extrait
Mademoiselle Julie
Strinberg
Traduction Boris Vian
PANTOMIME
Se joue comme si l'actrice
était réellement seule dans la pièce. Elle tourne le dos
au public, ne regarde pas la salle, ne se presse pas, comme si elle ne
craignait pas que le public s'impatiente.
Christine est seule. Musique
dans le lointain, une scottish. Elle fredonne pour elle-même; elle
emporte l'assiette de Jean et va la laver, l'essuie et la range dans le
placard. Puis elle enlève son tablier, prend une petite glace dans son tiroir,
la pose contre le bouquet de lilas sur la table. Elle allume une bougie,
chauffe une épingle à cheveux et se fait une boucle sur le front.
Elle va vers la porte pour
écouter, revient à la table, trouve le mouchoir que Julie a
oublié. Elle en respire le parfum, puis l'étire comme en pensant
à autre chose, le replie, etc. Jusqu'à ce que rentre Jean.
*
JEAN, entre. - Oui, décidément, elle est folle. Quelle
façon de danser ! Et les gens debout, en train de ricaner
derrière les portes !
CHRISTINE, hausse les
épaules. - Ah ! elle est dans une
mauvaise passe, et ça la rend un peu bizarre. Et maintenant est-ce qu'il
va venir danser avec moi?
JEAN. - Tu n'es pas
fâchée contre moi, parce que j'ai manqué notre...
CHRISTINE. - Mais non! Pas pour
si peu, tu le sais bien ! Et je sais me tenir à ma place
JEAN, l'enlace. - Tu es une fille compréhensive et tu feras une
bonne ménagère.
Entre Julie;
désagréablement surprise ; elle force un peu la plaisanterie.
JULIE. - Vous êtes un
charmant cavalier.., qui abandonne ainsi sa dame!
JEAN. - Au contraire, Melle
Julie, comme vous voyez, je me suis dépêché de venir
retrouver celle que j'avais quittée !
JULIE change de ton. - Savez-vous que vous dansez merveilleusement! Mais
pourquoi êtes-vous en livrée un soir de fête? Enlevez
ça tout de suite !
JEAN. - Alors il faut que je
prie Mademoiselle de s'éloigner un instant, ma veste noire est pendue
ici.
Il indique l'endroit, d'un
geste.
JULIE. Il se gêne pour
moi? Pour changer de veste? Entrez dans votre chambre alors, et revenez. Ou
bien qu'il reste et je tourne le dos.
JEAN. - Avec votre permission,
Mademoiselle.
Il va à droite; on
voit un de ses bras pendant qu'il se change.
JULIE, à Christine. -
Dis-moi, Christine, est-ce que Jean est ton fiancé pour être si
familier?
CHRISTINE. - Mon fiancé?
Oui, si l'on veut, c'est comme ça que nous disons.
JULIE. - Que vous dites?
CHRISTINE. - Eh bien!
Mademoiselle a eu un fiancé aussi, et...
JULIE. - Oui, nous
étions officiellement engagés…
CHRISTINE. - Mais ça n'a
pas abouti à grand chose...
Jean revient en redingote
noire et chapeau melon de même couleur.
JULIE. - Very nice, Mr. John,
very nice!
JEAN. - You choose to make fun
of me, madam?
JULIE. - And you choose to
speak english? Où avez-vous appris?
JEAN. - En Suisse, quand
j'étais sommelier dans un des premiers hôtels de Lucerne.
JULIE. - Mais vous avez l'air
d'un gentleman dans cette redingote. Charming.
Elle s'assied à la
table.
JEAN. - Oh! vous me flattez!
JULIE, vexée. - Je le flatte
JEAN. - Ma modestie naturelle
m'interdit de croire que vous puissiez adresser des compliments sincères
à un homme comme moi, en conséquence de quoi je me permets de
supposer que vous exagériez, ou, en d'autres termes, me flattiez.
JULIE. - Où avez-vous
appris à si bien ordonner vos discours? Vous avez dû aller au
théâtre souvent ?
JEAN. - Cela aussi. J'ai vu pas
mal de choses, moi!
JULIE. - Mais vous êtes
né dans le voisinage
JEAN. - Mon père
était journalier chez le procureur du roi, non loin d'ici, et j'ai
souvent vu Mademoiselle quand elle était enfant, bien que Mademoiselle
ne m'ait jamais remarqué.
JULIE. - Non, vraiment!
JEAN. - Oui, et je me rappelle
particulièrement un jour... je ne peux pas vous raconter ça...
JULIE. - Mais si!... Dites-le !
Allez ! Faites une exception pour moi
JEAN.. - Non, je ne peux
vraiment pas maintenant. Une autre fois, peut-être.
JULIE. - Une autre fois,
ça veut dire jamais. C'est si dangereux maintenant ?
JEAN. — Dangereux, pas du
tout, mais ça viendrait
mal. (Désignant Christine qui s'est endormie à une
chaise près du fourneau )
Regardez-la donc
JULIE. - Elle fera une femme
agréable, celle-la ! Peut-être qu'elle ronfle aussi?
JEAN. - Ronfler, non. Mais elle
parle quand elle dort.
JULIE, cynique. - Comment savez-vous qu'elle parle quand elle dort?
JEAN, effronté. - Il m'est arrivé d'y être.
Un silence. Ils se
regardent.
JULIE. - Pourquoi ne vous
asseyez-vous pas?
JEAN. - Je ne puis me le
permettre en votre présence.
JULIE. - Mais si je vous
l'ordonne ?
JEAN. - Alors, j'obéirai.
JULIE. - Asseyez-vous, alors.
Mais attendez !
Pouvez-vous me donner quelque
chose à boire d'abord?
JEAN va à la
glacière. - Je ne sais pas ce qu'il
peut y avoir dans la glacière. De la bière seulement, je crois.
JULIE. - Pourquoi «
seulement » ? J'ai des goûts si simples que je la
préfère au vin.
Jean prend dans la
glacière une bouteille de bière et l'ouvre. Il va chercher un
verre et une assiette dans le placard et sert la bière.
JEAN. - Permettez-moi !
JULIE. - Merci! N'en
boirez-vous pas vous-même?
JEAN. - Je ne suis pas grand
amateur de bière, mais si mademoiselle l'ordonne…
JULIE. - L'ordonne? Je pense
qu'un galant cavalier peut tenir compagnie à sa dame.
JEAN ouvre la bouteille et
prend un verre. C'est trop juste.
JULIE. Buvez à ma
santé, maintenant.
(Jean hésite.)
Je crois que ce grand gaillard
est timide
JEAN s'agenouille,
parodique, élève son verre avec une solennité feinte. - A la santé de ma dame
JULIE. - Bravo ! Maintenant,
vous allez embrasser mon soulier et tout sera parfait. (Jean hésite,
puis s'empare hardiment du pied de Julie et l'embrasse
légèrement.) Remarquable !
Vous auriez dû vous faire acteur
JEAN se lève. - Ceci ne
doit pas continuer, mademoiselle, quelqu'un peut entrer et nous voir.
JULIE. - Qu'est-ce que cela
ferait?
JEAN. - Les gens jaseraient,
c'est tout. Si vous saviez comment les langues marchaient là-haut tout
à l'heure, vous
JULIE. Que disait-on?
Racontez-moi ça. Asseyez-vous, je vous prie !
JEAN, s'assied. Je ne veux pas vous blesser, mais ils employaient des
expressions qui jetaient des soupçons d'une espèce que... enfin,
vous pouvez imaginer. Vous n'êtes plus une enfant, et quand on voit une
dame boire seule en compagnie d'un homme, même si ce n'est qu'un domestique,
et la nuit...eh bien...
JULIE. - Eh bien, quoi? En
outre, nous ne sommes pas seuls. Christine est là.
JEAN. Endormie, oui
JULIE. - Alors je vais
l'éveiller. (Elle se lève.) Christine ? Dors-tu ?
CHRISTINE, endormie. - Blablablabla...
JULIE. - Christine ! Ce qu'elle
peut dormir, celle-là
CHRISTINE, endormie. - Les bottes de monsieur sont cirées... Sers le
café... tout de suite, lout de suite... Oh !... Pouf...
JULIE la prend par le nez. - Veux-tu te réveiller?
JEAN, ferme. - On ne réveille pas quelqu'un qui dort.
JULIE, dure. - Quoi?
JEAN. - Quelqu'un qui est
resté debout, près du fourneau toute la journée, a le
droit d'être fatigué le soir. Et le sommeil doit être
respecté.
JULIE, changeant de ton. - C'est une jolie pensée, ça, et ça
lui fait honneur. Merci. (Elle tend la main à jean.) Maintenant, venez, sortons, et vous me cueillerez un peu
de lilas.
Pendant la scène qui
suit, Christine s'éveille, et, tombant de sommeil, se dirige vers la
droite pour se coucher.
JEAN. -- Avec mademoiselle ?
JULIE. Avec moi.
JEAN. - Ce n'est pas possible.
Absolument pas.
JULIE. - Je n'arrive pas
à comprendre vos idées.
Serait-il possible que vous
vous imaginiez des choses ?
JEAN. - Non, pas moi, mais les
gens.
JULIE. - Et quoi ? Que je
succombe au charme du domestique?
JEAN. Je ne suis pas un fat,
mais on a vu des exemples ; et, pour le peuple, rien n'est sacré.
JULIE. - Mais c'est un
aristocrate, je crois
JEAN. - Oui, je le suis.
JULIE. - Je m'abaisse..
JEAN. Ne vous abaissez pas,
mademoiselle. Et écoutez-moi. Personne ne croira que vous vous abaissez
volontairement. Les gens diront toujours que vous tombez.
JULIE. - J'ai une plus haute
opinion des gens que vous ! Venez ! Essayons ! Venez
Elle le couve des yeux.
JEAN. - Vous savez, vous
êtes très étrange
JULIE. - Peut-être, mais
ça, vous l'êtes aussi. Et puis tout est étrange. La vie,
l'humanité, tout... Cette neige noire qui tourne, tourne sur l'eau et
s'enfonce, s'enfonce. J'ai fait un rêve qui me revient de temps en temps,
et je me le rappelle en ce moment. Grimpée tout en haut d'un pilier, j'y
suis assise sans aucune possibilité d'en descendre j'ai le vertige en
baissant les yeux, et je dois regagner la terre, niais je n'ai pas le courage
de m'élancer ; je ne puis m'y maintenir et il me tarde de tomber, mais
je ne tombe pas. Pourtant je ne connais la paix, je ne connais le repos que
lorsque je suis en bas, tout en bas, sur le sol. Et si j'ai réussi
à l'atteindre, je voudrais disparaître sous la terre. Avez-vous
jamais connu cette sensation ?
JEAN. - Non. Je rêve d'ordinaire
que je suis couché sous un grand arbre dans une forêt obscure. Je
veux monter, monter au sommet, pour voir le clair paysage tout brillant de
soleil, et dénicher le nid où dorment les oeufs d'or. Et je
grimpe, je grimpe, mais le tronc est si énorme, si lisse, et elle est si
loin, la première branche ! Mais je sais que si je l'atteins, la
première branche, j'arriverai au sommet aussi aisément que par
une échelle. Jamais encore je ne l'ai atteinte niais j'y arriverai, même
si c'est en rêve
JULIE. - Me voilà en
train de parier rêves avec lui ! Venez, maintenant, seulement dans le
parc
Elle lui donne le bras et
ils vont à la porte.
JEAN. - Si nous dormons ce soir
sur neuf herbes de la Saint-Jean, nos rêves deviendront
réalité, mademoiselle.
Ils se sont
retournés. Jean porte une main à son oeil.
JULIE. - Faites voir ce que
vous avez dans l’oeil!
JEAN. -- Oh ! ce n'est rien...
Un grain de poussière... ça va passer tout de suite.
JULIE. La manche de ma robe a
dû vous égratigner l'oeil. Asseyez-vous, je vais vous soigner. (Elle
le prend par le bras, le fait asseoir, lui saisit la tête, la penche en
arrière et essaye d'enlever la poussière avec son mouchoir.) Ne bougez plus, maintenant, plus du tout ! (Elle lui
donne une tape sur la main.) Allons,
faites ce que je vous dis ! Ma parole. Il tremble, ce grand gaillard solide ! (Elle
tâte ses biceps.) Et avec des bras
pareils !
JEAN, comme pour l'avertir. -
Mademoiselle Julie!
JULIE. - Oui, monsieur jean.
JEAN. - Attention ! Je ne suis
qu'un homme.
JULtE. Voulez-vous ne pas
bouger. Voilà c'est parti ! Baisez-moi la main et dites merci !
JEAN se lève. --
Mademoiselle Julie. écoutez-moi !
Christine est allée se
coucher maintenant. Voulez-vous m'écouter ?
JULIE. Baisez-moi la main
d'abord.
JEAN. Ecoutez-moi !
JULIE. Baisez-moi la main
d'abord.
JEAN. - Bon, mais ce sera votre
faute.
JULIE. - Si quoi?
JEAN. - Si quoi ? Etes-vous une
enfant à vingt cinq ans ? Ne savez-vous pas qu'il est dangereux de jouer
avec le feu ?
JULIE. - Pas pour moi, je suis
assurée.
JEAN, avec hardiesse. - Je vous garantis que non ! Et même si vous
l’êtes, il a des matières inflammables pas loin.
JULIE. Ce serait
peut-être vous ?
JEAN. -- Oui. Pas parce que
c'est moi, mais parce que je suis un homme jeune...
JULIE. - D'allure avantageuse...
Quelle incroyable présomption ! Un Don Juan peut-être ? Ou un
joseph ? Sur mon âme, je pense que c'est un Joseph.
JEAN. - Croyez-vous?
JULIE. - J'en ai un peu peur ! (Jean
s'approche hardiment et tente de la prendre par la taille pour l'embrasser.
Julie le gifle.) Insolent
JEAN. - C'est sérieux,
ou c'est une plaisanterie ?
JULIE. –
Sérieux !
JEAN. - Alors ce qui s'est
passé avant était sérieux aussi. Votre jeu est beaucoup
trop sérieux, et c'est là son danger ! Mais maintenant j'ai assez
joué et je demande la permission de retourner à mon ouvrage. Les
bottes de M. le Comte doivent être prêtes à l'heure et
minuit est passé depuis longtemps.
JULIE. - Laissez ces bottes
JEAN. - Non. Ça, c'est
mon travail, et je dois le faire. Jamais je ne me suis engagé à
être votre camarade de jeu, et jamais je ne le serai. Je considère
que je vaux mieux que ça.
JULIE. - Vous êtes bien
fier
JEAN. D'une façon, oui.
D'une autre, non.
JULIE. Avez-vous jamais
été amoureux?
JEAN.. - Nous n'employons pas
cette expression, mais j'ai été épris de plusieurs filles,
et une fois, j'ai été malade de ne pouvoir obtenir celle que je
désirais : malade, remarquez, comme les princes des Mille et une Nuits,
qui ne pouvaient ni manger ni boire tant ils aimaient.
JULIE. - Qui était-ce ? (Jean
garde le silence.)
Qui était-ce ?
JEAN. - Vous ne me forcerez pas
à le dire.
JULIE. - Si je vous le demande
comme une égale - une amie ! Qui était-ce ?
JEAN. - C'était vous
JULIE s'assied. – Impayable !
JEAN. - Oui, si vous voulez !
C'était ridicule Voyez-vous, c'est ça l'histoire que je ne
voulais pas raconter tout à l'heure, mais maintenant, je vais le faire.
Savez-vous de quoi le monde a l'air, vu d'en bas ? Ça, vous l'ignorez.
Comme les éperviers et les faucons dont on voit rarement le dos parce
qu'ils planent d'ordinaire tout là-haut ! Je vivais dans la maison du
journalier avec sept frères et sours et un cochon, là-bas, dans
les champs gris où il n'y a pas un arbre. Mais, des fenêtres, je voyais
le mur du parc de M. le comte, que dépassaient les pommiers.
C'était le jardin de l'Eden et tout autour une foule d'anges sombres,
armés de glaives flamboyants, montaient la garde. Et pourtant, moi et
d'autres garçons, nous avons trouvé le chemin de l'Arbre (le vie.
Maintenant, me méprisez-vous ?
JULIE. - Oh ! voler des pommes,
tous les garçons le font.
JEAN. Vous le dites,
maintenant, mais vous me méprisez tout de même. N'importe ! Un
jour, je suis entré au Paradis avec ma mère pour sarcler les
carrés d'oignons. Près du potager se dressait un pavillon turc
ombragé de jasmin et couvert de chèvrefeuille. Je ne savais pas
à quoi cela pouvait servir, mais jamais je n'avais vu une aussi jolie
construction. Des gens y entraient et en sortaient, et un jour, la porte est
restée ouverte. Je nie suis glissé jusque-là et j'ai vu
des murs couverts d'images de rois et d'empereurs, et il y avait des rideaux
rouges aux fenêtres, avec des franges. Maintenant, vous comprenez ce que
je veux dire. Moi (il coupe une fleur de lilas et la tient sous le nez de
Julie) je n'étais jamais
entré au château, je n'avais jamais vu que l'église, mais
ça, c'était plus beau ; et quelque cours que prennent mes
pensées, c'est toujours là qu'elles revenaient - vers ça.
Puis, peu à peu, naquit le désir de goûter, rien qu'une
fois, le plaisir complet de... - enfin, je me suis faufilé, j'ai vu,
j'ai admiré. Et j'ai entendu venir quelqu'un ! Il n'y avait qu'une
sortie pour les maîtres, mais pour moi, il en restait une autre et j'ai
été forcé de prendre celle-là. (Julie, qui a pris
la fleur, la laisse tomber sur la table.)
Donc, je tombe sur mes talons, et puis je plonge dans une haie de framboisiers,
je m'élance à travers des planches de fraisiers et j'arrive sur
la terrasse aux roses. Là, j'ai aperçu une robe rose et une paire
de bas blancs - c'était vous je me suis caché sous un tas
d'herbes
dessous, je vous dis - sous des
chardons piquants, et la terre humide sentait mauvais. Et je vous ai
regardée vous promener parmi les roses, et je me suis dit : s'il est
vrai qu'un voleur peut pénétrer au ciel et séjourner avec
les anges il est curieux que le fils d'un garçon de ferme sur cette
terre du Bon Dieu, ne puisse entrer dans le parc du château et jouer avec
la fille du Comte.
JULIE, avec sentiment. --- Croyez-vous que tous les enfants pauvres auraient eu
les mêmes pensées que vous en cette occurrence ?
JEAN, incertain, puis
convaincu. - Si tous les pauvres... Oui,
naturellement ! Naturellement
JULIE. Ce doit être un
horrible malheur d'être pauvre.
JEAN, avec une profonde
détresse, très exagérée.
Oh, mademoiselle Julie ! Oh !
un chien petit se coucher sur le sofa de Madame la comtesse, un cheval
reçoit parfois une tape amicale de la main d'une demoiselle, mais un
domestique... (Il change de ton.) Eh
bien, de temps en temps, il se trouve assez d'étoffe chez un homme pour
qu'il s'élève dans le monde niais de là à dire que
ça arrive souvent ! En attendant, savez-vous ce que j'ai fait ensuite ?
J'ai sauté dans le ruisseau du moulin tout habillé, on m'en a
retiré et j'ai reçu une raclée. Mais le dimanche suivant,
quand mon père et tous les autres ont été voir
rand-mère, je me suis lavé avec du savon et de l'eau chaude, j'ai
mis mes plus
beaux habits et j'ai
été à l'église pour essayer de vous voir. Je vous
ai vue, et je suis rentré à la maison, décidé,
à mourir : niais je désirais mourir en beauté et
confortablement - sans douleur. Et là, je me suis rappelé que
c'était dangereux de dormir sous un sureau. Nous en avions justement un
grand, tout en fleurs, je les ai tontes prises, et je m'en suis fait un lit
dans le coffre à avoine. Avezvous remarqué la douceur de l'avoine
? Douce au toucher comme la peau humaine ... Alors j'ai laissé retomber
le couvercle et j'ai fermé les yeux ; je me suis endormi, et réveillé
sérieusement malade, mais je ne suis pas mort, comme vous voyez. Ce que
je voulais, je ne le sais pas. Aucun espoir de vous gagner, mais ous
étiez pour moi le symbole de l'impossibilité de sortir du cercle
où j'étais né.
JULIE. -- Vous racontez de
façon charmante, vous savez ! Avez-vous été à
l'école ?
JEAN. — Assez peu, mais
j'ai lu beaucoup de romans et j'ai été au théâtre.
En outre, j'ai écouté les conversations de gens raffinés ;
et elles m'ont appris beaucoup.
JULIE. Vous restez donc
à écouter ce que nous disons !
JEAN. - Certainement ! Et
j'entends des tas de choses, moi, quand je conduis la voiture ou quand je rame
dans la barque. Une fois, j'ai entendu Mademoiselle et une amie...
JULIE. - Tiens ! Et
qu'avez-vous entendu ?
JEAN. - Euh, ce n'est pas très facile
à vous dire ; mais je dois avouer que j'ai été
plutôt surpris ;je n'imaginais pas où vous aviez appris tous
ces mots. Peut-être, au fond, n'y a-t-il pas tant de différence
qu'on le pense entre un être humain et un autre.
JULIE. Quelle horreur ! Nous ne
nous conduisons pas comme vous quand nous sommes fiancés.
JEAN, la regardant durement. - C'est bien sûr, ça ? Vraiment, je ne me
donnerais pas le mal de Mademoiselle pour avoir l'air innocent.
JULIE. C'était un
goujat, l'homme à qui j'avais donné mon amour.
JEAN. - C'est ce que vous dites
toujours... après.
JULIE. - Toujours?
JEAN. - Toujours, je crois, car
j'ai entendu l'expression plus d'une fois déjà en des
circonstances analogues.
JULIE.- Quelles circonstances ?
JEAN. - Comme celle dont il est
question ! La dernière fois...
JULIE, se lève. - Assez ! Je ne veux pas en entendre davantage.
JEAN. - Elle ne voulait pas non
plus, c'est étonnant. Maintenant, puis-je aller me coucher ?
JULIE, gentiment. - Aller vous
coucher la nuit de la Saint-Jean ?
JEAN. - Oui ! Danser avec cette
canaille, làhaut, ça ne me plaît pas.
JULIE. - Prenez la clef du
hangar à bateau et emmenez-moi faire un tour sur le lac ; je veux voir
le lever du soleil
JEAN. - Est-ce prudent?
JULIE. - On dirait que vous
avez peur pour votre réputation
JEAN. - Pourquoi pas? Je ne
veux pas être ridicule. Je ne veux pas être renvoyé sans
certificats, le jour où je voudrai m'établir. Et puis je me sens
plus ou moins engagé vis-à-vis de Christine.
JULIE. - Oh ! c'est Christine,
maintenant...
JEAN. - Oui, mais c'est aussi
vous. Ecoutez-moi donc... Montez et couchez-vous.
JULIE. - Suis-je censée
vous obéir ?
JEAN. - Pour une fois ; dans
votre propre intérêt ! Je vous en prie ! La nuit est très
avancée, la lassitude grise et la tête s'échauffe. Allez vous
coucher ! En outre, si je ne me trompe, j'entends les gens venir par ici me
chercher. S'ils nous trouvent ici, vous êtes perdue !...
Le choeur approche en
chantant.
LE CHOEUR
Deux femmes s'en venaient du
bois, Tridiridi-ralla tridiridi-ra.
L'une avait un trou à
son bas, Tridiridi...
Elles parlaient de cent
florins, Tridiridi-ralla tridiridi-ra.
A elles deux n'en ont pas un,
Tridiridi...
Je t'offrirai mes belles
fleurs, Tridiridi-ralla tridiridi-ra.
Mais à un autre ira mon
cour, Tridiridi...
JULIE. Je connais mes gens et
je les aime et ils m'aiment de retour. Laissez-les venir et vous verrez.
JEAN. - Non, mademoiselle
Julie, ils ne vous aiment pas. Ils acceptent votre pain, mais ils crachent
dessus ! Croyez-moi ! Ecoutez-les, écoutez un peu ce qu'ils chantent.
Non, n'écoutez pas...
JULIE, écoute. - Que
chantent-ils ?
••••••••