Hugo
Anne Ubersfeld





I. Histoire du théâtre de Hugo

— Les débuts

Dès l'enfance Hugo est passionné de théâtre. Le manuscrit du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie porte une page étonnante sur la rencontre que font les enfants Hugo (Eugène et Victor) de la parade foraine du Jocrisse et des grandes marionnettes du Luxembourg: les frères se font, tel Gœthe enfant, un théâtre de marionnettes et jouent des textes de leur composition, peut-être les premières tentatives du poète ont-elles été des pièces pour marionnettes: une comédie guignolesque inachevée ou partiellement détruite (L'Enfer sur terre), un mélodrame (Le Château du Diable, 1812), une tragédie voltairienne (Irtamène, 1816-1817), deux actes d'une autre tragédie, « nordique », A thélie, en 1817 et, la même année, un vaudeville-opéra-comique A. Q. C. H. P. (= A quelque chose hasard est bon). En attendant une œuvre intéressante, un vrai drame romantique avant la lettre, Inès de Castro (1818-1819); à seize ans, Hugo avait essayé tous les genres dramatiques de son temps.

Après les années d'apprentissage de la poésie et du roman, Hugo revient au théâtre, avec tout l'acquis d'une réflexion théorique qui ne porte pas sur le théâtre seul, mais sur l'ensemble de la littérature. Il écrit Cromwell dont la Préface est en fait une postface. S'il était vrai que Hugo cherchait au théâtre uniquement la notoriété rapide et l'argent, i] ne commencerait pas par écrire un drame qui de toute façon contredit le code théâtral de son temps - sans parler même de son gigantisme qui a fait reculer les plus audacieux des metteurs en scène. Il s'agit pour Hugo, avec Cromwell (achevé à l'automne 1827, publié en décembre) d'explorer les limites du théâtre bien plus que d'en assurer la révolution scénique. Mais d'une certaine façon c'est montrer que rien n'est hors du théâtre: qu'il peut tout dire, ou plutôt dire le tout. Et d'abord montrer l'histoire, mais plus généralement montrer le monde. C'est l'ambition folle de Hugo: non pas seulement faire du drame une énorme totalité baroque, un gran teatro del mondo, mais en faire à la fois vérité et théâtre, objectivité historique et théâtralité grotesque. Hugo dans Cromwell, donc, veut tout dire et dit tout: I'histoire d'abord avec son double visage de résurrection du passé et d'analogie contemporaine; I'histoire non comme toile de fond, mais comme drame; Cromwell, non comme drame historique (« je n'ai jamais fait de drame historique », dit Hugo), mais comme drame de l'histoire. Ce Cromwell raconte l'aventure d'un triple échec, celui des deux conspirations qui ne parviennent pas à tuer le grand homme, celui du grand homme qui ne parvient pas à se faire roi. Triple avortement de l'histoire en train de se faire. Impossible en face d'une analyse aussi fouillée, aussi exacte qu'il se peut, de ne pas penser en même temps à Napoléon, et à la Restauration, à ces lendemains de guerre civile quand la société reste profondément divisée et que le génie même s'avèré incapable de recréer une légitimité.

Théâtre neuf et révolutionnaire non tant par la bousculade des unités assez modeste en vérité, mais par l'intervention du grotesque, un grotesque qui est dans les événements autant que dans le discours, dans la juxtaposition du comique (Rochester, les Fous) et du sérieux, mais surtout dans l'intrication et la réversibilité du rire et de la mort. Les contemporains en ont perçu l'importance, ils ont lu le drame autant que la Préface et peut-être davantage.

—Être joué

Après quoi, il faut bien essayer d'écrire pour le théâtre réel, respecter une certaine longueur et ne pas multiplier les personnages. Hugo reprend, dans le même temps semble-t-il où il écrit Cromwell, le manuscrit inachevé d'un drame de sa vingtième année, imité du Kenilworth de Walter Scott, Amy Robsart, qu'il arrange et achève - dont sans doute il n'est pas fort satisfait, puisqu'il le fait jouer à l'Odéon sous le nom de son beau-frère Paul Foucher. Mais il tient à tenter l'aventure de la scène, voir comment c'est un vrai théâtre avec de vrais acteurs. On sait ce qui se passe. C'est un désastre. Hugo courageusement se nomme.

Il ne se décourage pas; c'est vrai qu'il a besoin d'argent, qu'il a une famille à nourrir, que le théâtre rapporte de l'argent et une gloire immédiate: c'est vrai que le théâtre c'est la liberté (du moins peut-il le croire), qu'un succès au théâtre peut desserrer l'étau où le tiennent les éditeurs. Il vient d'écrire Le Dernier Jour d 'un condamné, et la pensée de la mort violente, de la mort officielle, de l'échafaud, pour tout dire ne le quitte pas. Le ler juin 1829, Hugo se met à Marion de Lorme.

Ce qui passe dans les vers de la première vraie pièce pour la scène que Hugo ait écrite, c'est l'ombre de Corneille, à la fois parce qu'il y est nommément évoqué, parce qu'une scène de Corneille est jouée à l'acte III, parce qu'il y a la jalousie de Richelieu vis-à-vis de Corneille mais pour une raison plus profonde et plus cachée: en 1825, Hugo essaie d'écrire un Corneille dont il nous reste quelques scènes. Il emprunte à Corneille un mythe et une technique, un mythe, celui du génie incompris, méconnu, moqué des aristocrates et même des bourgeois, ligoté dans les rets d'une dramaturgie contraignante, appliquant malgré lui les règles classiques, - un modèle, celui de la comédie de Corneille, avec ses relents très tragiques, sa façon étrange d'être perpétuellement en coquetterie avec la tragédie, d'utiliser délibérément le hasard pour faire basculer la fable soit vers la joie de l'hymen soit vers le sang et les larmes. Le modèle de Hugo ce n'est pas la tragédie cornélienne, c'est cette sublime comédie baroque, - et particulièrement L'Illusion comique, non seulement parce qu'elle joue du « théâtre dans le théâtre », mais parce qu'elle montre le monde comme illusion et faux-semblant: faux-semblant de Marion pour Didier, illusion pour le héros d'un monde entièrement promis à la mort, jeu d'erreurs et de miroirs dans l'amitié de Didier et de Saverny, où l'ami est perpétuellement cause de douleur et de mort. Cette pièce dont tant de scènes relèvent de la comédie gaie est peut-être la plus sombre de Hugo et le pardon final accordé par Didier à Marion qui l'a trompé par amour, ce pardon suggéré à Hugo par Mérimée, et presque exigé par Marie Dorval, n'éclaire guère l'horreur du dénouement.

Le charme tout particulier de Marion pour les lecteurs de Hugo est d'être un premier ouvrage, c'est-à-dire l'œuvre où apparaissent avec une fraîcheur inégalée les composantes et les figures du drame hugolien: le héros sans nom et sans titre (ou qui les a perdus comme Hernani); le père douloureux qui voit lui échapper son enfant par la honte ou par la mort; le puissant faible ou léger ou féroce, mais toujours, même sans le vouloir expressément, porteur de mort; I'ami, le frère tendrement aimé, mais qui porte perpétuellement dans ses bagages la mort du héros; la Femme avec l'un de ses visages, celui de la Courtisane, qui s'appelait Mariposa, la fille-papillon dans un des premiers canevas de Hugo et s'appellera Tisbé dans Angelo; le bouffon enfin, I'Angély, bouffon noir d'un roi triste, entre les fous de Cromwell et Triboulet. Enfin l'action porte déjà ces composantes que l'on retrouvera tout au long de l'œuvre, l'erreur ou le mensonge sur l'identité donc sur la personnalité, et cette fin sinistre et heureuse à la fois, la scène d'amour dans la mort. L'on peut douter que Hugo se soit laissé convaincre de changer son dénouement s'il n'y avait vu une nécessité intérieure; et c'est dans Marion que s'exprime avec le plus de clarté la volonté suicidaire du héros, qui lui fait se plaire à la pensée de la mort et refuser la possibilité de vivre. Enfin jamais peut-être l'amour n'a été parlé de cette façon directe et franche, à la fois chaste et total, I'amour, « celui que rien n'excuse ni ne justifie ».

Hugo s'essaie à un mode d'écriture théâtrale particulièrement difficile, pour lequel il a aussi Corneille pour modèle: I'alexandrin rompu, ce jeu extrêmement subtil entre l'écoute d'une mesure et d'un retour vocal, et la spontanéité du parler. Il n'est pas étonnant que des comédiens « modernes » s'y soient quelque peu perdus, oscillant entre le chantonnement et la diction prosaïque. Ce qui mit en difficulté une pièce d'architecture solide et parfaite, qui serait classique si quelques entorses n'avaient été faites à l'unité de temps et surtout à l'unité de lieu.

Quel théâtre peut accepter cette pièce ? La situation des théâtres en ces années est assez claire. Il y a les subventionnés et au premier chef pour le théâtre, le Théâtre Français, temple du goût et du classicisme et il y a les scènes libres, ce qu'on a appelé le « boulevard du crime » temple du mélodrame, des drames et comédies plus ou moins populaires. On accepterait l'idée que les drames « nouveau style » soient joués ` pourvu qu'ils ne violent pas le sanctuaire de l'art classique, le Théâtre Français: en janvier 1829, une pétition des auteurs « classiques » - un Népomucène Lemercier, un Casimir Bonjour, tous académiciens - le demande au roi, qui refuse. Ce qui permet l'entrée triomphale du « drame moderne » dans le temple classique: Henri III et sa cour (février 1829). C'est un précédent, et l'on peut se risquer, pour assurer la position du drame sur les scènes officielles. Marion est lue et reçue le 14 juillet 1829. Mais c'est là qu'intervient l'aspect politique. La pièce qui passe, tout à fait légalement, à la censure est interdite par le ministre de l'Intérieur. Hugo proteste, se bat, monte jusqu'au roi: le roi le reçoit aimablement, mais l'interdiction est maintenue .

Sur quoi porte la censure? essentiellement sur l'image du roi Louis XIII, image toute de faiblesse. Jamais Hugo ne représentera la royauté autrement que faible ou tyrannique, souvent faible et tyrannique a la fois. Il ne pouvait être question pour Hugo de remanier son drame. Il en écrit un autre, immédiatement après l'interdiction, le 29 août. C'est Hernani, reçu par acclamation, le 5 octobre 1829, au Théâtre Français.

On sait ce qui se passe. La bataille commence avant même la première représentation. Le censeur Brifaut, qui ne se soucie pas trop d'avoir sur les bras une nouvelle affaire Marion de Lorme, laisse faire en prétendant: « Il est bon que le public voie jusqu'à quel point d'égarement peut aller l'esprit humain affranchi de toute règle. » Mais il divulgue des scènes entières qui sont moquées avant d'être entendues. Hugo lutte pied à pied; il bataille contre la censure et refuse toute correction. Il bataille contre les acteurs, qui veulent aussi modifications et coupures. Mlle Mars ne veut pas appeler son camarade Firmin « mon lion superbe et généreux ». Firmin, lui, défigurera par sa diction le vers célèbre « 0ui, de ta suite, ô roi! de ta suite ! - J'en suis » (I,4). Hugo se méfie de la « claque » (nécessaire au XIXe siècle): la claque est « classique », par force. Le poète obtient des billets pour ses amis et mobilise cent personnes tous les soirs, bien après les premières représentations, et presque jusqu'au bout. On connaît les anecdotes racontées par Dumas, Gautier et Mme Hugo.

— La bataille D'«Hernani»

La bataille d'Hernani est un événement littéraire, politique, extrêmement complexe. Les jeux et les enjeux sont loin d'être clairs Tout d'abord, il faut compter avec une réaction littéraire qui occupe le terrain, à l'Académie française d'abord, puis au Théâtre Français. On pourrait se dire que tous ces gens sont gouvernementaux, que la réaction littéraire va de pair avec la réaction politique en ces dernières années du règne de Charles X où va s'établir le plus noir obscurantisme absolutiste.

Il n'en est rien ! Les Jouy, Viennet et autres tenants de la littérature officielle sont des libéraux, antigouvernementaux, du moins en théorie; il ne faut pas oublier que le parti libéral est loin d'être un parti populaire, qu'il est au contraire l'expression de la grande bourgeoisie d'affaires. Pour un libéral à tendance romantique comme Stendhal - et son fameux Racine et Shakespeare - il y en a dix qui sont en réalité de goût et de tendance classiques, leur dieu: Casimir Delavigne, auteur de tragédies de style voltairien et d'esprit libéral. Au reste la grande bourgeoisie prospère et forte des années 1825 à 1848 se sent volontiers l'héritière du Grand Siècle. Il y a quelque chose dans le romantisme qu'elle soupçonne, non sans raison, d'être monarchique et clérical; c'est oublier que le romantisme - je veux dire les jeunes romantiques - est en train d'évoluer. Les mots libéral et libéralisme ont en fait dans les années 1829-1830 deux sens :L'un qui signifie partisan des libertés, de toutes les libertés politiques et esthétiques, I'autre qui désigne les proches du parti libéral, nullement prêt à en accorder d'autres, hors celles du commerce et du libre échange économique, son cheval de bataille. Rien de plus confus donc que cette bataille littéraire où le drame de Hugo reçut tous les coups: ceux des ultras, I'auteur n'étant plus des leurs, depuis qu'il s'est opposé au Pouvoir à propos de l'interdiction de Marion de Lorme, luttant contre toute censure, littéraire ou politique, ceux des libéraux parce que leur doctrine était classique et qu'ils étaient de goût et d'idéologie encore bien plus conformistes que leurs adversaires. Mais pour les combattants les choses étaient claires.

Qui soutenait Hernani ? La jeunesse, car elle voyait dans le nouveau drame l'explosion de la vie, la revendication de la liberté et du bonheur; les spectateurs populaires, quand ils n'étaient pas arrêtés par le prix des places, parce qu'ils ne boudaient pas leur plaisir et que l'énergie des passions, la force des situations, le Iyrisme des sentiments les soulevaient. La beauté de l'écriture et le goût du bonheur enthousiasmaient tous ceux que n'étouffaient pas les préjugés littéraires. Il faut imaginer l'effet d'une pareille vigueur au milieu des fades tisanes coutumières. Hugo se heurtait, tout prosaïquement, au code théâtral de son temps, à un Théâtre Français (déjà ou encore) sclérosé, à un public habitué au ronron de l'alexandrin des tragédies postclassiques. Quand aux spectateurs des loges, ils n'avaient pas tout à fait tort de tenir pour subversive, avant même de l'entendre, une œuvre qui rassemblait pour la défendre des énergumènes chantant dans le théâtre, la Marseillaise et la Carmagnole! même si ces bandes chevelues et cramoisies n'avaient qu'une envie fort modérée de renverser la Société.

La violence de l'expression, la hardiesse des images, le recours au prosaïsme, tout exaspérait acteurs et spectateurs, de même la juxtaposition shakespearienne du plus haut et du plus bas, ainsi Hernani s'écrie:

Ange ! une heure avec vous ! une heure en vérité
A qui voudrait la vie et puis l'éternité !

A quoi Dona Sol répond:

Calmez-vous; Josepha fait sécher le manteau !

Les convenances sont violées: le roi Don Carlos s'enferme dans un placard tel un cocu de comédie, se permet de demander comme tout un chacun, Quelle heure est-il ? Un extraordinaire mélange de griefs les uns sincères, les autres hypocrites, dissimule la véritable querelle . celle qui unit les adversaires politiques, le vrai procès étant idéologique. Ce qu'on reproche à Hugo, c'est précisément ce qui lui vaut l'affection d'une jeunesse exaspérée, I'irrespect. Irrespect de l'âge, de la royauté du pouvoir, des courtisans, de la divine Providence (qui fait piètre figure), des valeurs morales qui conduisent les plus purs à la destruction et peut-être plus encore de l'impérialisme de la personne humaine, qui prend des coups assez rudes non seulement dans Hernani, mais déjà dans Le Dernier Jour d'un condamné. Les gens flairent le non-conformisme de Hugo, sa haine massive de la guerre, de la peine de mort, de toute forme d'oppression. C'est une permanence chez lui au-delà de ses, relativement faibles, variations politiques. La Bataillé n'est ni gagnée ni perdue. On siffle mais on vient, Hernani fait de l'argent. A partir de cet instant, dès l'annonce d'un drame d'Hugo la presse se déchaîne, tandis que les directeurs de théâtre viennent à deux genoux lui demander ses œuvres, assurés que le public s'y pressera, et lui se paye le luxe de leur tenir la dragée haute. En ce sens la bataille est gagnée, mais perdue aussi: des générations de professeurs, de critiques et même d'hommes de théâtre, qui devraient pourtant savoir a quoi s'en tenir, égrènent les mêmes blâmes, effets grossiers et psychologie sommaire, oubliant simplement que paraît sommaire une psychologie qui n'obéit pas aux canons des règles convenues, et que paraît grossier un travail d'écriture non seulement littéraire, mais profondément scénique dès sa conception, exaltant le théâtre dans ses formes, et appelant des acteurs vigoureux.

Ce qui n'est pas pardonné au théâtre de Hugo, c'est de dire sur nous-mêmes et sur le monde des choses qui dérangent, mais aussi d'être d'abord théâtre et d'appeler la vie concrète de la scène.

La bataille d'Hernani, demi-victoire, permet à Hugo de se rendre compte en tout cas des possibilités du théâtre et de ce qu'il peut y créer. De là après la Révolution de 1830, une série impressionnante de projets. Mais le problème du choix d'une scène se repose. Le Théâtre Français profite de la crise des théâtres, due à la crise politique, pour éviter de JOUer trop souvent Hernani. Au reste cette crise est réelle et Hugo et Dumas pensent qu'ils peuvent peut-être l'utiliser pour faire enfin sa place au drame moderne. Ils demandent à exploiter la Comédie Française, à des conditions qui eussent été acceptables. Le projet n'aboutit pas. Hugo écrit le 25 février à V. Pavie « Je n'ai jamais songé à diriger un théâtre, mais à en avoir un à moi. Je ne veux pas être directeur d'une troupe mais propriétaire d'une exploitation, maître d'un atelier où l'art se cisèlerait en grand. » Projet quelque peu utopique.

« Marion », jouée

Hugo découragé se retourne vers l'autre temple du théâtre contemporain, le temple « populaire », la scène qui a le plus de public, et où viennent jouer les prestigieux comédiens du boulevard, Marie Dorval, Bocage, Mlle Georges, Frédérick Lemaître, la Porte-SaintMartin. Ici encore Dumas a précédé Hugo et le triomphe d'Antony peut ouvrir la porte à celui de Marion.

Ce n'est pas le cas. Le 11 août 1831, le succès est réel mais discuté. Dorval ne sait pas dire les vers, échoue devant le phrasé poétique de Hugo. Bocage est l'acteur de Dumas, celui du drame contemporain. Bref Hugo est mal satisfait. Peut-être Marion venait-elle aussi trop tard cette violente attaque d'un pouvoir royal et clérical à la fois absolu et décadent correspondait à Charles X et à Polignac, pas à Louis-Philippe et à ses banquiers. Et puis pour Hugo n'avoir pour organe que la Porte-Saint-Martin, c'est s'avouer en dessous du seuil de la haute littérature.

— Le double projet de 1832

La grande pensée de Hugo c'est d'écrire un théâtre pour tous, de reconstituer l'unité du public. « Ce serait l'heure, écrit-il dans la Préface de Marion de Lorme, de créer tout un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l'histoire, humain, naturel, universel par la passion. »

Contre les affirmations de la Préface de Cromwell, Hugo accepte l'idée de faire un drame en prose, comme le veut Stendhal dans son Racine et Shakespeare, ces drames en prose qui font le succès de Dumas.
Concession ? Voire. Le projet de Hugo est autre, et plus subtil. Faire une œuvre shakespearienne, qui réconcilierait l'élite et le peuple dans le même enthousiasme, ce serait utopique. Le peuple pour Hugo est encore « ces masses obscures en qui le droit définitif repose », et pourtant, l'art ne peut le tenir à l'écart. Hugo tente d'investir le public par une double manœuvre: donner à la Comédie Française, théâtre de l'élite, la « tragédie » en cinq actes et en vers à laquelle elle est accoutumée, mais avec un héros grotesque, un fou de roi, aussi bossu que Quasimodo, et des outrances grotesques de vocabulaire et d'espace (la masure trouée, le coupe-gorge de Saltabadil). En revanche sur la scène de la Porte-Saint-Martin, donner un drame en prose mieux « en bouche » pour ses acteurs, mais dont les personnages et les espaces, le langage aussi ne se départissent jamais de la dignité aristocratique: un drame de concentration classique.

Hugo conçoit donc le projet d'investir l'ensemble de la scène française par une double cassure des codes théâtraux: il tente de montrer au public de la Porte-Saint-Martin le monstre aristocratique qu'est Lucrèce Borgia pour en faire un monstre humain, et il hausse le mélodrame en prose à la hauteur de la tragédie, par la force et la concentration de l'écriture. En regard il étale aux yeux du public distingué de la Comédie Française ce monstre bouffon et bas qu'est Triboulet tout en cassant la tragédie par tous les procédés du grotesque. Double viol du public: ce viol est la démarche clef de Hugo.

On sait comment les choses tournent: Le Roi s'amuse joué le 22 novembre 1832, dans une salle où se presse tout ce que ;a France compte d'illustrations sociales littéraires, artistiques, n'est à la lettre pas entendu, dans un orage de protestations qui dénoncent le scandale. Le lendemain, aux aurores, la pièce est interdite. Hugo qui ne recule devant rien, ne pouvant attaquer le gouvernement, fait un procès au Théâtre Français qui devait résister à l'interdiction, la censure étant devenue illégale. Procès bien évidemment impossible et que Hugo ne pouvait pas gagner; ce n'était d'ailleurs pas son but, il voulait simplement alerter l'opinion. Pour la première et unique fois de sa vie, les Libéraux le soutiennent.

Il a sa revanche immédiate: Lucrèce Borgia remporte un succès éclatant, lui donnant à la fois la gloire et l'amour - de Juliette Drouet. C'est le seul triomphe de sa carrière qui ne soit pas disputé. Et Lucrèce Borgia lui offre l'occasion de travailler avec celui qui est son véritable interprète, parce que, célèbre sous la forme du bandit truculent Robert Macaire, il apporte au théâtre de Hugo, et en particulier à ses jeunes héros, I'indispensable touche de grotesque.

Mais le succès de Lucrèce enchaîne Hugo à la Porte-Saint-Martin une sorte de cabale se dessine contre lui: le théâtre lui préfère Dumas plus lié au clan libéral, moins exigeant sur la qualité du spectacle, et surtout, capable d'écrire des drames contemporains - chose que Hugo refuse de faire: écrire du contemporain c'est se condamner ou à faire du présent une satire qui serait inacceptable au public et au pouvoir ou à écrire les œuvres conformistes d'un Scribe ou d'un Casimir Delavigne. Égratigner, sans toucher en profondeur, c'est ce que fait admirablement un Dumas: Hugo est plus raide et plus radical, nous le verrons, malgré les apparences, et le public ne s'y trompe pas.

Marie Tudor, grande réussite littéraire, miroir symbolique de la Révolution de Juillet, est très violemment contestée. C'est à peine un demi-succès, qui consacre la rupture définitive de Hugo avec la Porte-Saint-Martin et son directeur Harel.

« Angelo, tyran de Padoue »

En 1834, Hugo, attaqué de toute part, se tait. Buloz organise une campagne d'une extrême violence contre lui dans les journaux qu'il dlrige, la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris. Hugo ne revient au théâtre qu'en 1835, avec Angela Le nouvel administrateur du Théâtre Français, Jouslin de la Salle, plutôt favorable au drame romantique, ouvre son théâtre au Chatterton de Vichy et invite Hugo. Il peut donc retrouver l'équilibre rompu entre un drame « mâle » et un drame « femelle »: Marion et Hernani, Le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia, Marie Tudor et... Angelo, tyran de Padoue. Pièce à deux volets, comme Hernani, le drame interne du pouvoir absolu s'y efface progressivement au profit du drame passionnel où la créature marginale, la comédienne courtisane pulvérise par un grand mouvement d'amour héroïque tout ce qui lui est opposé. Dans Angelo Hugo accepte le compromis: il fait une pièce en prose, d'une grande concentration temporelle, sinon spatiale, à petit nombre de personnages, d'une écriture à la fois fluide et ferme, d'où le grotesque est virtuellement aboli par la suppression de l'acte de « Cour des miracles » suppression à laquelle Hugo se résigne. En revanche, il réussit une sorte de fusion entre romantique et classique, sur un terrain mineur, en réunissant à la fois Mars et Dorval, la tragédie et le drame moderne, la grande dame et l'hirondelle des faubourgs: Hugo inverse leurs emplois, cassant ainsi, marginalement, le code classique. Le compromis porte ses fruits: un succès.

Mais Hugo veut plus et mieux. Il sait que le Théâtre Français ne l'accepte que du bout des lèvres: chaque fois qu'on le peut, on arrête ses pièces, on lui discute ou on lui refuse des reprises assurées par contrat. Au point qu'en 1837, il est contraint de faire au Théâtre un procès qu'il gagne. Mais ce n'est pas une solution.

— Le théâtre de la Renaissance

Le rapprochement de Hugo avec le pouvoir (en l'occurrence le prince héritier duc d'Orléans) permet à Hugo de tenter de sortir de l'impasse: il faudrait un théâtre réservé au drame moderne, une nouvelle scène. Ce théâtre, Hugo et Dumas l'obtiennent en 1837, et Hugo l'inaugure avec Ruy Blas, nouveau poème de l'amour impossible, du plébéien confronté au pouvoir.

Très critiqué par les doctes et par la presse, Ruy Blas apporte tout de même à Hugo le succès dont il a besoin. Le public vient, la pièce est aussi un << succès d'argent ». On pourrait penser que Hugo et le drame romantique ont enfin trouvé leur asile. Il n'en est rien. Le commanditaire du théâtre, Fernand de Villeneuve, préfère le théâtre à musique et privilégie les vaudevilles et les opéras-comiques. Et les pièces de Dumas (L'Alchimiste) et de Gérard de Nerval (Léo Burckhard) n'ont qu'un succès mitigé. Hugo se décourage au point de ne pas achever un drame qui lui tient à cœur, qu'il rêvera toujours de mener à bien, les Jumeaux (voir tome II), drame où enfin se trouve directement traduit ce conflit entre les frères, ou plutôt cette équivalence entre deux vies, qui était souterrainement inscrite dans les autres œuvres. Les Jumeaux, écrits dans l'été 1839, restent inachevés. Le théâtre de la Renaissance périclite. Hugo cette fois attend trois ans avant d'écrire la pièce qui ouvre sur un autre aspect de son œuvre, le champ épique. Les Burgraves sont une sorte de couronnement, mais aussi d'adieu au théâtre joué. Il est difficile d'aller plus loin en ce milieu du xIxe siècle dans l'exploration des limites du théâtre. Les questions permanentes du théâtre de Hugo s'y retrouvent, subtilement transformées; le lieu de la légitimité du pouvoir, le poids des générations antérieures sur la jeunesse, la jalousie fraternelle et le thème caïnique du fratricide, y apparaissent avec une énergie accrue, comme s'il y avait reviviscence d'Hernani Mais jamais les provocations n'ont été aussi graves: la vieillesse des protagonistes, la forme trilogie, la longueur des « tunnels », I'absence délibérée de références réalistes, les invraisemblances recherchées, autant de défis au public de 1843.

On voit que l'histoire du théâtre de Hugo est celle d'une bataille sans trêve, bataille contre les directeurs, les acteurs, les critiques, et même contre ses propres amis. C'est qu'il est difficile de réussir ce « viol du public » qui est son ambition et son vouloir. Hugo finit par s'essouffler (Les Jumeaux), tente de se renouveler (Les Burgraves) puis se tait. Mais jamais il ne renonce, jamais il n'accepte les concessions qui mettraient en péril l'idée qu'il se fait de son théâtre, de ses moyens et de ses buts.

Dans un carnet de 1869, on lit ces lignes qui, plus encore que le reste de son œuvre, concernent le théâtre:

« Je suis un Mithridate de la critique. Vous comprenez que j'ai fini par m'endurcir, moi qui, depuis trente-huit ans, suis accoutumé à être tué tous les quinze jours par la Revue des Deux Mondes. »

II - Drame romantique

Le drame de Hugo est tenu pour le modèle - un peu décevant selon la critique traditionnelle - du drame romantique. Hugo après la théorie dans la Préface de Cromwell, après un essai qui est une sorte d'« antithéâtre » s'efforce de constituer ce drame. Renouvellement de la dramaturgie: le poète joue avec le temps, souvent presque respectée l'unité de temps peut aussi être délibérément violée et la durée distendue comme dans Ruy Blas, ou ponctuée par la présence de nuits (trois nuits dans Angelo), comme si les « journées » de la dramaturgie espagnole avaient revêtu un visage nocturne; puis aussi tout un jeu s'instaure souvent qui fait des cinq actes une suite reproduisant une journée du matin jusqu'à la nuit.

Le point litigieux n'est pas l'unité de temps, c'est l'unité de lieu. Là est l'amère contradiction de tout théâtre romantique: dans la mesure où il est un théâtre de l'histoire, le théâtre romantique devrait pouvoir montrer un espace pluriel, mobile, à tout le moins « banalisé », ou disposer de quelque chose comme les trois espaces du théâtre de Shakespeare. Mais ce n'est pas le cas: le code théâtral du temps veut un espace « réaliste » supposant la peinture mimétique d'un lieu réel un espace surchargé dont le référent peut être censément trouvé dans le monde. Corollaire, la lourdeur des décors et l'impossibilité de faire plus de deux ou trois changements. Mais alors la vision de l'histoire est nécessairement réduite.

Cependant la présence de l'histoire est absolument nécessaire au drame de Hugo. Il s'est toujours défendu de faire des « allusions » (« la misérable allusion »). Certes, mais l'histoire du passé parle du présent: « ce serait l'histoire que nos pères ont faite confrontée avec I'histoire que nous faisons » dit Hugo dans la Préface de Marie Tudor. De là à la fois la nécessité d'une vérité minutieuse, seule porteuse d'une « proportion » possible avec le présent - et d'une certaine torsion, d'un flou qui permet d'insuffler les instances présentes dans le réel passé.

L'histoire selon Hugo pose un problème clef: où chercher, en quel lieu, la légitimité du pouvoir, s'il est vrai qu'il y a des légitimités qui se sont effritées ou effondrées. Où est le pouvoir dans Marion, dans Marie Tudor, dans Angelo, dans Ruy Blas? Or, le pouvoir, légitime ou non, s'arroge droit de vie et de mort sur les êtres qui lui sont soumis: la vie individuelle et la vie de la nation sont intimement unies, et l'image de la mort violente infligée par le pouvoir en est la confirmation. Il n'y a pas de crimes passionnels chez Hugo, il n'y a de crimes qu'historiques, même la mort de Tisbé ou celle de Don Salluste. De là, la présence du puissant à l'intérieur de la fable: c'est un point où Hugo s'écarte de l'usage scottien de l'histoire; chez Scott le pouvoir est toujours dans la marge.

Le paradoxe chez Hugo, c'est l'efficacité meurtrière d'un pouvoir faible et dérisoire. On voit par quel biais peut s'insérer le grotesque. C'est toujours la formule de la Préface de Cromwell: « A mort, et allons dîner! » Le grotesque est la loi d'un monde où la puissance a le visage ridicule et mesquin. « Siècle bizarre (...) Nos grands Césars sont des lézards », comme le chantent les Fous de Cromwell.

Le grand reproche fait à la dramaturgie de Hugo c'est précisément la présence du grotesque. Or le grotesque est loin d'être seulement le mélange ou la présence dans la même pièce du comique et du tragique - ce qu'à la rigueur on supporterait: le IVe acte de Ruy Blas a fini par être accepté, parce que le comique a l'air d'y être seul. Mais le grotesque, qui n'est pas toujours gai, ni même comique, c'est la présence simultanée et comme conjointe du dérisoire et de la mort. Quand on trouve ridicule tel détail (la pluie des cercueils de Lucrèce Borgia) on oublie que le grotesque est prévu, et que le rire et l'angoisse sont programmés du même coup. Il est évident que les contemporains de Hugo ne l'ont pas supporté: le grotesque suppose, par définition, que rien, aucun pouvoir ni spirituel, ni temporel ne mérite un respect sans distance. Le grotesque hugolien compromet subrepticement tout ce qui appelle considération et révérence. On comprend comment c'est ce qui a provoqué le refus, même quand le grotesque se présente sous la forme d'un inoffensif jeu de mot.

D'autant qu'à l'encontre de ce qui se passe dans le mélodrame, ce n'est pas le niais, le pauvre d'argent et d'esprit qui est la source du comique, mais bien davantage le roi ou le puissant. Retournement du code du mélodrame.

Cependant on voit aussi pourquoi Hugo a besoin des outils du mélodrame. D'abord pour une raison technique: I'espace plein et mimétique de la scène contemporaine suppose le recours à des rapprochements « invraisemblables », à des rencontres de hasard et des personnages cachés qui écoutent ce qui ne leur est pas destiné: cachettes, oubliettes, rencontres inopinées, tout l'arsenal du vieux mélo est nécessaire à qui ne dispose pas de l'espace banalisé. Cet arsenal a d'autres avantages: Il possède une valeur symbolique qui permet d'évoquer indirectement le monde contemporain: ainsi le poison ou le sbire, métaphores d'un régime hypocrite et policier. Et l'on a bien compris que Hugo ne détestait pas l'aspect « populaire » du vieux mélodrame. Avec cette différence notable que les drames de Hugo ne disent pas la même chose que le mélo, qu'ils disent précisément le contraire: non pas que tout s'arrange grâce à la divine providence, puisque rien ne s'arrange non pas que le Père dépossédé va être remis dans ses droits, puisqu'il n'a plus de droits et que toute restauration est montrée comme impossible. Le mélodrame est retourné: il n'y a pas de sens de l'histoire, ni de bien qui puisse triompher.

Même si l'histoire apparaît aléatoire, elle est nécessaire: sans cette perspective et cette distance le drame s'enlise, ou plus exactement, il ne peut plus rien dire sur le monde. Hugo a toujours refusé les fables actuelles et la peinture du monde contemporain, bref, le drame bourgeois: c'est que l'histoire est le seul point de vue d'où l'on puisse voir le réel sans y consentir.

III - Hugo homme de théâtre

Le théâtre pour Hugo est un art, et la scène, une pratique concrète. Quand il rêve en 1831 d'avoir un théâtre à lui, il désire être « maître d'un atelier où l'art se cisèlerait en grand ». L'art pour Hugo, ce n'est pas la seule écriture du drame, c'est aussi le travail de la scène.

Il se veut aussi metteur en scène; contrairement aux autres écrivains de théâtre du xIxe siècle, il adopte le mot et la chose.

Et d'abord sur le plan de l'écriture: il y a dans les drames de Hugo toute une écriture scénique, qui va bien plus loin que les traditionnels détails de décors. L'espace prévu par Hugo pour ses drames est un espace particulier, les dessins de Hugo pour ses pièces en font foi: ce n'est pas la scène traditionnelle, mais un cube dont le vide et la clôture sont les traits distinctifs, une sorte de boîte, une cage vide, très éloignée de l'encombrement et des volumes architecturaux qui sont la règle à l'époque. Ensuite, les couleurs sont absentes de l'espace à l'exception du rouge en détail de costumes ou d?architecture: un univers blanc et noir, les jeunes héros en noir, les jeunes femmes en blanc, les rois et reines, les maîtres en noirs. Une cape, un pan de mur, un rideau rouge vif, écarlate ou vermillon, le rouge de la passion, mais surtout de la mort violente. Tel est l'univers visuel de Hugo. Les autres couleurs même si elles ne sont pas exclues, ne sont pas indiquées - à l'exception de l'or et de l'argent, couleurs-matières.

Ce qui touche au travail de l'acteur est aussi inscrit dans le texte: mouvements, gestuelle, intonation, le texte le prévoit; ainsi par exemple Don Salluste, étouffé par la rage: « Tu serres mon pourpoint, et J'étouffe, mon cher. - Il déboutonne violemment son pourpoint. » Tout un travail de présence symbolique et de manipulation scénique de l'objet est déjà présent dans le texte hugolien. Bien plus qu'une mise en scène du décor, la dramaturgie de Hugo correspond à une mise en scène de l'objet signifiant et de l'action physique du comédien. Un système des objets est mis en place par le théâtre de Hugo; ce sont toujours les mêmes objets, avec leur signification symbolique: la clef, signe du pouvoir, I'or qui donne la puissance, les armoiries signes de l'élection sociale et le flambeau, image de mort, surtout quand il est JOint à la lune de la fête nocturne - cette fête somptueuse et funèbre qui trouve sa place dans presque toutes les pièces de Hugo.

On comprend que cette vue du théâtre implique un privilège donné à l'acteur, de là l'importance pour Hugo de la distribution. Le droit de choisir les acteurs est un privilège qu'il se réserve par contrat. Il veut un certain type d'interprètes. Les acteurs doubles, ambivalents, élégants et canailles comme Chéri ou Marie Dorval « sirène et souillon », comme dit Mme Hugo, ou Chilly, plaisant et dangereux. Et d'abord avant toute chose l'acteur du drame de Hugo, Frédérick Lemaître, parce qu'il est pour tous le bandit Robert Macaire et que de ce fait il apporte aux jeunes premiers romantiques de Hugo une aura grotesque qui leur donne leur relief. Frédérick est l'homme de Hugo qu'il aide dans toutes les tâches matérielles de ,la mise en scène.

Car Hugo dirige les acteurs dans le détail, il leur serine toutes les intonations, il surveille leur gestuelle, prêt à tenir toute erreur pour un « contre-sens », formule hardie, qui implique une idée-force, que le sens n'est pas dans le texte, mais doit être produit par la matérialité  du spectacle.
L'esthétique théâtrale de Hugo nous apparaît très concentrée et cohérente, très éloignée de tout réalisme, de tout « vérisme », elle s'affirme comme esthétique de la surprise, et comme esthétique théâtrale indifférente au vraisemblable: « Le théâtre, dit Hugo (vers 1834) n'est pas le pays du réel: il y a des arbres de carton, des palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or de clinquant, du fard sur la pêche, du rouge sur la joue, un soleil qui sort de dessous terre. C'est le pays du vrai, il y a des cœurs humains sur la scène (...) »

L'esthétique théâtrale de Hugo est une esthétique de l'artifice, et du  scénique, bref de ce qu'on peut appeler la « théâtralité ». Mais la  théâtralité hugolienne n'est pas gratuite: bien loin de viser à l'effet, elle est essentiellement orientée vers un contenu, vers la création d'un univers cohérent.

IV - L'univers du théâtre de Hugo

- La fable

Dans les pièces du théâtre de Hugo, les mêmes structures fondamentales se retrouvent, dont les deux principales portent l'une sur l'intégration sociale, I'autre sur l'identité. Toute une « dialectique du maître et de l'esclave » apparaît dans le théâtre de Hugo, corrélative d'un mouvement d'entrée du héros dans les hautes sphères de la société. Le Roi s'amuse, comme Ruy Blas, et d'une façon moins évidente Hernani et Angelo, mais aussi à y bien regarder Marion et Lucrèce montrent le héros en conflit avec un puissant qui finit par gagner, à moins que le héros ne sacrifie sa vie. Ce conflit a pour enjeu la personne et l'amour d'une femme: Triboulet et François Ier pour Blanche, Gennaro et Alphonse d'Este pour Lucrèce, Ruy Blas et Salluste pour la Reine, Hernani et Don Carlos pour Dona Sol. A l'exception de Triboulet, le héros gagne sur le terrain de l'amour contre le puissant mais le paie de sa vie, même si le puissant ne peut, ni ne veut le détruire. Car le conflit est plus complexe, parce que s'en mêle un troisième personnage, qui, lui, n'a aucun droit à l'amour, c'est un vieillard (Ruy Gomez de Silva), ou c'est un sbire comme Homodei, ou simplement il est en dehors de l'intrigue, comme Saverny ou Don César; mais par jalousie, par légèreté, par insouciance, il provoque la catastrophe. Le héros ne peut jamais gagner, ni la réussite de son amour, ni son intégration sociale. En fait cette structure fondamentale apparaît fort nuancée: dans Marie Tudor le conflit entre les femmes n'est pas un duel de la jalousie, mais porte sur la survie de ce qu'elles aiment. Rodolfo, lui, gagne l'amour par le sacrifice de l'Autre-femme. Dans Le Roi s'amuse, le jeune homme et le Puissant ne font qu'un, sous deux noms. Mais en règle générale la structure en carré (très para una, sous-titre D'Hernani) s'aperçoit dans toutes les œuvres.

Structure croisée avec une autre qui porte sur l'identité: le héros possède une identité d'emprunt, qu'il soit un enfant trouvé (Didier) un enfant camouflé (Gennaro dans Lucrèce, Jane dans Marie Tudor) un enfant volé (Otbert dans Les Burgraves) un proscrit masqué (Hernani, Rodolfo dans Angelo), un imposteur (Ruy Blas) et toute la fable, c'est la révélation de l'identité.

Enfin la plupart des récits hugoliens comportent une rivalité, un conflit, un échange mortel d'identité entre deux personnages dont la fraternité, fût-elle d'emprunt, et, si l'on peut dire, la gémellité sont évidentes: ainsi Ruy Blas et Don César, Gennaro et Maffio, Didier et Saverny, Louis XIV et le Masque de Fer (double conflit fraternel), en attendant la double rivalité des frères ennemis, Fosco et Donato Hatto et Otbert, dans Les Burgraves

Tout le travail de l'écrivain de théâtre est de tresser le conflit familial ou le conflit d'amour, bref, le conflit privé, avec une situation politicosociale de décadence ou d'oppression, parfois les deux à la fois. Et c'est l'oppression qui paraît comme la figure vivante de la fatalité masquée.

- Le théâtre et la parole

Le matériau même du théâtre, outre l'espace, est la parole. On a remarqué dès longtemps le statut étrange de la parole dans le théâtre de Hugo: parole à la lettre impossible et le discours, souvent discours organisé, est plaidoyer devant qui ne peut entendre, paroles qui retombent vaines, dans un vide terrifiant: supplications de Marion devant Louis XIII, de Ruy Blas à l'adresse de Salluste (qui soliloque, lui: « Cet homme-là ne comprendra jamais. C'est impatientant »), supplications de Lucrèce à Gennaro ou à Alphonse d'Este, de Dona Sol à Ruy Gomez. Personne n'écoute personne; c'est le discours de la souris au chat Raminagrobis.

Et d'abord pour une raison forte: le sujet qui parle parle sans droit, parce que son identité est problématique: Ruy Blas n'est pas Don César, Gennaro ne sait pas qu'il est le fils de Lucrèce, Marion se prétend la sœur de Didier. L'identité fausse, mensongère ou camouflée compromet le statut de vérité de la parole.

Corollaire: il y a peu d'actes de langage efficaces dans le théâtre de Hugo; I'assertion de vérité historique, I'inventaire de situation que fait le puissant, avec toujours quelque part une zone aléatoire mettant en question la véracité du dire; la supplication, dont nous voyons bien qu'elle est inefficace, même et surtout quand elle est prière à Dieu: pas de prière qui ne soit immédiatement démentie par les faits, prières de Ruy Blas, prière de la Reine, prière de Triboulet, demandes ou actions de grâces aussitôt contredites par une providence sardonique. Jusqu'à la magnifique absurdité: la double prière dans Marie Tudor, de la Reine et de Jane suppliant Dieu de leur conserver vivant l'un des deux hommes, quand l'autre est déjà tombé sous le couteau de la guillotine. De même malédictions et bénédictions ont pour trait commun de n'être jamais ou presque jamais suivies d'effet. L'acte de parole est vain, jetant la suspicion sur la valeur de toute parole.

A une exception près: ce qui est universellement valable, c'est le contrat: contrat implicite de Didier avec Saverny, comme de Gennaro avec Maffio, contrat explicite de Triboulet avec Saltabadil, de Ruy Blas avec Salluste, de Gilbert avec la Reine Marie, de Hernani avec Ruy Gomez, tous contrats porteurs de mort. Comme si le seul rôle valable de la parole dans le monde « mercantile » que montre Hugo, était de construire un contrat et d'en éprouver la solidité. Dans ce monde on respecte les contrats, même et surtout s'ils conduisent tout droit à la mort. Contrat-piège auquel on ne peut échapper que par un seul moyen, I'aveu, la revendication d'identité. Lucrèce sort du piège, in extremis, en avouant son identité, Ruy Blas en proclamant la sienne: « Je m'appelle Ruy Blas et je suis un laquais. »

L'acte fondamental de la dramaturgie hugolienne, c'est la révélation de l'identité: « Je suis Jean d'Aragon, rois, bourreaux et valets », proclame Hernani. La Reine Marie démasque son amant comme « fils d'un chaussetier », révélation qui n'a rien de bouleversant, mais, à la fin de la même scène, elle se révèle elle-même dans sa parenté avec le bourreau. Et c'est Lucrèce qui crie à Gennaro: « Je suis ta mère. »

- L'identité

Ce qui est encore en question ici, c'est le sujet parlant et son identité. Les héros hugoliens cachent leur identité au point que leur parole en est compromise: le « Bon appétit, Messieurs » est parlé par une bouche sans droit et quand le Comte Jean parle le beau couplet du Voleur, il n'est pas un voleur, mais un aristocrate déguisé. C'est que les héros cachent avec leur nom quelque chose qu'il faut bien appeler une monstruosité, qu'ils veulent à tout prix dissimuler à ce qu'ils aiment: Lucrèce, mère-monstre, le Comte Jean, père adultère et incestueux Triboulet, bouffon méchant, Ruy Blas, laquais devant la Reine. Pour eux la minute de la révélation d'identité est celle du plus grand effort, mais aussi de la catastrophe: ils obtiennent en général au prix de la vie (la leur ou celle de ce qu'ils aiment) ce qu'ils souhaitent secrètement: être aimés non pas malgré leur monstruosité, mais par elle et parce qu'elle est leur nature vraie double.

La fureur des contemporains de Hugo, bien au-delà des provocations du code littéraire ou des offenses au bon goût tient à cela d'abord au fait que Hugo met en question l'impérialisme de la personne humaine, I'intangibilité du sujet transcendantal. De là toutes les accusations (dont Gustave Planche est le meilleur interprète) d'immoralité, de « matérialisme », d'antiprovidentialisme, et pour finir de « folie ». « Hugo se complaît (...) dans- I'avilissement de la personne humaine (...). Comment a-t-il oublié une à une toutes les facultés dont se compose la conscience humaine ? Comment est-il descendu jusqu'à confondre l'homme et la chose, la vie et la pierre, le cœur et l'étoffe ? (...). Ou Ruy Blas est une gageure contre le bon sens ou c'est un acte de folie. » (Revue des Deux Mondes, nov. 1838).

- Amour...

C'est qu'un monde où la parole ne peut être que la parole folle, suppose une mise en question bien plus radicale que celle du personnel politique de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet.

Qu'est-ce qui reste, comme affirmation de valeur dans ce théâtre ? L'amour. Et ce n'est pas par hasard, s'il contient les plus belles scènes d'amour partagé, presque les seules, de notre littérature théâtrale. Un drame de Hugo, c'est toujours un drame de l'amour. Amour au sens le plus complet du mot, amour filial, paternel, maternel, amour du frère et de l'ami, comme amour de l'amante et de l'amant - amour comme totalité proprement effrayante, force extérieure au social et le dévorant, qui ne tient compte ni des convenances, ni des différences. Amour qui s'inscrit dans la monstruosité, dans l'impossible et dans la mort. Amour qui se déploie à l'instant même de la mort avec la joie sublime et monstrueuse de Lucrèce Borgia enfin rejointe dans le mal par le fils qu'elle adore, - avec le « merci! » de Ruy Blas contraignant la reine à étreindre le laquais mourant en l'appelant par son nom, - avec le couple des amants d'Hernani~ voyant « des feux sans nombre » éclairer leur mortelle félicité; - avec la satisfaction de Tisbé plongeant à jamais dans le cœur de ce qu'elle aime le poignard du regret et du remords. Amour au-delà de toute jalousie, qui est celui de Tisbé ou de Gilbert. Irrésistible amour du théâtre de Hugo dont la formule est celle de Triboulet parlant à sa fille:

« Ma cité, mon pays, ma famille,
Mon épouse, ma mère et ma sœur, et ma fille,

Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi. »

- Ou plus brève la formule de Ruy Blas: « Je l'aime, voilà tout. »

L'amour est avant tout le fait de la femme: c'est elle qui, telle Dona Sol ou Tisbé, ou Blanche, I'éprouve jusqu'à la folie du sacrifice. Toutes les héroïnes de Hugo acceptent de vivre leur amour jusqu'au bout, bravant les interdits, mais du même coup elles se condamnent. Et, contre les lois et l'opinion, le théâtre de Hugo ne cesse de revendiquer la liberté de l'amour et le droit de la femme.

- Compassion

Anarchisme romantique et passionnel de Hugo ? Voire. On peut s'interroger sur ce que Hugo entend par idée morale et à quoi rime dans sa perspective la mission du poète dramatique, toujours réaffirmée. C'est le poète qui nous donne la clef, presque à la dérobée, dans la préface d'Angelo, quand il dit: « Faites circuler dans tout une pensée morale et compatissante. » S'il est une idée-force dans cet humanisme anti-humaniste qui est celui du théâtre de Hugo, c'est celle de l'égalité virtuelle des êtres humains, c'est le refus de toute vue surplombante ou paternaliste de l'humanité souffrante.

On parle de mélodrame à propos du drame hugolien: on voit ici encore que rien n'est plus faux. Aucun personnage n'est jugé en fonction de valeurs qui lui seraient extérieures. Le redresseur de torts du mélo finit toujours par dire ou par faire penser: j'ai sauvé la morale et la société. Hugo jamais. La fin « heureuse » d'Angelo unit les amants; leur liberté conquise par le sacrifice de Tisbé, c'est la liberté dans le « divorce » et le changement d'identité. La fin de Lucrèce Borgia voit la conjonction de la mère et du fils, la mère enfin rejointe par le crime « caïnique » de son fils. La certitude qu'il n'y a « pas d'enfer éternel » (« la Bouche d'Ombre »), qu'il n'est pas juste de juger, qu'on ne peut ni trier les bons et les méchants ni dire en pharisien: « je ne suis pas comme cet homme-là », cette certitude démonstrative parcourt le théâtre de Hugo. Elle en est à proprement parler la morale.

Marie Tudor, désarmée devant la mort qu'elle a voulue, Angelo frissonnant devant le pouvoir de Venise, Triboulet affreusement conscient d'être « le noir démon qui conseille le maître », Salluste même, le pire, voyant l'écroulement de « tout ce qu'il était », sont dignes de ce qui est le ressort proprement tragique du drame hugolien, ce qu'il appelle la compassion et qui n'est pas si loin de la pitié aristotélicienne. Mais avec une différence: dans une société élitaire et qui se fait gloire de l'être, où selon le mot de Balzac, « la délicatesse fleurit quand la fortune a doré le mobilier », dans un monde où, quand on est riche et puissant, non seulement on pèse plus mais on vaut plus, on est couronné par la valeur morale, Hugo, véritablement « démocrate », dit non~, montre que « le sublime est en bas ». On cherche quel est l'enseignement que dispense le théâtre de Hugo et sur lequel il insiste: il est là.

ANNE UBERSFELD

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