L'Eté

Romain Weingarten

( premiere partie)

 

créé le 31 octobre 1966, au Théâtre de Poche-Montparnasse.

Lorette, petite fille de 14 à 15 ans

Simon, son frère, simple d'esprit

Moitié Cerise, premier chat

Sa Grandeur d'Ail, deuxième chat


Un jardin. A droite, au fond la maison. Porte sur le jardin. Deux fenêtres au premier étage.

gauche et à droite, une table de jardin. Un banc.

Un arbre. Une haie.

PREMIER JOUR

C'est l'été. Personne. Musique. Simon entre. Demeure immobile. Simon rentre dans la maison et revient avec des assiettes.

 

SIMON.Deux couverts. Posés là. Maman ne mange jamais là. Je ne sais pas pourquoi. Qu'est-ce qui manque ?
Il sort, revient avec les couverts.
...Fourchettes, couteaux. Je ne la vois jamais. Ils croient que je ne m'en aperçois pas.
Il regarde l’arbre.
... Bonjour. Qu'est-ce qui manque ?
Il ressort, revient avec les verres.
... Il y a des tas d'animaux à la campagne. Il y en a même qu'on ne voit pas. Ce gros lézard transparent qui est entré hier. Il me prenait pour un imbécile. Bon. Inutile de faire tant de voyages...
Simon traverse la scène. S'allonge par terre. Il regarde quelque chose sous la haie. Passe Moitié Cerise. Il
n'est pas déguisé en chat. C'est un homme d'âge moyen.
MOITIÉ CERISE.—Vous cherchez quelque chose ?
Pas de réponse. Simon au bout d'un moment.
SIMON.—Non.
MOITIÉ CERISE.—Ah ! non...
SIMON.—A vous je peux parler... Quelquefois... les autres, c'est différent. Vous comprenez?

MOITIÉ CERISE.—Non.
Simon se réabsorbe dans la contemplation de quelque chose sous la haie.
En tout cas, vous cherchez quelque chose. Ça se voit, mais je saurai ce que c'est.
Moitié Cerise sort. Venant de la maison, Lorette apparaît, des cahiers à la main.
LORETTE. — Simon, tu cherches quelque chose ?
Il
ne bouge pas. Elle pose ses cahiers sur la table. S'assied. Simon la regarde. Reprend son observation. Puis il se relève; il tient quelque chose dans sa main. Il s'approche de Lorette et lui tend son poing fermé.
LORETTE. — Montre !
Il
rit.
... Montre !
Elle lui prend la main.
... Ouvre !... Tu ne veux pas ouvrir ?
Il
fait non de la tête.
... Mets ta main là.
Il
pose sa main sur la table. Elle lui donne un coup de règle.
SIMON.—Aie !...

 LORETTE. — Ouvre !
Elle le menace encore. Il ouvre la main. Elle regarde et prend la chose.
Elle hausse les épaules.

... Caillou... dis: caillou.
Grognements de Simon. Il veut reprendre son caillou.
... Non !... dis: caillou.
Il est mécontent. Elle lui prend le caillou. Il va le remettre à la place où il l'a pris.
SIMON, se relevant.—Caillou.
LORETTE. — Tu vois... Quand tu veux. Je dirai à maman que tu ne fais pas d'efforts. Assieds-toi.
Elle sort. Rentre avec un plat.
Viens... Sers-toi. Où sont les chats ? Ils ont déjà mangé ? Tu t'es disputé avec eux ?... Encore ! C'est trop salé.
Bruits de lèvres pour appeler les chats.

... Où sont-ils ? Tu sais bien que maman ne veut pas que tu les laisses sortir. C'est trop salé... Tu ne fais pas attention. Tu ne penses qu'à regarder en l'air ou à ramasser des cailloux. Alors, qu’est-ce que tu

veux que je te dise ?... Mange !
Il ne mange pas.
.. Tu n'as pas faim?... Tu es fâché ?... Tu es susceptible. Mange !
Il mange une bouchée, puis se lève et va s'accroupir dans un coin du jardin.

... Tu es gentil. Mais tu n'es pas facile. Je ne sais comment faire.
Elle prend un cahier.
... Ecoute !... Ça va te changer les idées. Ça, c'est mes devoirs de vacances, tu sais. Tu me diras ce que tu en penses. « Vous avez déjà assisté à l'arrivée du train. Décrivez la scène. » Tutut !... Tutut !... Le direct d'Amiens entre en gare. Depuis longtemps on l'attendait. Tout le monde descend. Les manutentionnaires font circuler leur Fenwick. Tu sais, les Fenwick ? Dans l'autre sens les marchands de limonade proposent leur marchandise.
Elle ferme son cahier, improvise.
... Au bureau de la gare, on rend les oreillers... Celui qui n'a pas rendu son oreiller, gare !... On lui coupe les oreilles.
Simon rit.
... Tu trouves drôle ?... Au contrôle, tous les gens tombent dans les bras de leurs parents. Nanette, Riri, Fanfan, Dédé, Gaston !
Elle rit.
... Mais ceux qui n'ont pas de billets ne passent pas. Ils reprendront le prochain train pour Amiens.
On sonne à la porte de la maison. Clochette.
... J'y vais.
Montrant les restes.
... Si tu n'en veux pas, donne ça aux chats.
SIMON. —Elle est drôle. Dommage qu'elle soit impatiente... Elle dit qu'il faut travailler, aller à l'école. Des bêtises, je ne veux pas travailler. Elle a de l'argent, non ?
Maman lui en donne tous les jours. Plein. Du fric. Sans compter les pensionnaires. Ça paye. Ça met du beurre dans les épinards comme dit Moitié Cerise. Alors ?

Lorette rentre.

LORETTE. — Moitié Cerise !... Sa Grandeur d'Ail !...

Un temps. Elle ressort. L'idiot se lève et va observer à la porte ce qui se passe dans la maison. Entrent, par le jardin, à gauche, Moitié Cerise et Sa Grandeur d'Ail.

MOITIÉ CERISE. — Moi, je ne viens pas quand on m'appelle. Il n'y a personne ?
SA GRANDEUR D'AIL. — Non, il n'y a que cet idiot collé à la porte.
Sa Grandeur d'Ail se dirige vers le banc à gauche.
MOITIÉ CERISE. — Ce n'est pas servi ?
Moitié Cerise va prendre les assiettes de Lorette et de Simon et les amène à leur banc. Ils s'assoient.
... Je n'aime pas qu'on m'appelle. Commencez, je vous prie.
lls examinent leurs assiettes avec circonspection.
... Qu'est-ce que vous avez fait ce matin ? Vous étiez dans l'arbre ?
Silence. Bruit des oiseaux.
SA GRANDEUR D AIL.—Qu est-ce que vous entendez par là ?
MOITIÉ CERISE. — Je ne sais pas.
SA GRANDEUR D AIL. — J'ai été dans un arbre. Si vous voulez dire que j'ai été dans cet arbre, eh bien, non. Cet arbre, je peux vous dire, les branches pour la plupart sont complètement pourries et je n'ai pas envie de me casser la figure. Je vous ai attendu ce matin ?
MOITIÉ CERISE. — Ah ! oui.
SA GRANDEUR D AIL. — Vous ne mangez pas ?
MOITIÉ CERISE.—Je ne mange pas quand on me dit de manger.
SA GRANDEUR D AIL. — Vous avez tort. Qu'est-ce que c'est ?
MOITIÉ CERISE. — Lapin.
SA GRANDEUR D AIL. — J'ai horreur du lapin. D'ailleurs, je n'ai pas faim.
MOITIÉ CERISE.—Il faut bien se contenter de ce qu'il y a.
SA GRANDEUR D AIL. — Il n'y a rien !
Je dis qu'il n'y a rien.
MOITIÉ CERISE.—Rien.
Tous deux lèvent la tête vers l'arbre.
SA GRANDEUR D’AIL. — Ce n'est pas Antoine, c'est Edgar. Il vient maintenant tous les jours. Hier soir il m'a cassé la tête pendant une demi-heure. Si cela continue je ne resterai pas ici.
Moitié Cerise s'empare de l'assiette de Sa Grandeur d'Ail.
... Qu'est-ce que vous faites ?
Sa Grandeur d'Ail reprend son assiette vivement.
... Peut-être je le mangerai plus tard.
MOITIÉ CERISE. — Ah ! bon. Si la branche est pourrie, il va tomber.
SA GRANDEUR D’AIL. —Edgar vole.
MOITIÉ CERISE.—J'aimerais qu'il se pose sur la branche pourrie.

Un temps.

SA GRANDEUR D’AIL. — C'est trop salé ! Elle fait moins bien la cuisine depuis quelque temps.
MOITIÉ CERISE. — Je croyais que vous n'aimiez pas le lapin ?
SA GRANDEUR D’AIL. — Je n'ai jamais dit cela.
MOITIÉ CERISE.—Ce n'est pas nourrissant, nourrissant... Edgar, c'est le mari d'Honorine...
SA GRANDEUR D’AIL.—Oui, c'est le mari d'Honorine.
Désignant un point au-dessus de la haie.
... C'est là.
MOITIÉ CERISE. — Quoi ?
SA GRANDEUR  D’ AIL. — C'est là qu'ils habitent. Dans le petit bois. Trois enfants. Il y en avait quatre. Il y en a un qui est tombé.

MOITIÉ CERISE. — Ah ! oui ?

SA GRANDEUR D AIL. — Et quelqu'un l'a mangé.

Un temps.

MOITIÉ CERISE. —Ah ! oui.

Un temps.

SA GRANDEUR D’AIL.—Je me demande qui c'est?

Un temps.

MOITIÉ CERISE.—Moi aussi.

Un temps.

SA GRANDEUR D’AIL. — Maintenant les autres savent voler.
MOITIÉ CERISE. — Vous, vous ne savez pas voler ?
SA GRANDEUR D’AIL.— Non.
MOITIÉ CERISE.—Vous ne seriez pas beau avec des ailes.

Silence. Ils mangent.

SA GRANDEUR D’AIL.— Je n aime pas cela du tout. Pourtant on paye assez cher.

MOITIÉ CERISE. —On a sonné tout à l'heure.

SA GRANDEUR D'AIL. — J'ai entendu.
MOITIÉ CERISE.—Je n'aime pas quand on sonne. Vous voulez le reste ?
SA GRANDEUR D'AIL. —Je n'aime que la tête.

Un temps court.

MOITIÉ CERISE. — Il y a quelque chose dans l'air.

Simon est resté debout près de la porte à observer l’intérieur de la maison, puis à guetter les chats.

SIMON.—On ne se gêne pas.

MOITIÉ CERISE.—Qui c'était ?
Un temps. Simon revient vers les chats.
... Des pensionnaires comme l'année dernière ?

SIMON.—La voisine.

SA GRANDEUR D AIL.—Je l'ai à l'œil.

MOITIÉ CERISE.—Qu'est-ce qu'elle voulait ?

SIMON.—Elle apportait les légumes.

SA GRANDEUR D AIL.—Elle a du toupet.
Simon prend l’assiette de Sa Grandeur d’Ail.
... Je n'ai pas fini.

SIMON.—Si, j'ai fini.
Il dessert.
MOITIÉ CERISE.—Moi, j ai fini.
Simon rentre dans la maison.
SA GRANDEUR D AIL.—Qu est-ce qu'il a dit ?
MOITIÉ CERISE.—Pardon ?
SA GRANDEUR D AIL.—Qu est-ce qu'il a dit ?
MOITIÉ CERISE. — Il a dit qu il avait trop chaud à la tête.
SA GRANDEUR D AIL. — Ce n est pas vrai. Il n'a pas trop chaud à la tête. Et puis de quoi vous mêlez-vous ?
Il a dit ça pour se plaindre. Moi, je n'aime pas qu'on mente, mon cher.
Moitié Cerise devant cette colère se lève, va s'allonger par terre dans la position de Simon tout à l'heure, au même endroit.
... Qu'est-ce que vous faites ?
Silence.
Moitié Cerise prend le caillou sous la haie.

... C'est quoi ?
MOITIÉ CERISE. —Hein ?... C'est rien.
SA GRANDEUR D AIL. — Je l’ ai vu aussi. Croyez moi, il s'est allongé sous la haie pour cacher un os. Mais je le trouverai. J'espère qu'il va bientôt partir pour toujours.
MOITTÉ CERISE. — Partir pour toujours !
SA GRANDEUR D AIL, il se lève et va à la haie.
Vous permettez que je regarde ?
Moitié Cerise se relève.
MOITIÉ CERISE.—Il n y a rien.
SA GRANDEUR D'AIL.—Oui, mais je préfère voir
moi-même, je ne fais confiance à personne.
Sa Grandeur d'Ail s'allonge a son tour.
... Il doit y avoir quelque chose, mais sans ma lampe électrique je ne peux rien voir.
MOITIÉ CERISE. — Ah !... Vous avez une lampe
électrique ?
Rentre Lorette sortant de la maison.
LORETTE. —Moitié Cerise, Sa Grandeur d'Ail !

SA GRANDEUR D’AIL. —Qu'est-ce qu elle dit ?
MOITIÉ CERISE. — Rien.
LORETTE.—Ah ! Les voilà qui s'étaient cachés. Oh ! les vilains. On a bien dormi ?
Lorette s'approche des chats qui reculent.
SA GRANDEUR D’AIL.—Qu'est-ce qu'elle dit ?
MOITIÉ CERISE.—Elle demande si le baromètre est descendu.
SA GRANDEUR D’AIL. —Le baromètre ? Non. Le baromètre, mademoiselle, est au beau fixe pour toute la saison, d'après les prévisions.
LORETTE.—On a bien mangé ?
MOITIÉ CERISE. — Elle vous demande, en kilomètres, la longueur de la pelouse de la voisine.
LORETTE. — Moitié Cerise !
SA GRANDEUR D'AIE.—C'est vous qu'elle appelle.
MOITIÉ CERISE. — Moi, je ne viens pas quand on m'appelle.
Moitié Cerise tourne le dos.
... J'ai sommeil

Il va se rasseoir.
LORETTE.—Pas aimable
Lorette va à la table et débarrasse.
SA GRANDEUR D AIL. — Moi aussi j'ai sommeil.

MOITIÉ CERISE.—On n'a pas assez mangé.

SA GRANDEUR D’AIL. — Ça, c est vrai !

LORETTE. — Simon !... Simon !...
Apparait Simon à la porte de la maison.
... Je vais faire les courses. Maman a dit que tu frottes le parquet dans la chambre du premier. Que tu cires la table, l'armoire et le lit, et que tu mettes de l'eau dans le broc. Tu as compris. A tout à l'heure.

Elle sort par le fond. L'idiot reste un moment immobile, puis va s'adosser à la porte.

SIMON. — C’est qu'elle attend des gens. Surement.
MOITIÉ CERISE.—Je croyais qu'elle était morte.
SA GRANDEUR D AIL.—Qui ça ?
MO;TIÉ CERISE.—Sa maman.
SA GRANDEUR D'AIL. — Vous croyez ?
MOITIÉ CERISE. — Quand on ne voit pas les gens pendant longtemps, cela veut dire qu'ils sont morts.
SA GRANDEUR D'AIL.—Oui...
MOITIÉ CERISE. — Alors on fait semblant de croire qu'ils sont vivants mais ça ne trompe personne.
SA GRANDEUR D’AIL. — Evidemment, ça ne trompe personne.
MOITIÉ CERISE. — Vous vous rappelez, c'était l'année dernière quand on n'avait rien à manger.
SA GRANDEUR D’AIL. — C'est à ce moment-là qu'elle est morte ?
MOITIÉ CERISE. —Oui.
SA GRANDEUR D'AIL. — Oui, tout ça n est pas joli, joli.
MOITIÉ CERISE.—Bon.

Il se lève.

... Je vais dormir. Bonsoir.

Moitié Cerise sort.

SA GRANDEUR D'AIL. —Je ne vais pas rester tout seul avec cet idiot. Je n'aime pas du tout la façon qu'il a de me regarder. Je vais monter sur le mur, et c'est moi qui le regarderai.

Un temps. L'ombre est tombée sur Simon qui rentre. Sa Grandeur d'Ail sort. Vient la nuit. Bruits de la nuit.

FIN DU PREMIER JOUR

 

PREMIERE NUIT

Un rayon de lune. Entre Sa Grandeur d'Ail, à pas de loup.

SA GRANDEUR D AIL. — Chasse-neige... Chasse neige...
MOITIÉ CERISE, sortant de l'ombre. —
Je pose le pied sur la neige. Au fond de la grande armoire il y a du linge.
SA GRANDEUR D AIL. — Qu'avez-vous fait ?
MOITIÉ CERISE. — J'ai mis mes bottes, je suis sorti.
Silence.
... Il n'y avait personne.
Silence.
... J'ai marché... Je n'ai rien remarqué d’anormal.

MOITIÉ CERISE. — Je vous attendais. Comptez tous les cailloux, toutes les gouttes dans l'eau, toutes les herbes. Comptez tous les jours, toutes les étoiles, toutes les feuilles dans l'arbre.
SA GRANDEUR D'AIL.—
J'ai fait le tour du village.
Une place blanche et forte, et pas l'ombre d'un revenant.
Aucune fumée, point de lune,
mais de l'ouest au nord,
épaisse barre de nuages, immobile
et par-dessus
le monde !
gorgé de lumière, comme à la bouche l'eau souterraine d'un fruit mûr, un ciel éternel !

Un silence.

MOITIÉ CERISE. — Qu'est-ce que vous dites ?
SA GRANDEUR D AIL. — ... c est pour la chose jamais vue que l'oeil est ouvert...

au-dessus de la barre des nuages

évoluaient dans le ciel avec une parfaite aisance

de silencieux globes d'or...
MOITIÉ CERISE.—Je les tiens dans ma main.

Ce sont les pommes du jardin. La lune était cachée derrière les nuages,

ainsi doit être caché... Ecoutez.

hier j'avais mis trois guerriers, en armes, à la porte du jardin
mais ceux de l'autre nuit qui gardaient le potager, se sont enfuis…
Un autre dormait face contre terre comme un ivrogne.
A quoi servent les portes, les murs, les haies
s'ils ne sont défendus ?
Les guerriers ne sont pas sûrs.
Je pense qu'il vaudrait mieux qu'il y ait tout autour du jardin
une de ces hautes chaînes de montagne

que la neige même en été couronne.
Il faut dès cette nuit

que le jardin soit fermé

maintenant...

Silence.

SA GRANDEUR D AIL. — Voici. Regardez.

Silence.

MOITIÉ CERISE.—Que voit-on là-haut ?
SA GRANDEUR D AIL.—Les voit-on déjà ?
MOITIÉ CERISE.— Deux silhouettes noires toutes petites, dans le blanc.
SA GRANDEUR D AIL. — Pensez-vous que ce soient eux ?
MOITIÉ CERISE.— Le premier qui entre ici est prisonnier.
SA GRANDEUR D AIL.— La nappe est mise, le couvert,

le drap tiré, le lit est bordé,

la porte est fermée

le ruisseau coule d'une main si légère... Légère

enveloppe de neige

 enveloppe des bois, enveloppe des pas,

enveloppe de la fumée, de l'air

du linge frais, tendu, profond

qui fleure bon le grain d'encens tombé dans l'herbe
où sa rougeur imperceptible se consume

jusqu'aux dernières heures de la nuit.
MOITIÉ CERISE.—Ecoutez.
SA GRANDEUR D AIL.—Ce n'est rien.
MOITIÉ CERISE. — Comptez tous les cailloux, tous les interstices des vieux murs...
SA GRANDEUR D'AIE. — A
tout à l'heure !
Sa Grandeur d'Ail se retire. Moitié Cerise demeure un temps immobile.
MOITIÉ CERISE.—Pour que le piège soit parfait.



FIN DE LA PREMIERE NUIT

DEUXIEME JOUR

Moitié Cerise et Sa Grandeur d'Ail à leur banc. Ils boivent chacun un bol de lait. Se regardent l'un l'autre avec de plus en plus de curiosité hostile.

SA GRANDEUR D'AIL. —Excusez-moi... Vous êtes ici depuis longtemps ?
Un temps.
MOITIÉ CERISE.—Vous êtes d'où ?... Quel pays ?
SA GRANDEUR D'AIL. — Je vais vous dire, Vous vous donnez des airs d'artiste mais au fond vous n'êtes qu'un bourgeois.
MOITIÉ CERISE.—Ah !
bon.
SA GRANDEUR D'AIL.—Un bourgeois.
MOITIÉ CERISE. — Guatemala,... Hindoustan,... Cachemire ?...
SA GRANDEUR D'AIL. — Je me demande pourquoi vous me parlez. Je ne vous ai jamais Vu.
Lorette sort de la maison avec ses affaires de couture. Elle va à sa table.
... et plus je vous regarde plus je vous trouve antipathique. -
Un temps.
MOITIÉ CERISE. — C’est dément.
SA GRANDEUR D AIL. — Je me demande si je pourrai vous supporter. J'espère que vous allez bientôt vous en aller.

Entre Simon avec un seau et un broc.
MOITIÉ CERISE.—La question n'est pas là.
SA GRANDEUR D AIL.—Où est la question ?... De toute façon j'ai l'intention de rester ici quelques jours, que cela vous plaise ou non, la question n'est pas là.
LORETTE,
à Simon. — Regarde... Ils sont en train de se disputer.
SA GRANDEUR D AIL. — Qui sont ces gens
?
MOITIÉ CERISE. — Je ne sais pas.
SA GRANDEUR D'AIL. — Vous devriez savoir.
MOITIÉ CERISE. —Je le sais mais je ne le dis
pas.
SA GRANDEUR D'AIL. — Et pourquoi ne le dites
Vous pas ?
MOITIÉ CERISE. — Parce que...
SA GRANDEUR D'AIL,
se levant. — Je n'aime pas du tout comme ils me regardent. Présentez-moi.
MOITIÉ CERISE. — Ah ! non.
LORETTE.—Sa Grandeur d'Ail
!
SA GRANDEUR D'AIL. — Pourquoi cette personne se met-elle à crier ?
MOITIÉ CERISE. — Je ne sais pas.
LORETTE. —Sa Grandeur d'Ail, Moitié Cerise, assez!...
A Simon.
N'approche pas, il va te griffer, tu sais bien.
SA GRANDEUR D'AIL  ,
à Simon.—Est-ce que c'est une pension de famille ou un bordel ?
MOITIÉ CERISE. — Oh ! ça.
LORETTE. — Pscht
!...
SIMON.—Pscht ! Pscht !
SA GRANDEUR D'AlL. — Encore un pas et je lui mange les yeux.
Lorette éclate de rire.
LORETTE.—Attention ! Il va t'arracher les yeux
Sa Grandeur d'Ail !... mimimimimimi...
SA GRANDEUR D ATL. —Qu est-ce qu elle dit ?
MOITIÉ CERISE. — Elle dit que Vous êtes mi Turc, mi-Ecossais, et qu'elle se demande comment vous pouvez vous trouver ici alors qu'on vous croyait à Pékin pour affaires.
SA GRANDEUR D AIL,
à Simon. — Vous ne passerez pas l'hiver, Ça se voit.
Simon rit.
LORETTE.—Attention !
Sa Grandeur d'Ail dégage. Il est en colère.
SA GRANDEUR D'AIL. — Au fond, je les aime bien, mais ils m'agacent. Je les tolère, c'est tout. Tout ce qui est ici m'appartient. Tout ceci est à moi. Je les tolère parce qu'ils sont pauvres et qu'ils ne sauraient pas où aller. Je suis gentil, oui... mais si je voulais ! Je suis le propriétaire. Au fait, est-ce qu'ils ont payé leur loyer ? A tout à l'heure, je vais chercher les gendarmes.
Il rentre dans la maison. Un long temps.
SIMON.—Les gendarmes !
MOITIÉ CERISE.—Asseyez-vous !
SIMON.—Merci.
MOITIÉ CERISE.—Oui les gendarmes. Et on vous mettra en prison.
SIMON.—En prison ?
MOITIÉ CERISE. — En prison pour dettes. Comme un Anglais. Nous n'avez pas payé le loyer, hein ?
SIMON.—Le loyer !
MOITIÉ CERISE. — Elle, là-bas, n'a pas payé le loyer. Or, l'autre, celui qui était là où vous êtes assis, c'est lui le propriétaire. Il l'a dit. Vous l'avez entendu? Et moi aussi je suis le propriétaire. Je vous le dis: vous me voyez, je vous vois. C'est moi le propriétaire, mes gros yeux, pas lui. Lui, il va chercher les gendarmes. Moi, je n'ai pas besoin de gendarmes. Dans un moment de folie, je casse tout !
SIMON.—Tu casses tout ! Qu'est-ce que tu regardes ? C'est Edgar, le mari d'Honorine. Sur la branche pourrie ! Certes, ce n'est pas pour tes groseilles.
Silence.
LORETTE. —Ah ! regarde comme il guette les oiseaux ! Tu es bien trop vieux pour courir après les oiseaux. Hein ? Mon gros Moitié Cerise. C'est toi le plus mignon, le plus gentil. Tu sais ce qu'on dit des chiens, qu'il ne leur manque que la parole pour être des hommes. Toi, c'est la même chose. Comme il est beau ! Oh ! attends ! J'ai une idée. Ne bouge pas.
Lorette rentre dans la maison.
MOITIÉ CERISE.—Qu est-ce qu elle dit ?
SIMON.—Qu'il ne vous manque que la parole pour être un homme.
MOITIÉ CERISE.—Qu est-ce que c est la
parole ?
SIMON.—Je ne sais pas.
MOITIÉ CERISE.—Alors !
LORETTE, qui ressort de la maison.—
Je vais te récompenser.

Elle lui noue un grand ruban bleu autour du cou. Elle rit. S'écarte.

MOITIÉ CERISE.—Qu est-ce que c'est ?
SIMON.—Un ruban.
MOITIÉ CERISE.—Je n'aime pas cela.
Geste pour l'enlever.
LORETTE.—Ne bouge pas.
Elle s'appuie sur ses épaules.
... Tu es si beau. Tu n'aimes pas le ruban ? Le beau ruban ? Désormais, tu le porteras toujours.
Il fait encore un geste.
... Bon. Je vais te l'enlever. Mais tu le mettras dimanche, ton ruban, dis ? Promis ? Dimanche, il y a la foire. Tu m'accompagneras. Tu seras le plus beau. Toutes les filles te courront après.
Elle lui ôte le ruban. I
l se lève, s'en va, chantonnant.
MOITIÉ CERISE.

Petit âne qui chérissait

dans le gris de sa petite âme

sur son dos deux petites dames

qui jouaient à minet-minet.
Il croise sa Grandeur d’ ail

Ah ! c'est vous ? Je vos croyais mort
Moitié Cerise sort.
LORETTE.—Sa Grandeur d'Ail !

SA GRANDEUR D'AIL.—Je vais le chercher.
Sa Grandeur d'Ail sort.
LORETTE.—Ce qu'il est mal poli.
A Simon:

A quoi rêves-tu ?

On sonne.

... Attends là.
Lorette rentre dans la maison. Moitié Cerise et Sa Grandeur d'Ail rentrent simultanément.
SA GRANDEUR D'AIL.—On a sonné !

 MOITIÉ CERISE.—On a entendu.

SA GRANDEUR D'AIL, à Simon. — Allez voir, ce sont les pensionnaires.
L'idiot se colle à la porte. Silence.
SIMON.—Non.
Il
se retourne vers le chat.
SA GRANDEUR D AIL.—La voisine ?
Silence.
... Je vous demande si c'est la voisine ?

Voix DE LORETTE, de la maison. — Simon !
SA GRANDEUR D AIL. — On vous appelle.
Simon sort.
Les chats se lèvent, vont se coller à la
porte. Silence.
Simon rentre par le jardin portant deux valises.


SIMON.—Les amis de maman. C'est ce qu'elle dit toujours. Connais pas. Connais pas maman. Moi, les amis de maman, zéro. Tu seras bien poli. Comprends pas. Des amoureux !
Il rit et il rentre dans la maison. Sa Grandeur d'Ail et Moitié Cerise se font un sourire de connivence.

FIN DU PREMIER JOUR

DEUXIEME NUIT

Une fenétre s'allume, c'est la nuit. Simon entre par le jardin et va s'asseoir sur le banc des chats. Lorette sort de la maison.
LORETTE.—Simon ! Simon ! Ah ! tu es là !
Il s'approche.
SIMON.—Hein ?
LORETTE.—Ecoute, ils sont là. Tu les as vus ?
Silence.
Tu devrais être au lit.
Simon rit.
... Mais parle, parle donc ! Tu ne parleras jamais !
Simon prend Lorette par l’épaule et rentre avec elle dans la maison. Ils allument l'entrée.
On voit les deux chats qui n'ont pas bougé.Un de chaque côté de la porte.
lls sortent. L'autre fenêtre s'allume.

SA GRANDEUR D’AIL. —Bonsoir.
MOITIÉ CERISE.—Bonsoir.
SA GRANDEUR D’AIL. — Elle vient chercher son frère. La fenêtre s'allume.
MOITIÉ CERISE. —La porte d'entrée s'allume. La porte d'entrée s'éteint. Une autre fenêtre s'allume. Chaque fenêtre s'éteint.
SA GRANDEUR D’AIL. —Ils s'aiment.
MOITIÉ CERISE.—lls s'aiment. Bonne garde.
SA GRANDEUR D’AIL. —Bonne garde.

FIN DE LA DEUXIEME NUIT


TROiSIEME JOUR

Les deux chats à la même place.

MOITIÉ CERISE. — Alors, que dit la gazette ce matin ?
Pas de réponse.
Vous, vous vivez dans un monde à part.
SA GRANDEUR D’AIL s'avançant. —
Je voudrais vous poser une question.
Moitié Cerise rapidement va s'asseoir à la table.

Sa Grandeur d'Ail regarde fixement un point de la table.
MOITIÉ CERISE.—Vous les avez vus ?

SA GRANDEUR D’AIL —Qui ça ?

MOITIÉ CERISE.—Eux.
Sa Grandeur d'Ail vient s'asseoir, ne répond pas.
…moi, j’ai vu

Silence

Sa Grandeur d’Ail regarde fixement un point de la table.

... Qu'est-ce qu'il y a ?

SA GRANDEUR D AIL.—Vous appelez ça.…

MOITIÉ CERISE.—Une mouche.
SA GRANDEUR D AIL.—Ah !
lls la fixent tous deux.
... Elle me regarde.

MOITIÉ CERISE.—Vous la connaissez ?
Silence. Léger sourire de Sa Grandeur d'Ail.
... Elle s'appelle comment ?

 SA GRANDEUR D'AlL.—Hm !

MOITIÉ CERISE.—S'appelle comment ?

 SA GRANDEUR D'AlL. — Quelque chose comme Mina, Manon. Je n'ai pas bien entendu.
Silence. D'un revers de la main, Moitié Cerise tente de l'attraper.
... Non.
MOITIÉ CERISE.—Comment non !
SA GRANDEUR D'AIL. — Je ne vous permets pas de l'attraper.
MOITIÉ CERISE. — Oh ! je vous la laisse. La voilà.
Silence.
... Tiens, elle me regarde !
Il est gêné.
... C'est vrai qu'elle a de gros yeux.
Il a peur.
... brrr !
Il s'écarte.
SA GRANDEUR D AIL. — Non, c'est moi qu elle regarde. Elle vous trouve moche.

MOITIÉ CERISE.—Attrapez-la !

SA GRANDEUR D AIL.—Non.
MOITIÉ CERISE.—Pourquoi ?

SA GRANDEUR D’AIL —Je l'aime.
Silence.
MOITIÉ CERISE.—Fichtre ! Ah ! bon. Moi, elle me flanque le trac !
SA GRANDEUR D'AIL. —Avez-vous déjà aimé ?
MOITIÉ CERISE.—Ça...
SA GRANDEUR D'AIL. — Vous devriez aller Voir un psychanalyste.
Silence. Moitié Cerise, gêné, se lève, fait un tour. Il essaie d'attraper quelque chose.
... Non !
MOITIÉ CERISE. — Ce n'est pas elle. C'est un papillon.
SA GRANDEUR D'AIL.—Raté
!
MOITIÉ CERISE. — J'ai le droit de faire ce que je veux. Si je veux je peux attraper des papillons.
Il essaie encore.
SA GRANDEUR D AIL.—Raté.
Moitié Cerise ramasse quelque chose par terre qu'il mange.
A la mouche:

Est-on jolie ! Rien qu'en la regardant, on a l'impression de lui faire un gosse. Est-ce que vous comprenez ? Moi, je suis beau, vous, vous êtes moche !
MOITIÉ CERISE, en mâchonnant. — Vous êtes amoureux, voilà tout.
SA GRANDEUR D AIL. — Non, on a rien compris, on a rien compris tant que...
A la mouche:
Adieu...
A Moitié Cerise:
Vous pouvez venir, elle est partie.
MOITIÉ CERISE, hausse les épaules. —
Tout ça...
Entre Lorette avec un plateau et deux bols de lait.
LORETTE.—Moitié Cerise, Sa Grandeur d'Ail ! Le petit déjeuner pour ces messieurs.
SA GRANDEUR D'AIL.—Posez, là !
Sur la table.
Lorette va au banc, les appelle des lèvres. Ils se lèvent, approchent.
... C'est très agaçant le bruit qu'elle fait avec sa bouche. Je lui ai déjà dit de ne plus faire ça, mais c'est plus fort qu'elle : C'est une fille de campagne.
Lorette s'assied à côté d'eux. Ils boivent.
LORETTE. — Vous les avez vus ? Qu'est-ce que vous pensez ? Hein ? Vous pensez quelque chose ?
Entre Simon.
SA GRANDEUR D AIL. — Garrrrr-çon ! Un vé de biè !
Il rit.
Vous la connaissez ?
MOITIÉ CERISE.—Oh ! moi, les histoires !
LORETTE. — Ils sont réveillés. Dis, tu leur as porté le petit déjeuner ?
Simon ne répond pas. Il caresse une herbe. Vient s'asseoir. Chatouille le nez de Moitié Cerise. L'attrape. Ils la tiennent tous les deux. Moitié Cerise la lâche. Même jeu avec Sa Grandeur d'Ail. Simon pose l'herbe sur la table. Même jeu entre les deux chats. Lorette éclate de rire, prend l'herbe.
... Alors !
Alors ! Les amoureux ? Eh bien, dis ?
MOITIÉ CERISE. —A propos, vous avez vu... ces gens ?
Lorette rêve.
SIMON.—Qui ?
SA GRANDEUR D'AIL. —Ne faites pas l'idiot, mon petit. C'est vous qui avez monté l'eau hier soir, et ce matin le petit déjeuner, on vous a vu.
SIMON.—Ce sont des amis de maman.
SA GRANDEUR D AIL. — Des amis de maman.
Vous êtes niais. Vous savez ce que c'est vous, l'amour... l'amour...

MOITIÉ CERISE. — Chut ! Pas devant...

SA GRANDEUR D AIL. — Elle ne sait pas parler. Je vais vous dire ce que c'est moi, l'amour.
SIMON.—Ils étaient couchés dans le grand lit.

MOITIÉ CERISE.—Tout nus ?
Long silence.
SA GRANDEUR D AIL. — Qui appelez-vous: des amis de maman ?
Manon est revenue.
SA GRANDEUR D'AIL.—... Ah ! chérie.
MOITIÉ CERISE.—Dites-lui de ne pas me regarder.
SA GRANDEUR D AIL, à Simon. —
Manon ! Simon ! C'est bien Simon, votre nom ? Ma fiancée !
Simon attrape la mouche.
... Lâchez-la !

 LORETTE.—Tu l'as eue ?
Simon lâche la mouche qu'il regarde s'envoler.
SA GRANDEUR D'AIL. — Je lui avais dit de ne pas venir quand vous êtes là. Vous êtes des êtres si grossiers.
Silence pendant lequel Sa Grandeur d'Ail observe Moitié Cerise.
Qu'est-ce que vous mangiez tout à l'heure ?

MOITIÉ CERISE.—Moi ?

SA GRANDEUR D'AIE. — Oui, vous avez attrapé quelque chose par terre.
Un temps.
Vous ne voudriez pas la manger ?
MOITIÉ CERISE. —Manon ! Ah ! non. Pour rien au monde je ne voudrais y toucher.
SA GRANDEUR D’AIL — Vous voulez dire que je ne vous permets pas d'y toucher.
Sa Grandeur d'Ail le regarde soupçonneusement.
Dites donc...
MOITIÉ CERISE. —Si on m'empêche, je casse
toût. Soyez tranquille, je vous la laisse. Ça n'a pas de sens votre histoire.
LORETTE. — Ne vous disputez pas. Il y a du
monde à la maison.
La mouche revient.
MOITIÉ CERISE.—Ah ! non.

LORETTE.—Regarde !
Moité Cerise recule.
... Il a peur d'une mouche.
Lorette rit et rentre dans la maison.
SA GRANDEUR D'AIL. — Vous faites semblant d'avoir peur, mais vous l'attirez en dessous. Cela
je n'aime pas du tout. Manon !
Voilà ! Là vous aurez le droit de vous promener.
MOITIÉ CERISE.—Eh ben !
SA GRANDEUR D’AIL — Eux, ils veulent vous manger. Il vaut mieux vous en aller, ma chérie. Je vous verrai tout à l'heure.
MOITIÉ CERISE.—Ca me dégoûte votre affaire.
Silence. On sonne... Un temps.
... On a sonné.

SA GRANDEUR D’AIL —Pourquoi restez-vous là ? Vous n'avez pas de travail, mon petit ?
Simon agite l'herbe. Moitié Cerise l'attrape. Simon se lève.
MOITIÉ CERISE, à Sa Grandeur d Ail, montrant l'herbe.—Elle est jolie, hein ? Vous la voulez ?
SA GRANDEUR D’AIL — Laissez-moi tranquille.
Les chats se regardent fixement, totalement immobiles. La porte de la maison s'ouvre brusquement. Tous tournent la tête.
MOTTIÉ CERISE.—C'est eux.
On entend le rire de Lorette, puis elle entre.
LORETTE.—C'est moi.

MOITIÉ CERISE.—Je m'en doutaıs.
Lorette s'approche de Simon.
LORETTE, à Simon.—La voisine ! Tu ne peux pas savoir comme elle est curieuse. Et sur les pensionnaires. Qu'est-ce qu'ils avaient dit, qu'est-ce qu'ils avaient fait, comment ils s'appelaient, d'où ils venaient et s'ils avaient de l'argent et quel était son métier, etc., etc.
SA GRANDEUR D’AIL —Qu'est-ce qu'elle raconte?
Elle rit.

LORETTE, ( ? )
... Ils sont partis se promener ? Je les aime bien. Elle est très jolie. Et lui aussi il est très joli. Très gentil aussi.
Tiens, voilà la liste des commissions. Va. Maman dit que tu te dépêches.
Simon sort. Aux chats:
... Paresseux !
MOITIÉ CERISE.—Qu'est-ce qu'elle dit ?
SA GRANDEUR D’AIL —Assez parlé.
LORETTE, les caressant. —
On est beau, gentil, gentil.
SA GRANDEUR D’AIL se levant. —
Je reviendrai... Peut-être...
Il sort.
LORETTE.—Mal élevé.

MOITIÉ CERISE.—Je reviendrai peut-être.

LORETTE.—Qu'est-ce que tu dis, toi ?

MOITIÉ CERISE.—Moi, je ne dis rien.

LORETTE.—Tu ne dis rien. Bien sûr tu ne dis rien. Et qu'est-ce que tu dirais si tu savais parler ?
MOITIÉ CERISE, se lève. —
Je pourrais dire: voilà la maison. Voilà le jardin. Voilà la table. Voilà les chaises. Voilà le gravier, par terre. Voilà les arbres. Je suis ici, vous êtes là. Et voilà. Je sais des choses. J'en sais des choses.
LORETTE. —Tu parles ! Prétentieux !
MOITIÉ CERISE, il s'incline. —
Au revoir, mademoiselle.
Il sort. Elle le regarde partir.
LORETTE.— Voilà. Voilà quoi ?

Voilà tout. Voilà rien.

C'est toi qui t'y mets.

Silence.
... Voilà le jardin. Voilà la table.
Elle saute à cloche-pied.

... Ils ne sont pas cachés. Mais on peut se cacher. Il y a ce qu'on voit et il y a ce qu'on ne voit pas. Sans cela on ne pourrait pas jouer. Voilà.

FIN DU TROISIEME JOUR


TROISIEME NUIT
...



Nuit sombre. Silence. Puis un murmure étouffé de voix. On ne voit personne. La fenêtre de Lorette s'allume. Elle y appara~t en chemise de nuit. Les chachotements s'arrétent. Lorette disparaît. Elle descend dans le jardin, qui s'éclaire un peu. Hésite. Simon surgit de l'ombre derrière elle. La touche. Elle sursaute. Pousse un cri.
SIMON. - Chut !
LORETTE.—Ah ! c'est toi. J'ai eu peur. Je me sens bizarre. Je ne peux pas dormir. n
fait trop chaud.
SDMON. - Chut !
LORETTE, bas.—
Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
SnMON. - Chut !
Il l'emmène avec beaucoup de précautions vers le coin d’ombre des amants. Les lui désigne.
.. Chut !
LORETTE. - Ah !
Silence. Simon, pour faire comme l’homme qu'il voit, enlace sa sœur, essaye de l'embrasser. Elle se dégage.
LORETTE. - Tu es fou. Mais tu es fou ! Chut !

Ils se regardent.
... Attention, ils vont nous voir.
Lorette se sauve essayant d'attirer son frère, Simon reste en place se cachant la tête dans les mains. Lorette se cache. Un temps. Puis ressort de sa cachette.
Tu peux sortir. Ils sont partis.
Il baisse les mains. Elle rit.

... Tu es bien caché ! Gros malin ! Ah ! tu sais, tu as eu de la chance, ils sont partis par le jardin. Eux non plus ils n'ont pas envie de se coucher. Il fait trop chaud.
Elle s'assied.
... Ils sont partis se promener. Ils se donnent la main.
Elle se lève, prend la main de Simon. Ils se promènent dans le jardin.
... Souvent il la prend dans ses bras.
... Dis-moi ce que c'est l'amour ? Tu crois qu'ils s'aiment. Souvent il l'embrasse. Ils ont l'air de s'aimer. Oui, ils s'aiment. Ils s'aiment beaucoup. C'est drôle. Ça doit être agréable, qu'est-ce que tu crois? Prends-moi dans tes bras. Allons prends-moi dans tes bras, comme tout à l'heure.
Il la prend dans ses bras.
... Non, ne m'embrasse pas.
Elle se dégage.
... Oui, c'est agréable. Mais on ne peut pas se rendre compte. Toi, tu es mon frère, tu comprends, ce n'est pas pareil. Et puis tu es idiot. Surtout ça ! alors... mais tout de même on a une petite idée.
Elle s'assied.
... Viens, tu vois on est loin, loin. Quand il n'y a plus personne, quand il fait tout noir, quand il n'y a plus de bruit, si on est tout seul, on a peur. On peut avoir peur. Même si on n'a pas peur on se sent, comment dire, trop près. On est gêné. C'est comme si on vous regardait, comme si on était de trop. Quand on est deux on ne s'entend plus. Tu comprends ! On ne fait plus de bruit. On est comme la nuit. Dis-moi que tu m'aimes.
Simon après un silence se met à rire.
SIMON. — L'amour, l'amour, l'amour c'est ce que dit Sa Grandeur d'Ail, il n'a que ce mot à la bouche.
LORETTE.—Hein ?
SIMON.—Il dit tout le temps à Manon: je t'aime, je t'aime, je t'aime.
LORETTE. — Simon quand tu te tais tu es idiot. Quand tu parles tu es fou.
SIMON.—Je t'aime.
LORETTE.—Bon. C'est mal dit, tu n'as pas l'air d’ y croire. Tâche de les surprendre, écoute bien comme il dit, lui. Ça pourra te servir plus tard. Même si tu ne sais dire que ça, ça peut être utile. Est-ce que tu comprends bien ce que je te dis ? Viens.
Elle l'emmène dans l'ombre. On ne les voit plus.
.. Tu crois qu'ils sont partis par-ici ou par-là. Regarde, c'est tranquille. Tout le monde dort. Tout le monde est mort. On est morts. Ils sont morts. Tu crois ? Peut-être qu'on n'est pas là ?
On est bien ici. Oh ! comme je voudrais être grande ! Viens. On va dormir. Donne-moi la main viens, ne fais pas de bruit. Alors tu viens ?
Silence.
... Ne pose pas de questions, petit frère.

Ils passent.
... Ferme la porte.
lls entrent dans la maison. Entre Sa Grandeur d'Ail à l'affût, qui inspecte les lieux. Puis Moitié Cerise, plus dégagé.
MOITIE CERISE.—Ça sent la chair fraîche.

SA GRANDEUR D'AIL. — On relève des traces. Des pas qui se croisent, des allées et venues.
MOITIE CERISE. — Avant le pas, la trace. Il se passe des choses ! Nous les connaissons.
Il s'est baissé, a ramassé par terre une bague.
... Vertige.
Temps.
Vestige... Voici.
SA GRANDEUR D'AIL.—La bague. Ils sont restés là toute la soirée. L'un contre l'autre. N'échangeant que peu de paroles. La bague est tombée.
Rentre Simon qui se dissimule et observe les chats en train de cacher la bague.

FIN DE LA TROISIEME NUIT

QUATRIÈME JOUR

Tout le monde endimanché.

MOITIÉ CERISE, à la fenêtre.—Hello !
Sa Grandeur d'Ail apparaît à l'autre fenêtre.
... Comment va ?
SA GRANDEUR D'AIL.—Mal. On ne s'occupe plus de moi. Et vous ?
MOITIÉ CERISE. — Cela va plus ou moins selon le moment, le changement de saison, le temps passé à la maison.
Heureux.
... Je suis dans leur chambre.
SA GRANDEUR D'AIL. — Ah ! Est-ce qu'il lui a fait un gosse ?
MOITIÉ CERISE.—Ça ! Vous savez comment on fait ?
SA GRANDEUR D'AIL. —Parce que s'il ne le fait pas, moi je le fais. Ecoutez, je ne l'ai pas vue depuis hier.

MOITIÉ CERISE.—Qui ça ?

SA GRANDEUR D'AIL.—Manon !

MOITIÉ CERISE.—Bah !

SA GRANDEUR D'AIL. — Qu'est-ce qu ils font maintenant ?

MOITIÉ CERISE.—I1 met sa chemise.

SA GRANDEUR D'AIL.—Et elle ?

MOITIÉ CERISE.—Elle !
Cachottier.
... Je ne sais pas.
SA GRANDEUR D'AIL.—Ça m'est égal. L'homme  notaire.est responsable de son déplacement dans la nuit comme du déplacement de la puce. Ceci est mon testament.
MOITIÉ CERISE. — Qu'est-ce que vous racontez ?
SA GRANDEUR D AIL. — Je dis : ceci est mon testament, fait devant notaire, ce matin même, à la
fenêtre du premier étage, signé et paraphé.
MOITIÉ CERISE.—Ah ! La voilà !
SA GRANDEUR D'AIL.—Qui ça ?
MOIITÉ CERISE.—Manon. Elle était là.
SA GRANDEUR D'AIL. — Je le savais. Vous imaginez qu'elle vous court après.
MOITIÉ CERISE.—Oh ! ca, pas du tout.
Coup d'œil à la chambre.
... Maintenant, elle se brosse les cheveux. Elle va bientôt être prête.

Il chante.
... Tata, tatata, tata, tatata.
Il se frotte les mains.
... Encore une belle journée qui s'annonce !
Sa Grandeur d'Ail hausse les épaules.
... Bon. Eh bien moi, je descends. Ah ! non.
Il écarte Manon.
... Allez retrouver votre type. Il est là, devant
Il rit, quitte la fenêtre, reparaît.
... Ah ! ils s'embrassent, devant notaire.
Il disparaît.
SA GRANDEUR D'AIL. —Venez, vous, petit monstre. Je vais vous gronder ! Je vais vous dire: vous n'êtes qu'une petite mouche à merde. Vous resterez dans le noir toute la journée.
Il disparaît.
Simon sort de la maison. Il cherche quelque chose. Ne trouve pas tout de suite. De dessous la pierre où les chats l'ont cachée il sort la bague. L'examine attentivement.

Moitié Cerise réapparaît à la fenêtre. A la cantonnade.

MOITIÉ CERISE. — ... Sont prêts. Ont mis les beaux habits. Vont se promener. C'est la fête au village.
Il disparaît. Sa Grandeur d'Ail réapparaît à l'autre fenêtre, la mouche sur le doigt, lui donne un baiser, il voit Simon, son doigt s'abaisse vers lui.
MOITIÉ CERISE, réapparait. — Ma bague ! Ma bague ! J'ai perdu ma bague ! Elle dit cela.
A Sa Grandeur d'Ail.
Vous entendez mon vieux ?
Sa Grandeur d'Ail toujours du doigt lui désigne Simon en train d'essayer la bague.
...Oh!Vous...la bague!

SA GRANDEUR D'AIL. —Vous là-bas ! Dites donc? Où avez-vous trouvé ça ?
Accent allemand.
... Remettez ça tout de suite où Vous l'avez trouvé, vous entendez.
Simon le regarde, ne réagit pas.
MOITIÉ CERISE, accent allemand. — Remettez ça tout de suite.
SIMON.—Mon œil.
Il met la bague dans sa bouche.
SA
GRANDEUR D'AIL.—Salaud ! N'avalez pas !
MOITIÉ CERISE. — Navalez pas surtout !

SA GRANDEUR D'AIL. — Vous mourriez !
Simon rit.
... Je vais descendre. Attendez. Vous allez voir ça.
Simon sort la bague de sa bouche, la leur tend, les nargue.
SIMON.—Venez la chercher !
SA GRANDEUR D'AIL. —Au voleur ! Au voleur !

MOITIÉ CERISE.—Au voleur !
lls disparaissent, réapparaissent à la porte de la maison, se bousculent.
SA GRANDEUR D'AIL.. — Laissez passer, j étais le premier.

MOITIÉ CERISE.—Moi d'abord !
A Simon:
La bague !
SA GRANDEUR D'AIL.—Rendez la bague !
MOITIÉ CERISE.—Vous entendez, C'est à lui !
SA GRANDEUR D'AIL. — C'est à lui, c'est lui qui l'a achetée.
SIMON.—Je sais. C'est la bague. Elle est à moi.
SA GRANDEUR D'AIL. — Attention. Regardez-moi bien dans le blanc des yeux.
MOITIÉ CERISE. — Dans le jaune. C'est plus impressionnant: Regardez-le bien dans le jaune de l'œil et regardez comme le jaune devient orangé, puis rouge de colère. Feu rouge, mon bonhomme. On ne passe pas. Police. Vos papiers. Vous avez volé la bague.
SIMON.—Non.
MOITIÉ CERISE.—Vous mentez. Vous l'avez dans la main.
SIMON.—Mais non.
SA GRANDEUR D'AIL. — Il est interdit de contredire  monsieur. Vous l'avez... donnez tout de suite.
SIMON.—Bas les pattes.
SA GRANDEUR D'AIL. —Je vais me mettre en colère.
MOITIÉ CERISE. — Je vais vous cracher dans la figure. Faites très attention, monsieur va se mettre en colère si vous ne rendez pas la bague im-mé-diate-ment.
SIMON.—Psh !
Il les menace.
VOIX DE LORETTE.—Simon ! Simon !
Il met la bague dans sa poche. Elle entre.
MOITIÉ CERISE.—Au voleur ! Au voleur !

SA GRANDEUR D'AIL.—Au voleur ! Au voleur !

LORETTE.—Qu'est-ce qui leur prend ? Simon !.

MOITIÉ CERISE. — I1 a volé la bague.

SA GRANDEUR D'AIL. —Au voleur ! Au voleur

LORETTE.—Oh ! assez, vous ! Assez ! Psh !
Elle les menace.
... Allez-vous-en.

MOITIÉ CERISE, hystérique.—Au voleur !
SIMON.—Ne les écoute pas.

LORETTE.—Assez !
Elle les menace encore.
SA GRANDEUR D'AIL.—Je ne m’en irai pas.
LORETTE.—Veux-tu t’en aller !
Moitié Cerise vient chercher Sa Grandeur d'Ail, le calme d'un clin d'oeil.
MOITIÉ CERISE. — Venez. Laissons-les. Nous la reprendrons  plus tard.
SA GRANDEUR D'AIL.—On reviendra. Vous aurez de mes nouvelles.
SIMON.—Pauvre fou !

Ils sortent.

LORETTE. — Simon, écoute. Elle a perdu une bague. Un rubis. Tu sais, c'est une pierre rouge. Elle pense que c'est peut-être dans le jardin. On va la chercher. Aide-moi. Qu'est-ce que tu as ? Tu ne comprends pas. Tu sais ce que c'est une bague. Je te dis: une chose qui brille qu'on met autour dU doigt. Tu comprends ?
Il rit.
... Quoi ? Tu trouves drôle ?
Elle hausse les épaules.
... Aide-moi, cherche ! Eh bien cherche.
Ils cherchent. Les chats réapparaissent au fond du jardin.
SA GRANDEUR D'AIL.—Regardez ! Non !

MOITIÉ CERISE. — Elle peut chercher !
SA GRANDEUR D'AIL. — Incroyable. Incroyable. Il ira loin !
Simon se baisse et ramasse quelque chose. Sa Grandeur d'Ail étouffe d'indignation.
SIMON.—Hm !
LORETTE.—TU l'as trouvée ?
Il la regarde ravi. Elle vient voir.
.. Idiot ! Un mégot ! Je te dis une bague. Est-ce que tu te fiches de moi ?
SA GRANDEUR D'AIL. — Vous vous rendez compte !
LORETTE. — Dis donc, dis donc, est-ce que tu te fiches de moi? (Soupçon.)
Tu as l'air un peu bizarre. Tu aurais une idée. Regarde-moi dans le blanc des yeux.
SIMON.—On m'a déjà dit ça.
LORETTE.—Quoi ? Qui t'a dit ça ?
SIMON.—Sa Grandeur d'Ail. Il m'a dit: regardez-moi dans le jaune de l'œil qui devient orangé et puis rouge de colère.
LORETTE, inquiète, effarée.—
Hein ?
Simon défait le mégot, et lit.
SIMON — « A toi pour toujours, mon Simon,
Manon.»
SA GRANDEUR D'AIL.—Ça !
A Moitié Cerise:
Retenez-moi.
SIMON, à Lorette.—
Tiens lis.
Il lui tend le mégot. Elle le prend.
LORETTE, de plus en plus inquiète. —Tu es fou. Oh ! Simon, tu me fais peur. I1 n'y a rien d'écrit sur le mégot. Et d'abord, tu ne sais pas lire. Mon Dieu, mon Dieu, Simon, je préfère quand tu ne parles pas.
Il reprend le mégot.
... Jette ça, jette, c'est sale !
Il le met dans sa poche.
SA GRANDEUR D'AIL. —Donnez-moi ça. Tout de suite.
LORETTE.—Cherche. Eh bien quoi, cherche !
Simon se met à quatre pattes. Ils cherchent.
SA GRANDEUR D'AIL. — C'est un spectacle édifiant.
MOITIÉ CERISE.—Fichtre !
SA GRANDEUR D'AIL. — VOus parlez du philosophe ?
MOITIÉ CERISE. — C'est Fichte le philosophe. n y
a longtemps que Fichte est dépassé.
SA GRANDEUR D'AIL. — Je ne suis pas de votre avis.
MOITIÉ CERISE. —Je m'en bats les paupières avec une petite patte d'anguille.
SA GRANDEUR D'AIL. — Vous ne le ferez pas toujours.
MOITIÉ CERISE. — Si. Tenez ! Il a Manon sur le derrière.
SA GRANDEUR D'AIL. — Hein ? Mais c'est vrai. Oh ! Oh ! vous là-bas !
SIMON.—Qu'est-ce que vous voulez ?
SA GRANDEUR D'AIL. — Laissez Manon tranquille.
SIMON.—Je ne vous entends pas.
MOITIÉ CERISE. — Elle a un penchant pour lui.
SA GRANDEUR D'AIL. — Manon ! Manon !
Silence.
... Vous entendez. Vous allez voir ! Si vous n'obéissez pas ! Vous! Vous ! Je vais les tuer.
SIMON. —Elle est sur mon dos. La bague est dans ma poche... Je vais la mettre dans ma poche, et la bague sur mon dos. Mais pour l'instant nous jouons au cheval tous les deux. Au pas, au pas, au trot, au trot, au galop, au galop.
Il sort en galopant.
SA GRANDEUR D'AIL.—J'enrage !

LORETTE. —Simon ? Simon ? Mais qu est-ce qu'il a ?
On entend au loin la musique de l'orphéon du village, qui peu à peu se rapproche. Lorette, les deux chats lèvent la tête. Simon entre en trombe en hurlant.
SIMON.—La fête ! La fête ! La fête !
Il s'immobilise à la porte gauche du jardin, devant lequel va passer la musique.
LORETTE. — C est vrai. Nous chercherons plus tard. Ah ! Moitié Cerise, Sa Grandeur d'Ail venez ici. Vite, vite, allons dépéchez-vous.
Elle les pousse dans la maison. La musique s'approche, les deux chats reviennent, chacun avec un gros ruban autour du cou.
LORETTE.—Venez. Vite !
Les deux chats se dévisagent soupconneusement. Lorette court à la porte du jardin où est déjà Simon.
La musique passe. Lorette bat des mains.
Lorette et Simon sortent, pour suivre le délilé.
Lorette aux chats.

Vous venez ?
Ils ne réagissent pas.

... Tant pis pour vous.
Elle sort. Les deux chats restent seuls. Moitié Cerise est à la porte. Sa Grandeur d'Ail demeure figé au milieu du jardin.
SA GRANDEUR D'AIL.—Qu'est-ce que c est ?
MOITIÉ CERISE.—Venez voir.
SA GRANDEUR D'AIL.— Je vous demande qu'est-ce  que c'est ?
MOITIÉ CERISE.—Foutez-moi la paix !
SA GRANDEUR D'AIL.—Je vous demande qu'est-ce  que c'est ?

Pas de réponse.
Je vous demande qu'est-ce  que c'est ?
Je vous demande qu'est-ce  que c'est ?
Je vous demande qu'est-ce  que c'est ?
MOITIÉ CERISE. — Oh ! Ecoutez, mon vieux, changez de disque.
SA GRANDEUR D'AIL. —Je vous demande qu'est-ce  que c'est ?
MOITIÉ CERISE.—Vous êtes malade ?
Il
rit.
... Vous avez une drôle de binette. Qu'est-ce qui vous arrive ?
SA GRANDEUR D'AIL.—Vous vous êtes regardé ?
MOITIÉ CERISE.—On ne peut pas se regarder  soi-meme.
SA GRANDEUR D'AIL.—Plaît-il ?
MOITIÉ CERISE. — Sauf dans les cas exceptionnels.
SA GRANDEUR D'AIL.—Lesquels ?
Avec rancune:
Enumérez-les par ordre d'importance. Décrivez brièvement chacun d'eux en termes succincts, ne retenant que les traits essentiels étant donné le peu de temps et la longueur de ruban qui nous sont impartis.
Il
ajuste son ruban. Moitié Cerise même jeu.
MOITIÉ CERISE. — Ecoutez, mon vieux, vous m'assommez. Si vous voulez poser des questions, vous n'avez qu'à vous faire vous-même les réponses. Et puis si on se tutoyait ?
Sa Grandeur d'Ail s'assied... Silence. Moitié Cerise vient s'asseoir.
MOITIÉ CERISE, faisant le mouton.—Bêêêêêêêê
Silence.
... Bêêêêêêêê
SA GRANDEUR D'AIL.—Non.
MOITIÉ CERISE.—Bêêêêêêêê
Se rappelant soudain.
C'est le mouton !... Bêêêêêêêê
Un temps.
Puis il f ait un bruit très étrange.

Qu'est-ce que c'est ?
Il
recommence.
... Hein ? Ecoute bien...
Encore.
.. That is the Nasier Vert.
Encore.
SA GRANDEUR D'AIL.—Agaçant !
Il fait à son tour un bruit éclatant.
... Qu'est-ce que c'est ?

MOITIÉ CERISE.—Je ne sais pas.
SA GRANDEUR D'AIL.—C'est le chouca.
Il recommence.
MOITIÉ CERISE.—Oui, eh bien on t’ a entendu.
Encore.
... On t'a entendu. Ecoute: le premier cas où on peut se voir soi-même c'est les soirs de pleine lune.
SA GRANDEUR D'AIL.—Pas d'accord.
MOITIÉ CERISE.—Si.
SA GRANDEUR D'AIL. — Et le second cas ?
MOITIÉ CERISE.—Attends. Je n'ai pas terminé.
SA GRANDEUR D'AIL.—Tu termineras une autre fois.
MOITIÉ CERISE. — Oui, quand je serai en Yougoslavie. Car pour l'instant, c'est vrai, je n'ai pas le temps. C'est un problème à quatre  cas, ou si tu préfères, c'est un Nasier Vert à quatre pattes qui fait...
De nouveau le cri du Nasier.
... Et ceci est le quatrième cas, ou la quatrième patte quand on entend...
Encore.
... patte de rat, tracas pour tout le jour. Et cinquièmement quand on n'entend rien du tout mais qu'on voit Daisy, le valet de carreau, dans la cour, ce n'est pas un cas, mais une queue de rat pour les quatre pattes lorsqu'elles vont en promenade; si la queue de rat peut être considérée comme une patte de secours.
SA GRANDEUR D'AIL.— Tu es assommant.
MOITIÉ CERISE. — Ce qui est contesté par la merde acquiert de la valeur à mes gros yeux. C'est le troisième cas. Voilà, mon cher, ce que le Nasier Vert...

Cri.

... a mis dans son casier, ce qu'il a rangé dans sa cabane au Canada.
SA GRANDEUR D'AIL. — Ouf. Tais-toi maintenant.
Il tend la main pour recevoir Manon.
... Amour ! Amour minuscule ! Irez-vous à la fête ? Sur les fromages ? Sur les nougats ?
Il souffle sur elle.
... à tout à l'heure. Je vous retrouve devant les saucissons.
MOITIÉ CERISE.—Regardez !
SA GRANDEUR D'AIL.—Quoi ?
MOTTTÉ CERISE.—Là ! Le lézard.
Il désigne un endroit du mur.
SA GRANDEUR D'AIL. — Or et vert au soleil ! Comme un blason. Fromage et nougat. Viande pourrie. Il se chauffe le ventre au soleil.
MOITIÉ CERISE. — C'est Daisy le valet de cour .Vous reconnaissez ?
lls le guettent.
... Grossit.
Grossit à vue d'œil.
Grossit, grossit, grossit.
SA GRANDEUR D'AIL.—Il va éclater, l'idiot !
MOITIÉ CERISE.—C'est encore une de ses plaisanteries.
SA GRANDEUR D'AIL. — La salaud ! Comment est-il entré ?
MOITIÉ CERISE.—Ça...
SA GRANDEUR D'AIL. — I1 ne doit pas entrer. Il va déranger. Voyez comme il grossit. Pour nous narguer, seulement pour nous narguer. Comme il prend l'air de consulter l'heure, comme il ronfle sur son gilet de brocart qui se déboutonne, comme son ventre pend. Comme son pied s'avance négligement pour le croc-enjambe hypocrite. Aie ! Monsieur le Majordome du Roi de Prusse. Hein, ça vous joue les invalides à cent pour cent et ça vous prend les autobus au vol.

Crié:

...les autobus vert et jaune, vert et jaune tout est foutu.

MOITIÉ CERISE. — Vous êtes fou !
SA GRANDEUR D'AIL. — Voilà ce qui s'introduit le dimanche, quand les maîtres sont absents.
MOITIÉ CERISE. — C'est vrai qu'il suffit d'un instant de distraction.
SA GRANDEUR D'AIL. — Il passe sous la porte, Monsieur. Il installe sur le banc de pierre son petit
poêle à bois, sa petite poêle à frire, et il perle ses petits instants, il vous pète ses petits moments la tête entre les mains, le derrière  dans l'herbe tout en s'enflant, s'enflant, s'enflant comme un vol-au-vent, le ventre au four, la tête dans le feuillage.
Ils guettent.
... Ne bougez pas, c'est qu'il est transparent.
MOITIÉ CERISE. — C’est Daisy, Daisy, le désir.
Ils guettent. Moitié Cerise éclate de rire.
... Vive le démon qui chauffe son ventre au soleil, dont le ventre fume au soleil ! Vive son ventre qui fume et qui pourrit, qui s'étale dans l'azur, dans l'encens, vert et or, planté d'herbes, planté d'arbres, enlacé de cours d'eau, de bras tendres, de rivières, de collines douces, d'un lacis de chemins, d'horizons, de champs tranquilles dans la brume du beau temps.
SA GRANDEUR D'AIL. — Fraîcheur de l'ombre.
On entend le rire de Lorette.
Elle rentre avec Simon, un peu essoufflée, tous deux chargés de tous les objets qu'ils ont gagnés à la foire.
Simon tout enguirlandé de papiers multicolores entre en dansant.
Les chats, toujours aux aguets, bougent à peine.
LORETTE, à Moitié Cerise. —
Regarde ce que j'ai gagné ! Mais regarde ! Ce qu'on s'est amusé ! Vous êtes bêtes de ne pas être venus.
Simon pose une partie de son butin sur la table. Il voit Daisy qu'il se met à observer comme les chats.
... On a été dans toutes les boutiques. Ils nous ont acheté de tout. On a été sur tous les manèges. On a fait tous les jeux. Ce que j'aime la foire.
Elle pose aussi ses objets.
... J'ai tiré à la carabine. C'est difficile. Oh ! mais lui, ce qu'il est fort, si tu le voyais ! A chaque coup il gagne. Tu sais les cartons avec des ronds. Du premier coup il attrape le rouge ! Et tous dans le même trou ! Et tu sais, il y a des pipes, des fleurs, des poupées. A chaque coup il les décroche. Tiens ! Regarde ! Et elle, ce qu'elle était contente. Elle riait tout le temps et tout le monde les regardait. Et les gens murmuraient. On les admirait. C'étaient le roi et la reine. Et moi, qu'est-ce que j'étais fière ! Tu te rends compte grosse Moitié de Chocolat, et toi, Sa Grandeur de tas de Pruneaux, paresseux, incapables, minets vermoulus, tout juste bons à bâiller et s'étirer au soleil.

Elle rit.

... Moustachus à la noix, chasseurs de papillons ! On a peur même d'une mouche ! Ah ! les souris ! Si tu avais vu mon vieux. Le choix de souris. Toutes les tailles, toutes les formes, toutes les couleurs. Tu entends. Il y avait une souris grande comme un tigre, en pâte de fruit, qui rugissait, pour attraper les chats, alors gare si le monsieur en ramène une. Pan dans l'œil ! J'en ai mangé trois. Si vous étiez venus vous en auriez eu aussi. Eh bien, qu'est-ce que vous avez, vous êtes malades ?
A Simon.

Eh bien, toi aussi ?

Tout à coup Simon pose sa main sur sa bouche et pousse le cri des Indiens. Il sort de sa ceinture deux pistolets d'enfant très grands et tire en l'air, puis il vise Daisy, puis il se met à courir dans le jardin en poussant son cri.
LORETTE.—A l'attaque, vas-y !

SIMON.—A l'attaque !
Il rit.
... Pan panpan ! Au galop !

LORETTE.—Attention ! Défends-toi !
Il se précipite dans la maison, reparah la fenêtre, saute dans lejardin.
... Bravo ! Bravo ! Vas-y ! Défends-toi, attaque ! Défonce-les !
Il sort du jardin en courant, tire dans la rue. Les chats très génés. Lorette rit.
... Il est fou ! Complètement fou ! Simon ! Rentre. Tu vas ameuter tout le village !

Simon rentre, toujours surexcité. Cette fois il se précipite sur les chats.
... Vas-y ! Tue-les tous !
Simon leur tire dessus.
Les chats s'enfuient terrorisés. Il les poursuit en criant, puis revient plus calme. Lorette a le fou rire. Il attrape Lorette.

SIMON.— Prisonnière!
Elle s'enfuit

LORETTE.—C'est toi le chat ! Attrape-moi ! Au secours, au secours, Moitié Cerise, Sa Grandeur  d’Ail, un grand loup, messieurs.
Lorette et Simon sortent. Les chats risquent un œil apeuré.

Rentre Lorette. Elle cherche où se cacher.
Elle se cache derrière la haie.

Rentre Simon qui la cherche un bon moment, puis de derrière la haie Lorette fait apparaître une rose de papier qui se balance.

Simon la voit. Prend son revolver, tire. Lorette pousse un grand cri. Simon d'abord ne réagit pas. Puis à son tour il a un cri étouffé.
SIMON,
hurle.—Lorette !
Il croit qu’il a tué Lorette.

Il se précipite derrière la haie et reparaît portant dans ses bras Lorette qui fait la morte.
Il marche. Ne sachant que faire, regardant.
SIMON, calme, désespéré.—Elle est morte.
Silence.
... Elle est morte.
Lorette éclate de rire, elle se redresse, il la lâche. Il la regarde sans comprendre.
LORETTE. — Alors, grand fou ! Tu l'as décrochée, ta poupée. Mais quoi ? Qu'est-ce que tu as ? Tu croyais vraiment que j'étais morte ? Voyons. Tu vois bien que je ne suis pas morte. Tu le vois ou tu ne le vois pas ? C'est idiot.
Elle lui prend un revolver.
... Tu sais bien que ce ne sont pas de vrais revolvers.
Elle rit.
... Tu fais une tête ! Et puis de toute façon, écoute-moi, c'est la rose que tu as visée. C'est la rose. Je n'étais pas dans la rose. Tu comprends ?
Pas de réaction. Elle hausse les épaules, prend ses affaires.
... Bon. Ils reviendront après le dîner. Tu n'as pas besoin de mettre le couvert. Quel idiot ! Moi, je vais me reposer un peu. Ouf !
Elle rentre. Simon fait quelques pas.
SIMON, hébété.—Morte.
Il va revoir derrière la haie, revient.
... Morte. Elle est morte.

Crié:

... Lorette !

Il se précipite dans la rue en criant.

... Lorette ! Lorette !

LORETTE, à la fenêtre.—Simon ! Simon ! Je suis là ! Mais où est-il ?
Lorette descend dans le jardin, sort dans la rue. On entend la voix:« Simon !» Entre Sa Grandeur d'Ail.
SA GRANDEUR D'AIL. — Je vus le dis: tout est foutu.
MOITIÉ CERISE.—Hm !
SA GRANDEUR D'AIL. —Il a vu Daisy. Il a tiré dessus. Vous pensez si l'autre est parti !
MOITIÉ CERISE.—Il l'a vexé. Il ne fallait pas
le vexer.
SA GRANDEUR D'AIL. — C'est très grave, très
grave.
MOITIÉ CERISE.—Mais non.
SA GRANDEUR D'AIL.—Si.
Un temps.
... Manon ! est Manon ?
Boulversé

... Manon ! Il a tiré sur Manon.
MOITiÉ CERISE.—Mais non. Ce ne sont pas de vrais revolvers.
SA GRANDEUR D'AIL.— Oui. Mais elle est si petite, si fragile. Même un revolver en pâte d'amandes peut la tuer. Enfin le bruit, la fumée, l'émotion, que sais-je... Manon !
Manon !
Il sort en hurlant.
... Manon ! Manon ! Elle est morte, morte !
Il rentre aussitôt calmé.
Nous lui ferons un bel enterrement. Vous viendrez. -

Il sort. Moitié Cerise hausse les épaules, s'asseoit.

 

FIN DU QUATRIEME JOUR


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