurs moments, disent: « Douce Faille.»

 

BALBINE, qui n'a pas compris: Et cette terre, vous êtes décidée à la vendre?

 

LA FAILLE: C'est selon. Je suis fille de paysan. Je sais qu'une terre sans cailloux ni sable, d'une bonne pente, partagée d'ombre et de soleil et qu'on n'a pas tourmentée, c'est de l'argent qui multiplie. I1 suffit d'attendre. Je n'ai jamais gaspillé un sou, je suis économe, prévoyante, ordonnée. Et c'est selon, parce que, justement, ce morceau de terre m'a coûté du temps à gagner! (Elle rit, baisse ses lourdes paupières.) Six mois d'emplâtres...—des tièdes, des chauds et des froids!

 

BALBINE: Un accident?

 

LA FAILLE, roucoulant: Est-elle mignonne!... Non! La Faille! Mon nom ne vous apprend rien? Je suis connue dans le pays, plus que la fraise et la salade. Depuis plus de vingt ans, pensez! La Faille, chacun vous dira... I1 vaut mieux que je vous raconte moi-même mon histoire; je l'ai tant racontée que j'ai fini par la connaître. Je suis franche. A quinze ans, figurez-vous, j'étais telle qu'aujourd'hui, rose et potelée. Regardez-moi, enlevez de ma graisse—oh, je me connais!— enlevez une couche par an comme on fait pour compter l'âge des arbres, et vous trouverez Marie les Fossettes à quinze ans. La robe tendue de partout, je marchais, fière et gonflée, une vraie tourterelle dans ses plumes...

 

J'entends une voix qui m'appelle « Marie! Viens ici! Que cach es-tu sous ta robe? Tu m'as volé mes pommes! '» C'était Lambert, le gros fermier. Lambert m'entraîne dans sa maison, me fouille, me saccage et ne trouve sur moi que ce qu'il y cherchait. Quelle astuce! Il me fait cadeau d'un petit argent et me dit: « A chaque fois que tu ne m'auras rien volé, je te régalerai! » Je suis revenue chaque jour, pensez, j'étais déjà gardeuse comme une pie. Le reste s'est fait si doucement que je ne m'en suis pas aperçue. J'étais apprise. (Sic)

 

Voilà, petite Madame, comme j'ai commencé ma fortune. Tout de suite, j'ai eu trop d'argent pour oser le dépenser. Toujours proprette, telle que vous me voyez, polie et pas raconteuse. Je sais tous les secrets du pays, mais bouche cousue. Une belle gamine comme j'étais ne manque pas de galants. Je leur disais: « Mon petit cadeau d'abord, et servez-vous. » Moi, je pensais « ce que j'ai m'a été donné, ce qui leur plaît ne me coûte rien, c'est tout bénéfice... ». Une fois, figurez-vous... (Elle regarde autour d'elle pour s'assurer que personne n'écoute, veut parler à l'oreille de Balbine et s'exclame :) Quoi! qu'est-ce donc? Pauvres de nous: elle va s'évanouir...

 

BALBINE est rejetée en arrière toute pâle, et murmure, la main sur le cœur: Vous dis-je... vous dis-je... vous dis-je...

 

La Faille est très inquiète, elle court à la porte de droite.

 

LA FAILLE appelle: Quelqu'un un!... (Elle voit de loin arriver Constant et Olivier. En passant elle dit à Balbine :) Heureusement, voici vos hommes. (Elle est tout de suite à la porte d'entrée et hèle :) Holà.. . ! Olivier!. .. Constant !. .. Venez vite! ... (Olivier paraît, suivi de Constant. Elle montre Balbine :) La bonne chère femme se trouve mal!...

 

OLIVIER s'empresse: Balbine! ma chérie..

 

BALBINE murmure: Vous dis-je... vous dis-]e...

 

OLIVIER: Elle est à bout de forces! (Il appelle :)

 

CONSTANT: Laisse! J'ai ce qu'il faut dans ma trousse...

 

Il passe un flacon de sels sous le nez de Balbine.

 

LA FAILLE, à qui on ne demande rien: Je ne sais Nous étions là à bavarder, à échanger des confi dences,—pensez!

 

OLIVIER: Balbine, mon amie!...

 

BALBINE reprend peu à peu ses esprits: Vous dis-]e...

 

OLIVIER: Là, te sens-tu mieux? Tu es épuisée...

 

BALBINE se redresse lentement: Non, j'ai le cœur trop petit, vous dis-je.

 

OLIVIER: Le cœur trop petit.

 

BALBINE sourit déjà: Docteur, vous le savez n'est-ce pas,—j'ai besoin de ménagements. Depuis l'enfance, on me soigne douillettement. Mon cœur est si petit qu'il ne peut supporter sans faiblir la moindre émotion. Tout de suite il m'abandonne. Et cette femme vient... (Elle se lève soudain, voit La Faille. Elle est toute droite, crispée. Elle balbutie, la main au cœur :) ...cette abominable créature... (Avec force :) Qu'elle s'en aille!

 

OLIVIER: Ah? c'est... (A La Faille :) La Faille, laisse-nous...

 

LA FAILLE, sans rien perdre de sa gentillesse: Bien sûr, bien sûr...

 

BALBINE: Qu'’ elle sorte!

 

LA FAILLE: Je me sauve: je reviendrai.

 

BALBINE: Jamais.

 

LA FAILLE: Au revoir, Olivier, au revoir, Constant. Embrassez pour moi la pauvrette. (Elle va sortir, se ravise, fouille son panier d'où elle sort un gateau rond.) J'oubliais...

 

BALBINE, scandalisée, horrifée: Oh!...

 

LA FAILLE: J'avais apporté pour elle...

 

OLIVIER: La Faille, es-tu folle?...

 

LA FAILLE: ...en don de bienvenue...

 

BALBINE: Jetez-la dehors!

 

LA FAILLE, sans se désunir: Une tarte dorée au four et pétrie de ma main.

 

OLIVIER : Assez!

 

LA FAILLE dépose la tarte sur une table: Je la laisse ici.

 

BALBINE: Je veux qu'elle quitte le pays, qu'on la chasse, qu'on brûle son lit sur la place!...

 

LA FAILLE, sortant: Non, non, ne me dites pas merci.

 

Elle a disparu

 

BALBINE, cachant son visage dans ses mains Quelle honte!

 

Entre Minna. Elle sanglote. Balbine assistera à toute cette scène, immobile comme une statue qu'Olivier empêche de tomber.

 

MINNA: Hou! hou! hou! hou! Hou! Hou! je suis perdue, moi!

 

CONSTANT rit: Tu n'es pas perdue, puisque te voilà. Qu'as-tu, ma fille?

 

MINNA: Je ne suis pas votre fille, et je suis une fille perdue. C'est Xantus qui m'a perdue. Et c'est la faute à Madame! Hou! Hou! A cause de cette jupe trop longue, Xantus a demandé « Montre tes bas » et il a vu les bas. I1 a demandé « Montre les jarretières » et j'ai répondu « Ce n'est pas convenable '». Et il a dit « Je te donnerai cinq francs », et il a vu les jarretières. Et il a dit `« Tu as de la peau au-dessus » Et il a voulu voir le linge et il l'a vu. Et voilà qu'il m'a culbutée! Hou!.. Hou!... et il m'a traitée avec son grand sanguin... Hou! Hou!... Hou!...

 

CONSTANT rit: Eh bien! il t épousera.

 

MINNA: I1 m'épousera? Non, il ne m'épousera pas; Je ne veux pas de Xantus! Il n'est pas un garçon pour moi!

 

CONSTANT:Il ne fallait donc pas te laisser faire!

 

Minna traverse et monte à sa chambre, toujours sanglotante.

 

MINNA: Et je ne me suis pas laissé faire, moi! Et même, je l'y ai aidé!... Et maintenant, il recommencera!

 

CONSTANT: Pas si tu refuses!

 

MINNA: Et je ne refuserai pas. Et même, je le lui redemanderai. Et c'est la faute à Madame! Hou! hou! hou!

 

BALBINE murmure: Vous dis-je... vous dis-je...

Et s'écroule.

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

 

 

Le même décor, un autre matin.

Les guirlandes de feuillage ont disparu.

Par la fenêtre ouverte au fond, on voit apparaître Patricia. Elle inspecte la pièce: personne. Elle rentre alors, rose, animée, heureuse. Elle parle pour elle, à mi-voix, avec une nuance d'affectation.

 

PATRICIA: Nessuno! Grazie, Dio mio!... Ouf, j'ai couru! Nul ne m'a vue! Bien malin, bien malin qui nous surprendra! (Penchée à la fenêtre, elle agite son mouchoir en signe d'adieu.) Addio, amore fortunato! t'allontani tu ma non lasciarmi. Dis, n'est-elle pas une bonne cachette, notre étroite chambre de feuilles où le ciel seul met ses yeux bleus? Et toi les tiens, mon bien-aimé! (Elle valse lentement par la chambre, les bras ouverts.) Aldo mio; ton haleine est sur mes paupières et je rêve de ton pays natal. La tua voce mi commuove... comme si elle contenait une promesse qui ne sera tenue qu'au ciel. (Elle exagère le jeu, se joue une comédie, déclame, gesticule :) Aldo! per carità! ne m'embrasse plus! Je me dissous dans l'air léger, dans l'eau vive! Sono spirito della sorgente, spirito dell' aria! Je suis nymphe et je suis fée! Partout présente, tu me cherches et non mi trovi più. (Elle se laisse glisser à terre sur les genoux.) Oh! tendre traducteur, tenero traditore!

 

BALBINE surgit: C'est toi seule? J'ai cru entendre le mouvement d'une conversation! Que fais-tu là par terre?

 

PATRICIA, que la surprise empèchait de répondre: Vous étiez là?

 

BALBINE regarde encore autour d'elle, très étonnée: C'est vrai, tu es seule!...

Je suis contente de moi. J'ai déjà bien travaillé ce matin.

 

PATRICIA, soudain dure: C'est un reproche?

 

BALBINE, étonnée, proteste: Oh! non, Patricia —pourquoi?

 

PATRICIA, l'air têtu: Je ris, je chante, je rêve, —je ne fais rien !

 

BALBINE, charmante: Je ne te juge pas,—d'autant moins que tu te juges toi-même. Moi, j'aime la besogne.

 

PATRICIA: Oui, Vous avez raison.

 

Ayant dit cela nettement, elle monte aussitôt à sa chambre, tandis que Balbine s'éloigne, très gaie.

 

BALBINE: Aussi, j'irai de ce pas au lavoir ensuite aux haricots, aux patates, aux confitures. Notre jeunesse, on la trouvera dans nos œuvres. (Elle allait sortir, mais se ravise :) Patricia!... une question... (Patricia s'arrête à mi-hauteur de l'escalier.) Où est Isabelle? (Patricia troublée ne répond pas.) Réponds-moi sans hésiter: j'ai l'horreur sacrée des concessions, des mensonges de velours.

Qu'est devenue Isabelle? Tu rougis? Vous étiez liées depuis l'enfance, elle ne quittait guère cette maison: elle en est sortie du jour où j'y suis entrée.

 

PATRICIA, vivement: Non, non, —vous vous trompez!

 

BALBINE: Je suis d'intention trop pure pour mériter le dédain de cette jeune personne, de caractère trop fier pour mendier son estime. Mais je n'accepte pas que ma présence ici te prive d'une amitié rare et je courrai le risque d'un entretien avec Isabelle.

 

PATRICIA, inquiète: Vous n'êtes pas en cause, Balbine, je le jure.

 

BALBINE: Vraiment? Tant mieux, tant mieux, j'en suis heureuse! Je la verrai donc encore plus volontiers.

 

PATRICIA, avec effort: Nous sommes brouillées!

 

BALBINE: Querelles de gamines! ... Je vous réconcilierai aujourd'hui même!

 

PATRICIA, à mi-voix: Et je refuse!

 

BALBINE, surprise: Est-ce aussi grave? Peutêtre n'approuves-tu pas sa conduite? A vrai dire son maintien m'avait un peu déplu, à moi aussi, et l'impudence qu'elle montrait à se vanter de ses amourettes. C'est cela? Oui... (Patricia ne répond rien et ~monte à sa chambre, Balbine conclut :) J'espère que tu exagères. Toi, tu es droite, sincère, sensible... Je l'inviterai tout à l'heure.

 

PATRICIA, devant sa porte: Je vous en supplie...

 

BALBINE: Fie-toi à moi.

 

Il n'y a rien à répondre. Patricia demeure là-haut, arrêtée devant la porte de sa chambre. Balbine est à son tour arrêtée par le spectacle qu'e11e aperçoit au-dehors. Elle pousse un petit cri: Oh! et Gabriel paraît, la tête enveloppée de bandages, un œil meurtri, le visage balafré d'emplatres.

Balbine va-t-elle s'évanouir; Non. Gabriel se précipite, la reçoit en ses bras.

GABRIEL, affolé: Madame,—ne vous évanouissez pas, s'il vous plaît!—tout va bien...

 

BALBINE le regarde au visage: Oh!

 

GABRIEL: Oui, tout va bien! J'ai consenti à me laisser emmailloter la tête seulement par coquetterie...

 

BALBINE: Oh!

 

GABRIEL: Mon chapeau était devenu trop étroit pour cacher ces grosses bêtes de bosses qu'on m'a faîtes!

 

BALBINE, dans un souffle: Qui?

 

GABRIEL rit: Vos fermiers!

 

BALBINE : Oh!

 

GABRIEL, vivement, plus inquiet encore: Mais c'est tant mieux!—Vous vous sentez mal? Où souffrez-vous? Ne vous évanouissez pas, je vous prie! —Vos fermiers sont fous! L'un refuse de déguerpir à fin de bail, l'autre se révolte contre une augmentation de loyer. I1 faut que colère se passe. Ils ont frappé: tout va bien,—ils se sont mis dans leur tort!...

 

Il rit, Balbine le regarde encore, puis tourne la tête

 

BALBINE: Oh!

 

GABRIEL : Ces marques au visage ? Bah! . .. quelques traces de horions, de petits horions anodins, de horions sans avenir! Leurs coups ne m'ont pas tué—au contraire! je me suis trouvé tout gaillard, après, lucide, énergique. Et l'assurance paiera les soins. ( horions :coups violents )

 

BALBINE: Ah ?

 

GABRIEL: Oui! Les polices d assurances sont là, dans ma serviette, datées d'hier. I1 n'y manque qu'une signature.

Il rit.

BALBINE mi-voix: Elles sont là? Toutes?

GABRIEL: De tête sur tête, simples, croisées, reversibles...

BALBINE :Contre le feu, l’eau ?

GABRIEL : ...Le ciel, le vent, le froid, le chaud...

BALBINE : ...le vol, la maladie?

GABRIEL: ...Gens, bêtes, plantes !

BALBINE : ... Les accidents ? ...

GABRIEL: ... Les coups!

BALBINE: ... La guerre?...

GABRIEL: ... Les épidémies!. ..

BALBINE : . .. Le crime ? ...

GABRIEL : ... Le suicide!...

 

BALBINE s'est reprise peu à peu: ... La folie? Qu'au moins le dernier survivant ne soit pas en mal! Tout est prévu?

 

GABRIEL : Oui!

 

BALBINE: La sécurité nous est garantie? (Elle se dégage de ses bras.) Merci,—mon cœur va mieux.

 

GABRIEL, soulagé: Merci à vous!

 

Déjà rassérénée, Balbine s'empare de la serviette que Gabriel avait jetée sur la table, au passage, et l'emporte.

 

BALBINE: Mon mari les signera sur l'heure. (Elle se dirige vers la chambre d'Olivier. Au seuil, se retournant, elle se trouve nez à nez avec Gabriel qui l'accompagnait. Elle pousse encore son petit cri de protestation :) Oh!...

 

GABRIEL: Ce bleu sur l’œil? Ah! c est que l’ œil est trop susceptible aussi! Il a pris l'habitude de ne recevoir le choc des choses que de loin, de tout l'éloignement du regard,—c'est facile!

 

BALBINE: Oh!...

Elle sort, Gabriel est seul. Patricia qui est demeurée là-haut, I'appelle à voix basse

PATRICIA: Monsieur!...

 

Il se retourne, apercoit Patricia. Il a le même petit cri que Balbine. Dialogue très rapide.

 

GABRIEL, étourdi: Ah!...

 

PATRICIA: Je suis malheureuse!...

 

GABRIEL : Ah!...

 

PATRICIA : Voulez-vous me secourir ?

 

GABRIEL : Ah!...

 

PATRICIA: Je suis affolée, perdue! Mon salut dépend de vous!

 

GABRIEL: Ah!...

 

PATRICIA: Aidez-moi!... Vous refusez?

 

GABRIEL s'exalte soudain: Ah! —combien de fois faut-il dire oui, pour dépasser le nombre?...

 

PATRICIA, vivement: Chut! parlons bas!... Pensons au coeur de Balbine!

 

GABRIEL: Les épreuves!—Je les appelle!...

 

PATRICIA: Pouvez-vous siffler?

 

GABRIEL, fou de joie: Je puis courir comme un lievre, capter au vol le martin-pêcheur, vaincre la truite à la nage et l'écureuil à l'escalade! Je puis sauter du haut de la tour, prendre ma revanche sur les fermiers...

 

PATRICIA l'arrête: Siffler! Siffler! Siffler! Pouvez-vous siffler?

 

GABRIEL: Pas devant vous, mais je puis.

 

PATRICIA: « Joli tambour? »

 

GABRIEL: « J'ai trois vaisseaux dessus la mer... n Oui, je sais l'air aussi.

 

PATRICIA : Connaissez-vous Isabelle ?

 

GABRIEL: Je veux connaître toutes les Isabelles!

 

PATRICIA, tristement: Elle était mon amie...

 

GABRIEL: Une jeune fille qui semble tirer une révérence lorsqu'elle rit et ensuite se ronge les ongles?

 

PATRICIA: Allez chez elle,—s il vous plaît! (Il fait mine de partir. Patricia le retient de la voix.) Elle habite sur le mail. Mais vous suivrez, du fond de la place, le chemin détourné qui mène aux jardins. La maison d'Isabelle est rouge avec des volets noirs. Vous sifflerez « joli tambour » autant qu'il faudra,—c'est le signal. Croyant rencontrer son ami Horace, elle vous rejoindra de l'autre côté de la haie. (Il veut partir, elle le rappelle.) Que lui direz-vous?

Dites-lui que je suis en grand danger, qu'elle accoure! Surtout, qu'elle ne parle à personne avant de m'avoir entendue. Je la guette à ma fenêtre. Dites-lui...

 

Elle se rejette brusquement en arrière pour n'être pas vue de Balbine qui rentre de gauche.

 

BALBINE: Ces assurances que nous avons prises me permettront de respirer d'un souffle égal, de vivre enfin sans craindre toujours. (Elle va à la porte de droite, appelle :) Xantus! Minna! (Et revient.) Mais elles sont un lourd impôt. Mon ami, il nous faut acquérir l'enclave, coûte que coûte. (Elle appelle encore :) Xantus! Minna!

 

GABRIEL J'ai vu le notaire: il est las d'intercéder en vain. La Faille ne veut traiter qu'avec vous.

 

BALBINE, un grand cri de révolte: Je ne la recevrai pas! !!

 

GABRIEL Elle se présentera à midi.

 

BALBINE, toujours sur un ton aigu: Dehors! Dehors!

 

GABRIEL: Elle prétend...

 

BALBINE arpente la pièce, agitée, hors d'elle: Rien!

 

GABRIEL: ... Qu' elle vous apporte...

 

BALBINE : Jamais!

 

GABRIEL: ...une nouvelle...

 

BALBINE, les mains aux oreilles: Je n'entends pas!

 

GABRIEL: ...de toute importance!

 

BALBINE, suffoquée: Oh ! oh ! oh !... D'elle à moi... Oh! oh! oh! (Et brusquement, elle s'arrete, comme fichée toute droite en terre. Immobilité. Elle réfléchit. Enfin sur le ton le plus naturel :) Oui, je la recevrai. (Elle va sortir, à gauche.) Que Xantus et Minna me suivent; je vais à la rivière, je m'habillerai ensuite. Les lavandières me rendraient des draps en toile d'araignée. Elles battent le linge comme pour le punir! (Elle sort, on entend sa voix au-dehors :) Et je graisserai moi-même les charnières, Xantus tacherait la tapisserie...

 

Un temps. Patricia, là-haut s'approche de la rampe et, penchée, reprend la conversation.

 

PATRICIA: Dites à Isabelle que je ne lui demande pas sa tendresse...

 

GABRIEL, avec force . Non!

 

PATRICIA: Ni son amitié...

 

GABRIEL : Non!

 

PATRICIA: ... Seulement un sacrifice au souvenir de nos belles années.

 

Elle est bien près de pleurer.

 

GABRIEL: Non et non! je ne lui dirai pas cela!

 

PATRICIA : Pourquoi ?

 

GABRIEL: Mais: `r Patricia vous enjoint de venir! ,' ou « Patricia a la grâce incomparable de vous attendre! »

 

PATRICIA, désespérée: Elle ne viendra pas!

 

GABRIEL: Je la traînerai!

 

PATRICIA: C'est mes paroles mêmes qu'il faut

 

lui rapporter. (Gabriel proteste d'un hochement de tete.) Vous ne voulez donc plus m'aider?

 

GABRIEL, furieux: Soit! Je lui redirai fidèlement vos paroles, mais je ne les lui pardonnerai jamais!

 

PATRICIA descend de trois marches: J e vous affirme qu'elle ne viendrait pas autrement. Ecoutez! (Gabriel monte trois marches vers elle. Elle est honteuse et baisse encore la voix.) Votre dévouement exige ma confiance entière. Isabelle ne veut plus me connaître. Ce sont ses mots d'adieu:« Je ne veux plus te connaitre. Sais-tu ce que tu es... », (plus bas encore :) Je lui avais avoué... que... que j'aime Aldo.—Aldo, oui, un Italien... — Elle sait que je l'aime... trop! Elle me méprise. (Gabriel, appuyé à la rampe et de dos, reçoit cela immobile. Patricia remonte.) Voilà! Je me suis confessée à vous, ne m'abandonnez pas! Balbine désire l'interroger: elle lui dépêchera une servante,—je la retiendrai. Mais allez vite!... Si vous n'empêchez pas cette entrevue, je n'ai plus qu'à disparaître! Isabelle lui livrera mon secret! Merci. (Elle va rentrer dans sa chambre. Elle jette encore :) Ma reconnaissance vous suit—non!—vous précède! Vous êtes mon ami.

 

Elle disparaît. Gabriel est seul, il demeure à la même place. Long silence. Puis il fait demi-tour sur la marche de l'escalier. Enfin il se met à siffler doucement et sur un rythmé ralenti la première phrase de « Joli tambour revenant de la guerre ».

 

GABRIEL sourit amèrement et murmure: Une reconnaissance qui précède, c'est une reconnaissance armée! Ma pauvre mère! pourquoi ne suis-je pas beau? (Il siffle la deuxième phrase. Silence.) J'appelais les épreuves, pas celle-ci! Désormais la douleur m'accompagnera comme une personne vivante!...

 

Xantus, suivi de Minna, entre de droite.

 

XANTUS, innocent: Qui m'appelle?

 

GABRIEL exalté, saute les trois marches: Moi!!! Comme la vapeur, la souffrance doit trouver une issue ou faire éclater son enveloppe. J'ai sifflé, c'est insuffisant! Écoute-moi. Ne serait-il pas vrai que la soudaineté soit la marque de l'amour, du génie, de la foi? La révélation? J'ai cru que l'amour parfait, c'est les enfants qui choisissent leurs parents. Me suis-je trompé? N'est-ce point la preuve exquise de Dieu?

 

XANTUS, balbutie, ahuri:

 

«Chaque soir, tu te coucheras

A la même heure exactement... »

 

GABRIEL, emporté, marche de droite à gauche: Dormir, dis-tu? En effet, dans le sommeil la peine me quitterait peut-être et même rêverais-je d'un bonheur surhumain! Mais au réveil? Au réveil le chagrin me frappera avec la fulgurance d'un coup porté par-derrière. Puisque le mal n'est pas dans la chair indemne ni dans l'esprit oublieux et qu'il peut pourtant les détruire, où est le lieu de la douleur qui épargne l'homme endormi?

 

XANTUS, à mi-voix:

 

« Les chaussures tu brosseras

 Ainsi que les vêtements.»

 

Gabriel le regarde avec étonnement, tourne le dos et s'enfuit. Xantus rit et s'adresse à Minna.

 

Tremblement de tremblement! y en a-t-il des pensées cachées dans les commandements de Madame.

 

MINNA reprend très vivement une conversation interrompue: Non, je ne suis pas une voleuse moi! Et je voulais que notre maîtresse, qui est économe, soit contente de Minna, et qu'elle dise: « Minna est capable de faire du bon café avec deux fois dix grains et le vieux marc... »

 

XANTUS rit: « ... Et Xantus est capable de cirer les pieds de toute la maison avec du cirage pas plus épais qu'un fil... »

 

MINNA:« ... Et Minna tire trois grands gâteaux d'une once de farine et d'une pincée de sucre!... »

 

XANTUS«... Et sans user de sable ni de savon noir, Xantus rend le pavement aussi propre que le cul d'un riche...»

 

MINNA a un rire explosif: Hou! Hou! Hou! Hou! Hou!...

 

XANTUS, sincèrement étonné: Quoi?

 

MINNA: Madame ne dirait pas ça!

 

XANTUS ne comprend pas: Quoi, ça?

 

MINNA continue: Et parce que je ne suis pas sorcière, moi, j'ai pris en cachette sur la reserve...

 

XANTUS, approuvant de la tête: ... du sable, du savon, du cirage...

 

MINNA:.. du sucre, du café,des farines, du beurre, de la corde, des cristaux. Et maintenant j'en ai une grande provision dans un coin de la cave. Mais notre maîtresse a un œil de souris : qu'elle la découvre, elle me chassera. Et Léona, la fille de l'épicière va venir dans un moment avec sa hotte et sa brouette et je lui passerai la marchandise par le soupirail. Et elle la paiera moitié prix. Et j'y retrouverai les retenues sur mes gages et toi les tiennes. Et j'enverrai de l'argent à ma mère et ma mère ne dira pas « Minna aura des enfants ingrats ».

Elle pleure soudain dans un coin de son tablier.

Et je ne suis pas une voleuse et j'ai volé pour faire plaisir à Madame! Et je ne suis pas une coureuse et j'ai fauté!

 

XANTUS réfléchit: Et j'ai menti et j'ai volé et j'ai bu l'argent du bois! Chaque nuit je suis rentré saoul. Et je deviens intelligent.

 

MINNA, étonnée: Ah?

 

XANTUS, une ride profonde entre les yeux: Oui, je réfléchis, moi! Et la mémoire me vient, petit à petit; je n'oublie pas mes mensonges. Et la prudence me vient... oui.

Il rit.

MINNA: Quand Léona sera là, tu surveilleras Madame. Si elle s'en va du côté de la cave, par dedans ou par dehors, tu m'avertis!

 

XANTUS: Et si elle me prend avec elle?

 

MINNA, avec admiration: C'est vrai, tu deviens malin!... —Tu crieras un grand coup : Hé! (Imitation :) « Xantus, vous êtes stupide, vous m'avez fait sursauter? », Et tu répondras: « J'ai vu passer un écureuil! »

Viens vite!

Elle se dirige rapidement vers la porte de sortie.

 

XANTUS: Attends!... (Il est planté au milieu de la pièce, enfle ses poumons et hurle :) Hohé!... Hohé!... Madame!... Madame!... Hohé!... Encore un chien de crevé! Hobé! Sa charogne s'étale au beau milieu d'un sentier!... Hohé!... On lui a servi une boulette de poison Hohé! Hohé Madame!

 

Patricia est sortie de sa chambre, Olivier de la sienne, en robe de chambre.

 

OLIVIER, furieux, à mi-voix: Taisez-vous! Quoi! Quel vacarme!... Êtes-vous ivre ou fou? Quoi? Quoi? Qu'y a-t-il? Pensez au cœur de Madame!

 

XANTUS, souriant tout naturellement: I1 y a encore un chien de crevé.

 

OLIVIER: Pourquoi ces vociférations? Criez-vous à dessein de rendre votre maîtresse malade?

 

XANTUS, toujours souriant: Aucun danger: Madame est à la rivière, avec les blanchisseuses.

 

OLIVIER, stupéfait: C'est trop fort!... Alors, à quoi vous sert de hurler ainsi? Vous vous moquez de nous!...

 

XANTUS, crache à terre et du pied trace une croix: Oh! Monsieur, je le jure! Madame veut tout savoir, il faut tout lui rapporter même les mauvaises nouvelles qui lui font mal au cœur, même quand on les parle tout bas. Moi, j'ai crié tant que j'ai pu et Madame n'a pas entendu et je suis soulagé et j'ai la conscience tranquille.

A présent, je vais enterrer la bête.

 

Il sort, poussant devant lui Minna pétrifiée. Olivier, indigné, s'adresse à Patricia qui descend.

 

OLIVIER: Aveugle et sourd, voilà ce que j 'étais! ... Une dupe, voilà ce que j'étais! Tu crois, toi, que Xantus a changé de caractère? Non: de manières seulement. Sa stupidité était feinte! Il se révèle enfin, fourbe, facétieux et méprisant! Balbine m'avait averti; elle voit tout, devine tout. Je disais: «Ce sont de bonnes gens que nos gens... » Oui? Leur interdit-on le parc, ils empoisonnent nos chiens! Ah! Balbine! ta grande lumière donne à chacun son ombre bien dessinée. (Patricia est près de lui.) Bonjour, Patricia, ma petite fille... Embrasse-moi.

 

PATRICIA l'embrasse, puis: Comment vas-tu, mon papa?

 

OLIVIER: Bien, très bien!—n'est-ce pas? Sinon que mon cœur est toujours un peu boiteux. Je l'écoute, il toque, une, une, deux,—deux, deux, trois,—trois, trois, quatre... Mais je vais bien. Sans doute est-ce cette irrégularité du pouls qui me donne des migraines. Le sang me bat si fort aux tempes que les veines en deviennent parfois prodigieusement gonflées. Là, regarde: la signature du cœur... vois-tu?

 

PATRICIA a regardé: Non!

 

OLIVIER, surpris: Non?... Ah!...—I1 y a des répits, c'est vrai...—Mais je vais très bien. Le foie, oui, le foie est encore légèrement lourd... (Sic.)

Patricia rit soudain d'un rire aigu et bref.

Quoi ?

 

PATRICIA: Rien...

 

OLIVIER continue: ... I1 siphonne aussi: « TchiiTchii... » A moins que ce ne soit la vésicule. J'ai l'œil jaune et strié?...

 

PATRICIA, après avoir regardé: Non.

 

OLIVIER: Mais je vais très bien! Embrasse-moi.

Patricia l'embrasse.

Sais-tu ce qui m'ennuie davantage?—A mon âge, pourtant!... Je serai bientôt chauve.

 

PATRICIA rit, trés amusée: Toi?

 

OLIVIER, lui faisant examiner sa chevelure: Oui, oui... —cœur, foie, rein, vessie, rate, intestin— ... je perds mes cheveux.

 

PATRICIA, après avoir regardé: Où?

 

OLIVIER: Tu ne les comptes pas, toi !... Mais je vais bien, n'est-ce pas?

Le phénomène, c'est l'instabilité de mon poids. Entre matin et soir,  j 'obtiens une quarantaine d'écarts de plus de cent grammes chaque.

 

PATRICIA, ahurie: Une quarantaine?

 

OLIVIER: Certes!—Dans l'ensemble je ne maigris pas, mais après un si grand nombre de va-et vient, qu'il faut que le corps soit un drôle d'accordéon! Mais je vais bien! Quant à ma température elle rappelle, pour la rapidité de ses sautes, le vol vertical des éphémères. Par exemple, à dix heures, je compte au thermomètre: 36,9, dix heures dix: 37, z, à dix heures vingt: 36, 4, à dix heures et demie, 37 net...

 

PATRICIA murmure: A onze heures moins vingt ? ...

 

OLIVIER: 37,8! A midi, 37, après le déjeuner, 37, au café, 36,5, avant la sieste, 36, après 35,9, à trois heures, 36,4, à trois heures dix... Passons.

 

PATRICIA, écrasée: Et voilà, mon cher papa l'usage que tu fais des journées! Quand tu ne te pèses pas, tu te scrutes?...

 

OLIVIER: Il faut,hélas, que folle jeunesse se paie! Je me soigne. Mais je vais très bien, n'est-ce pas?

Et puis, je pense à la claire Balbine, et je suis heureux. Je ne la vois guère, tu le sais. La charge d'une grande maison l'accablerait si elle n'était pas une force unie, égale, persistante. Sa présence est partout requise. Le soir, elle se retire tôt en sa chambre, lasse d'une saine lassitude. Oui, je suis heureux! Lorsqu'on vit sans cesse côte à côte, la figure s'efface derrière un fouillis de gestes et l'âme à travers le ramage des mots. Balbine absente : j'épuise le loisir que j'ai d'évoquer sa chère image et de la parfaire en moi. Ne suis-je pas heureux?

 

PATRICIA Oh! oui, papa!...

 

OLIVIER : Embrasse-moi... (Elle l'embrasse. ) Avant de connaître Balbine, j'ai vécu comme un fou furieux.

 

PATRICIA : Ah ? ...

 

OLIVIER: Souviens-toi: j'étais gai au lever, gai aux repas, gai au coucher, gai d'un bout de l'année à l'autre. Et de quelle gaieté? Bruyante, rude, débridée. A mon âge, ce n'était pas naturel. Dis? Et sais-je moi-même quels soucis cachait cette gaieté barbare?

Et n'était-ce pas une maladie de mouvement ce besoin constant de marcher, de courir, de sauter les haies comme un cheval de course, de plonger comme un rat dans les eaux glacées, d'aller au soleil le front nu. J'étais infatigable, rappelle-toi. Non, ce n'était pas normal! Certainement cette énergie indomptable dissimulait une faiblesse ignorée, cette joie avide une lointaine et secrète tristesse.

 

PATRICIA, gentille: Et maintenant, lorsque je te vois traîner la savate, c'est que tu galopes en dedans?

 

OLIVIER affirme avec force, convaincu: Oui!

 

PATRICIA: Et quand tu as ce pli profond entre les sourcils, c'est que tu es hilare à l'intérieur.

 

OLIVIER: Voilà! Avec mon goût du risque et sans Balbine, je serais mort subitement!

 

PATRICIA : De rire ?

Et elle part d'un rire aigu qu'elle ne peut maitriser.

 

OLIVIER, surpris: Pourquoi ris-tu, toi?

 

PATRICIA tend vers lui son visage joyeux: Moi?... Je pleure!

 

Elle se moque si effrontément qu'elle désire aussitôt se faire pardonner. Elle vole à son père et l'embrasse. Ils demeurent aux bras l'un de l'autre, surpris par un chœur à deux voix qui s'élève et approche rapidement.

Voix de XANTUS et de MINNA en stricte et nette mesure:

 

« Chaque soir tu te coucheras

A la même heure exactement... »

 

Rentre Balbine. Les manches retroussées, ceinte d'un large tablier, elle a l'air d'une accorte blanchisseuse. Est-ce du linge en paquet, qu'elle porte devant elle et dépose sur la grande table? Des housses et des tapis courants de toile blanche.

Elle se repose un peu, mains aux hanches droite et souriant à Olivier et à Patricia de tout le contentement que lui donne la psalmodie de Xantus et de Minna. Ceux-ci, raides et côte à côte à la porte d'entrée, la tête rejetée en arrière, la bouche au large, font un couple d'anges chanteurs.

 

XANTUS et MINNA:

 

« Sur le côté droit t'étendras

Pour éviter le ronflement. »

 « Avant de dormir compteras

 Tes fautes bien sincèrement. »

 

Balbine fait un signe pour les arrêter. Suffit!

 

Elle ira chercher une à une les housses dont elle habillera les chaises, une à une les toiles dont elle couvrira le sol, dérangeant sans cesse Olivier et Patricia. Tout cela très vite, joyeusement.

Si vous voyiez ce linge frais suspendu sur la prairie: toutes voiles dehors, une flottille appareille. Le vent qui gonfle les camisoles, les chemises et les culottes lui improvise un comique équipage! (Olivier sourit et veut l'embrasser. Elle se dérobe.) Fi, mon ami! daigneriez-vous embrasser votre servante. (Xantus donne un coup de coude à Minna.) Je fleure le savon noir et les plantes d'eau. A midi, vous m'admirerez dans tous mes atours.

 

OLIVIER, sans acrimonie: Alors tu répondras:

« Vous me décoiffez, Monsieur!Vous chiffonnez

ma plus belle robe. »

Balbine, pour romtre, fait un signe aux domestiques.

 

XANTUS et MINNA:

 

« Tes rêves tu les oublieras

 Comme jeu de l'esprit dément...

Ainsi faisant ne garderas

Joie ou peine sans fondement. »

 

Balbine approuve de la tête, ravie. Puis écartant Olivier d'un fauteuil qu'elle va recouvrir:

 

BALBINE: Permettez-moi. (Il va s'asseoir ailleurs.) C'est qu'il faut faire tout soi-même. (Désignant Xantus et Minna.) Ceux-ci sont bons à retenir mes maximes, mais non à les pratiquer.

 

XANTUS et MINNA:

 

« Ta toilette tu la feras

En hâte et sommairement. »

 

BALBINE: A mon geste, tout va, tout s'enchaîne, tout progresse. Comment viviez-vous? J'ai l'impression d'entreprendre des fouilles dans votre domaine et d'amener au jour une maison ensevelie

depuis des siècles. (Il s'agit d'ensevelir sous la housse le fauteuil dans lequel Olivier repose.) Pardon, je vous prie... I1 y a quelques semaines, il n'y avait ici ni horloge, ni calendrier...

 

PATRICIA, naïvement, proteste: Oh! si!...

 

BALBINE, indulgente: Je veux dire... (Elle s'interrompt. Olivier s'est assis dans un fauteuil recouvert. Tendre reproche.) Oh! non. Vous froissez l'étoffe de cette housse,—à peine est-elle repassée ! . .. Elle sent encore le fer chaud! Asseyez-vous là. (Un autre siège d'ou elle le tirera bientôt.) Je veux dire que les aiguilles de l'horloge ne tournaient pas dans le temps, mais seulement sur le cadran, sans même l'utilité des girouettes.—Tu permets, Patricia?—La pluie ou le soleil n'avaient d'autre influence que de changer l'humeur des gens. C'est un résultat dérisoire pour qui sait le métier du ciel. (Elle rit.) Non?

 

OLIVIER: Si!

 

BALBINE, qui étend un couvre-tapis courant: Ne marchez pas tout de suite sur mes toiles propres! (Patricia refoulée peu a peu vers le fond, monte l'escalier à reculons, marche par marche, lentement. Olivier finira par aller s'asseoir sur la table, d'où il sera bientôt délogé. La table va être, en effet, tendue d'une nappe longue et large.) J'ai remis en honneur les saisons et les heures. Selon leur battement tout est calculé, prévu, organisé. Vienne le malheur, sa violence ne s'augmentera ni de notre surprise, ni de notre panique. J'ai fait la part du feu, —la petite part. Excusez-moi. Merci.—Mais que la bonne chance nous visite, je saurai l'apprivoiser. Elle est volontiers casanière où la maison est bien tenue. J'attends l'avenir avec tranquillité: je le reconnaîtrai.—Un moment, s'il vous plaît!—Quant aux êtres, je les rendrai heureux bon gré, mal gré!... La liberté est une chimère dévorante.

 

MINNA, soudain, comme sortant d un rève

 

« Un bain complet ne prendras

 Rien qu'hebdomadairement. ,,

 

BALBINE approuve et lance à Olivier, à mi-voix: J'ai mes raisons!

 

Minna baille longuement, tandis que Xantus poursuit.

 

XANTUS:

 

«Dimanche te reposeras

D'âme et de chatouillements. »

 

BALBINE bondit, ahurie, indignée : Quoi ?

 

MINNA éclate de rire: Hou! Hou! Hou! Hou! Hou! Hou!

 

BALBINE, à Xantus qui semble ne pas comprendre: Vous vous moquez de moi?

 

XANTUS proteste, crache à terre et, du pied, trace une croix: Oh! Madame, je le jure!

 

Profitant de l'émotion générale, Patricia disparaît, à l'étage. Balbine pousse une plainte aiguë et chancelle.

 

BALBINE: Et il crache!!! Sur mes toiles!!!

 

Elle est soutenue aussitôt par Olivier.

 

MINNA, que le rire étouffe: Hou! Hou! Hou!... —Hou! Hou! Hou!

 

Olivier aide Balbine à s'asseoi dans un fauteuil, mais au moment où elle va toucher le siège, elle rebondit comme un ressort.

 

BALBINE: Ma housse!

 

MINNA: ... Dimanche te... Hou! Hou! Hou!... Dimanche te...

 

Olivier a amené Balbine vers un autre fauteuil. Même jeu. Au moment de s'asseoir, elle se relève brusquement.

 

BALBINE: Ma housse neuve, vous dis-je. (Elle demeure debout, étayée par Olivier. Sur le souffle, à Minna :) Ne riez plus, fille stupide!

 

MINNA: ...te reposeras... Hou! Hou!... Hou!.. d'âme... Hou!...

 

BALBINE: Deux francs d amende, Xantus! —A vous aussi Minna!

 

MINNA: ...et de... Hou! Hou! Et de...chatouillements!

 

BALBINE: Quatre francs!

 

MINNA tombe à genoux: ...chatouillements... Hou! ...

 

BALBINE: Six!

 

MINNA: ... Chatouillements... C'est la faute à Xantus... Hou!

 

BALBINE : Huit ! Dix! Douze! Quinze!

 

La crise de rire ,finit dans les larmes.

 

MINNA sanglote: La faute à... Madame!... La faute...

 

BALBINE: Vingt!

 

Silence. Balbine soupire, déjà calmée. La porte de droite s'ouvre et Constant parait, pressé, jovial.

 

CONSTANT Bonjour, bonjour, je ne fais que traverser la maison de part en part. Xantus, vite, sifflez les chiens et lancez-les vers la grille, du côté de Villancart.

 

Son rire redouble.

 

XANTUS: Siffler les chiens?

 

CONSTANT: Oui, oui, les maigres, les plus hargneux! (Il prend Minna sous les bras, la relève.) Et vous, excitez-les de la voix: les femmes s'y entendent! (Tandis qu'il la pousse dehors :) Vivement!—Je suis poursuivi par une horde de furies qui menace d'envahir le parc.

 

OLIVIER: Quelle histoire, encore?

 

CONSTANT, fermant la porte: Ouste! Une histoire, OUI...

 

On entend le sifflet strident de Xantus. Constant rit.

 

CONSTANT prend les mains de Balbine et la conduit à reculons vers un fauteuil: Chère belle Madame chère Madame sœur, asseyez-vous là. (Elle résisterait, à cause de la housse, mais l'autorité  tranquille de Constant est maitresse. Un regard désolé vers le siège et la voilà assise.) Si, si, j'y tiens! (A Olivier lui désignant un autre fauteuil :) Et toi, là. (Il n'est que d'obéir. Lui, Constant, demeure debout jambes écarte'es. Il commence :) Balbine, je vous remercie solennellement...

 

BALBINE, aussitôt, le visage émerveillé: Ah? Oui ?...

 

CONSTANT: ... Pour cette agréable surprise.

 

BALBINE : Enfin!

 

CONSTANT: Vous ne pouviez trouver mieux, avec plus d'opportunité.

 

BALBINE se lève, débordante de joie N'est-ce pas?... Et c'est moi qui vous dis merci! Je suis tellement heureuse que je vous embrasserais!... Mais...

 

Elle montre sa robe.

 

CONSTANT: Restez assise!

 

BALBINE se rassied et s'anime, .} Olivier: Je ne vous ai rien raconté puisque c'était une surprise. J'avais appris que votre frère, que voici, avait eu, avec une jeune fille du pays...

 

Elle hésite.

 

CONSTANT: ...une liaison!

 

BALBINE, charmante indignation: ...un lien, Monsieur! Un lien impossible à dénouer!... (A Olivier :) Jugez de ma honte et de ma douleur: une tache sur notre famille! Bref, malgré ma répugnance, j'ai visité cette...

 

Elle hésite.

 

CONSTANT, toujours gaillardement: ... Cette jeune fille un peu entamée.

 

BALBINE proteste: Oh! non—et ne dites pas de mal d'elle,—surtout maintenant! (Elle continue :) J'ai visité cette personne...

 

CONSTANT, à Olivier: Rose.

 

BALBINE: Oui, Rose... Et, chose singulière, je l'ai découverte timide,—oui!—et modeste— oui, oui!—respectueusement penchée sur une petite créature. Je suis obligée de reconnaître que le bambin est sain, espiègle... (Elle est gênée, un peu.) I1 vous ressemble... Oh! si, oh! si...

Ainsi rassurée, sûre de la contrition de la mère, de son dévouement au petit garçon, je lui ai promis que nous l'épouserions. A l'insu de tous, j'ai rassemblé les papiers d'état civil ceux de Constant et les siens: j'ai arrêté le jour de la cérémonie! (Elle est très fière.) I1 ne manquait que la signature de Constant, il me l'apporte! Voilà!

 

CONsTANT, se frottant les mains: Voilà,—et je refuse!

 

BALVINE' se dresse, pale: Quoi?

 

CONSTANT  Ma signature,—le « oui » final.

(Il l'aide à se rasseoir.) Restez assise... Je n'ai pas fini. (Il tire un flacon de son gousset.) Voici un flacon de sels; si le cœur vous faut, reposez-vous et respirez. (Comme elle ne le prend pas, il le dépose sur le fauteuil auprès d'elle.) Premièrement, la jeune fille, Rose, n'est épousable que de la taille aux genoux! Respirez! C'est assez pour un passager, trop peu pour un `` usager ».

 

OLIVIER: Prends garde au cœur de Balbine!

 

CONSTANT rit, du reste aimablement :  Je l'endurcis. Fie-toi à moi, à mes diplômes. Et puis laisse-nous. Si, si, laisse-nous. (Il pousse Olivier dehors.) Me marier? Vraiment,—ai-je l'air d'un demicouple?... (A Balbine .) Nulle plus que vous ne croit qu'on se marie pour faire des enfants? L'enfant est fait, la cérémonie nuptiale est caduque! Le consentement des scribes vient trop tard! Autre chose: je déteste le mariage. (Balbine vacille.) Respirez!

 

Elle respire.

 

BALBINE reprend force aussitôt: Je sors d'ici!...

CONSTANT: Lorsque j'escalade le lit d'une belle garce, il me déplaît de penser... (Balbine retombe dans son fauteuil) ...que l'œil du maire serait au trou de la serrure et les yeux des parents, des témoins, des amis à toutes les fentes des portes! (Balbine a respiré le flacon, elle se relève.) Manière de parler. L'amour qu'on fait... (elle retombe) ...ne défend bien sa fraîcheur, sa simplicité animales —j'allais dire: divines!

 

BALBINE gémit doucement: Oh!...

 

CONSTANT s'amuse de l'épouvante grandissante de Balbine: ...que dans le secret, le soudain et le fortuit. N'est-ce point pour se cacher des curieux que le couple légitime, sur le registre couché, se livre aux pires dépravations? Oui! I1 s'agit de crever l'œil regardeur du maire et de ses adjoints... Non d'une épingle à chapeau,—mais d'un défi à l'imagination! (Il rit.) Verraient-ils, désormais, ils n'en croiraient pas leurs yeux!... On a chassé cette bonne vieille grosse bête-à-deux-dos et on laisse entrer dans la chambre aux fleurs d'oranger le monstre de la lubricité: hybride, protéiforme, hydre par-ci, pieuvre par-là, argus et caméléon, insaisissable et multiplié par soi-même!... Admirez ça sur les draps. (Bal bine regarde Constant avec une terreur fixe, mais ne réalise pas. Il vient près d'elle et lui dit gentiment :) Je ne me marie pas!

 

A-t-il voulu toucher son bras? Elle s'est violemment reculée.

 

BALBINE : Mais si!... Mais si! ...

 

CONSTANT rit: Vous n'avez pas « vu » le monstre! Vous dites: et les enfants? Si je n'étais tellement adversaire de l'hyménée,—autant de celui des autres!—je ne courrais pas le risque d'encorbeller les ingénues: je séduirais l'épouse du voisin!

 

BALBINE: O —o —oh!...

 

CONSTANT, vite, pour la rassurer: Mais non!... —Je tiens qu'un célibataire juré qui fait cocu un mari, il se donne un démenti, comme l'internationaliste qui se fait naturaliser suisse!...

Et puis, qui plante des cornes, en portera. Car, en fin de compte, et de proche en proche, c'est une seule et même paire qui sert à tout le monde: on se la passe!... (Il rit, grassement.) Au revoir!

 

BALBINE, nez au flacon: Vous y viendrez,—je le veux.

 

CONSTANT revient tout prés d'elle. Il parle sérieusement cette fois, avec rudesse: Enfin! je ne le puis pas ! Je n'ai pas un enfant: j'en ai douze!—et de douze femelles!

 

BALBINE, presque suppliante: Ce n'est pas vrai!...

 

CONSTANT, rendu à sa jovialité: Hélas, l'une des douze, vous ayant vue sortir de chez Rose, a éventé le complot, et, tout de suite, jeté l'alarme dans mon clan. Le beau silence plein de sagesse qui accordait mes femmes entre elles est mort soudain sous leurs cris! Épouser celle-ci, c'était répudier les autres!... Elles se sont battues comme plâtre, c'est-à-dire livides et de cheveux emmêlées! Celles qui ne sont pas à l'hôpital m'ont traqué, harcelé, lapidé, et pourchassé jusqu'ici! Bel ouvrage! (Il ouvre la porte de gauche, hèle :) Olivier, tu peux rentrer! (Olivier rentre, Constant court à la porte du fond. Il se heurte à Xantus qui entre et lance vers Balbine des gestes affolés, parle des lèvres, sans donner de son. Constant lui demande :) La voie est libre? (Xantus fait signe: oui, et continue sa mimique. Constant avant de sortir, conclut :) Je file: une malade m'attend...

 

Il sort, il est sorti.

 

BALBINE, indignée, mais puisant au flacon sa force: ...encore pour un accouchement! (Puis elle voit Olivier immobile auprès d'elle.) Rassurez-vous mon ami, je ne vous juge pas responsable de la folie de Constant, —ni complice, sinon par le sang!... Quant à moi, je ne désespère pas de le réduire!

 

Xantus, flanqué de Minna, continue à gesticuler, mais désespérant de se faire comprendre, il appelle à voix basse.

 

XANTUS: Madame!... Madame!...

 

BALBINE, un peu nerveuse: Quoi?... Que voulez-vous? (Xantus recommence à mimer, à remuer les lèvres.) Parlerez-vous?

 

XANTUS, à voix basse, presque sur le souffle: Une laveuse est tombée à la rivière... la Rosalie.

 

Se précipite vers Balbine, pret à la soutenir.

 

BALBINE n'a pas bronché, elle sourit: Merci, mon ami. Ne craignez rien pour moi,—j'ai fait assurer tous les serviteurs. (A Xantus :) Et alors?... On ne l'a pas laissée tremper, la Rosalie?

 

XANTUS, à voix basse: On l'a transportée dans le hangar,—mouillée qu'elle était. Je me suis enfermé avec elle, parce que les autres se pressaient à l'entour, à lui soutirer l'air. Je l'ai toute déshabillée...—elle était froide, comme la margelle... Brr!... Je l'ai bouchonnée, pour attirer le sang à la peau.

 

Il finit nettement.

 

BALBINE: Ensuite?

 

XANTUS, toujours très bas: Ensuite? Elle veut qu'on se marie, nous deux.

 

Minna lui envoie un grand soufflet.

 

MINNA: Et voilà pour toi!

 

OLIVIER, furieux: C'en est assez! Je vous chasse! Qu'ils s'en aillent! Je vous chasse, entendez-vous?...

 

XANTUS et MINNA, passifs: Oui, Monsieur.

 

BALBINE, charmante: Non, mon ami, je les garde afin de les dégrossir. (Sévère :) Deux francs d'amende, Minna, que je retiendrai sur vos gages. Quant à vous, Xantus après l'abominable trahison, et pour réparer l’ outrage, c'est Minna que vous épouserez.

 

XANTUS, à voix basse, mais il fait « non » de la tete: S'il plaît à Madame.

 

MINNA, à Xantus: Et je te défends de t'enfermer dans le hangar avec des noyées... Et embrasse-moi!

 

BALBINE, vivement: Les commandements!...

 

MINNA: Et ce soir, tu dormiras dans mon lit!

 

BALBINE, fermant les yeux: Les commandements!...

 

MINNA: Lorsqu'on a ôté l'honneur à une fille on ne peut le lui rendre qu'en continuant.

 

BALBINE

: Les commandements!...

 

MINNA et XANTUS, ensemble:

 

« Dimanche tu reposeras

 D'âme et de corps mêmement. »

« Le déjeuner, prépareras

Sur un petit feu de sarments. »

 

A écouter ses maximes, Balbine retrouve sa sérénité.

 

BALBINE, à Olivier: Oui, mon ami, tout est assuré ici, les maîtres, les domestiques, les bêtes la maison, la terre. J'ai l'effroi de penser que vous avez pu vivre ainsi aussi longtemps en homme de cavernes, entouré d'autant de dangers. Songez-y lorsque Minna a dégringolé l'escalier de la cave l'autre soir, elle aurait pu s'estropier. — Elle recommencera!

 

MINNA, effayée: Non !

 

BALBINE: Sans ma prudence, vous en seriez comptable sa vie durant. Or, elle peut mourir tard!

 

MINNA, fière: Oh! oui, Madame!

 

XANTUS: Moi aussi,—excusez-moi... (Il est plein d'admiration.) Mais à présent je puis donc me désosser le pied, me dévisser le genou, me décarcasser le rein, me déboîter le crâne,—les maîtres n'auront rien à dépenser?

BALBINE: Rien.

XANTUS jubile: Je suis bien content!

BALBINE: L'assurance vous indemnisera.

MINNA, effrayée: Mais prions Dieu qu'il nous protège!

 

XANTUS, méprisant: Idiote!... ce n'est pas la peine, alors...

 

Arret net. Silence.

 

BALBINE, surprise: De quoi?

 

XANTUS, soudain stupide: De quoi?

 

BALBINE: Oui,—de quoi n'est-ce pas la peine? ( Elle est impatientée.) Ah! ne prenez pas cet air-là de jet d'eau qui a peur de se mouiller les pieds!

 

XANTUS, après l’effort, soupire: J ai oublié!... (Balbine hausse les épaules. Il reprend, très vite :) Mais les choses que je n'ai pas oubliées, j'ose maintenant les rapporter à voix haute à Madame. Et je dis à Madame que les fermiers sont devenus mauvais.

 

BALBINE: Je le sais.

 

XANTUS, il rit: Et les paysans ont recueilli tous les vers de leurs sillons, les gros et les petits, délicatement, comme si c'était de la perle. Et ils l'ont semée chez nous, tellement que notre terre grouille à l'ombre, pire qu'une charogne.

 

BALBINE sourit à quelque lointaine pensée.Elle murmure un mot qu'on n'entend pas, probablement: L'assurance...

 

XANTUS Et là où le ver ne s'enrichit pas, ils ont manigancé un rassemblement de taupes.

 

BALBINE, un peu plus haut: L assurance...

 

XANTUS . Et ils ont introduit dans nos plants la maladie de la patate. Et ils ont déclaré la guerre aux sansonnets des troupeaux, et maintenant la mouche engraisse et la vermine tond les moutons. Et les poissons de rivière passent le ventre en l'air et raides comme des canifs: ils ont crevé sans dire pourquoi. Le cresson aussi. Et depuis que le parc est fermé...

 

Balbine a écouté tout cela sans cesser de sourire.

 

BALBINE interrompt: Et vous êtes content?

 

XANTUS, épouvanté, proteste avec énergie et sincèrement: Oh! Madame! je le jure!...

 

BALBINE a un haut cri: Ne crachez pas!!! (Et elle lance, frémissante à la pensée d'î~ne prochaine revanche :) Et depuis qu'on ne braconne plus, le gibier foisonne, les nids sont partout et le domaine est un paradis terrestre! (A Olivier :) Vous pourrez chasser! (A Xantus :) Taisez-vous! (A Olivier :) Je ne désarme pas! L'assurance, l'assurance, l'assurance paiera! (A Xantus, qui n'ouvre pas la bouche :) Taisez-vous!—Commandements!

 

XANTUS, à mi-voix:

 

«Puis, les chaussures brosseras

 Ainsi que les vêtements. »

 

MINNA:

 

« Quand sera prêt le chocolat

Nous éveille bien doucement... »

 

Balbine va ranger, pour l'emporter, un autre paquet de housses, qu'elle destine à une autre chambre.

 

XANTUS, à Minna, un peu plus bas: « Vous » —idiote! « Vous » éveille...

MINNA : Nous!

 

XANTUS: « Vous », « VOUS », « VOUS »!

 

 

BALBINE, énervée:« Nous », oui! « Nous »!

 

XANTUS, doucement entêté: Ça ne va pas! I1 faut dire: « Vous éveille bien doucement! »

 

BALBINE vient à eux les bras chargés: Nous!

 

XANTUS, étonné, très sincèrement, suave: « Nous »? Nous sommes éveillés depuis longtemps!

 

BALBINE, exaspérée, près des larmes, à Olivier: I1 le fait exprès!—Ne crachez pas!!!—Regardez-le: il est si fier d'être Xantus qu'il recommence de l'être à chaque pas!!! (A Olivier :) Excusez-moi, mon ami. Je suis de nature patiente—mais... (Elle soupire.) Allons aux confitures. Les couvrepots sont toujours ou trop larges ou trop étroits... Je veux leur apprendre à tracer des ronds au compas...

 

Elle sort, suivie des domestiques. Au moment de disparaître, Minna lance à Xantus à mi-voix:

 

MINNA: Xantus, c'est le moment de surveiller!

 

XANTUS, à bouche fermée: Honhonhonhon...

 

Ils ont disparu. A peine la porte est-elle refermée, Olivier part d'un immense rire qui  le secoue, qu’'il ne peut maîtriser  et qui le tiendra longtemps.

Les éclats de cette hilarité font revenir Balbine sur ses pas. Olivier ne la voit pas. Elle demeure clouée au seuil par l'étonnement. Enfin elle parle à voix couverte, stupéfaite.

 

BALBINE: Ainsi, vous êtes seul à rire ainsi, comme un jongleur qui lance toutes ses balles les yeux fermés! Vous! Vous, mon mari? Vous, que je crois mon allié? Est-il possible que la sottise de ces gens vous mette en joie et que vous prenez en quelque sorte parti pour eux contre moi?

 

OLIVIER proteste, sans pouvoir la calmer: Non!...

 

BALBINE : Je suis profondément humiliée!.. . Jugez-vous certaines de mes formules désuètes peu adaptées aux idées qu'on nomme modernes sans doute parce qu'elles vieilliront vite?

 

OLIVIER, dont la gaieté s apaise: Non!...

 

BALBINE: J'ai pesé, mûri chaque mot et basé mes préceptes sur une morale heureusement sans âge...

 

Olivier vient à elle, la prend par le bras et la ramène.

 

OLIVIER: Non, Balbine, non. Je me racontais une histoire: Quand il ne resterait plus sur la terre qu'une puce à aimer, le dernier homme se réjouirait de sa piqûre et lui offrirait son sang. Mais il lui commanderait: « Isolde, donne la patte et dis merci! » Et si elle n'obéissait pas, il l'écraserait du pied, défiant tout le désert et toute la solitude. L'amour pour être l'amour veut savoir qu'il est reçu. (Il la quitte.) Maintenant, Excusez-moi...il faut que j'aille. Mon thermomètre refroidit.

 

Il entre dans sa chambre, refermant la porte derrière soi. La Faille est entrée au moment qu'il sortait. Elle demeure au fond, regardant Balbine qui inédite, le regard sur la porte. Un temps.

 

LA FAILLE, souriante, gracieuse: Ce n est pas moi qui le chasse, bien sur?

 

Balbine fait face. Examen réciproque. Comme Balbine, La Faille a la jupe couverte d'un large tablier et les manches du corsage retroussées. Attente. Balbine force un peu son ~mépris. Elle parle sans indexion, glaciale.

 

BALBINE: Votre audace m'étonne. J'ai accepté de vous recevoir, seulement pour que vous n'interprétiez pas mon refus comme une marque de lâcheté. Je suis franche. C'est vous prévenir que je demeure rébarbative à tout adoucissement.

 

La Faille qui souriait, rit tout naturellement.

 

LA FAILLE: Chère petite Madame, je ne vous fais pas une visite de courtoisie.

 

BALBINE: Madame, tout court. La familiarité me répugne.

 

LA FAILLE, de bon cœur: Soulagez-vous! Je suis indifférente à l'injure!

 

BALBINE, cinglante: L’ habitude!

 

LA FAILLE, toujours gaie: Non! Ça reste au-dessus, comme l'huile...

 

BALBINE: Si inconsciente que vous soyez, vous n'ignorez pas que votre place n'est pas dans la maison d'une jeune fille!

 

LA FAILLE rit de plus belle: « Celui qui fatigue ses yeux chez le voisin, est aveugle en sa maison. »

 

BALBINE, hautaine, mais inquiète: Je ne vous comprends pas.

 

LA FAILLE s'assied: Je m'assieds. Je n'ai pas l'habitude de rester longtemps droite.

 

BALBINE, indignée: Oh!

 

LA FAILLE Je disais: « Est aveugle en sa maison» (A ce moment, Xantus entre et traverse la pièce de droite à gauche, ployant avec exagération sous le poids d'une échelle. A son entrée, Balbine s'assied, et, changeant de ton, semble poursuivre une conversation d'affaires.) Il nous faudrait l'enclave. J'en connais toute l'histoire. I1 est révoltant que les parents de mon mari, lors de la réunion des deux communes, n'aient pas su ou voulu l'acquérir! Elle était à vil prix!

 

LA FAILLE, entrant dans le jeu: Oh! croyez, chère Madame, que je serai très accommodante! (Xantus est sorti. Arrêt net. Balbine, bouleversée soupire, La Faille reprend :) Non! Mon but est de vous rendre service. Et vous me remercierez, oui, oui, oui...

 

BALBINE: Changez de ton et de manière, ou vous m'obligerez à vous faire reconduire immédiatement.

 

LA FAILLE, gentiment: Je vous assure que je n'ai pas de manière. Je suis aussi simple que ma mère m'a faite. « Un miroir, disent-ils, un vrai miroir, qui ne rend que ce qu'on y met. » Pensez!

 

BALBINE: Je veux que vous quittiez le pays

 

LA FAILLE, toujours enjouée: Oui, vous avez vos idées, chacun a les siennes. Si j'en étais à me défendre, j'userais de mes moyens, et j'en ai! Pensez! On m'en a-t-il confié des secrets! (Elle est très égayée.) Vous n'imaginez pas combien ces paiens ont besoin de confession! Ma mère disait:

« On ne tire pas grand-chose d'une bouteille ni d'un homme debout! » Et j'en entends! Et j'en entends! Chassée, j'allumerais derrière moi un incendie qui éclairerait longtemps ma route!

 

BALBINE : Tant pis pour eux!

 

LA FAILLE, avec une grande douceur: Et pour vous...

 

BALBINE, stupéfaite, scandalisée: Et pour moi?... (Mais comme Xantus repasse, portant son échelle :) J'ai vu dix fois le notaire, démarches vaines, temps gaspillé. Nous y perdons déjà une récolte sans que vous y gagniez rien. La terre est en friche.

 

LA FAILLE: Nous nous entendrons. Vous voulez acquérir, je veux vendre.

 

Xantus est sorti. Arrêt. La Faille continue, tandis que Balbine reprend ses esprits.

 

BALBINE, à bout, presque sans souffle: Je pense qu'il vaut mieux abréger cette... cette... conversation.

 

LA FAILLE: Nul ne songe à m'éloigner. J'ai du bien, qui rapporte et qui paie aussi. J'entre pour ma part dans l'éclairage et le pavé qui vous servent. J'ai mes pauvres. Donc, il me suffirait de penser: « Marie, ne te donne ni peine, ni souci, la Châtelaine Neuf-le-Vieil y perdra son venin »,—excusez-moi, c'est une tournure,—mais j'aime qu'on m'aime.

 

BALBINE se dresse: C est trop fort.

 

LA FAILLE: Sans doute, ai-je été toujours trop flattée. (Elle rit.) Et me voici pour vous dire: « Bonne dame, Marie ne vous fait pas tort et vous lui cherchez noise, Marie n'a aucune méchanceté, elle pourrait vous nuire, elle vous aide. »

 

Xantus reparaît, portant son échelle.

 

BALBINE, rapide: Votre prix, votre dernier prix?

 LA FAILLE: Ce terrain-là, bien placé, tout reposé, et qui vous gêne, je l'ai payé dix sous du mètre, ça fait un temps,—j'en veux trois francs.

 

BALBINE, catégorique: Marché conclu! (Puis exaspérée :) Xantus, n'avez-vous pas assez promené cette échelle?

 

XANTUS, arrêté: Promené cette échelle?

 

BALBINE: OUi, je vous le demande?

 

XANTUS, candide: Ce n'est pas la même échelle. C'est à chaque fois une autre.

 

BALBINE: Sortez, et n’ entrez plus!

 

XANTUS revient sue ses pas sortir à droite: C'est à chaque fois une autre. Mais les échelles se ressemblent, à cause des échelons. Et j'excuse Madame.

 

Il sort, Arrêt.

 

LA FAILLE se penche vers Bal bine : Patricia a un amant!

 

BALBINE, frappée en plein cœur: Que dites-vous?

 

LA FAILLE: Et je répète. Patricia a un amant. (Balbine pousse un cri et défaille. Aussitôt, elle tire de la poche de son tablier le flacon de Constant et respire.) Vous avez le cœur fragile, oui... Là, doucement, respirez!

 

BALBINE, de loin: C est abominable.

 

LA FAILLE: Oui, c'est abominable. Une jeune fille qui ne manque de rien, qui a toutes ses aises, et son luxe! Pensez!

 

BALBINE, revenue à elle, faiblement: Vous êtes une exécrable menteuse!... Allez-vous-en!

 

LA FAILLE rit aimablement: Oh! oh! oh! est-elle têtue!... Pourquoi mentirais-je, quand je sais des histoires incroyables qui sont vraies? (Elle baisse la voix.) On l'appelle Aldo...—c'est un drôle de nom—il est italien. Je ne connais pas le jeune homme.

 

BALBINE, se bouchant les oreilles: Je ne veux plus vous entendre.

 

LA FAILLE Sourit: Ce sera votre faute si je crie. (Balbine, effrayée, laisse retomber ses bras. La Faille reprend toujours plus bas :) Figurez-vous, il vient chaque nuit la retrouver dans sa chambre. I1 entre par la fenêtre.

 

BALBINE, se rappelant soudain, se dresse: L'échelle! (Elle retombe, défaillante et murmure :) J'avaıs raison de craindre!

 

LA FAILLE: J'aurais pu me venger, faire jouer les langues autour de cette aventure! Pensez! Nous sommes cinq à la connaître... sans compter Patricia, forcément. (Elle rit.J Premièrement Isabelle, à qui votre jeune fille s'est confiée...

 

BALBINE se dresse illuminée par la brusque vérité: Isabelle ! oui! (Elle retombe, épuisée et murmure :) Voilà donc pourquoi elle n'a pas reparu.

 

LA FAILLE: La petite s'en est ouverte à sa mère, qui... mais ici, permettez-moi de respecter le secret... Je puis vous affirmer que grâce à mon entremise, le silence sera bien défendu. Pensez!

 

BALBINE, que l'indignation ressuscite: Et Patricia m'a laissé croire... qu'Isabelle... au contraire! Oh! Oh ! Oh!...

 

Isabelle passe devant la fenêtre du fond. La Faille l'aperçoit.

 

LA FAILLE: Isabelle? Isabelle passe là!

 

BALBINE : OU ?

 

LA FAILLE: Devant les fenêtres. Vous pourrez l'interroger!

 

Elle veut partir,mais Balbine vivement la ramène et lui indique la porte de droite.

 

BALBINE, n'osant trop: Sortez par-derrière. I1 vaut mieux...

 

LA FAILLE, I'air complice: Oui, certainement. Au revoir, gentille Madame... La paix est faite, n'est-ce pas? Et vous pouvez me dire merci!

 

BALBINE, qui ne désarme pas: Ce ne sera pas le moindre péché de Patricia que de m'y avoır contrainte.

 

LA FAILLE, très contente: Et pour la terre, marché conclu!

 

BALBINE, hautaine, dégoûtée: Je me demande parfois ce qu'on pourrait y faire pousser!

 

LA FAILLE rit gentiment: Des choux!. ..

 

Elle sort. Balbine, après un frisson de dégoût, court aux fenêtres.

 

BALBINE appelle: Isabelle! Voulez-vous entrer un moment? (Elle se détourne, a un court sanglot qu'elle étouffe dans son mouchoir.) Épousez donc une telle famille! (Mais aussitôt se domine pour accueillir Isabelle.) Bonjour, Mademoiselle. Vous avez déserté notre maison ? (Patricia surgit là-haut et, le doigt sur la bouche, invite Isabelle au silence. Balbine, sans même se retourner, sure du fait :) Patricia, on ne correspond pas par signaux dans le dos des gens. I1 n'est pas bien beau, non plus d'inciter Isabelle au mensonge et (Patricia est clouée au sol par la surprise. Elle regarde Balbine avec une expression de respect et de terreur.) Non, je n'ai pas deux yeux derrière la tête! (Elle n'a pas besoin de regarder, elle va s'asseoir.) Je ne suppose pas que c'est l'intuition qui amène votre amie, au moment où je souhaitais l'interroger sur sa longue absence, ni que le hasard m'a servie?

 

ISABELLE, étourdiment: Si! Je serais venue quand même, et, justement, ce matin...

 

BALBINE: Quand même?... et justement!

Patricia, fais-moi la grâce de descendre. (Patricia descend lentement dans le lourd silence. Lorsque Balbine juge qu'elle doit être arrêtée derrière elle elle com~nence son interrogatoire, sans aucunement regarder les jeunes filles. Un temps.) Isabelle, je désire apprendre de votre bouche les motifs de votre brusque éloignement.

 

ISABELLE, après une courte hésitation genée: Ma mère m'a interdit...

 

Arrêt.

 

BALBINE : OUi, — pourquoi ?

 

ISABELLE, après un long temps: Je ne veux pas répondre.

 

BALBINE: Est-ce à cause de moi?

 

ISABELLE, tout de suite, nette: Non.

 

BALBINE se retourne d'un seul coup vers Patricia, et c'est une explosion de douleur, d'indignation, de dégoût: C'est donc vrai?! La créature déguisée en femme m'apporte la vérité! (Elle a parlé, évidemment, de La Faille.) Oui!... Oh!... Donc, tu n'as pas craint de nous déshonorer. Nous!... Moi!... Oserais-tu croire que je me serais jamais alliée à cette maison si j'avais pu prévoir que, malgré l'eau et la brosse, j'y pataugerais dans l'ordure? Oh! quelle abjection. C'est comme si je me voyais,— moi, Balbine,—déshabillée sur la place publique! Double honte, et triple et quadruple, car voici les images que ton dévergondage impose à mon esprit! (Profond soupir arraché. Elle se maîtrise, tourne le dos.) Réponds à ton tour!... I1 s'appelle Aldo?

 

PATRICIA, après un regard rapide vers Isabelle, baisse la tête: Oui.

 

BALBINE, comme d'une chose incroyable, sur un ton aigu: I1 s'appelle Aldo?... I1 est Italien?...

 

PATRICIA: Oui...

 

BALBINE: Il s'appelle Aldo!!!... (Arret. Changement de ton. Elle hésite.) Et... tu... le reçois... dans ta chambre?

 

PATRICIA, vivement: Oui!

 

BALBINE, suffoquée: Tu le reçois?... (Puis elle crie, comme d'une souffrance aigue, I'air épouvanté :) Je deviens folle? Ou j'entends mal? Ce n'est pas possible: je louche des oreilles! Elle dit oui, vous entendez? .. « Le reçois-tu dans ta chambre?— Oui!—Tu le reçois dans ta chambre? » Elle répond: « Oui! », Ce n'est pas non, c'est oui, oui, oui!...—«Aldo?—Oui.—Italien?—Oui. » (La crise est passée. Elle regarde Patricia, fixement. Elle a peur, et de la question et de la réponse.) Et tu es...? Tu es sa...? (A Isabelle :) Excusez-moi, Mademoiselle. N'écoutez pas! (A Patricia :) Tu es sa...? (Avec dégout .)—(les mots sont aussi répugnants que la chose). I1 est ton... ? I1 est ton... ? tu es sa... ? (Tendue vers Patricia, elle articule sans donner de voix :) Ton amant ?... (Puis à voix haute :) Dis ? (Silence. Elle recommence; ses lèvres remuent :) Sa maîtresse? (A voix haute :) Dis? (Silence. Alors elle lance à toute volée, comme un soufflet :) I1 est ton amant? (Elle se raidit, prête à recevoir le coup. Il ne vient pas. Silence. Alors, à Isabelle :) Isabelle ?

 

PATRICIA, vivement: Oui. (Balbine pousse un long gémissement, ferme les yeux, s'assied, se laisse aller, la tête rejetée. Patricia la croit évanouie et demande à son amie :) Que faut-il faire?

 

BALBINE respire le flacon de Constant: Nous verrons... (Un temps. Encore un grand soupir. Elle se relève, lasse mais décidée.) Rien ne sert de récriminer. L'aspect de la vie a changé. Je te regarde, tu ressembles à Patricia et je ne te reconnais plus. Adieu, Isabelle, je ne vous retiens pas contre le gré de votre mère. (Elle la reconduit jusqu'au seuil. ) Adieu, Mademoiselle. (Isabelle est partie. Aussitôt I'attitude de Patricia change—elle paraît soulagée. Il lui vient une gaieté nerveuse. Balbine espère une justification.) Dis-moi que tu étais endormie?... chloroformée sous des flatteries?... Ces étrangers sont pétris d'un miel qui englue. Dans leur pays, c'est clair de lune du matin au soir; leur voix vous mène en gondole. Et toi, romanesque, tu n'as su que fermer les yeux...

 

PATRICIA a un rire rentré: Non!

 

BALBINE, ahurie: Non? Tu étais consentante?

 

PATRICIA: Certes.

 

BALBINE, effarée, écrasée d'étonnement: Certes ?... Consentante? . (Elle en perd la voix.) Et tu n'as pas été horripilée comme une ortie, froide comme une grenouille, serrée comme une momie ? ? ?...

Oh!... Tu n'étais pas sur une plage déserte, avec un sauvage, abandonnée, pauvre de tout ton corps?... Oh! oh! oh!... —Tu souris!... Tu n'as pas fini de souffrir!...

 

PATRICIA: Sono già felice del dolore che mi verrà da lui. (Balbine est pétrifiée.) Non sarebbe l'amore senza sacrifizio!

 

La mesure est comble. Balbine retrouve tout son calme. Elle va appeler à la porte de droite.

 

BALBINE: Minna! Minna!

 

XANTUS, qui épiait évidemment, se présente à l'instant: Voilà!

 

BAI BINE: J ‘appelais Minna!

 

XANTUS, simplement, sans bouger: Oui, Madame!

 

BAI BINE, impuissante, hausse les épaules: Allez chercher Monsieur Gabriel à la ferme! Allez, je l'attends! Ramenez-le. Avez-vous compris?

 

XANTUS: Si j ai compris?

 

BALBINE: Je ne bougerai d ici Qu' il ne soit venu! Courez!

 

XANTUS, avec un élan de reconnaissance: Madame ne bougera pas? Oh! merci, Madame!

 

Il s'enfuit plutôt qu'il ne sort.

 

BALBINE, avec une froideur terrible interroge indirectement' sûre d'avance de la reponse: Je te Supplierais d'être meilleure ou plus raisonnable

mais non! Je te demanderais: d'où vient-il cet Aldo, qui est-il, que pense-t-il, où loge-t-il ?—mai' non. Je jurerais qu'avant un mois il t'aura épousée...

 

PATRICIA : Non!. ..

 

BALBINE ...mais non!... C'est-à-dire qu'il refuse! J'interprète ainsi tes bravades. I1 ne liera pas son sort à celui d'une fille compromise. (Devant I'attitude de Patricia, elle conclut.) C'est bien cela? Oui! (Enfin :) J'aviserai ton père; je l'aiderai à pleurer. Je ne puis lui épargner cette amère désillusion, et ainsi, tu me frappes deux fois. J'aurai du courage. Mais certaine qu'il m'abandonnera tout ce gouvernement, je prends aussitôt mes mesures. Je te dis: Aldo et toi, vous êtes à jamais séparés. Je te sauverai de toi-même, un jour, tu me remercieras,—va! (Patricia veut monter a sa chambre.) Non, pas par-là!... Ta fenêtre aura des barreaux! Peut-être te changerai-je de chambre va dans la mienne, en attendant. (Gabriel entre. Patricia sort. Maintenant, Balbine semble rejeter tout souci. Elle se recueille, les mains sur les yeux, puis, souriante :) Bonjour, mon ami... Asseyez-vous. J'ai beaucoup de plaisir à vous apprendre que nous avons l'enclave... Oui. Étes-vous content? Merci. Mais... plus tard! (Elle s'assied devant Gabriel. Arrêt. Elle le regarde curieuse~nent, longuement. Il est drôle sous le pansement qui lui couvre la tête et les emplâtres du visage. Certainement, Balbine le trouve drôle. Elle lui demande à brûlepourpoint :) Que pensez-vous de l'amour? ( Gabriel, interdit, la regarde sans comprendre. Elle s'explique, souriante, enjouée.) Je vous l'ai dit une fois, je ne crois pas, moi, que l'amour entre dans le cœur avec la prestesse de l'hirondelle dans son nid. Il me paraîtrait plutôt qu'on le tisse patiemment, d'heures, de jours croisés fil sur fil, et que le soin d'une vie entière suffit à peine à la grandeur d'un linceul. Je puis me tromper. L'un dit ceci, l'autre cela, à conclure qu'il n'est point d'amour, mais rien que des amoureux. C'est pourquoi je vous demande: « Que pensez-vous de l'amour? »

 

GABRIEL, avec un incroyable sérieux: C’est tout simple.

Les espèces ont une énergie autonome,—oui. Preuve: un mulet, un chapon, ne reproduisent pas.—Selon les dangers courus, une espèce se développe en profondeur, ou en étendue,c'est-à-dire par le nombre ou le volume ou la durée I1 faut opter, mais c'est défense sur toute la ligne. Ceci compris, vous verrez les espèces tourner sur elles-mêmes, dans le temps et l'espace, comme des astres dans le ciel.

 

BALBINE veut l'arrêter: Mais, l'amour...

 

GABRIEL, lancé: Il n’y a pas de mais!... Menacée de dégénérescence, chacune trouve la parade dans le croisement des individus, lequel neutralise les hérédités. Encore faut-il le meilleur croisement: plus l'individu est puissant, plus il est riche en muscles, en odeur, en plumage,—car, suivant le cas, le mâle se présente plutôt au regard qu'au train, plutôt au nez qu'à l'oreille, etc. Ne parlez pas de beauté! Le paon qui déploie sa queue veut hypnotiser la femelle et non se faire admirer.

 

BALBINE, elle-même hypnotisée: Ah!

 

GABRIEL vient à elle très près, et, baissant la voix, presque confidentiel: Parenthèse: c'est une erreur que d'affirmer que les poissons n'ont pas de contact.

 

BALBINE, la gorge sèche: Tant pis! Je croyais qu'ils avaient été exemptés du déluge justement a cause de...

 

GABRIEL Non! Ils se rejoignent par le moyen des ondes que chaque sexe propage sur un rythme propice à l'autre.

 

BALBiNE, sidérée: Comme ça...

 

GABRIEL, net, catégorique: Conclusion: l'amour est un procédé de sélection propre au seul animal prıvé de force, d'adresse, de fumet, de voix, de couleur,—à l'homme!

 

BALBINE, confondue: L homme n a pas de fumet ?...

 

GABRIEL: C est tout simple!

 

BALBINE: Oui ? ...

 

GABRIEL reprend, volubile: L'œuf est-il avant la poule, la poule est-elle avant l'œuf? Question qui révèle une méconnaissance du Principe où tout est contemporain, la fonction et l'organe. S'il faut répondre, je certifie: l'œuf! Car tous les œufs sont pareils en leur forme, qu'ils soient de poule, de fourmi, d'araignée, d'homme ou de pommier. Tout en sort, tout y revient. Mais pour me faire bien comprendre, examinons les phénomènes de la mémoire!

 

BALBINE, effrayée: Non!

 

GABRIEL, qui n'entend même pas: Chez l'insecte, par exemple, la mémoire devient immédiatement organique. J'ai connu un papillon.

 

BALBINE l'interrompt avec force: Non!

 

GABRIEL, étonné: Si, un jeune papillon...

 

BALBINE: Je dis: non, vous n'avez pas songé à tout cela lorsque vous avez rencontré Patricia pour la première fois.

Elle ajoute à mi-voix, réellement inquiète:

Je l'espère!

 

GABRIEL fait une grimace de douleur: Non, mais j'ai obéi à tout cela.

 

BALBINE: C est terrible!

 

GABRIEL, il se lève; à mi-voix, tristement: Ou du moins, je l'ai cru. Mais depuis, tant d'obstacles sont entre elle et moi qu'il faut que je me sois leurré! Hélas! je doute maintenant que la poésie soit le cœur de la vérité,—et c'est terrible, oui. (Soudain effrayé.) Pourquoi me parlez-vous d'elle?

 

BALBINE: De qui?

GABRIEL: De Patricia.

 

BALBINE, lentement: Je désirais savoir si vous l'aimez encore.

 

GABRIEL: Patricia? L'aurais-je aimée, si je ne l'aimais plus!

 

BALBINE, les yeux au loin, comme pour elle-même: C'est extraordinaire. Décidément, je ne sais rien (Puis soudain :) Pourtant que la variole demain la défigure...

 

GABRIEL, dans un cri de douleur: Ah! ne faites pas de mal à son image!

 

BALBINE triomphe: Vous ne l'aimeriez plus!

 

GABRIEL: Deux fois—dont une pour le malheur!

 

BALBINE: S il lui poussait une bosse dans le dos ?

 

GABRIEL: Qu'elle me pardonne, je ne connaîtrais plus la jalousie!

 

BALBINE se moque: Et votre sélection?

 

GABRIEL: Elle n'opère point dans le monde des apparences.

 

BALBINE: C'est pourquoi l'amour est aveugle

 

GABRIEL: C'est pourquoi l'amour seul est clair voyant!

 

BALBINE: Tout de même, vous n'aimeriez pas ;jusqu'à l'épouser, une jeune fille... une jeune fille Qui... serait... un peu entamée...

 

GABRIEL souffre: Une jeune fille, non! Patricia, oui!

 

BALBINE: vous l'épouseriez moins pure?

 

GABRIEL souffre: Oui.

 

BALBINE : Impure!

 

GABRIEL: Oui!

 

BALBINE Je suis vaincue! (Elle se lève rapidement avec une joyeuse animation.) Eh bien, mon ame, je vous la donne. Ne me remerciez pas! Je vous connais à présent. Patricia fait un bon parti. Dans un mois, vous serez mariés. ( Elle va vers la porte de droite.) Je vous envoie Patricia. A vous de lui plaire. (Elle va sortir. Xantus apparaît dans le cadre de la fenêtre. Elle revient sur ses pas. Il disparaît.) Je vous conseille de ne pas l'accabler sous toutes vos espèces!

 

Elle rit et sort.—Gabriel reste au milieu de la pièce, absolument déconcerté. Xantus reparaît à la fenêtre, s'assure que Balbine est sortie.

 

XANTUS crie à pleine voix: Ho hé! Minna! J'ai vu ton écureuil!

 

Il s'enfuit. Patricia entre.

 

PATRICIA, hautaine, méprisante: Sortez, Monsieur, nous n'avons rien à nous dire. A peine m'étais-je confiée à vous, vous m'avez livrée à Balbine!

 

GABRIEL, stupéfait: Comment? (Il est durement frappé.) Balbine sait?... Balbine savait?

 

PATRICIA: Ne faites pas l’ imbécile!

 

GABRIEL, humble: Je ne le fais pas, Patricia, je le suis.

 

PATRICIA: Patricia?

 

GABRIEL pour lui-même: Il est vrai que Balbine n'avait pas le devoir de me choisir comme confident. C'est la raison même. Évidemment, elle a pris ses assurances quant à mes intentions, avec adresse, sans doute,—mais loyalement! On trouverait même, dans la manière, un avertissement délicat. Elle n'a pas dit:« Prends garde à Patricia. » Elle a dit: « à la jeune fille qui... à la jeune fille qui... »

 

Isabelle entre de gauche, s'assure que Balbine est sortie.

 

ISABELLE: Patricia ?

 

PATRICIA, heureuse: Isabelle ?

 

ISABELLE, au seuil: Elle ne reviendra pas?

 

PATRICIA: Non, entre.

 

ISABELLE embrasse Patricia: Je te jure que ce n'est ni ma mère, ni moi, qui t'avons dénoncée.

 

PATRICIA, un coup d'œil furieux vers Gabriel: Je le sais.

 

GABRIEL, vivement, légèrement, presque gai: Ni moi, j'en fais le serment aussi, sur votre chère existence, c'est-à-dire sur la nôtre! Ou votre erreur sera dissipée, ou le monde est fait d'erreurs et la vôtre y prendra sa place.

Patricia! Je n'aime pas les jeunes filles—sauf erreur! ... Leur baiser est fade comme le lait coupé d'eau. Entre leurs gestes, leurs regards et leurs propos il n'est pas d'accord profond. :Fragments épars d'un jeu de patience pour longues soirées, la jeune fille n'est pas rassemblée!

 

PATRICIA, dégoûtée: Pouah!

 

GABRIEL se méprend: N'est-ce pas?...—Tandis qu'une jeune personne qui a connu toutes les vicissitudes de la passion, ses élans, et son vertige.

 

PATRICIA : Pouah!

 

GABRIEL perd pied: ...m'entraine irrésistiblement. dans sa force... centripète.

 

PATRICIA, révoltée : Oh!

 

ISABELLE éclate de rire: Hi!... Hi!... Centripète! Centripète!

 

Elle se ronge les ongles.

 

GABRIEL' avec une vaillance désespérée: Soit!... mais alors,—contre Balbine contre moi, contre lui-même, s'il se dérobe—... Aldo vous épousera!... Il vous épousera, j'en fais le serment,—dussé-je le tailler en pièces, et quand chaque morceau dirait: non!

Où loge-t-il? (Il se dirige vers la porte de sortie, s'arrete au seuil.) Vous ne voulez pas répondre? Soit! Je le découvrirai. Sachez-le, je suis détective.

 

PATRiCiA: Pouah!

 

GABRIEL, décontenancé, corrige: Détective... amateur...

 

PATRICIA: Pouah! Pouah!

 

Gabriel, tout à fait découragé, s'enfuit. Les jeunes filles rient aux éclats.

 

ISABELLE: Centripète!

 

PATRICIA: I1 est fou!

 

ISABELLE: Parce qu'il t'aime!...

 

PATRICIA, sérieuse: Oui, je le crois.

 

ISABELLE: I1 suffit d'en avoir un pour les avoir tous! (Et, brusquement, elle fait face à Patricia, droite, immobile, fière comme si elle se présentait à une grande lumière.) Ah! — Regarde-moi!... — Même si tu ne m'avais pas appelée ce matin, je serais venue me montrer. — Regarde bien, — regarde mieux. Ai-je changé?...

 

PATRICIA, attentive: ...grandi, peut-être?...

 

ISABELLE, nettement: Non.

 

PATRICIA: Ton visage semble allongé?...

 

ISABELLE rit, rompt, bouge. Elle a envie de danser: Non,—tu n'y es pas. Tu ne vois rien? (Elle parlera maintenant avec une tranquille conviction, émerveillée d'elle-même et sans rien d'équivoque.) J'ai les plus beaux yeux du monde,—moi, oui. Je le sais à présent. Seule la licorne de la fable avait le regard d'une douceur comparable.

 

PATRICIA, très gentiment et sincère: Oui.

 

ISABELLE: Mon sourire est un oiseau rose, tout petit, mais lancé d'un vol si aigu que celui qui veut l'arrêter d'un baiser, il lui traverse le cœur. Mon menton est hardi comme le talon de la Diane chasseresse. (Patricia rit, Isabelle fait une moue :) Oui, c'est un peu baroque, ce talon placé là—on dirait à l'envers. Mais tant pis, —c'est vrai!... (Elle reprend, admirative :) Mon sein gauche est plus pur de forme que celui d'une reine, lequel, pourtant, fut moulé en coupe. (Nouvelle moue :) La pointe du sein droit est légèrement de travers.

 

PATRICIA proteste faiblement, amusée: Oh!... Isabelle...

 

ISABELLE rit: Attends!... (Puis, très simplement :) J'ai le nombril le plus finement taillé qu'on ait vu depuis Adam et Ève qui n'en avaient pas.

 

PATRICIA rit malgré elle: Oh!...

 

ISABELLE: Mon ventre est un plat de nacre et mes fesses sont si parfaitement jumelles qu'il est superflu de leur donner à chacune un prénom dans l'espoir de les reconnaître.

 

PATRICIA a beau faire, elle rit: Es-tu folle?... Que racontes-tu là!...

 

ISABELLE, candide: Ce n'est pas moi,—c'est Horace.

 

PATRICIA pâlit, frappée: Isabelle?

 

ISABELLE, heureuse, s'exalte: Et si tu écoutais les autres choses merveilleuses qu'il murmure lorsqu'il m'aime!... Je m'efforce de retenir ses paroles, et j'y arrive parfois. Mais elles sont changeantes comme celles qu'on entend dans les rêves. Lorsqu'on s'en souvient au réveil, les mots ne trouvent plus leur place et leur musique est oubliée.

Mais j'ai la certitude d'être une héroïne. Personne, jamais, n'a aimé autant que nous. Horace dit qu'on pourrait écrire notre histoire.

Pardonne-moi encore de lui avoir confié ton secret. I1 est discret sois-en sûre. Et sais-tu qu'il t'approuvait. Lorsque je lui ai confessé que je t'avais reniée, il m'a dit: « Isabelle, tu es bête comme une cornemuse. » (Elle rit.) Et il m'a fait promettre que, moi aussi...

 

PATRICIA, inquiète : Non! . . .

 

ISABELLE: ... Je serais à lui tout entière!

 

PATRICIA : Non!

 

ISABELLE: Je le lui ai promis...

 

Patricia tombe à genoux devant Isabelle, lui entourant les jambes de ses bras. Elle est boulversée, près des larmes.

 

PATRICIA: Isabelle, non, je t'en supplie, ne va pas te perdre! Ne te perds pas, s'il te plaît!... J'ai affreusement peur. Méprise-moi plutôt de toute la force de notre longue amitié. Je te tiens, je ne te laisserai plus sortir!... Non, Isabelle! tu serais trop malheureuse!...

 

ISABELLE, de haut en bas, étonnée: Tu es malheureuse?

 

PATRICIA: Non, mais moi...

 

ISABELLE, fachée: Toi, toi, toi!... Je te reconnais encore: telle tu étais à l'école, rageuse de te prévaloir d'une singularité...

 

PATRICIA, désolée: Non, je t'assure...

ISABELLE : Lâche-moi!...

PATRICIA, affolée: Non, non,—reste ici...

 

ISABELLE, furieuse: Lâche-moi, ou je te frappe!

PATRICIA: Frappe,—oui.

 

Elle ne lâche pas.

 

ISABELLE: Mais, sotte, que veux-tu empêcher encore? J'ai promis à Horace, j'ai promis et j'ai tenu!...

Patricia pousse un gémissement, desserre son étreinte, mais elle demeure à genoux devant Isabelle, le visage levé, les bras ouverts,

pétrifiée.

Isabelle recule d'un pas, la regarde, se ronge les ongles. Puis, émue autant que surprise:

 

Patricia, tu perds la tête?... (Patricia baisse lentement la tête.) Je ne suis plus fâchée, —là... Elle l'embrasse.) Tu as l'air d'étre en prière devant moi, comme Horace!...

Elle a un petit rire de fierté. PATRICIA, à mi-voix (pleure-t-elle.?): Oui,—je te demande pardon et pardon.

 

ISABELLE ne comprend pas: Parce que...

 

PATRICIA, toujours à genoux, tête basse, vite, pour n'être pas interrompue: Parce que, moi et Aldo, —ce n'est pas vrai! Non! je le jure! —Aldo n'existe que dans mon imagination, dans mon âme et dans mon cœur.—Pardonne-moi!—J'ai appris l'italien toute seule, avec patience, jour et nuit, a~n de te convaincre et de t'étonner. Sans doute étais-je jalouse de toi, avec tes cinq amoureux. Non!... Cela m'est venu tout à coup, lorsque Balbine m'a enfermée dans le parc. Elle n'avait pas tort, peut-être. Pourtant, les grilles tirées, je me suis sentie prisonnière intolérablement. A l'instant j'ai trouvé dans un rêve ma libération. Je me suis évadée en moi. Et toi, toi!... A cause d'elle... A cause de moi...

 

ISABELLE, inquiète, à voix couverte: Tu vas me chasser, à ton tour?

 

PATRICIA relève la tête, avec élan: Oh! non!...

 

ISABELLE se laisse glisser à genoux, face à Patricia. Elle est ahurie: Et Balbine qui croit... Et l'autre, ce Gabriel... Oh! (Elle rit.) Oh!... (Puis :)Ma pauvre chérie!... (Elle l'embrasse.) I1 fallait avouer, tout à l'heure, lorsqu'on t'interrogeait.

 

PATRICIA: Je n'ai pas voulu être humiliée devant toi. Et puis, Balbine m'aurait condamnée autant pour le mensonge. Et puis...

 

BALBINE entre. Arrêt, immobilité des trois personnages. Enfin, Balbine a un sourire triomphant: Ah! Je vois que je puis maintenant me réjouir et te féliciter, Patricia!

 

PATRICIA, stupéfaite: De quoi?

 

BALBINE, clouée au sol, haletante, hésitante: Gabriel... t'a parlé...

 

PATRICIA: Oui. Et je l ai chassé!...

 

Balbine reçoit le coup, s'assied ou plutôt se laisse choir dans un fauteuil et sanglote soudain.

 

BALBINE: Oh! C est épouvantable! Tout le monde! tout le monde est contre moi! Pourquoi?

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

Le même décor.

Les housses, nappes, couvre-tapis ont disparu.

Un matin du mois d'août, très tôt.

Balbine, en chemise de nuit et les pieds nus dans des mules, achève le nettoyage des vitres à la fenêtre du fond. Elle met un grand soin à obtenir des carreaux une netteté parfaite, de l'haleine les embue, les frotte encore, en vérifie la transparence en faisant jouer les battants.

Xantus, habillé pour la ville, un baluchon sur l'épaule, sort de sa chambre sur la pointe des pieds.

Il est encore sur la galerie qu'il entend remuer au dessous. Il s'arrête, inquiet. Penché à la balustrade, il découvre bientôt Balbine. Son étonnement est tel qu'il lâche son baluchon, lequel tombe de là-haut et touche le sol avec un bruit sourd.

Balbine, dos tourné, ne sursaute même pas.

Xantus rentre précipitamment dans sa chambre.

Alors, Balbine commence à balayer la salle, avec le souci évident de ne pas soulever la poussière, déplaçant et replaçant les sièges.

Bien que son attitude et ses mouvements soient empreints du plus commun naturel, son regard, uniquement concentré sur l'accomplissement de la tache, révèle une attention étrange. L'expression de son visage semble, une fois pour toutes, arrêtée à fleur de peau, indifférente. On peut dire que son œil est fixé au bout de son bras, non ailleurs. Et pourtant elle pousse, à intervalles, de profonds soupirs.

La brosse à balayer tourne autour du baluchon de Xantus comme s'il était là de toute éternité.

Xantus reparaît à la galerie, entraînant Minna pimpante, frisée, pommadée, fardée, vêtue avec grâce et haussée sur de fins talons. Ensemble, ils observent Balbine, de là-haut, puis ils descendent sans qu'elle s'avise de leur présence.

 

Arrivés au bas de l'escalier, ils se prennent par la main, assez effrayés.

 

XANTUS, à voix couverte: Tu vois?

 

MINNA: Oui;... elle a les yeux ouverts ! Et elle dort ?

 

XANTUS: Oui... Tu as peur?

 

MINNA: Oui...

 

XANTUS: Moi aussi.

 

MINNA : On peut parler haut devant elle ?

 

XANTUS : Oui. elle n'entend rien. Elle est comme un spectre. Et c'est ainsi chaque jour depuis que notre maître l'empêche de s'occuper du ménage.

 

MINNA : Tu es certain qu'elle ne fait pas semblant ?

 

XANTUS: Semblant? De quoi?

 

MINNA: ...d'être un fantôme?

 

XANTUS : Non. Et elle ne fait pas semblant d'abattre la besogne! Et elle en abat plus à elle seule, endormie, que nous autres éveillés.

 

Balbine marche droit sur eux, un torchon à la main. A son approche, leur terreur grandit.

 

Ils se séparent pour la laisser passer. Elle passe, sans les voir, et va essuyer la moulure d'un lambris, derrière eux.

 

MINNA, reprenant la main de Xantus: Mais pourquoi me réprimande-t-elle, après:« Minna, cette table est mal cirée,—Minna, les carreaux ont la cataracte! » si c'est elle-même qui les a nettoyés?

 

XANTUS : Elle ne le sait pas que c'est elle!

 

MINNA : Tu veux la montrer à Monsieur?

 

XANTUS:Oui.

 

Ils ont marché sans se lacher la main, côte à côte, en crabe, jusqu'ua la porte de gauche. Xantus veut toquer à la porte.

 

MINNA: Ne toque pas, lourdaud! C est toujours en toquant à la porte qu'on éveille les gens!

 

XANTUS: Pas elle!...

 

Cependant, il ne frappe pas, ouvre doucement la porte. Étonnement, après avoir regardé dans la chambre: il fait signe à Minna d'approcher.

 

MINNA pousse une exclamation de surprise: Oh!... le lit n'est pas défait!... Le maître n'est pas rentré ? . ..

 

XANTUS : Il est peut-être là-haut dans le lit de Madame.

 

MINNA hausse les épaules: Et elle serait debout de grand matin, ce balai-ci à la main?

 

Xantus rit et referme la porte. Encore une fois, Balbine vient droit sur eux, les sépare sans les voir et va brosser le tapis, au-delà.

 

XANTUS : I1 faut appeler Mademoiselle.

 

MINNA, vivement, heureuse de fuir: J'y vais!...

Elle sort à droite, en bas, abandonnant Xantus à une terreur qu'il ne prend plus la peine de dissimuler. A chaque fois que Balbine menace d'aller à lui, il s'aplatit contre le mur, suant à grosses gouttes. Enfin, il prend le parti de se cacher à quatre pattes derrière un fauteuil. Balbine continue sa besogne. Et Patricia entre, déjà vêtue pour la promenade, fraîche, allègre, précédant la prudente Minna. Xantus rassuré feint d'avoir renoué le lacet de sa chaussure.

 

Tous trois observent le singulier manège.

 

XANTUS, à mi-voix: Mademoiselle entend les gros soupirs qu'elle pousse? (Patricia fait oui de la tete.) Ce sont des soupirs pommelés, de vrais soupirs de noctambule.

 

MINNA rectifie: ...de funambule, idiot!

 

XANTUS, élevant la voix: Non!

 

PATRICIA, pour les faire taire: ...de somnambule!

 

XANTUS et MINNA, ensemble: Oui!...

 

PATRICIA: J'en parlerai à mon père. (Balbine ramasse torchon et balai, traverse la pièce et sort à droite, lentement, tandis que la conversation continue.) Et maintenant, où va-t-elle?

 

XANTUS: Son sommeil qui marche la conduira faire le ménage dans une autre partie de la maison —au grenier, peut-être,—puis, elle se recouchera sagement et dormira les yeux fermés j jusqu'à ce que l'appétit lui vienne. C'est la faim qui l'éveillera.

 

MINNA: Et elle aura tout oublié?...

 

XANTUS : Oui!

 

Balbine disparaît. Ils en sont tous trois soulagés. Le ton s'élève.

 

MINNA: Mais on a tort de laisser Madame occuper là-haut l'ancienne chambre de Mademoiselle. Dans une crise Madame pourrait basculer par la fenêtre et aller se casser la tête comme une ampoule.

 

PATRICIA fait effort pour ne pas rire: Oh! Minna!...

 

MINNA s'explique: ...de verre, mademoiselle, excusez!...

 

XANTUS, qui regardait Minna avec haine, éclate: Et tu mens, toi! Madame marcherait sur le bord de la gouttière. Et elle danserait sans ombrelle sur un fil tendu, ainsi qu'on le voit faire à la foire aux somnambules, c'est connu!

 

PATRICIA, doucement: Funambules, Xantus!...

 

XANTUS, étonné: Ah?

 

Patricia s'éloigne. Elle sortira par le parc.

Minna la suit. Elle essaie de la retenir par crainte de demeurer seule avec Xantus. Son intention se lit visiblement dans la manière dont son regard anxieux va de l'un à l'autre.

 

MINNA: Et Mademoiselle est décidément levée?

 

PATRICIA: OUi, Minna, oui, tout à fait. La nuit trop chaude et trop belle, je n'ai pas trouvé un i nstant de sommeil.

 

MINNA: Sûrement! pour se couvrir c'est déjà trop de sa peau, et pourtant Mademoiselle a la peau fine.

 

PATRICIA rit: Merci, Minna. Je reviens tout de suite...

Elle sort. On entend s'éloigner son rire clair. Minna demeure dos à la porte ouverte.

XANTUS: Tu l'as fait exprès, toi, de parler de changer Madame de chambre...

 

MINNA, sans audace, mais franchement: oui !

 

XANTUS: ...pour que la chose... soit impossible!

 

MINNA: Oui ! . . .

Xantus sombre, ramasse son baluchon, se le jette par-dessus l'épaule, et marche droit vers la porte, que masque Minna. Minna est troublée.

 

MINNA: Que portes-tu là?

 

XANTUS: Mon bagage. Et puis?...

 

MINNA tremble: Où vas-tu ?

 

XANTUS: Sur la route et par les champs et à travers les villages.

 

MINNA, émue: jusqu' où?

 

XANTUS: Jusqu'à ce que le pied me passe au bout de la chaussure comme une platée d'asperges!

 

MINNA, sanglots: Et moi, tu me laisses ici étendue... Et ma mère dira: « J'ai donné une sagesse à Minna et cette sagesse s'est envolée en soupirs et d'autres soupirs ne la rendront plus.»

 

XANTUS, ému à son tour: Aide-moi (Minna secoue la tête, en signe de dénégation.) Je te demande seulement de garder Mirza dans sa niche,—qu'elle n'aboie pas, la nuit prochaine.

 

MINNA: Garde-la toi-même.

 

XANTUS: Moi, je dois être chez ma mère, comme un fils, pendant la chose—pour l'alibi. Et il ne t'est pas difficile d'entrouvrir une grille et de distraire un chien! (Nouveau hochement de tete de Minna, Non et Non. Il s'avance.) Adieu!

 

MINNA, carrée devant la porte: Adieu, dis-tu? Et tu dis au diable! Voilà!... (Elle est désespérée.) Pourquoi veux-tu faire cette chose?

 

XANTUS, vite, furieux: Et combien m'est-il revenu de mes gages, ce mois-ci? Rien!... Moins que rien; je dois en amendes à Madame! Et cette dette-là ne paiera pas les autres. Et les marchands de vin sont au bord de leur patience. Le père Blouet, on dirait que la colère lui fourre de la farine plein la gueule. Et celui d'en face, on sent qu'il a le cœur sucré d'astuce.

 

MINNA: I1 ne fallait pas boire, maudit garçon !

 

XANTUS: Maudit garçon, oui! Et je bois, oui —parce que dans cette maison-ci le bien n'est pas le bon et le mieux devient le pire! Tout tourne à l'aigre ici, comme le lait sous l'orage et la mayonnaise à côté de la femme malade!

 

MINNA: Oui, et toi, tu es devenu intelligent et tu tournes à la méchanceté!

 

XANTUS veut passer: Au diable!

 

MINNA, douce, angoissée: Et si Madame est debout cette nuit?

 

XANTUS: C'est qu'elle sera funambule: rien à craindre. Et si elle est endormie du sommeil couché: rien à craindre. Et si elle s'éveille, son cœur trop petit... (Soudain, bas :) Tais-toi!

Minna regarde au-dehors.

MINNA, vivement, suppliante: Ne pars pas. Je t'aiderai. Monte tes frusques!... (Xantus retraverse vivement la chambre et grimpe. Minna, au moment de sortir, lui lance ) Voleur, toi!

 

Elle disparait.

 

XANTUS, montant l'escalier lui répond, comme si elle pouvait l'entendre: Menteuse! toi! Est-ce voler que de reprendre un peu d'arriéré sur mes gages, et peut-être un peu d'avance...

Il se tait, Patricia et Isabelle entrant ensemble, il disparait sans bruit.

ISABELLE semble aujourd'hui languide, mélancolique Elle pose évidemment, et assez mal, avec une pointe d'exagération. Au contraire, Patricia est dans une grande exaltation joyeuse: J'arrive assez tôt?

 

PATRICIA, rieuse: Oui, c est plus tard, qu il commence ses monologues sous le balcon de Balbine!... Le pauvre garçon ignore qu'on m'ait changé de logement et il se promène là, soupire et délire, guettant une ombre qui ne saurait être la mienne! Tu l'entendras, caché derrière mes rideaux. D'abord, il parle à mi-voix, puis à mesure... I1 n'est pas sot, ainsi que nous l'avons cru.

En ce moment il doit commander aux moissonneurs.

 

ISABELLE, comme sortant d'un rêve: Qui?

 

PATRICIA : Gabriel!

 

ISABELLE, rire forcé: Centripète!

 

PATRICIA: Mauvaise!

 

ISABELLE s'assied mollement dans un fauteuil: I1 y a à peine une heure que j'ai trouvé ton billet sur la table du corridor. Oui, je rentrais sur là pointe des pieds, mes souliers à la main... Toi, tu es toujours prisonnière?

 

PATRICIA a envie de danser: Ah! non, folle,—je ne suis plus qu'enfermée!... Figure-toi, jusqu'à l'aurore, je n'ai pas quitté ma fenêtre, devant la rivière, à regarder tourner le ciel. Pour Balbine ce chemin d'eau est un fossé infranchissable (Elle rit, non par moquerie, mais de contentement ) Ah! beau ciel, ciel trop beau—et jamais assez  ! De quelle saison, de quel mois ? Si tu savais combien Je l'aime!

 

ISABELLE, détachée: Qui?

 

PATRICIA: Gabriel, folle!

 

ISABELLE, exagérant l'indifférence: I1 le sait, lui?

 

PATRICIA: Pas encore, mais bientôt! (Elle vient s asseoir sur le bras du fauteuil où repose Isabelle ) Dis-moi, est-ce mon âme qui traverse les murs de la chambre ou si la nuit les dissipe? Plus rien de dur

ne m'entoure. Mon être est vaste et fluide autant que la nuit d'été; leurs ondes sont confondues. Cet azur sombre, c'est, multipliées à l'infini, mes mains invisibles, trempées d'étoiles jusqu'au bout des ongles! La lune dorée voit d'un même regard le soleil et mon cœur!... L'air est moi-même et je suis l'air profond et je suis le tapis volant qui m'emporte!

Elle rit.

 

ISABELLE: Moi aussi, je suis amoureuse...

 

PATRICIA: Si tu savais combien je l'aime! A chaque fois que je le rencontre mon cœur quitte sa place et me court par tout le corps comme un lézard palpitant.

 

ISABELLE rit et vraiment: Où va-t-il le rattraper!

 

PATRICIA: Écoute,toute cette nuit, j'ai réfléchi...

 

ISABELLE, mélancolique: Je suis amoureuse aussi...

 

PATRICIA: Tu sais que Balbine me presse de l'épouser.— Non, tu ne le sais pas,—tu n'es plus revenue...

 

ISABELLE, riche de réticences: ...des aventures...

 

PATRICIA: Jusqu'aujourd'hui j'ai réservé ma réponse,—mais ce matin, je dirai oui!

 

La porte de la chambre de l'étage à droite,s'ouvre brusquement et Balbine apparaît là-haut, haletante, presque sans voix, son visage,

ses mains qu'elle montre, et sa chemise de nuit couverts d'une poussière noire et tachés.

BALBINE, sur le souffle, horrifiée: Au secours!...

Au secours!... (Les deux jeunes filles se retournent.Isabelle se retient de rire. Patricia est attentive et observe. Comme Isabelle et Patricia se sont dressées ensemble, Balbine lance, vivement, toujours à mi-

voix :) Non, n'appelle pas ton père, je ne veux pas qu'i1 me voie dans un état pareil!... (Elle est descendue.) Suis-je folle? Non! Es-tu Patricia? Vite vite, réponds! Es-tu Patricia?

 

PATRICIA, sur le souffle: Oui.

 

BALBINE: Suis-je Balbine? (A Xantus qui paraît là-haut :) Êtes-vous Xantus?

 

XANTUS: Suis-je Xantus, moi?

 

BALBINE: Êtes-vous Isabelle?

 

ISABELLE rit: Oui.

 

BALBINE: Vous êtes Isabelle, et c est vous qui riez?

 

ISABELLE rit plus haut: Oui.

 

BALBINE: Vous dites, oui—et vous riez plus fort. Certes je ne suis pas folle, mais il n'y a pas de quoi rire!... C'est épouvantable! Si je ne pleure pas, c'est que je me refuse à salir des larmes!... (Elle est pourtant bien près de pleurer. Elle écarte les bras et les doigts pour se montrer tout entière.) Tu me vois telle que je me suis découverte au réveil, noire entre deux draps blancs!... Cauchemar?—non! hallucination?—non!...Moi, devant mon miroir!... Et des empreintes de mains souillées sur mon oreiller. Le visage, les mains, les pieds barbouillés: moi!... On perdrait l'esprit à moins!... Je ne l'ai pas perdu. Mais au premier moment j'ai frémi dans mon âme qu'un outrage plus terrible encore... (Elle hésite et tranche . ) ...on n'a pas osé!... On? On?... Qui, on? Je veux désormais haïr le sommeil!... Mais non; il faut qu'on m'ait administré un narcotique. J'étais ensevelie sous un sommeil mortel, que leur abomination ne m'en ait pas tirée!... On ? qui, on ? Xantus ? Minna ?

 

PATRICIA, timidement: Ne seriez-vous pas descendue à la cave au charbon?

 

BALBINE, outrée: Oh! cette fois, tu divagues!...

A la cave, moi! à la cave au charbon! Pour y faire la besogne de Xantus, n'est-ce pas? et séparer les gros morceaux d'avec le poussier, a~ns~ que ]e lui ai ordonné vingt fois? Oui? A la cave au charbon!...

Et quand? Et quand donc? Y a-t-il cinq minutes que j'ai ouvert les yeux? Oh! oh! oh!

Et sans doute, j'ai l'habitude de rentrer chez moi par la fenêtre à l'aide d'une échelle,—comme... Elle est encore appuyée à mon balcon, les derniers barreaux marqués par des doigts noircis!... (Elle répète machinalement :) Comme... comme... (Soudain, elle s'arrête; la lumière se fait en elle. Elle regarde Patricia fixement, longuement, ses yeux s'arrondissent. Puis elle étend les bras et l'index, droit vers la jeune fille, en même temps qu'elle exhale une exclamation de stupeur, étirée comme un soupir :) Aldo!... !... ?

 

PATRICIA, stupéfaite aussi: Quoi?

 

BALBINE, agitée, va et vient: C est Aldo!!!

 

XANTUS, là-haut: C'est Aldo? Merci, Madame.

Il disparaît.

 

BALBINE: Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt!... A la police!—Une vengeance du gredin!— A la police!... (Elle est aussitôt calmée, sourit.) Me voici délivrée!... Je n'ai peur que de l'inconnu, du fuyant, de l'insaisissable. Celui-là nous est trop connu—et je le tiens! (Elle est contente. Fait mine de remonter chez elle.) Je m'habille et je vole chez le commissaire!...

 

PATRICIA l'arrête: Balbine!—c'est inutile. (Un temps Elle rougit, baisse les yeux.) Je voulais justement vous parler de lui, et de l'autre. (Elle hésite encore, baisse la voix.) Vous m'avez priée chaque jour de consentir à ce mariage avec Gabriel,— aujourd'hui, je vous dis oui.

 

Balbine revient sur ses pas. Sa voix tremble elle est très émue.

 

BALBINE: Oui? oui?... tu dis oui? Enfin tu t inclines, après tant de rebuffades?—Étrange journée!—J'ai bien entendu? (Patricia va répondre elle l'arrête du geste, grave et douce.) Prends garde Patricia,—réfléchis. N'est-ce pas pour soustraire Aldo au châtiment mérité que tu te livres à Gabriel, soudainement ?

 

PATRICIA : Non!...

 

BALBINE: Tu dis oui volontiers?

 

PATRICIA, avec une force joyeuse: Je dis oui!

 

BALBINE avance, encore bouleversée: Ah! chère! chère Patricia!... (Elle s'arrête.) Je n'ose me réjouir encore! Songe à ma déception si tu allais te rétracter!

Tu dis oui,—tout court.

 

PATRICIA: Oui!

 

BALBINE laisse déborder sa joie: Ah! laisse-moi t'embrasser! (Elle s'est précipitée sur Patricia mais s'arrête net, comme au bord d'un abîme.) Oh! excuse-moi,—j'oubliais comme je suis torchée! (Elle rit, puis elle regarde ses mains, sa robe, et l'indignation la reprend :) Ho!... (Et un sourire et un baiser de la main, sans toucher la bouche ) Merci!... (Elle s'enfuit vers l'escalier.) Ho!—Hô! (Puis :) Je suis heureuse!

 

PATRICIA essaie de la retenir: Balbine, j'ai à vous faire un aveu difficile...

 

BALBINE monte et rit: Plus tard!... Je suis incapable d'écouter davantage,—et dans cette tenue...

 

PATRICIA: Tout de suite, s il vous plaît!

 

BALBINE : Rien!... — Oui, c'est oui! — Je me baigne et je suis à toi...

 

PATRICIA: Je vous prie...

 

BALBINE, à l’étage: Oui, —tout court!

 

Elle rit et se sauve. Aussitôt que les jeunes filles sont seules elles laissent jaillir leur rire longtemps réprmné. Patricia embrasse légèrement Isabelle qui reçoit légèrement le baiser.

 

ISABELLE: Qui l’a noircie,—crois-tu?

 

PATRICIA: Personne qu'elle-même. Imagine-toi que du soir au matin les domestiques, récitant des litanies ménagères, la contemplaient s'échiner sur leur ouvrage. Papa lui a défendu d'être à la fois la maîtresse de la maison et la servante. Depuis, elle s'ennuie, elle se montre inconsolable. La voici somnambule! Elle se relève vers minuit et fait le ménage endormie!

 

ISABELLE, jubile: C'est la première fois qu'on entend parler d'un revenant noir!

 

PATRICIA, heureuse, exaltée: Ah!...—je ne sais plus rien! Le monde est peuplé d'esprits! Cette nuit, je regardais le reflet argenté du saule sur la rivière. L'arbre ignorait le reflet, l'eau l'ignorait aussi et le reflet s'ignore. Dis-moi, chère Isabelle, y aurait-il encore une image dans le miroir liquide, si nous étions tous aveugles?

 

ISABELLE, dédaigneuse: Et puis?

 

PATRICIA: Mirages! Un œil plein d'amour nous invente au miroir de l'univers!... J'y. songeais, à ma fenêtre... Qui peut croire au sommeil d'une nuit et au sommeil de vingt siècles ? Aucun repos! Gabriel parle à voix haute dans la solitude et gesticule. —Tu vas l'entendre! (Elle embrasse Isabelle au vol.) Quel langage inconnu traduit-il pour les oreilles humaines, pour les siennes et les miennes? D'où naît-elle, la musique que je n'entends qu'en moi et me donne une folle envie de danser?

Balbine travaille en dormant, moi je rêve en travaillant. Qui est ici, et qui n'est pas ici?

 

Elle embrasse encore Isabelle.

 ISABELLE jetant dans un fauteuil: Tu es agaçante!

 

PATRICIA n'entend même pas: C'est fait, c'est fait; j'ai dit oui!... Et maintenant je veux raconter à Balbine le roman imaginaire d'Aldo et de Patricıa. Aldo n'en mourra pas. Peut-il mourir jamais? Même après moi, il faudra bien que les gens me reçoıvent dans leur mémoire avec tous mes souvenirs. D'ailleurs Gabriel ressemble à Aldo trait pour trait. Je m'en suis avisée un jour et c'est de ce jour-là que je l'aime. Et sais-tu? Gabriel parle italien comme Aldo.

 

ISABELLE, moqueuse: Tu t'exprimes comme si, toi aussi, tu croyais à son existence.

 

PATRICIA rit: Oui!—Qui est ici ? Et qui n’est pas ici ?

J'ai dit oui, mais je n'accepte pas d'être pardonnée à ce compte et que Ba lbine continue de penser que Gabriel épouserait une jeune personne qui...

Elle s'arrête net, troublée, rougissante devant Isabelle.

 

ISABELLE, hautaine: Achève, ça m'est égal!...

 

PATRICIA, adorable, s'excusant: Si tu savais combien je l'aime!...

 

ISABELLE, rêveuse, renversée dans son fauteuil: Si tu savais combien je l'aime!...

 

PATRICIA: Et lui, m'accueillera-t-il, niaise comme je suis? Ce qu'il disait des jeunes filles... (Elle est tourmentée et vient s'asseoir à nouveau sur le bras du fauteuil où repose Isabelle.) Ah! que le plus simple amour est menacé!

 

Elle rêve aussi. Silence. Et dans ce silence Isabelle parle d'une voix lointaine, comme pour elle-même, lentement.

 

ISABELLE: Lorsqu'il est nu devant moi, son corps que j'aime est si beau qu'on dirait qu'il est en même temps la statue de la beauté et le modèle de la statue. (Patricia est très gênée.) C'est difficile à expliquer, mais je sais... I1 est la beauté avec des commentaires... (Elle rit à peine, pour elle seule :) Oui, c'est ça!... On voit jouer sous sa peau tous les muscles, bien dessinés, et ce jeu est l'attestation de sa perfection écrite en signes. Et des bouquets de poils, ici et là, comme une preuve encore...

 

PATRICIA, sur le souffe, pour la faire taire: Isabelle!...

 

ISABELLE se lève d'un bond, vive, gaie, ne posant plus: Imbécile!—demande qui!

 

PATRICIA, comme de l'évidence même: Horace!

 

ISABELLE éclate de rire, puis toute rouge de fierté: Jacques!... Jacques!... Jou,—oui, mon Jou!—

 

PATRICIA se laisse glisser dans le fauteuil bras ballants, regardant stupidement son amie: Oh!...

 

ISABELLE, parodique: « Isabelle, je ne veux plus te connaître! Sais-tu ce que tu es? » (Puis, continue :) Horace était devenu répugnant de vanité: « Et moi ceci, et moi, cela... » Il semblait dire toujours avec orgueil: « Toi tu es moins que rien, mais moi, je suis l'amant d'Isabelle! » (Elle lance en l'air son petit rire en chant d'oiseau.) J'étais déjà sa chose due!

Et moi, tu ne sais pas? Regarde: j'ai un front de victoire, fermé d'un invisible laurier. (Elle vient s'agenouiller devant Patricia pour se faire admirer. Elle est convaincue.) Mon nez est droit comme l'étrave d'un vaisseau de course, — regarde!.. Mon sein gauche est plus pur de forme que celui d'une reine, lequel pourtant fut moulé...

 

PATRICIA, atterrée, I'interrompant: C'est Horace qui t'a dit tout ça!...

 

ISABELLE se lève, désagréablement surprise: Ah!... Oui?... (Et aussitôt rassurée :) Il faut que ce soit vrai pour qu'il l'ait dit; il est tellement menteur!

Mais Jacques et moi!... Jamais personne n'a aimé comme nous!

... On pourrait écrire notre histoire!... I1 est beau, si tu le voyais!

 

PATRICIA, désolée, très bas: Et Horace?

 

ISABELLE se méprend. Nouvel étonnement: Horace, lui?... Je ne sais pas. Je crois que je ne l'ai ~jamais regardé! (Fini; elle est fière.) J'étais si ~jeune... (C'est trop. Patricia se retourne sur son fauteuil et, blottie, le nez au dossier, elle sanglote. Isabelle vient aussitôt s'agenouiller sur le siège, derrière elle; et lui sou~le dans la nuque :) Tu es jalouse,

 

PATRICIA: Triste, triste, triste... Tu as gâté ma belle journée.

 

ISABELLE, ahurie, se redresse: Pourquoi?

 

PATRICIA: Et moi qui pleurais de trahir Aldo!

 

ISABELLE, vexée, rit méchamment: Tu es bête comme une cornemuse,—rien que du vent et des trous!

 

On entend, comme venue du dehors, la voix de Balbine. Elle appelle vraisemblablement de sa fenêtre.

 

LA VOIX DE BALBINE: Gabriel!.:. Gabriel!... (Patricia se redresse, séchant ses larmes. Elle écoute, s'émeut.) Venez là!... oui,—je descends...

 

PATRICIA, à voix basse . C'est lui!... Je tremble —ne m'abandonne pas.

 

Elle se serre contre Isabelle. Balbine paraît à l'étage, fraîche, claire, vetue d'une jolie robe de matin et parce de colliers de couleur. Elle descend vivement.

 

BALBINE: Patricia, voici Gabriel. Va dans ta chambre, un moment, je te rappellerai...

 

PATRICIA, timidement: C'est qu'auparavant, j'aurais voulu...

 

BALBINE: Non, non; rien!... Je ne différerai pas d'une minute la joie de ce cher garçon—et la mienne. Va, Patricia, va...

 

Elle est en bas et traverse. Patricia sort à droite avec Isabelle. En meme temps Xantus apparaît en haut. Il se penche à la balustrade, appelle discrètement...

 

XANTUS: Madame...

Balbine n'entend pas, Elle cueille Gabriel à la porte et le prend par la main. Gabriel est débarrassé de ses enveloppements.

 

BALBINE: Venez, mon cher ami. Vous avez devant vous une heureuse messagère. Vous allez être satisfait...

 

GABRIEL, très gai: Je le suis déjà!

 

BALBINE: Non!

 

GABRIEL: Si.

 

BALBINE, péremptoire: Non, vous dis-je! — ou vous n'êtes pas exigeant! (Elle corrige, vivement.) Or, vous avez droit de l'être.

 

XANTUS, de la galerie, plus haut: Madame!...

(Balbine lève la tête.) Dois-je éveiller Monsieur?

Il sourit hypocritement, exagérant la politesse, maniéré.

 

BALBINE, étonnée: Votre maître n'est pas levé?

 

XANTUS: Non, Madame,—d'autant moins que, plongé dans le sommeil, mon maître dort encore.

 

BALBINE: Appelez-le!

Xantus descend lentement et va vers la porte de gauche. Pendant la scène entre Gabriel et Balbine, il ne cessera, à intervalles, de frapper à la porte, doucement d'abord, puis de plus en plus fort, faisant mine d'écouter et d'attendre une réponse.

Balbine, qui veut jouir de son triomphe prend maintenant son temps:

Mon très cher Gabriel, je vous ai promis: « Vous ne tiendrez Patricia que de moi... »

 

GABRIEL, légèrement: Et peut-être la tiendrai-je aussi d'elle-même, du ciel et de moi!

 

BALBINE, souriante, ironique: Croyez-vous?

 

GABRIEL: J'ai fait mon bilan avec une rigueur mathématique; voici: l'âme nous déborde tellement que j'avais passé les frontières de l'âme de Patricia avant que d'être arrivé ici. Patricia m'ignorait aussi. Mais du plus loin que l'araignée sente vibrer son fil elle sait que la proie est dans sa toile.—C'est une image.

 

BALBINE, ~moqueuse: J espère!...

 

GABRIEL: A certain ondoiement de sa vie Patricia a perçu les approches terrifiantes de l'amour... et, dans son épouvante sacrée, la chère innocente a pris contre moi ses défenses.

 

BALBINE: C'est de l'arithmétique, ça? Et Aldo? Où mettez-vous Aldo dans toute cette féerie?

 

GABRIEL, triomphe: Justement! J'ai terminé mon enquête. Je suis entré dans chaque maison de Crayeuse à Villancart, de Bouque-la-Forêt à Plamont; j'ai interrogé le maire, les marchands, le cantonnier, les gendarmes: à cinq lieues à la ronde, on n'a jamais connu d'Italien ni d'Aldo.

 

BAI.BINE, inquiète: C est-à-dire?...

 

GABRIEL: Il faut que Patricia le cache en cette maison...

 

BALBINE pousse un cri, défaille: Oh!

 

GABRIEL, la soutenant vite: C'est absurde! Je dis; il faut qu'elle le cache en cette maison ou...

 

BALBINE le regarde fixement, s'attendant au pire: Ou?...

 

GABRIEL, joyeusement: ...ou qu'elle l'ait inventé!

 

BALBINE, ahurie: Vous perdez l’esprit.

 

GABRIEL, décontenancé: Ah?... excusez-moi...

 

BALBINE: Inventé! Inventé Aldo!... Non, Monsieur, Patricia a un amant, que cela vous plaise ou non. I1 ferait beau voir qu'elle se soit jouée ainsi de ma honte et de mon chagrin. Qu'elle ait commis une faute—bon! qu'elle soit une petite malheureuse,—bon! mais que par là-dessus elle soit une abominable menteuse,—non!

 

GABRIEL, timidement: L'une ou l'autre,—pas les deux...

 

BALBINE, arrêtée, après une brève réflexion: Je préfère l'une!... (Puis, elle rit, avec indulgence.) Ah! j'admire, j'admire la complaisance des hommes à se créer des consolations d'orgueil! (Et pèremptoire :) Patricia a un amant!

 

GABRIEL, rompant: Peut-être...

 

BALBINE,se rebiffe:Je veux qu'elle ait un amant!

 

GABRIEL : Soit!

 

BALBINE: Je souhaiterais plutôt qu'ede en eût deux et quatre et dix.

 

GABRIEL, consterné: Ah?

 

BALBINE: Et comme vous avez du bon sens, vous serez de mon avis. (Elle s'arrete devant lui, et scandant :) Car vous n'étiez généreux qu'autant qu'elle était coupable.

 

GABRIEL, vivement: Vous avez raison.

 

BALBINE, heureuse: Ah! —Après cela, s il vous plait de vous taire, vous apprendrez la nouvelle. Patricia a dit oui!—enfin! (Il est difficile à Gabriel de montrer beaucoup de joie. Au reste, il n'en aurait pas le temps. Xantus~s qui a rythmé toute cette scène de coups frappés avec une violence accrue, frappe à présent du poing, à toute force. Balbine est excédée :) Ah! Xantus, finissez!

 

XANTUS, très digne: C'est que Monsieur ne cesse pas, lui, de ne pas répondre. Monsieur n'est ni sourd ni muet et moi je heurte en vain, je frappe inutilement et je toque sans résultat.

 

BALBINE, comme si elle se rendait compte enfin: C'est vous qui faites ce tapage? Et mon mari n'est pas encore sorti de son lit pour vous ramener aux convenances?

 

XANTUS, tout simple: Mon, Madame. Mais j'espère que mon maître est mort.

 

BALBINE, frappée: Hein?

 

XANTUS: Ce sera sa seule excuse.

 

Balbine indignée, inquiète aussi, traverse vivement pour aller frapper à la porte d'Olivier. Elle frappera doucement du doigt replié, avec une certaine mesure qui doit correspondre à un signal convenu.

 

BALBINE, en passant: Xantus, je regrette d'avoir à vous le dire, vous êtes stupide.

 

XANTUS, près de la porte où elle frappe et attend, froissé dans sa dignité de commande: J'ai déjà prié Madame de m'accorder un aide pour les grosses besognes, lequel serait stupide à ma place. Je l'insulterais moi-même et Madame s'épargnerait d'injurier.

 

Impatientée de ne pas obtenir de réponse, Balbine pousse la porte.

BALBINE, stupéfaite, au seuil: Oh! les volets sont ouverts et le lit n'est pas défait!

 

XANTUS, à Gabriel doué au milieu de la pièce —sans meme regarder dans la chambre d'Olivier comme un huissier qui annonce: Les volets sont ouverts.

 

BALBINE, vers Gabriel: Olivier n'est pas rentré, cette nuit.

 

Elle attend là, elle réfléchit.

 

XANTUS, vers Gabriel: Le lit n'est pas défait. C'est la première fois, car ça n'est jamais arrivé à Monsieur depuis que je suis à ses ordres et à son service.

 

Balbine marche lentement à Gabriel, s'adressant à lui, qui n'entend pas. Il est ailleurs.

 

BALBINE: Un accident?... Non! Nous en serions informés; il a quitté la maison hier, à cinq heures. (Silence. Et soudain, elle a une exclamation de reproche :) Oh!... (Puis de révolte :) Oh!... (Enfin, d'amertume :) Oh!...

 

Elle s'assied, le buste droit, au bord d'un fauteuil.

 

XANTUS, curieux: Oh?

 

BALBINE, regardant tour à tour Xantus et Gabriel, sèchement: Ne faites pas, l'un et l'autre, des yeux noirs à me couvrir de deuil!

 

XANTUS, avec un respect exagéré: Oserais-je prendre la respectueuse liberté de me permettre de demander à Madame...

 

BALBINE, hautaine et calme: C'est votre nouvelle manière? Je vous préviens que je vois, clair comme le jour, que votre politesse, c'est à vousmême qu'elle s'adresse! Et vous me faites peur, aussi: vous avez l'aır d'un gredin dans sa gangue. (Xantus est battu. Elle questionne sèchement :) Que vouliez-vous?

 

XANTUS, timide: ... Savoir si Monsieur n'aurait pas—par hasard—partagé la couche de Madame, cette nuit?

 

BALBINE sursaute: Oh!

 

XANTUS: Et Madame l'aurait oublié?

 

BALBINE se domine et ordonne: Sortez!

 

XANTUS, humble: Je n'y voyais aucun mal...

 

BALBINE, la bouche sèche: Sortez, vous dis-je...

 

XANTUS traverse, pour sortir à droite: Au contraire. —Par exemple moi, j'oublie tout de suite qu'une fille a dormi dans mon lit.

 

BALBINE, à bout de souffle: Chassez-le, Gabriel, —il me tuera!...

Gabriel est embarrassé.

XANTUS: C'est pourquoi je suis tant aimé des filles.

 

Balbine se laisse aller dans le fauteuil,— la tête renversée. Est-elle évanouie?

 

GABRIEL, tiré de sa reverie: Voyez!. .

 

XANTUS, doucement, simplement: Madame va se revenir toute seule. (Il est au seuil, à droite.) C'est vrai, Justine m'a dit: « Je veux bien coucher avec toi, mais tu l'oublieras. » Et j'ai oublié. Et Rosalie a dit de même, et Suzon et les trois Marie « Tu l'oublieras! tu l'oublieras.»Et j'ai oublié, moi. (Un temps, très court.) Voici que Madame revient à Madame.

 

En effet, Balbine remue la tete de droite à gauche, lentement, comme pour protester. A ce moment, Minna survient du dehors, les yeux ronds, agitée.

 

MINNA: Madame! (Balbine n'était pas évanouie, elle se redresse brusquement.) Tout le village est dans le parc, cueillant nos fruits et liant les bouquets de nos fleurs!... Les grilles ont été enlevées,et dans l'épaisseur du mur on voit une plaque bleue toute neuve comme au coin d'une rue, avec une inscription: « Raccourci de Neuf-le-Vieil à  Bontigneulles. » Oui, Madame. Je l'ai lu sans ~ lunettes! »

 

            Gabriel est terrorisé pour Balbine. Elle est debout, droite, un peu pale. Il craint qu'elle tombe et s'apprête à la soutenir. Mais elle

l'arrête d'un geste, maîtresse d'elle-,même. Et tandis que Minna regarde derrière elle, dans le parc, elle demande d'une voix blanche

 

BALBINE: C est tout?

 

MINNA: Et les mauvais garçons ont chassé Mirza à coups de pierres. Vous savez, Mirza, le dernier vivant de nos chiens!... Et la bête a filé

au diable, plus vite qu'une machine!

 

BALBINE, la voix plus assurée: C est tout?

MINNA: Et une meule est en feu au beau milieu de nos champs, sans même personne pour la regarder brûler!

 

BALBINE, comme d'une chose sans importance: C'est tout?

 

Balbine n'a-t-elle pas sur la lèvre un imperceptible sourire? Minna qui vient de regarder au-dehors encore, ose à peine parler. Elle est épouvantée et s'écarte de la porte, comme pour trouver protection à l'intérieur. Tous ont peur, sauf Balbine qui vraiment semble sourire.

 

MINNA: Et la vérité me pardonne si notre maître ne nous arrive pas aussi saoul qu'un conscrit et la jambe molle comme la queue d'une vache!

Balbine sourit en effet d'un beau sourire qui accueille Olivier, ivre à son entrée. Il est vêtu d'une veste de gros velours à côtes, d'une culotte de cheval et botté. La chemise au col ouvert—lache au-dessus de la ceinture de cuir—les cheveux en désordre et tout couvert de poussière et de boue sèche, il donne l'impression d'un homme qui a rodé toute la nuit et dormi sur la terre après une ivresse abominable. Il est encore enveloppé des vapeurs de l'alcool.

Hilare, il s'arrête au seuil,appuyé au chambranle de la porte.

 

OLIVIER: Salut!... Ici l'air est épais comme un sirop transparent!... Ici, on pêche à la ligne!... (Observation qui lui vient de l'immobilité de Balbine, de Gabriel, de Minna et de Xantus. Il désigne quelque chose, au-dehors, d'un geste mou.) Là-bas, leurs gestes légers font partie d'un ensemble dont le sens nous échappe; un ballet peut-être. Mais si les figures de leur danse nous paraîssent détachées, c'est seulement parce que nous sommes exilés de la musique. Salut!

 

BALBINE, très douce, d une douceur voulue: Bonjour, mon ami.

 

OLIVIER, après un coup d'œil étonné: Tu souris?

 

BALBINE: Je me suis permise de m'inquiéter de votre absence insolite,—ne me le reprochez pas. Mais vous êtes là, et je vous remercie du soulagement qui m'arrive avec vous.

 

Elle veut aller à lui qui vient d'avancer d'un pas.

 

OLIVIER, bon enfant: Arrière!... Je suis saoul!

 

BALBINE, en place, tout simplement: Oui, mon ami, vous l'êtes; vous aurez des nausées.

 

OLIVIER, victorieusement: J'en ai!... Elles ne me montent pas toutes de l'estomac—je suis saoul aussi de mon sang! (Il vient regarder Balbine au visage comme rnyope.) Je ne rêve pas? Tu as l'œil sec? Tu ne pleures pas encore tes larmes sans sel?

 

Gabriel, Xantus et Minna sont les témoins immobiles de cette scène, dont seules l'expression épouvantée de leur visage et leur attention tendue marqueront le caractère de violence intérieure. Les trois regards sont sur Balbine.

 

BALBINE, souriante: Non.

 

OLIVIER lui tourne le dos: Étrange! (Il ricane.) D'habitude la femme est une urne de rosée; il lui suffit de pencher la tête: l'eau coule! Les beaux yeux de l'idole sont des trop-pleins. (Il revient examiner Balbine de tout près.) Non! tu ne pleures pas. Voici de la nouveauté!

 

BALBINE, comme amusée: Nouvelle est aussi votre ivresse. Je pourrais en effet pleurer, mais pour vous éviter d'être ivre mon eau viendrait un peu tard dans le vin.

 

OLIVIER la regarde, stupefait, puis rit, pour lui même: Ah! déconcertante intuition du sexe mou!... (A Balbine :) Tu ne peux comprendre...

 

BALBINE, placide: Ne vous escrimez pas en vain; vous ne toucherez pas le fond de ma patience.

 

OLIVIER s'exclame, admiratif : Ange! Ange inusable! ...

 

BALBINE: J'accepte le mot pour un compliment.

 

OLIVIER, à Gabriel: Demeurez, cher garçon, —j'ai besoin d'un consolateur,—Minna, Xantus, restez aussi, vous me conduirez à ma chambre. (Détente. Les trois témoins respirent. Olivier se jette dans un fauteuil où il s'étale, jovial.) Toute la nuit, j'ai couru après ma jeunesse. Belle chasse, ardente et jalonnée de chutes! Parfois, je l'ai rattrapée, oui vraiment—dans des instants de solitude et de danger. I1 y a quelques mois j'ai cru la capter à nouveau dans l'amour. (Il pouffe.) Naïveté... Ah! Ah!—laquelle candeur me ramenait réellement en arrière,—elle seule, et de trop d'années! (il s'adresse probablement à Gabriel :) Illusion, mon cher; on ne recommence guère et la femme à la femme s'ajoute!

 

La terreur s'empare d nouveau des témoins liés à Balbine du regard.

 

BALBINE, très calme: J'ai la fierté de ne pas pouvoir vous en répondre autant à propos des hommes.

 

OLIVIER, cérémonieux: Merci, calme épouse, déesse au lait de coco!... (Vivement :) Ne pleurez pas!...

 

BALBINE, aussi vite: Rassurez-vous!... (Puus :) Cependant, la chasteté me semble n'être pas auprès de vous d'une bonne recommandation.

 

OLIVIER, attendri; est-il sincère ou joue-t-il?: Oh! si Balbine!—et je t’aime!... (Il fait une grimace d'amertume.) La preuve de mon amour est dans son absurdité même. D'amants, visiblement épris, se demande-t-on pas toujours: « Pourquoi elle et lui, celui-là avec celle-là? » (Il sourit.) On oublie que l'absurde est le pire des attraits!

 

BALBINE: Je vous jure, moi, que ma tendresse procède tout entière de la raison.

 

OLIVIER, tranquillement: Toi, tu confonds la raison et le raisonnement, la tendresse et la tendreté!

 

BAI BINE, non moins tranquillement : Appréciation...

 

OLIVIER se renverse dans son fauteuil: Ha!... je suis mal à l'aise! (Balbine profite du répit pour fermer les yeux une seconde et se pose le dos de la main sur le front. Mais déjà Olivier se redresse et elle reprend son sourire.) Vagabondage! J'étais las de tourner sur moi-même un thermomètre pour pivot!... Étais-je malade d autre chose—hein?— que de creuser le moule de mon corps allongé entre le matelas et l'édredon,—hein?—comme pour y couler enfin! gisante et sombre, mon effigie funéraire. (Il rit grassement.) Ah! Ah! un peu plus, j'allais croire à la mort!

 

BALBINE: Vous avez le vin triste, mon ami.

 

OLIVIER, sec: Appelle-moi Monsieur!... (Un éclair,—il sourit.) Figure-toi: à minuit, j'ai voulu, pour l'édification de quelques vauriens, faire un portrait de toi, raconté! (Avec un prodigieux étonnement :) Impossible! I1 fallut y renoncer!... Loin de toi les lignes m'échappent, même le contour se dérobe.

 

BALBINE, à peine ironique: Je pourrais vous dessiner, moi.

 

OLIVIER, les yeux mi-clos comme un peintre attentif: Et maintenant, je te vois bien. Tu es... (Il scande :) l'implacable Allégorie de toutes les Vertus domestiques!...

 

Il rit d'un rire pressé et presque ~muet.

 

BALBINE: J'augure de cette réflexion que vous avez galvaudé en compagnie de Monsieur votre frère.

 

OLIVIER, étonné: Constant?... Pourquoi?...

 

BALBINE: Depuis quelque temps, il exerce sur vous une influence néfaste. (Elle ajoute aussitôt, aimable :) Ne vous fâchez pas!

 

OLIVIER, ahuri: Je me fâche, moi?

 

BALBINE, très douce et souriante: Oui, vous êtes en colère.

 

OLIVIER proteste un peu nerveusement: Mais non!

BALBINE: Je vous connais.

OLIVIER, sec, énergique: Non!

 BALBINE: Regardez-vous au miroir.

 OLIVIER se fache: Non, —je vous dis!

 

BALBINE

Vous êtes en fureur jusqu'aux cheveux.

 

OLIVIER, furieux, en effet: Ce n'est pas vrai!...

BALBINE: Et vous criez!...

 

OLIVIER : Je crie ?

 

BALBINE: A vous aveugler.

 

OLIVIER hurle: Ce n'est pas vrai, vous?

 

BALBINE, avec son implacable sourire: J'entends, —Et vous, n'entendez-vous pas?

 

OLIVIER, hors de lui, frénétique, mais la voix coupée: Tais-toi!...

 

BALBINE d'un débit égal, uni, sans aucun accent, tandis qu'Olivier, devant elle les bras à demi tendus, tremble de la tête aux pieds: Me taire? Oh! mon ami, vous êtes injuste! Me taire? C'est le comble! qu'ai-je dit? Vous hurlez comme un frénétique. Et je ne dis rien, je n'ai rien dit. Vous divaguez —je vous écoute. J'ai des oreilles,—c'est tout. Vous m'ordonnez de me taire. Ai-je ouvert la bouche? Vous n'en finissez pas de discourir; avez-vous entendu ma voix? Je suis ici lèvres cousues. Vous parlez, parlez; je ne desserre pas les dents. Qu'aurais-je à dire, et quand? Pas un mot,—j'ai la langue inerte. Je prends ceux-ci à témoin. N'ai-je pas l'air d'une muette? Vous imitez le tonnerre pour effrayer les enfants; pas un écho venu de moi, vos protestations semblent tomber dans le vide. Aucun son, nul murmure. Qu'on m'accuse d'être taciturne,—oui. Me taire, dites-vous?

 

Olivier va-t-il l'étrangler, on peut le craindre. Les témoins sont penchés vers le centre du drame.

 

Non, c'est tout. Balbine va d'un pas tranquille chercher sa corbeille à ouvrage dans l'armoire du fond. Olivier demeure un moment perdu, puis il laisse retomber ses bras et parait se réveiller d'une transe, haletant. Il s'assied lourdement. La détente permet aux témoins de se redresser. Balbine reviendra bientôt s'installer tout près du fauteuil de son mari. Pour se mettre à un tricotage de laine blanche elle gante une paire de mitaines blanches. Tandis qu'elle s'apprête à développer autour d'elle un invincible principe de tranquillité, Olivier lui tourne le dos ostensiblement et, couché en travers du fauteuil, forcant sa jovialité, il s'adresse à Gabriel.

 

OLIVIER: Oui, mon garçon, oui, j'allais croire à cette mort-pas-plus-loin-que-le-bout-du-nez!... Ah! Ah!... couardise!... Même si tu n'as pas d'enfants, la mort n'a prise sur toi que trois jours, —pas un de plus. Trois: le dernier souffle, la veillée et l'ensevelissement. Tu es vraiment crevé, au su et au vu des témoins. Mais au matin du troisième jour, tu ressurgis tout vif dans la mémoire des hommes! Et le voyage n'est pas fini. De là, tu sautes à pieds joints dans l'histoire et de l'histoire dans la légende. Une, deux, trois . debout!

 

Il se lève d'un bond et jette les bras au ciel.

 

BALBINE, sans trop de curiosité, comme dans une conversation courante, penchée sur son ouvrage: Vous êtes certain?... Et ainsi chacun de nous?

 

OLIVIER, tourné d'une pièce vers elle : Tous, tous, tous,—sauf toi! (Il rit, se retourne.) Les uns seront les héros, les saints, les prophètes, et tous les autres, vous et moi—deviendront la multitude symbolique qu'on dénomme à travers le temps: Migration, Chasse, Conquête, Épidémie, Famine, Religion, Holocauste, Iconoclaste, Massacre, Race, Nation, Caste, Révolution, Guerre, Ville, et, pêle-mêle, Tour de Babel, Pyramide, Olympiade, Bacchanale et Carnaval!...

 

Il a lancé cela en bouquet. Il sourit.

 

BALBINE, toujours du meme ton: Est-ce bien souhaitable?

 

OLIVIER, comme s'il l'insultait, crie: Mais il faut avoir vécu vivant, pour vivre mort! (Il vient à elle qui ne lève pas la tête. Il fait une affreuse grimace de dégoût exagéré.) Ton écœurant souci de sécurité ferait de nous un peuple de quenelles, ressemblantes jusqu'à la dégoûtation!... (Puis :) La vie dangereuse et sans fin est là où la partie n'égale pas le tout. Comprends-tu? Toi, tu cherches une sécurité sans exemple. Et moi, je veux me perdre dans une existence instable et précaire!... Balbine es-tu... Et moi, Olivier!... (Il rit triomphalement.) Assez du lit où la dernière heure serait trempée de sueur, blette, croupie, touffue, et confite! A moi les aventures sans témoin, le danger sauf de toute vanité. Devant l'audace de l'homme lancé seul entre ciel et mer, entouré d'un péril souple comme l'onde et le vent, la mort hésite. Mais qu'elle le frappe au vol, sur la brusque absence d'un être, l'azur se referme avec le fracas d'un tonnerre! on l'entend jusqu'aux confins des siècles. Olivier, suis-je! Et toi, Balbine, résignée à l'agonie en graisse cuite si difficile à digérer!... (Il se calme soudain et conclut avec une extraordinaire simplicité )

 I1 ne faut pas laisser à la seule fatalité toutes les responsabilités. Non, mettons-y du nôtre. Où serait le mérite de souffrir?

 

BALBINE, comme étonnée: Vous avez fait tout cela, cette nuit?

 

Olivier vient à elle à pas comptés. Il sourit et parle posément, mesurant ses coups.

 

OLIVIER: Presque,—oui presque!...

 

J'ai, de mes mains encore lâches, descellé les grilles du parc, puis de mes mains déjà tenaces, encastré dans le mur une plaque indicatrice: « Raccourci de Neuf-le-Vieil... » Ah! Ah! la revanche des gens est réconfortante! N'est-ce pas? Qu'ils traversent le domaine vingt fois au lieu d'une, rien que pour le plaisir,—je n'en serais pas surpris. I1 m'était fatigant de les voir arpenter pas à pas ce chemin de haine dont ils entouraient nos murs.

Pleures-tu? Tu pleureras!

 

BALBINE a levé la tête: Si je pleurais, ce serait pour ne pas vous contrarier.

 

OLIVIER: Évanouis-toi, cœur trop petit!

 

BALBINE, sans voix: Vous l’avez fait plus petit encore, sans doute pour qu'il échappe à vos coups. Pour cela je vous dis merci.

 

OLIVIER ricane: Voire! (Il est penché vers elle les mains aux genoux, baissant la voix.) La nuit du ciel était pareille à un immense sapin de Noël chargé de veilleuses. Je me suis endormi dessous. La fraîcheur du matin sur les champs m'éveilla grelottant. (Il se redresse, hausse le ton.) Pour me réchauffer le corps et les yeux, j'ai mis le feu à notre blé en meule. (Il rit, court à la porte.) Lève-toi, viens voir! ça flambe encore comme un soleil!

 

BALBINE, tranquille: L'assurance paiera.

 

OLIVIER revient triomphant: Non! justement,

 

non!... même sur un mensonge l'assurance ne paiera plus! J'ai rompu tous les contrats!... (Cette fois, Balbine est debout, il appelle : Minna! Xantus ! Ici! (Ils accourent et le soutiennent au moment ou il allait tomber.) A ma chambre! Ma joie fait tourner le paysage!... (Il marche vers la porte de gauche, soutenu de chaque côté par les domestiques.) J'ai demandé aux assureurs: « Pouvez-vous me garder de l'ivrognerie? »—« Non, Monsieur »—« De la débauche? »—« Non, Monsieur »—« Me sauver de la mélancolie, du pressentiment »—«Non! »—« De l'angoisse spirituelle? »—« Non » —« Me garantir contre l'adultère? »—« Non ~ — « Pouvez-vous m'assurer contre l'assassinat moral? »—« Non et non! » (Il rit éperdument.)«a Alors? »—« Nous assurons, Monsieur, contre les effets. Donc respectons les causes, Monsieur; respectons-les. » (Il f ait encore une grimace de dégoût :) Bech!... Matière!... Matière!... (Au moment de sortir, il tourne la tete vers Balbine et conclut, avec compassion :) Tu vois, ma chère, ils ne pouvaient rien pour nous!...

 

Il sort entre Minna et Xantus. On l'entend rire. La porte se referme. Dès qu'elle est seule avec Gabriel, Balbine retire ses lunettes sombres et s'abandonne à son émotion.

 

BALBINE, haletante : Je suis touchée! Je suis durement touchée! Je le sais, mais je ne le sens pas. N'y avait-il pas là de quoi s'évanouir?

 

GABRIEL, vivement: Non! Madame!

 

BALBINE, révoltée: Non? Si, Monsieur, si! (Puis :) Mais je n'ai pas mal et tant de choses sont en suspens!... Ou ses traits étaient trop aigus et la douleur ne viendra que plus tard, ou, trop rapides, ils ont cicatrisé la blessure en passant. (Méprisante.) Non! il a visé trop bas! (Agitée, elle va ranger sa corbeille à ouvrage dans l'armoire.) Propos d'homme ivre? Soit! Mais il en appert qu'il n'est pas heq~reux! Pas heureux? Est-ce croyable? (Elle est outrée.) Olivier n'est pas heureux! Oh! c'est trop fort!... (Xantus sort de la chambre d'Olivier et attend au seuil. Elle ne s'en soucie ou ne s'en aperçoit pas et poursuit :) a Olivier, suis-je! Et toi Balbine. (Avec un orgueil emporte.) Oui, moi!... Et le mari de Balbine n'est pas heureux. N'est-ce pas, à vrai dire, scandaleux?... Oh!... I1 n'est pas un monstre, pourtant? Et j'ai beau cumuler les vertus, Monsieur se déclare insatisfait!... Ah! je ne m'attendais pas à être noircie au-dessus et au-dedans dans une même journée.

« Balbine, ton mari n'est pas heureux! Balbine, ton mari... » on le répéterait cent fois sans arriver à comprendre. Et ensuite, il rentre ivre dans ma maison et je suis la risée du pays. Oui, moi! Si l'homme boit c'est encore la femme qu'on moque. Voici le monde! (Elle s'avise de la présence de Xantus.) Qu'attendez-vous là?

 

XANTUS, sortant de sa méditation, approuve: Oui. Et si la femme trompe l'homme, c'est toujours 1’ homme qu'on moque.

 

BALBINE, I'esprit ailleurs: Que voulez-vous dire?

 

XANTUS, simplement: Ça!

 

BALBINE, sans intention: Où est Minna?

 

XANTUS: Minna borde le maître.

 

BALBINE, s'appliquant les poings fermés aux yeux fermés, à Gabriel: Gardons notre sang-froid.

 

Un temps.

 

XANTUS: Je voudrais prier Madame de m'accorder par faveur un congé de vingt-quatre heures.

 

BALBINE: Un congé? Sous quel prétexte?

 

XANTUS: Sous quel prétexte ? Toujours le même: ma mère.

 

BALBINE: Vraiment? C'est la troisième fois ce mois-ci que vous vous rendez chez elle.

 

XANTUS: Je me permets de dire à Madame que ma pauvre mère n'est plus aussi jeune que moi.

 

BALBINE: Ah, oui?

 

XANTUS: Et elle dit: « La vie est mesurée comme les années de prison, au commencement douze mois et toujours moins à la suite; ça diminue avec le temps de la punition et la sagesse du condamné. »

 

BALBINE, qui le regarde attentivement: Oui, et c'est vous qui irez en prison. Vous allez commettre un méfait et déjà vous faites des grimaces pour n'être pas reconnu.

 

XANTUS, assommé: Qui vous a?...

 

BALBINE, nette: Quand voulez-vous partir?

 

XANTUS balbutie: Je... ne...—tout à l'heure!

 

BALBINE: Non, mon garçon, non. Trouvez-vous d'abord un remplaçant.

 

XANTUS, ahuri: Un remplaçant?... (Soudain.) Oui! ...—Oui, Madame!...

 

Il traverse la pièce, de gauche à droite, très vite, comme pour sortir.

 

BALBINE tandis qu il passe: Xantus! — qu il soit orphelin! (Xantus en reste cloué sur place. Balbine est satisfaite d'elle-même, soulagée. Comme pour elle-même :) Où est Minna? (Puis à Gabriel :) Me voici calmée,—sûre de mon équilibre! Il s'agit à présent de prendre nos mesures. Premièrement, les contrats d'assurance ne sont pas résiliés,— non. J'en jurerais... Ce sont paroles perdues. Olivier n'était pas dans son bon sens,—excusez-le. Secondement, il n'a pas, de sa main, allumé l'incendie. Non, — j'en suis certaine. I1 désirait m'épouvanter. L'assurance, l'assurance paiera. Je ne rnentirais pour rien au monde,—mais je le

 

La porte s'ouvre à gauche et Minna surgit. Ses bas descendus et roulés jusqu'à la cheville son corsage large ouvert sur la chemisette, les cheveux en désordre, elle se cache les yeux sous le dos de la main. Elle n'ose avancer d'un pas. Balbine la voit et la reçoit en plein dans les yeux et dans le cœur. Elle ferme les yeux et reste droite. Silence.

 

XANTUS, à mi-voix: Madame, sauf respect, nous sommes cocus.

 

Balbine sursaute, ouvre les yeux. Sa dignité l'emporte, elle se force à sourire.

 

BALBINE, le plus naturellement possible: Ma pauvre fille, êtes-vous débraillée!..

 

XANTUS, stupéfait, croit bon d'ajoûter en manière d excuse, presque bas: Je dis, c'est bien de l'honneur pour moi... et pour Minna.

 

BALBINE, on la sent tout de même frémissante, à Minna: Remontez chez vous. (Minna se sauve. AXantus :) Allez dire à Mademoiselle Patricia que je l'attends ici. (Xantus, terrorisé, disparaît instantanément. Alors Balbine prend Gabriel au bras et l'entraîne vers la porte de sortie. Sa voix blanche tremble un peu :) Chut! Chut! Silence!... Je n'accepte de conseil que de moi! I1 ne craint pas le temps celui qui le prend pour guide et pour compagnon. Nous verrons un jour si je suis ou non maîtresse en ma maison. Vous, mon ami, commandez qu'on replace immédiatement les grilles. Courez ensuite au chenil et au retour lancez dans le parc des chiens à gueule de crocodile. A bientôt. (Elle s'est exaltée un peu. Gabriel est parti. Patricia entre de droite. Balbine va à sa rencontre jusqu'au milieu de la pièce. Elle s'assied. Patricia debout auprès de son fauteuil.) Patricia, tu voulais me faire des confidences, tout à l'heure, —je t'écoute.

Patricia très timidement, se tourne vers elle pour parler.

J'ai transmis à Gabriel ton consentement. Ah! s'il est un baume à mon cœur en dolori, c'est son émerveillement! Doux garçon! Qu'on tire un certain suc à partager les chagrins d'autrui,—Oui, comme si on payait d'avance les siens—quelle réjouissance ne doit-on pas attendre d'un bonheur étranger dont on est l'artisan? Ma chérie, dans un mois tu seras mariée par mes soins!... Je me remercie. (Patricia a fait un geste, mais il est trop tard.) Hélas! tu n'avais plus à prétendre être difficile... (Patricia fait un signe de protestation, timide. Elle va parler.) Non!—et le plus beau sort t'échoit! Sois comblée; j'en suis fière!... Tes fautes effacées, tu seras une charmante compagne; qu'il dise merci, lui aussi. (Nouvelle tentative de Patricia.) En fait, je n'ai jamais désespéré de toi, parce que tu n'as pas tenté de mentir lorsque je t'ai naguère interrogée. Tu ne l'ignores pas, le mensonge est mon cauchemar. Je n'adoucirais pas l'inflexion de la vérité quand ma vie ou celle des autres tiendrait au fil de ma langue. (Patricia, on le sent, ne parlera plus. Elle a reculé d'un pas ou deux.) Je t'écoute. I1 s'agit de lui, de toi, et de... l'autre? oui? (Patricia approuve de la tête.) Crains-tu que... l'autre fasse un scandale? (Patricia secoue la tête en signe de dénégation.) I1 n'existe plus pour toi?

(Signe: non.) I1 t'a abandonnée? (Pas de réponse.) Ou toi? (Signe: oui. Balbine baisse la voix, à chaque question.) I1 ne s'est pas tué? (Signe: non.) I1 est parti? (Signe: oui.) Pour toujours? (Signe: oui.) I1 ne reviendra plus—tu en es sûre? (Signe oui.) Mais alors? (Silence. Patricia la regarde, elle n'ose parler, elle baisse la tête.) Est-ce donc si difficile? (Signe: oui. Balbine la dévisage avec intensité.) Mais?... Mais...

Soudain elle pâlit, se dresse, pousse un long cri sourd et tombe à la renverse dans son fauteuil. Patricia affolée, court frapper à la porte

 

PATRICIA appelle à mi-voix: Papa! mon papa!...

 

A l'instant, Olivier parait, vêtu de sa robe de chambre, calme, souriant.

 

OLIVIER, tendrement, embrassant Patricia: Ma petite fille? (Et par-dessus son épaule, il voit Balbine évanouie. Écartant Patricia :) Ah?... Moi, je n'y avais pas réussi!

 

Il fait un signe à Patricia, désignant l'armoire. Elle se dépêche et rapporte un petit flacon que son père passera sous le nez de Balbine, d'abord de loin, puis plus près.

 

PATRICIA: Mais je n'ai pas dit un mot! Je n'y suis pour rien! Qu'a-t-elle pu imaginer?

 

OLIVIER: Oui, elle fait tout elle-même, le ménage et le reste!

 

PATRICIA: Je te le jure, rien n'est vrai!...

OLIVIER: Rien n'est vrai, Patricia...

PATRICIA: ...de tout ce qu'elle pourra te dire!

OLIVIER: ...de tout ce qu'elle pourra me dire.

PATRiCIA: Elle ne ment pas, mais...

OLIVIER: Elle ne peut mentir, elle est le mensonge debout!

 

PATRICIA proteste: Oh! non!... elle se trompe!...

 

OLIVIER: Elle est le mensonge innocent. Elle ignore la vérité des hommes et des jours. Ses vertus n'ont aucune racine dans l'amour.

 

Ils sont rapprochés derrière le fauteuil de Balbine évanouie. Olivier donne ses soins, lui fait respirer le flacon, lui mouille les tempes.

 

PATRICIA: Je ne puis être sincère avec elle, affirme-t-elle, je nie irrésistiblement. Plus elle est sage, plus je m'égare.

 

OLIVIER: Sa sagesse est stérile! Elle comprend tout et ne sent rien!

 

PATRICIA: Elle me tend la main, je résiste et m'enlise avec un` courage désespéré.

 

OLIVIER: Oui, oui, oui c est cela!

 

PATRICIA: Elle rit, je m'efforce de pleurer. Qu'elle pleure et je rirai. Et pourtant, je l'aime et je me déteste.

 

OLIVIER: Elle se présente comme une leçon de perfection donnée aux pécheurs par un modèle vivant! Qui oserait lui ressembler!

 

PATRICIA: I1 faut que tu le saches enfin: Aldo n'existe pas,—je l'ai inventé.

 

OLIVIER: Comme moi, ce matin, mon ivresse et ma folie! —Elle m'oblige à de dégradants complots avec les domestiques! — Je lui pardonne!... Tout était faux, sinon le courage désespéré de l'amour.—Tu as bien dit!

 

PATRICIA: Nous la rendons malheureuse, toi et moi!... Sois moins dur avec elle, mon papa.

 

OLIVIER: Pas encore!... Lorsque ses sentiments  seront solvables!

 

PATRICIA: elle est franche et droite.

 

OLIVIER: Fausse monnaie,—elle n'en connaît pas encore d'autre! Tu ne peux comprendre, Patricia, tu ne le peux! Non, non, j'irai jusqu'au bout!... (Balbine sort lentement de son évanouissement. Silence. Olivier et Patricia sont penchés vers elle, de chaque côté du fauteuil. Elle ouvre les yeux regarde autour d'elle. Balbine, nous sommes là.

 

Elle sursaute, les dévisage, se raidit, se lève. Ils veulent l'aider, la soutenir, elle fait un pas en avant pour n'être pas touchée par eux. Arrêt. Ils attendent.

Elle fait un grand détour pour les éviter du plus loin possible et remonte vers le fond. Olivier et Patricia, la suivant du regard font demi-tour sur place lentement.

 

BALBINE, à Patricia, arrêtée au milieu de la pièce: Je ne me ferai pas la complice d'une semblable vilenie!... Je vais, de ce pas, rompre tes fiançailles! (Elle va à la porte du parc, s'arrête encore, se retourne et lance :) Est-ce que je suis enceinte, moi?... Et je suis mariée!...

 

Et elle disparaît.

 

OLIVIER, exclamation de révolte et de pitié: Oh!... (Déjà Patricia est dans ses bras.) Pardonne-lui! Pardonne-lui!

 

PATRICIA, très agitée: Oui!...—Mais Gabriel va souffrir!

 

OLIVIER, étonné: Ah?

 

PATRICIA, impétueuse: Et je l'aime!

 

OLIVIER, tendrement: Patricia!

 

PATRICIA: Et je 1 aime!

 

OLIVIER, amusé: Tu lui es fiancée sans mon consentement!

 

PATRICIA: Je n'en sais rien! C'est Balbine qui combine tout! Ça m'est égal. Mais je l'aime et il va pleurer!

 

OLIVIER rit, doucement: I1 pleure?

 

PATRICIA: Non,—il rit: c'est la même chose!

 

OLIVIER: Oui.

 

Constant paraît à la fenêtre du fond.

 

CONSTANT : Salut!

 

OLIVIER, à Constant: Ah! te voilà,—entre vite! (A Patricia :) Tu l'aimes? (Il rit.) Comme tu as dit ça!... Ah! je te reconnais bien pour ma fille: lancée à tous risques. Adorable enfance!... Que celui que tu as,choisi te reçoive d'un cœur plus respectueux que deux mains qui vont se joindre en prière! (Il la conduit vers la porte de droite.) Laisse-moi un moment!

 

PATRICIA: Et Gabriel?

 

OLIVIER: N'aie pas peur, pourvu que l'amour n'ait pas tiré une flèche fragile qui se brise en touchant le but. Va, je lui parlerai tout à l'heure. Enferme-toi dans ta chambre; il ne faut pas que tu sois mêlée à mes aventures. (Elle est sortie. Olivier se tourne vers Constant :) Eh bien?

 

CONSTANT rit: Ma surveillance est finie, La Faille vient de sortir de chez elle, parée comme châsse. Elle vient par la route. J'ai coupé à travers champs.

 

Olivier va rouvrir la porte de droite, afin de pouvoir guetter, ce qu'il fait durant toute cette scène.

 

OLIVIER: Elle entrera par-derrière, j'ai l'œil à la porte. Toi, guette Balbine.

 

Constant demeure au fond, près de la porte du parc.

 

CONSTANT: Es-tu satisfait de la comédie?

 

OLIVIER: La moralité n'a pas suffi!... Imagine-toi que Balbine a deviné merveilleusement que nous étions d'accord toi et moi, pour la brimer: « J'en augure, a-t-elle dit, que vous avez galvaudé avec Monsieur votre frère. »

 

CONSTANT, content: Elle me hait?

 

OLIVIER: C'est toi qui répondrais qu'elle ne sait pas hair.

 

CONSTANT rit: Tout d'abord, elle s'est évanouie!

 

OLIVIER: Non!

 

CONSTANT: Le cœur va mieux. C'est partie à moitié gagnée. Tes relents d'orgie l'ont affreusement dégoûtée?

 

OLIVIER: Même pas. Elle m'a dit simplement: « Vous aurez des nausées » c'est-à-dire: « Je n'en aurai pas, moi, Balbine! »

 

CONSTANT, qui regardait au-dehors, crie: Hop! (Puis aussitôt.) Non, rien. Elle a passé derrière la grange.

 

OLIVIER: A toutes mes injures elle opposait une indulgence princière, une douceur de feutre où mes pointes se perdaient! Mieux encore, elle m'a, plusieurs fois, ôté la maîtrise du jeu. Je me suis réveillé souvent au milieu de mes grimaces, honteux comme un pitre dont le fard aurait fondu.

 

CONSTANT: Elle t'a pourtant pardonné!

 

OLIVIER: Elle n'avait pas à m'absoudre. Ne s'étant pas déclarée atteinte, elle éludait à la fois l'offense et le pardon. Je l'admire.

 

CONSTANT rit: Trompe-la, et qu'elle te pardonne!

 

OLIVIER: C'est fait, du moins en apparence. J'ai commis l'adultère avec la servante. (Il rit, puis a une grimace de dégout.) Pouah!

 

CONSTANT, enthousiasmé: Magnifique!

 

OLIVIER: Non et non... Après avoir jeté Minna à demi déshabillée hors de ma chambre, j'ai regardé comme un laquais par le trou de la serrure. Une bassesse entraîne l'autre! Pouah!

 

CONSTANT, ~moqueur: Tu es trop délicat! ... (Puis, plus bas, ayant regardé au-dehors :) Arrête!... (Un temps.) Non.

 

OLIVIER: J'ai vu, en plein, cette image de la pire trahison, entrer dans les yeux de Balbine comme une arme empoisonnée et déchirer son beau regard clair.

 

CONSTANT: Tu es battu!

 

OLIVIER, emporté : Non!

 

CONSTANT: Si!—ta voix tremble, tu as pitié de toi-même!

 

OLIVIER: Soit, —et d elle aussi!... Elle a baissé les paupières, une seconde et le regard était guéri! Spectacle émouvant, qui m'a remué jusqu'aux moelles. Elle est forte, on peut tout espérer d'elle!.. . « montez à votre chambre », a-t-elle ordonné de sa voix la plus naturelle.

 

CONSTANT: Tu es battu—ou c est elle qu il faut battre. Ce n'est pas une figure: il faut la battre avec les mains. (Il ajoute avec jovialité, se frottant les mains :) C'est un homme qui te parle!...

 

OLIVIER: Non!

 

CONSTANT, gaiement: I1 faut la battre, et c'est un médecin qui te parle. Mais tu t'aimes trop.

I1 faut la battre! I1 faut la battre!

 

OLIVIER: Non! Que La Faille vienne! Je compte que l'abominable affront laissera Balbine pantelante. Après cela, je pourrai l'élever à ma guise!

 

CONSTANT, soudain: Voilà Balbine!...

 

Il sort, les mains aux poches.

 

OLIVIER a eu le temps de répondre: Et voici l'autre! (La Faille entre, droite, souriante, fardée, vêtue avec recherche et couverte de bijoux. Olivier avant de sortir, lui jette :) Elle arrive! Attends ici! Tu as bien retenu ton rôle?

La Faille fait de la tete un mouvement approbateur, illustré d'un sourire ambigu. Olivier rentre vivement dans sa chambre. Le sourire aussitôt se fige.

Voici Balbine encore boulversée. Elle a un haut-le-corps en apercevant l'intruse et s'arrête net.

 

BALBINE, d une voix blanche : Quoi encore?

 

LA FAILLE la rejoint et parle rapidement à voix basse: Je suis entrée par la porte de derrière, personne d'étranger ne m'a vue. Les hommes sont des monstres!—Si je vous blesse dans votre amitié dites que je parle en général. Mais attendez!— Des monstres cachés dans un pantalon! Dès qu'ils vous ont aperçue, Olivier et Constant se sont défilés comme deux furets, l'un à droite, l'autre à gauche. Je ne serais pas étonnée qu'ils soient à nous espionner!

 

BALBINE, stupéfaite: Ah?

 

LA FAILLE: Chut! Ne faites pas leur jeu, n'appelez pas. Leur jeu est que vous poussiez des hauts cris. Je ne suis pas traître,—ah! non!—mais dans un pareil cas, je tiens avec vous, contre eux!

 

BALBINE, très digne et hautaine encore: Je suis décidée à tout endurer aujourd"hui.

 

LA FAILLE retrouve son sourire: A la bonne heure! —vous permettez! (Elle s'assied sans y être invitée, puis, avec un air d'indignation :) C'est Olivier qui m'envoie ici, —pensez!

 

Balbine en a les jambes coupées. Elle s'assied.

 

BALBINE, comme pour elle seule : Pourquoi?

 

LA FAILLE: Olivier est venu me trouver au petit matin. I1 frappe dans ses mains: « Grosse caille, lève-toi »—Je faisais la paresseuse,—« oui, Lève-toi, cours chez ma femme et rapporte-lui que j'ai dormi avec toi, cette nuit. »

 

BALBINE frissonne: Oh!

 

LA FAILLE: S'il avait couché avec moi, je ne viendrais pas vous le dire. Peut-être ça vous est égal,—je suis saine et propre, et discrète. Mais non, il passe la nuit le diable sait où, et il cogne à ma porte avec le soleil: « Cours chez ma femme... Lève-toi! » Pas d'explications.—Comme si j'étais plus sotte qu'il ne faut!

 

BALBINE, pour elle, à voix basse: Pourquoi?

 

LA FAILLE rit gentiment: Est-elle impatiente! -— Et puis il se mit à rire jaune: « Balbine—c'est lui qui parle—Balbine fera un esclandre, te jettera dehors, tant mieux! »—Merci!—Elle rit.) « Les humiliations te seront payées; tant pour un gros mot, tant pour un autre,—compte-les! » Voilà les hommes.

 

BALBINE, cachant son visage dans ses mains: Oui!. ..

 

LA FAILLE: Mais vous êtes raisonnable; pour vous, c'est une économie, pour moi, rien qu'un manque à gagner. Je suis contente... N'allez pas en inférer que ]e suis gaspilleuse,—non! j’ai mon luxe. Premièrement, on ne dort pas dans mes draps si j'ai le temps de dormir, c'est que je suis seule. Secondement, s'il était venu chez moi dans une intention naturelle, je crois que j'aurais dit non. Je le crois, oui. « Rentre chez ta femme, mon garçon,—elle me vaut bien. » Pourquoi? Je n'aurais pas répondu: « Balbine et moi, nous sommes alliées. J'ai su lui rendre un service au sujet de Patricia,—c'est sacré! »

Balbine qui a sursauté à cette formule d'une alliance, ne peut se contenir lorsque le nom de Patricia est prononcé.

 

BALBINE, emportée, oubliant à qui elle parle: Patricia!... Ah! que je n'entende plus prononcer son nom! Elle m'a soumise à tant de tortures qu'il faut que je sois d'une belle vaillance pour n'en être pas mourante!

 

LA FAILLE, dévorée de curiosité: Patricia encore, —voyez-vous ça?...

 

BALBINE, bien qu'elle en ait: A qui me plaindrais-je?—Je lui arrange,—oui, moi!—je lui arrange un mariage de réhabilitation... (A qui m'en ouvrir? A vous seule et c'est inoui!) et le matin des fiançailles...—c'est-à-dire aujourd'hui... Mademoiselle...—doit-on la nommer ainsi? -—Mademoiselle s'avoue tout bonnement, en espérance... je veux dire en attente... en crainte... bref, en honte d'enfant!

 

LA FAILLE, scandalisée: Oh! oh! oh!...

 

BALBINE: Moi, qui suis aux yeux du monde sa tutrice, quelle sera ma réputation et qui ai-je encore le droit de mépriser? Dites?

 

LA FAILLE, partageant son indignation: Personne!... Oh!...

 

BALBINE, au comble: Et pourquoi?

 

LA FAILLE, qui se méprend, évidemment: Oui, —une jeune fille riche!...—pour rien, sûrement!

 

BALBINE n'écoute guère. Elle repart: Et à moi, à moi Balbine elle ne laisse que le devoir cruel d'aller annoncer ce deuil au fiancé!

 

LA FAILLE, avide: L'enfant est mort?

 

BALBINE, surprise: Quoi?... (Puis comprend.) Non, je veux expliquer...

 

LA FAILLE comprend aussi: Ah! oui... pardon...

(Elle rit, puis :) Ça vaudrait mieux... (Et encore, montrant sa sincère compassion :) Voilà du propre!... Ah! ma pauvre petite belle, on vous traite mal ici. Vous qui êtes tout honneur et toute sensibilité ils vous font ça! Je ne sais ce qui me retient dé pleurer.

 

Elle est, en effet, très émue. Balbine l'est davantage et cède, ses larmes coulent, qu'elle étanche vivement. Elle ne veut pas être faible devant l'autre.

Changeons de conversation.

Des monstres, tous!... Et Olivier s'acharne aussi! —Oh! « Cours chez ma femme et rapporte-lui que j'ai dormi avec toi! » Pour la première fois de sa vie il pousse ma porte, me surprend nue sous un drap...—il fait si chaud, n'est-ce pas—et c'est cela qu'il demande,—pas davantage: « Cours chez ma femme. » C'est grossier à votre endroit, c'est peu poli au mien...—vous comprenez.— Mais justement, il désire vous faire croire qu'il vous trahit avec une femme qui n'est pas assez bonne pour lui.

 

Elle est indignée, mais sans exagération.

 

BALBINE, toujours pour elle: Pourquoi ?

 

LA FAILLE : Non! une telle perfidie la haine ne l'inventerait pas,—il faut que ce soit l'amour.

 

BALBINE, frappée: Ah ?

 

LA FAILLE hausse les épaules: Ce qu'ils appellent l'amour!...

 

BALBINE commence à comprendre: Mais alors, —Minna?...

 

LA FAILLE : Quoi?

 

BALBINE, vivement tranche . Rien!...

 

LA FAILLE: Voilà les hommes et voilà l'amour. Alors, j'ai accepté de venir à vous, pensant: « Balbine, ma pauvre amie, tu ne te tireras pas toute seule du grabuge, tu as besoin de petits conseils et d'éclaircissements. »

 

BALBINE, pour elle: Que lui ai-je fait?

 

LA FAILLE : Moi, j'en ai vu de toutes sortes et j'ai regardé. N'ayant jamais eu d'amourettes, j'ai gardé mes yeux pour voir et j'ai vu. Je suis sérieuse avant tout. Et certaines pécores disent: « La Faille est une femme comme ça »... (Elle a imité une expression de dégoût distingué, puis rit.) Qui me juge ainsi? Pas vous, bien sûr! Les folles, les déhontées, qui en font plus entre deux portes que moi derrière ma fenêtre. Je suis aussi plâtrée qu'elles, oui, mais moi j'y suis obligée: les hommes veulent s'en faire accroire en vous regardant. (Elle pose la main sur le bras de Balbine qui regarde la main avec répugnance, mais n'ose s'écarter.) Retiens ,ça, ma belle,—c'est en or! (Puis continue :) De vous à moi, répondez franchement: quelle différence entre celle qui change d'homme plusieurs fois par jour et celle qui reçoit plusieurs fois par jour le même? Comptez,—le nombre y est. (Elle rit, très contente.) Mais celles-ci sont sans excuse, elles le font pour le plaisir.

 

BALBINE, tombée dans un abîme d'étonnement: Pour le plaisir! Quel plaisir?

 

la FAILLE triomphe: Tu vois!... Oui, quel plaisir? N'est-ce pas, vous n'y croyez pas non plus! Quel plaisir! Elles font semblant.—Retiens ça, c'est en or!—Ah! j'étais bien certaine qu'une vraie femme honnête serait de mon avis!... (Elle rapproche son fauteuil de celui de Balbine.) Je me dis souvent: « Est-ce agréable, d'être là, sur l'étal, comme un lapin sans sa peau? »

 

BALBINE frissonne d horreur, secoue tete, se répond, plutôt: Non!... Non! Balbine!

 

LA FAILLE, plus près, la main sur la main de Balbine: Ah!—Et tu trouves que c'est beau, un homme déclenché?

 

BALBINE, même jeu. Balbine retire sa main pour en cacher son visage. C'est tout naturel: Non, Balbine!...

 

LA FAILLE rit: Non, Marie, tu veux dire. — Marie, c'est mon nom.—Nous sommes d'accord —tu penses. (Elle se rapproche encore, jusqu'à être appuyée contre l'épaule de Balbine.) Et voilà toute votre histoire, j'en suis sûre. Je pensais en venant: « Balbine, tu montres trop que tu t'ennuies à faire le coussinet. » (Elle rit.) C'est un mécanicien qui dit comme ça!...— « Balbine, tu devras désormais faire semblant. (Elle raconte avec une complaisance complice.) Avec les uns, c'est sans importance: ils ont des désirs contrariés ils ferment les yeux. Dans ces moments-là, ils sont en imagination avec la petite nièce de la voisine. (Elle rit.) C'est façon de parler!—Alors, toi, tu peux penser de ton côté à tes petits tracas,—on en a: le plafond est tout fendillé, les anneaux des rideaux noircissent au long de la tringle, il manque trois cristaux vers le haut du lustre, il faudra aller chez le pédicure... Eux là-bas, toi ailleurs, il n'y a quasiment personne dans la chambre. Un vicieux regarderait par le trou de la serrure, il n'y verrait que du cinéma! (Elle rit.) Pensez!... Après cela lorsque je trouve mon petit cadeau sur la cheminée, je me demande comme il est venu là. Oui, même l'argent n'a pas l'air réel: on dirait de la monnaie étrangère... (Elle co,clut :) Avec ceux-là, c'est facile.

 

Mais, écoutez bien,—il y a les autres, du genre Olıvier.

 

BALBINE ne peut s'empêcher d'écouter, se penchant un peu vers la Faille: Oui?...

 

LA FAILLE lui prend la main qu'elle ne retire pas: Lui, je ne le connais pas personnellement, mais il ressemble à quelqu'un. Vous pouvez vous dire: « Balbine, ce gaillard-là, il veut de la compagnie, et que tu ne lui laisses pas deviner que tu attends qu'il s'en aille pour te reposer debout. » (Elle roucoule :) Vous, ma chère, je vous vois d'ici,l'air de dire: « Ça te plaît, je n'y suis pour rien. » Et tu fais la morte, n'est-ce pas? (Elle se penche encore, insiste :) N'est-ce pas? (Balbine baisse la tête, le menton sur la poitrine. Est-ce une réponse? La Faille en est convaincue.) Oui!!...

Écoute: s'il exige que tu gagnes ta vie.—oh! mariée ou non, on nous loge à la même enseigne! —à chaque fois réclame-lui un cadeau, —donnant, donnant.—Un supplément pour le mensonge. Tu n'es pas menteuse, moi non plus. C'est tant pis, on ne peut pas dire la vérité aux hommes, —jamais.—Retiens ça! « Et baratte, baratte moi ',, voilà ce qu'Olivier veut entendre,—lui et les autres, et que tu fasses au moins semblant de trouver bon d'être touillée. (Elle rit, puis :) Oh! ne t'épuise pas à mentir, quelques mots suffisent, des demi-mots et des quarts, enveloppés dans un soupir. Ce qu'il manquerait, ils l'ajoutent eux-mêmes bien volontiers: leur vanité est dans l'oreille, —ça fait doux. Ils ont leur preuve d'amour? Bon! à nous la nôtre: un cadeau. Réclame-le-lui!

 

BALBINE se dresse, frissonnante d'horreur, et en même temps de rancœur: I1 le mériterait, oui!

 

LA FAILLE: Tu me diras: « Nous sommes en communauté. » Demande le double!

 

BALBINE rit amèrement: Ça ne fera jamais que la moitié.

 

LA FAILLE, admirative, rit: Oh! est-elle maligne!... Toi, dans mon métier, tu aurais fait fortune plus vite que moi. (Balbine éclate en sanglots et retombe dans son fauteuil. La Faille, violemment émue, se lève, vient derrière le siège, et, penchée, enveloppe Balbine de ses bras secourables.) Les hommes sont des monstres!...

Elle a des larmes.

 

BALBINE, avec désespoir: Oui, oui, oui!

 

LA FAILLE: Voilà ce qu ils font de nous!... Et toi, tu me fais pleurer, c'est la première fois. Toi, tu es tendre, craintive!... Je te plains et je nous plains!... Nous sommes pareilles, toutes les deux! (Elle vient s'agenouiller au côté de Balbine qui pleure dans ses mains, pliée en deux. Elle coule sa tête contre celle de Balbine, I'embrasse doucement. Elle est désolée et veut la consoler :) Toi, tu es fraîche et nette et soignée. Tu es active et courageuse. Et voilà!... Que nous soyons dévouées prévenantes, économes, attentives, propres, ordonnées...

 

Olivier est rentré. Il voit ce spectacle.

 

OLIVIER, stupéfait: Impossible!... Invraisemblable!... (Les deux femmes se redressent. Balbine, pour cacher ses larmes tourne le dos. La Faille retrouve son sourire prometteur. Olivier part d'un rire énorme,puis, à la Faille :) Est-ce la, ce que je t'avais appris?... Idiote!

 

LA FAILLE, très aimable: S'il te plaît, les injures, tu me les paies. E:t d'une!

 

OLIVIER: Cœur blanc!... Et de deux!... cœur noir!... et de trois!...

 

LA FAILLE: Ce ne sont pas des gros mots.

 

OLIVIER: Si,—compte-les!... Garce! Proxénète! Et de cinq! Va-t'en!

 

LA FAILLE va vers la porte: Et les humiliations: tant l'une, tant l'autre.

 

OLIVIER, marchant vers elle: Oui,—mais file! (Elle rit, sort, toujours souriante. Lui, cesse de rire, dès qu'il est seul avec Balbine à qui il ordonne :) Toi,—marche devant! ...

 

Il lui montre du geste la porte de gauche. Balbine le regarde tout droit.

 

BALBINE, fait derni-tour: Soit—j'irai jusqu'au bout!

 

Elle va vers la chambre.

 

OLIVIER, résolument, la suivant: Moi aussi!

 

Ils sont sortis. La porte s'est refermée. Silence. Et soudain, de la chambre d'Olivier s'élève un long cri strident, puis un autre, et un autre encore...

Affolés par les cris, paraissent ensemble de droite Patricia et Isabelle, et, venu du` parc, Gabriel. Ils ont couru. Ils s'arrêtent, haletants, éco~tent.—Silence.

 

ISABELLE, presque à voix basse: On a crié, pourtant...

 

GABRIEL sourit après une grande épouvante: J'ai eu peur!...

 

PATRICIA: Moi aussi.

 

GABRIEL, toujours à mi-voix: Non. — Vous, non!... J'ai eu peur pour vous!

 

PATRICIA: Moi pour...

 

Elle se tait, intimidée.

 

GABRIEL: Après tant de chances contraires, ces « oui ,, et ces «non » qui changeaient la couleur du jour, j'ai tremblé que pour fixer le sort vous n'ayez pris une funeste détermination. Silence! Les mots sont encore armés jusqu'aux dents!... Vous êtes là, Patricia, le ciel tout entier vous admire. (Il retrouve sa légèreté habituelle, teintée de mélancolie ) Je remercie Balbine. Elle est venue à moi comme annonciatrice d'un miracle. Chère Patricia, ne soyez ni inquiète, ni moins heureuse. Vous voici, balançant au gré de votre marche légère le passé avec l'avenir, sans cesse perdus et trouvés, toujours réunis et séparés. Qu'ils se soient rejoints en vous si fragile, c'est la grâce du présent... Ainsi êtes-vous le berceau du temps! Qui oserait, d'un œil chargé de reproches, regarder s'accomplir la vie adorable? Patricia, n'ayez aucune angoisse dans le pire abandon, vous ne seriez plus seule vous portez en vous deux cœurs, pour mieux souffrir, mais pour être consolée.

Patricia, souvenez-vous du jugement que je portais naguère sur les jeunes filles. J'ai un peu changé d'opinion, mais à peine...

Je vous en prie, regardez-moi. (Patricia, au contraire, se détourne. Il continue :) Je ne me plais guère. Pour être aimé, je ne dois compter que sur la fatalité et m'incliner devant ses arrêts. J'ai le visage de travers, le cheveu bicolore, je souris d'un côté et j'ai l'air de pleurer de l'autre.—C'est tout moi.—Mes yeux sont divergents. Oui, j'embrasse un plus large paysage, mais le profit n'est que pour moi. Sans doute, faut-il y venir voir de très près,—c'est un risque que l'amour ne peut pas me faire courir...

 

Isabelle bondit, serre à deux mains le visage de Gabriel qu'elle attire tout contre le sien.

 

ISABELLE: Montrez.

 

Elle regarde longuement, trop longuement. Patricia tourne la tête, observe.

 

PATRICIA, soudain rageuse, frappant le sol du pied: Isabelle, finis !

 

ISABELLE rit, de son rire aigu: Hi! hi!... ce qu il est menteur!

 

GABRIEL reprend: J'ai la poitrine creuse, le dos rond, le bras maigre, le genou gros. Tout cela, légèrement, mais trop. (Isabelle s'amuse follement. Elle vient se suspendre au bras de Patricia. Lui, achève :) Au moral, je suis timoré, avec des audaces maladroites. J'ai peur de mon ombre et pas assez de celle des autres. Menteur, —Isabelle l'a dit,—paresseux et mélancolique. Je ne suis pas fier, ce qui serait une vertu chez quelqu'un de bien tourné. Enfin, je perds à tous les jeux. Imaginez avec quelle répugnance, je me verrais reproduit en miniature avec mes imperfections en résumé et mes défauts en puissance!... Brr! Chère Patricia, je puis donc vous déclarer: d'avance j'aime mieux les enfants des autres.

 

ISABELLE pouffe: Hi! hi!... Mais elle est fausse cette histoire d'enfant!

 

Aussitôt commence une lutte entre Isabelle et Patricia qui essaie de l'empêcher de parler en lui appliquant la main sur la bouche.

 

PATRICIA: Tais-toi!

 

ISABELLE : Imagination! Mensonge!

 

PATRICIA: Tais-toi donc!

 

ISABELLE: C'est un fantôme à Balbine!...

 

PATRICIA: Isabelle, non!

 

ISABELLE: Comme Aldo est un fantôme à Patricia!

 

PATRICIA: Oh!

 

ISABELLE: Et Patricia vous adore! (Patricia y renonce. Elle pâlit et va s'asseoir, tournant le dos. Isabelle court à Gabriel, abasourdi, et lui secoue le bras :) Vous l'avez rendue folle! Elle en a perdu le sommeil et ne sait plus qui est ici et qui n'est pas ici~! (Elle jubile.) Voilà, tout est cassé. Pour ce qui est d'une fausse jeune fille et d'un vrai enfant, cherchez ailleurs, mon ami!

 

GABRIEL, soudain, avec emportement: Patricia ]urez-moi que ce n'est pas vrai. Vite! vite! après il serait trop tard! Vous ne m'aimez pas, ce n'est pas vrai?

 

PATRICIA se dressé et lui fait face, furieuse: Si c'est vrai!

 

GABRIEL crie: Non!

 

PATRICIA lui tient tete: Si!

 

ISABELLE: Tout est cassé! Tout est cassé!...

 

Silence net. Patricia et Gabriel se regardent. Ils se sourient enfin, mais demeurent éloignés l'un de l'autre.

 

GABRIEL: Pardonnez-moi, Patricia. Si j'avais su pouvoir vous blesser, je me serais dessiné moins laid. Oui, parce qu'à y réfléchir, on peut espérer que les enfants ressembleraient à leur mère,— les garçons surtout...

 

ISABELLE, entre eux: Et que la fade jeune fille, elle, ne durera pas longtemps!

 

Elle rit.

 

PATRICIA, vivement: S'il en est ainsi, ne détrompez pas Balbine. (Arrêt, puis, rougissante :) Elle nous séparerait peut-être...

 

GABRIEL, éperdu: Ah! Patricia! cher et candide amour!... dans l'immensité de ma mémoire, le souvenir de cette journée inscrit déjà sa brillante constellation...

 

ISABELLE, entre eux, d'une voix trouble, inquiétante: Embrassez-la,—dites,—embrassez-la. (A Patricia :) Toi, embrasse-le, dis?

 

 

Et la porte de la chambre d'Olivier s'ouvre. Balbine paraît, alerte, souriante. Elle aper,coit les jeunes gens, semble frappée de conjusion, fait demi-tour et se précipite vers la chambre d'où elle sort. Mais Olivier qui la suivait, l'arrête. Elle se serre aussitôt contre lui, le front sur son épaule. Un temps. Puis elle surmonte fièrement sa pudeur et, sans s'éloigner d'Olivier, s'exclame:

 

BALBINE, heureuse: Patricia, pardonne-moi et pardonnez-moi, Gabriel. Suis-je plus coupable envers vous qu'envers moi? Je l'ignore. Jusqu'aujourd'hui, j'ai rêvé sous les ombrages comme la Belle-au-bois-dormant. Dans mon songe innocent, je faisais le monde à mon image. J'ouvre les yeux, tout reprend sa place. Tu es Patricia! Évade-toi. Cours à la recherche d'Aldo...

 

GABRIEL, aussitôt: Non!

 

BALBINE: ...poursuis-le et le retrouve!

 

PATRICIA, rejoignant enfin Gabriel: Non.

 

BALBINE: Aime Gabriel, si tu 1 aimes: tu es Patricia! J'ouvre les yeux et je vois la maison soudain émerveillée et la fenêtre éblouie et la campagne envolée au sillage des oiseaux!

A ce moment, Constant fait irruption, poussant devant lui Xantus et Minna qu'il tient au collet, terrorisés.

 

CONSTANT, gaiement: Deux chenapans! (Les lachant, ils tombent à genoux, tête basse.) J'ai surpris leur conciliabule. I1 s'agissait d'escalade et d'échelle, de guet, de partage...

 

BALBINE rit: Et ceci est l'histoire déformée de mon sommeil éveillé. J'accusais déjà Xantus et Minna de m'avoir barbouillée, cette nuit. Un peu plus, je les envoyais en prison...

 

CONSTANT: Alors, pourquoi ont-ils avoué ?

 

BALBINE, étonnée: Ils ont avoué? Pourquoi?

 

XANTUS et MINNA, en choeur, et toujours a genoux: Pour faire plaisir à Madame!

 

BALBINE: Et maintenant, Constant, courez chez la Faille et dites à cette femme malheureuse, dites lui de ma part qu'elle se trompe. (Elle arrête Constant et, triomphalement :) Non! Dites-lui qu'elle en a menti!

 

 

 

Une femme qu’'a le cœur trop petit.

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