Electre de Sophocle ( traduction A. Vitez, pomes de Ritsos )
Enfant de qui jadis commandait devant Troie, enfant d'Agamemnon, ici, aujourd'hui, tu peux voir ce que tu dŽsiras toujours. ceci est la vieille terre d'Argos tant aimŽe, le clos de la vierge harcelŽe par un taon (la fille d'Inachos). Oreste, cette place o nous sommes est celle d'Apollon, le dieu tueur de loups. Lˆ, ˆ main gauche, le temple illustre qui appartient ˆ HŽra. Sous tes yeux, Mycnes riche en or, et ce palais sanglant des enfants de PŽlops, o ta sÏur, jadis,
Combien de rois ont changŽ depuis ce temps-lˆ ? combien de rŽvolutions ont eu lieu ? Nous avons eu, para”t-il, de brves pŽriodes d'un dŽsordre incroyable. Et un instant de vraie dŽmocratie. je ne sais pas. Je crois que quelqu'un qui avait ŽtŽ exŽcutŽ, ils l'ont dŽterrŽ avec honneur. et ils l'ont assis, squelette, sur le tr™ne -ils avaient liŽ ses os avec des fils et l'avaient habillŽ d'une chape pourpre -ils avaient rŽpandu de l'eau de rose dans la salle, ils prononaient des discours aux balcons, personne ne comprenait. Un autre ils lui ont fait des funŽrailles avec des honneurs inimaginables -une fort entire de drapeaux en berne, il n'est pas restŽ de place ou de jardin public sans sa statue. Peu aprs une manie les a pris tous -je ne m'en sou- viens pas trs bien - ils gesticulaient, couraient, criaient, brisaient les statues et c'Žtait Žtrange de voir les hommes se battre avec les statues. D'autres transportaient pendant la nuit des morceaux de marbre, ils en faisaient des tabourets ou rŽparaient leur cheminŽe avec. On a mme dŽcouvert un soldat qui avait cachŽ sous son oreiller la main de marbre aux doigts serrŽs du dŽchu comme s'il cachait quelque chose, comme s'il retenait encore quelque chose de son ancien pouvoir ou d'un autre -le pouvoir Žternel de la mort.
t'arrachant aux assassins de votre pre, te remit ˆ ma garde -et je t'ai emportŽ, je t'ai nourri jusqu'ˆ l'‰ge o tu es, pour le jour de la vengeance. A prŽsent, Oreste, et toi aussi Pylade, le plus aimŽ des h™tes, il faut dŽcider - ne perdez pas de temps - ce que vous allez faire. DŽjˆ le soleil fait rena”tre le chant des oiseaux saluant l'aurore, et l'ombre ŽtoilŽe ne nous protge plus. D'un moment ˆ l'autre, les serviteurs sortiront de la maison. Il faut vous concerter. Nous sommes au bout de la route, et il n'est plus temps d'hŽsiter. Le moment d'agir est venu.
O le plus aimŽ des serviteurs, tu m'as donnŽ tant de preuves de ta fidŽlitŽ pour nous ! Comme un bon cheval garde son courage mme s'il est vieux et dresse encore l'oreille au milieu du danger, toi, tu nous presses de nous battre, et tu marches le premier. Je veux que tu saches ce que j'ai dŽcidŽ. Ecoute exactement ce que je vais te dire, et reprends- moi si je m'Žgare. Quand j'ai consultŽ l'oracle pythique pour savoir le moyen de faire justice a mon pre sur le corps de ceux qui l'ont tuŽ, Apollon m'a rŽpondu ceci, Žcoute: seul, sans bouclier, sans armŽe, par la ruse, en dissimulant, il faut que j'accomplisse l'Žgorgement lŽgitime rŽservŽ ˆ mes mains. Voilˆ ce que dit l'oracle. Alors toi, tu vas guetter l'occasion de t'introduire dans la maison, tu observeras tout ce qui s'y passŽ et tu me le raconteras en dŽtail. On ne te reconna”tra pas, ˆ ton ‰ge et aprs tout ce temps passŽ; on ne te souponnera pas, avec tes cheveux blancs. Tu diras que tu es un Žtranger, un Phocidien, et que tu viens de la part du roi PhanotŽe, c'est leur grand ami, leur h™te du temps de guerre. Aprs, annonce-leur sous la foi du serment, qu'Oreste est mort aux jeux pythiques, dans un accident de chars. Tu broderas sur cette fable. Nous, comme le dieu l'ordonne, nous irons d'abord au tombeau de mon pre lui faire hommage de libations et aussi de cheveux coupŽs sur mon front. Et puis nous reviendrons en serrant dans nos bras l'urne de bronze que nous avons cachŽe dans les buissons, tu l'as vu; et nous apporterons, nous aussi, l'agrŽable nouvelle: Oreste est mort, et son corps n'est plus que cendre et charbon. Aprs tout, je peux bien tre mort en paroles si je reste vivant et si je gagne beaucoup de gloire. Le mot qui porte avantage ne peut pas porter malheur. J'ai vu bien des gens, et des plus sages, se faire passer pour morts, et quand ils sont rentrŽs chez eux, on les a honorŽs plus qu'avant. Par ce mensonge, bient™t j'appara”trai vivant ˆ nos ennemis, comme un amas d'Žtoiles. Vous, terre de mes anctres, et vous, dieux de ma patrie, faites-moi bon accueil au bout de mon chemin. Et toi aussi. maison de mon pre, car je viens te purifier comme le veut la justice, envoyŽ par les dieux. Ne me chassez pas honteusement de ce pays; permettez-moi de possŽder ma richesse trs ancienne et de relever ma maison. J'ai dit ce que j'avais 'ˆ dire. Va, maintenant, vieil homme, et fais ton travail. Nous allons nous Žloigner un peu. L'occasion nous favorise, et l'occasion, justement, dans toutes les oeuvres humaines, est le meilleur conseiller.
Ah ! Malheur! Malheur ˆ moi !
Mon fils, je crois que j'ai entendu quelqu'un gŽmir derrire la porte, une servante.
C'est peut-tre la pauvre Electre ? Veux-tu que nous restions ici: nous l'Žcouterions pleurer
Ecoute, - elle n'a pas fini encore. elle n'est pas encore lassŽe. Insupportable, dans cette nuit hellŽnique, si chaude, si calme, si indŽpendante de nous, indiffŽrente, et qui nous donne cette libertŽ - d'tre ˆ l'intŽrieur d'elle et de la voir du dedans et de loin en mme temps; de voir la nuit nue jusqu'aux voix infimes de ses grillons, jusqu'aux moindres frŽmissements de sa peau noire.
Pas du tout. Rien, avant que soit accompli le commandement du Dieu oblique. Et d'abord verser l'eau purificatrice au tombeau de ton pre, car c'est a qui nous donnera la victoire, et le succs dans nos actions entreprises.
O pure lumire, ™ plaine de l'air ˆ la mesure de la terre. Combien de fois vous aurez entendu ma plainte, combien de fois les coups frappŽs sur ma poitrine, et qui me laissent en sang, ˆ l'heure o la sombre nuit se retire. Tout le temps qu'il fait noir, dans cette triste maison, seul mon lit dŽtestable m'entend pleurer mon pre malheureux, qui n'a pas rencontrŽ la mort en terre Žtrangre : ma mre et son amant Egisthe lui ont fendu la tte avec une hache, comme un bžcheron fend un chne; et jamais une autre que moi n'a pleurŽ sur toi, mon pre, toi mort de cette indigne et pitoyable mort. Mais tant que je verrai le feu jaillissant des Žtoiles et aussi cette lumire du jour, je continuerai mes mauvaises plaintes et mes lamentations. Sans cesse, comme un rossignol qui a perdu ses petits, devant le seuil de mon pre, je jetterai mon cri pour que tous l'en- tendent. Enfer, ™ maison d'Hads et de PersŽphone, ™ Herms de sous la terre, vŽnŽrable ImprŽcation, et vous filles sŽvres, Erynnies, filles des dieux, vous voyez ceux qui meurent par le crime, ceux dont le lit est usurpŽ, alors venez, au secours, vengez le meurtre de mon pre, et ramenez-moi mon frre. Je suis seule, la douleur est trop lourde, et je n'ai plus de force.
- un cri, comme l'imitation d'une angoisse, d'une agonie incommensurable, elle a couru, elle s'est heurtŽe ˆ son propre cercueil, ˆ gauche de la porte, elle est tombŽe, elle est restŽe lˆ. Une semaine aprs, un passant qui se promenait dans cette ville en ruines Žnormes pierres pŽlasgiennes fondations nues, colonnes ŽcrasŽes, gymnases, bains, thŽ‰tres, tombes (comme, par exemple, ˆ Epidaure, ˆ Delphes ou ˆ Mycnes) - o le vent de midi soufflait parmi les marbres et les hautes ronces sches, a devinŽ ˆ l'odeur: D'autres se sont approchŽs, qui Žtaient descendus d'un autocar d'excursion tout neuf, ils l'ont enveloppŽe d'un tapis pourpre usŽ et l'ont jetŽe dans une tombe de fortune. Ils se sont bouchŽ les narines. Il y avait des milliers de mouches. Son bracelet d'or avec les neuf saphirs, ils l'ont dŽposŽ au musŽe. Soudain, les nuages se sont Žpaissis, et un Žclair est apparu au sommet de la montagne. Peu aprs, une averse a ŽclatŽ. Ils se sont prŽcipitŽs dans l'autocar et ils sont repartis, avec l'odeur large de la terre dŽtrempŽe, de la pierre et des arbres, comme si le monde se lavait d'un miasme trs ancien.
PARODOS, Strophe 1
Mon enfant, mon enfant, Electre, fille de la plus misŽrable mre, pourquoi gŽmir toujours et sans consolation, toujours sur lui attirŽ tra”treusement dans le pige, Agamemnon livrŽ aux mains d'un l‰che ? Ah ! si j'ai le droit de le dire ˆ voix haute, qu'il meure ˆ son tour. celui qui fit le crime !
Vous, postŽritŽ de haute famille, vous tes venues consoler ma peine. Je sais, je comprends votre intention, mais je ne veux pas quitter mon deuil et cesser de pleurer les malheurs de mon pre. Vous qui m'aimez, je suis folle, c'est vrai, laissez-moi tre folle ; je vous en prie.
Ni les sanglots ni les prires n'arracheront ton pre au marais de l'Enfer o tous doivent descendre. Mais tu perds toute modŽration, tu te jettes au dŽsespoir sans remde, tu pleures inutilement, tu te fais mourir lentement. Dis, pourquoi toujours vouloir souffrir ?
Il est fou celui qui oublie ses parents morts d'une mort lamentable. Moi, j'aime l'oiseau rŽpŽtant sa plainte sans fin -" Itys ! Itys ! È - l'oiseau dŽsespŽrŽ, le messager de Zeus. Triste NiobŽ, je dis que tu es ma dŽesse, toi pleurante pour toujours dans ta tombe de pierre.
Antistrophe 1
Tu n'es pas seule au monde ˆ conna”tre la douleur, mon enfant, mais tu te laisses emporter. Regarde tes sÏurs, qui sont de ton sang,
de ta race, et qui acceptent de vivre: ChrysothŽmis, Iphianassa. Et celui aussi dont la jeunesse heureuse est protŽgŽe de la souffrance, celui que la terre illustre de Mycnes accueillera un jour comme le fils du vrai sang, quand Zeus bienveillant guidera son retour, Oreste.
C'est lui que j'attends, sans repos, sans enfants, malheureuse, sans mari, morte mouillŽe de larmes, tra”nant le poids infini de mes douleurs. Mais il oublie ce que j'ai fait pour lui, et mes leons. Je reois des messages de lui, mais il ne fait pas ce qu'il dit. Il dit toujours qu'il voudrait bien rentrer, qu'il voudrait bien, mais il ne se montre pas.
Antistrophe 2
Courage, ma fille, courage. Le grand Zeus est toujours au ciel, celui qui voit et gouverne toutes choses. Abandonne-lui ta colre, qui te fait souffrir au-delˆ de tes forces. Et n'oublie pas tes ennemis, mais il ne faut pas dŽpenser trop de haine pour eux. Le temps est un dieu complaisant: ˆ Crisa o paissent les bÏufs sur les falaises, le fils d'Agamemnon ne t'a pas oubliŽe, ni le dieu qui rgne aux bords de lÕAchŽron.
Oui, mais moi j'ai dŽjˆ perdu un long temps de ma vie dans le dŽsespoir et je n'en peux plus. Je suis une orpheline, je me dissous. Et je n'ai personne pour me dŽfendre, pas un homme qui m'aime. Comme une rŽfugiŽe mŽprisŽe par tout le monde, je suis servante dans la maison de mon pre, misŽrablement vtue. et debout entre les tables vides.
Compltement aveugle, emprisonnŽe dans sa cŽcitŽ. Comment est-il possible qu'elle vive une vie seulement par opposition ˆ une autre, par sa haine seulement pour une autre et non par amour pour sa propre vie, sans avoir une place ˆ elle ? Et qu'est-ce qu'ils veulent ?
Strophe 3
Le cri pitoyable au retour de la guerre, le cri sur le lit de ton pre, quand la hache de bronze tomba sur lui en pleine face. La ruse avait tramŽ le meurtre, l'amour l'exŽcuta ds que la chose immonde fut germŽe, la chose immonde qu'ils avaient semŽe, et on ne sait pas si c'est un dieu qui agit, ou un homme.
Oh! jour maudit entre tous les jours! Oh ! nuit! Oh! douleur surprenante! Festin innommable! Mon pre a vu l'ignoble mort brandie de ces deux mains accouplŽes qui m'ont pris ma vie, m'ont trahie, perdue, moi aussi. Le grand dieu de l'Olympe leur fera payer la souffrance par la souffrance, et ils ne conna”tront pas la joie dans leur cÏur, aprs ce qu'ils ont fait.
Antistrophe 3
Sois prudente, n'en dis pas plus. Tu ne sais pas ce qui s'e passe ? Mais c'est toi qui te jet- tes dans le malheur de ta maison. Tu en as pris plus que ta part et tu attises les guerres par le dŽsespoir de ton ‰me. Il n'est pas bon de chercher querelle aux puissants.
Ma dŽtresse, ma dŽtresse m'y force ; je sais, je connais ma colre. Mais au milieu de ma dŽtresse, je ne retiendrai pas les folies qui me perdent, aussi longtemps que je vivrai. Mes chers enfants, qui pourrait, qui, de bon sens, pourrait me croire capable d'entendre un conseil ? Non, laissez-moi, laissez-moi, vous qui voulez me consoler. Un jour on saura que c'Žtait impossible. Je ne verrai jamais la fin de mes douleurs, je n'aurai jamais fini de pleurer.
Je parle pour ton bien, comme une mre qu'on peut Žcouter: ne laisse pas tes malheurs enfanter d'autres malheurs.
Pas de limite pour la haine. Peut-on oublier les morts ? Dis-moi : y a-t-il des gens qui le peuvent ? Ces gens-lˆ, je ne veux pas de leur estime et je ne veux pas vivre tranquille auprs d'eux, si vraiment j'aime le bien, en retenant mes sanglots. Tant que le mort sera gisant, terre et nŽant. tant que les autres n'auront pas payŽ le crime par le crime, la conscience et l'honneur seront absents parmi les hommes.
EPISODE 1
Je te parle, ma fille, comme je parlerais pour moi. Si je me trompe, va, nous te suivrons.
J'ai honte ˆ penser, mes amies, que mes plaintes sans fin me font para”tre peu patiente. Mais la violence m'y force, pardonnez-moi. Quelle femme de bonne race ferait autrement que moi, ayant sous les yeux les malheurs de son pre, et moi je les vois sans cesse jour et nuit grandir plut™t que diminuer. Ma mre d'abord, qui m'a mise au monde, je la hais. Et puis vivre, dans ma maison, avec les assassins de mon pre! Qui me commandent, qui me donnent ou me refusent ce qu'ils veulent! Et mes journŽes ,crois-tu, quand je vois Egisthe assis sur le tr™ne de mon pre, portant les mmes vtements, ou versant les 'libations ˆ la place o il l'a tuŽ, ou quand je vois cette infamie qui dŽpasse toutes les autres: l'assassin couchŽ dans le lit de sa victime, et ˆ c™tŽ de lui ma mre, s'il faut appeler ma mre cette misŽrable concubine, cette femme effrontŽe qui vit avec un homme impur sans craindre la vengeance. Et on dirait qu'elle est fire de ce qu'elle a fait: chaque mois, quand revient le jour du crime, on chante, on sacrifie une brebis aux dieux sauveurs. Moi je vois cela, moi misŽrable au fond de cette maison, je pleure, o je me ronge, je maudis cette fte qui porte le nom de mon pre -seule pour moi seule, car on ne me permet pas de rassasier mon cÏur de larmes. Prs de moi, cette femme si noble, ds qu'elle me voit, m'injurie: ÇMaudite vermine! Il n'y a que toi qui aies perdu ton pre ? Il n'y a personne d'autre en deuil ? Je te souhaite une mort misŽrable, et que les di,eux, en bas comme ici, te condamnent ˆ gŽmir toujours! È Voilˆ comme elle m'insulte. Mais quand elle entend dire qu'Oreste va venir, elle hurle comme une folle, ˆ ma face : Ç C'est toi qui me vaux tout a. C'est ton ouvrage. Puisque c'est toi tra”treusement qui m'as pris Oreste des mains pour le mettre en lieu sur. Mais tu me le paieras. È Et pendant qu'elle crie, l'autre, sonÇ glorieux Žpoux È, la l‰chetŽ, la malfaisance mmes, il est prs d'elle, il l'excite, lui, l'homme qui reste avec les femmes quand les autres font la guerre. Moi, j'attends toujours qu'Oreste vienne et me dŽlivre, je meurs d'attendre. A trop tarder, il m'a fait perdre mon espoir pour aujourd'hui et pour demain. Mes amies, je ne peux pas tre sage et respectueuse ; quand partout rgne le mal, il faut bien etre mŽchant.
Mais dis-moi, Egisthe est-il prs d'ici quand tu nous parles ? Ou a-t-il quittŽ la maison ?
Il est parti. Crois-tu que je sortirais s'il Žtait lˆ ? Il est sur sa terre.
Alors moi aussi je serai plus ˆ mon aise pour parler avec toi.
Oui, dis-toi bien qu'il n'est pas lˆ et demande-moi ce que tu veux.
C'est au sujet de ton frre. Que voulais-tu dire ? Qu'il va venir ou qu'il viendra plus tard ? C'est ce que je voudrais savoir.
Il promet, oui, mais c'est tout ce qu'il fait.
Une affaire si grave, on y regarde ˆ deux fois.
Moi, pour le sauver, je n'ai pas hŽsitŽ.
Aie. confiance, il est d'un sang noble. Il n'abandonnera pas les siens.
JÕai toi en lui. Sinon, je ne serais pas vivante. Depuis tout ce temps.
Ne dis plus rien. Je vois sortir de la maison ta sÏur ChrysothŽmis, fille du mme pre et de la mme mre. Elle tient dans ses mains les offrandes que l'usage est d'apporter ˆ ceux qui sont sous la terre.
Toujours ˆ parler, ma sÏur, ˆ parler, devant la porte ? Le temps a beau passer, tu n'Žcoutes pas ses leons, tu te complais dans la colre.. Je souffre autant que toi de la vie qu'on nous fait, au point que, si j'en avais la force un jour, je montrerais ˆ ces gens-Iˆ les sentiments que j'ai pour eux. Mais je crois qu'il vaut mieux fuir devant la tempte, et je ne veux pas m'imaginer que j'agis quand mes coups ne touchent personne. Je voudrais que tu fasses comme moi. Je sais que la justice est dans ce que tu penses, plus que dans ce que je dis, mais si je veux tre libre, il faut bien que j'obŽisse.
NŽe d'un pre comme le tien, il est Žtrange qu'une fille puisse oublier sa mŽmoire pour ne plus penser qu'ˆ sa mre. La leon que tu me fais, c'est elle qui te l'a soufflŽe. Il faut choisir: tre folle, ou raisonnable -et alors oublier les siens: Tu avoues que tu montrerais ta haine si tu en avais la force, et moi qui ne vis que pour venger notre pre, tu refuses de m'aider, tu me dŽtournes d'agir. L‰chetŽ par- dessus nos misres. Apprends-moi -non, lais- se-moi parler -ce que je gagnerais ˆ finir ma plainte. Je vis -mal, je le sais, je n'en demande pas plus. Et je les inquite, et a fait plaisir au mort -s'il peut encore avoir une satisfaction sous la terre. Toi, tu dis que tu les hais. En paroles. Mais tu vis avec les assassins de ton pre. Moi, jamais, non, mme pour avoir ce qui te rend si fire, jamais je ne me courberai devant eux. A toi la table chargŽe, la vie facile. Moi je n'ai faim que d'tre libre et je n'ai pas de gožt pour tes privilges, et tu les mŽpriserais si tu avais la moindre sagesse. Tu pouvais porter le nom du plus noble des pres, et tu ne l'as pas voulu. Va, porte le nom de ta mre. Tout le monde verra que tu es une fille mauvaise, qui a trahi son pre mort et ses amis.
Pas de colre, je vous en supplie. Il y a du vrai dans ce que vous dites, l'une et l'autre, et vous devriez faire votre profit, toi de ses raisons, elle des tiennes.
Oh! moi, mes amies, je suis habituŽe ˆ son humeur, et je n'aurais rien dit si je n'avais pas entendu parler d'un grand malheur qui la menace et qu! arrtera ses plaintes.
Quel grand malheur ? S'il dŽpasse mes malheurs prŽsents, je n'aurai plus rien ˆ dire.
Je vais t'apprendre ce que je sais. Ils vont t'expŽdier, si tu ne veux pas te taire, dans un lieu vožtŽ -tu ne verras jamais la lumire du soleil -un cachot, ˆ l'extŽrieur du monde, o tu pourras gŽmir ˆ ton aise. RŽflŽchis, et tu ne viendras pas t'en prendre ˆ moi plus tard. RŽflŽchis, bien.
C'est cela vraiment qu'ils veulent faire ?
Sit™t qu'Egisthe sera lˆ.
Alors Qu'il revienne vite.
Quant aux dates rien " j'avais oubliŽ mme le numŽro de la maison et celui du tŽlŽphone, d'ailleurs, si je les avais retenus, tout cela aurait changŽ avec les annŽes la numŽrotation, le plan des rues, [a forme, [a physionomie du paysage, ['annuaire du tŽlŽ- phone, et je me demandais parfois quelle serait mon apparence hors de la maison pour ceux qui me regarderaient de l'intŽrieur - moi qui ne suis jamais sortie de cette maison, et je n'ai vu personne -je n'ai pas regardŽ dehors. Et je me suis regardŽe dans une tasse pleine d'eau pour voir mon visage, surtout ma bouche, car j'avais l'impression que mes lvres avaient disparu et que restaient toutes nues mes deux m‰choires. Je n'ai rien vu. Et ce petit peu d'eau dans [a tasse Žtait un trou noir sur mon visage.
Malheureuse, qu'est-ce que tu dis ?
Oui, qu'il revienne, s'il revient pour a.
Mais pourquoi, pour quoi ? tu es folle.
Pour m 'en aller loin de vous.
Et la vie, ta vie, tu n'y penses pas ?
Elle est belle, ma vie.
Elle serait belle si tu Žtais plus raisonnable.
Non, ne me demande pas d'tre infidle aux miens.
Je ne te demande rien. Mais il faut se soumettre ˆ la force.
Flatte la force. Je suis d'une autre espce.
Enfin, on ne peut pas se perdre par imprudence.
Nous nous perdrons, et Oreste avec nous, mais nous vengerons notre pre.
Notre pre me pardonne, j'en suis sžre.
Des excuses pour les l‰ches.
Tu ne veux pas m'entendre ?
Non, je ne suis pas si na•ve.
Alors je suis mon chemin.
O vas-tu ? A qui portes-tu ces offrandes ?
Ma mre m'envoie les poser sur la tombe de notre pre.
Comment, le plus ha• des hommes ?
Et qu'elle a tuŽ -c'est ce que tu veux dire.
Et la voix de la mre, si actuelle, si quotidienne, si juste! la mre peut prononcer les plus grands mots d'une faon naturelle, ou les plus petits, dans leur sens le plus grand, ainsi : Ç un papillon est entrŽ par la fentre È, ou Ç le monde est insupportablement merveilleux È, ou Ç il faudrait plus de bleu pour les serviettes de lin È, ou Ç une note m'Žchappe de cet ar™me de la nuit È, et elle rit peut-tre pour devancer quelqu'un qui pourrait rire - Cette profonde comprŽhension, cette tendre indulgence pour tous et pour tout (presque un mŽpris); -je l'admirais toujours et je la craignais, avec son orgueil conscient, hautain, mlant son petit rire malin, multiple, au petit bruit de l'allumette et ˆ la flamme, quand elle allumait la lampe suspendue de la salle ˆ manger, et elle Žtait lˆ, ŽclairŽe d'en dessous, la lumire localisŽe plus intensŽment sur son menton pur et sur ses narines fines, palpitantes, qui un instant cessaient de respirer, se pinaient, on aurait dit que c'Žtait pour qu'elle reste avec nous, qu'elle s'arrte, qu'elle ne se dilue pas comme une colonne de fumŽe bleue dans les souffles de la nuit, que ne la prennent pas les arbres dans leurs longues branches et qu'elle ne mette pas le dŽ d'un astre pour sa brode- rie Žnorme. Ainsi la mre trouvait toujours son geste le plus exact et sa position justement dans les heures d'absence, -j'avais toujours peur qu'elle se perde ˆ nos yeux, ou mieux, qu'elle entre en lŽvitation, -quand elle se penchait pour nouer sa sandale, qui laissait libres ses ongles peints, superbes, pareils ˆ des cyclamens, ou quand elle arrangeait ses cheveux devant le grand miroir d'un mouvement de la paume si charmant, jeune et lŽger, comme si elle dŽplaait trois ou quatre Žtoiles sur le front du monde, comme si elle mettait deux marguerites ˆ s'embrasser ˆ c™tŽ de la fontaine ou regardait avec une hardiesse affectueuse deux chiens faisant l'amour en plein milieu de la rue poussiŽreuse dans un midi bržlant d'ŽtŽ. Si simple et convaincante Žtait la mre et forte ˆ la fois, imposante et inexplorable.
Qui lui a conseillŽ a ? Qui a eu l'idŽe ?
L'idŽe lui vient, je crois, de la frayeur qu'elle a ŽprouvŽe cette nuit.
O dieux de mes pres, aujourd'hui au moins, soyez avec moi.
Cette peur te rend confiance ?
Peut-tre. Raconte-moi son rve.
Je ne peux pas te dire grand-chose.
Dis toujours, il suffit de peu de mots, souvent, pour donner courage.
Elle a vu ton pre, ton pre, mon pre, para”tre une seconde fois, revenant ˆ la lumire. Devant le foyer, il a plantŽ son sceptre, le mme que tient Egisthe aujourd'hui. Du sceptre jaillit un laurier florissant, si grand qu'il couvrait ˆ lui seul de son ombre le pays de Mycnes. J'ai appris tout cela d'un homme qui se trouvait prs d'elle quand elle a racontŽ son rve au soleil. Je ne sais rien de plus, sauf qu'elle m'envoie parce qu'elle a peur. Je t'en supplie, au nom de nos dieux familiaux, crois-moi, ne te perds pas par imprudence. Et tu peux me repousser, le malheur te ramnera.
Non, ma sÏur, crois-moi, ces offrandes que tu tiens dans tes mains, ne va pas les poser sur le tombeau. Ni la justice ni la piŽtŽ ne te permettent, au nom de sa pire ennemie, de rendre les honneurs funbres ˆ notre pre, ou de verser l'eau qui purifie. Jette au vent tout cela, ou enfouis-le profondŽment dans la poussire, afin que rien d'elle ne parvienne jamais jusqu'ˆ lui. Quand elle sera morte, elle trouvera ses offrandes conservŽes pour elle sous la terre. Et d'abord, si elle n'Žtait pas la plus ignoble des femmes, elle n'aurait jamais offert ces libations insultantes ˆ celui qu'elle a tuŽ. Ecoute, crois-tu que le mort dans son tombeau les recevra d'une ‰me bienveillante ? lui mort sous ses coups ˆ elle ignominieuse.. ment, et mutilŽ, comme un ennemi, bras et jambes coupŽs liŽs sous les aisselles -et elle essuyait pour se purifier l'arme sanglante sur sa tte -? Les dons que tu portes n'effaceront pas le crime. Non, non. Allez, jette tout cela: Et maintenant, coupe quelques boucles de tes cheveux, et des miens aussi -c'est bien peu mais c'est tout ce que j'ai -, puis offre- lui ces cheveux sans parfum et aussi cette ceinture sans ornements. tu te mettras ˆ genoux et tu le prieras de venir ˆ notre secours, du fond de la terre, contre nos ennemis; et de faire qu'Oreste son fils nous revienne vivant, et qu'il mette son pied sur leurs corps; alors nous lui I1endrons nos hommages avec des mains chargŽes de prŽsents plus riches que ceux-ci. Je crois, oui, je crois que c'est lui qui a envoyŽ ce cauchemar ˆ notre mre. Aide-nous, ma sÏur, pour toi, pour moi, et pour celui que nous aimons plus que tous les autres, notre pre gisant aux Enfers.
Elle a parlŽ selon la piŽtŽ. Si tu es sage, ma fille, tu feras ce qu'elle a dit.
Je le ferai. Puisque c'est juste, il ne faut pas hŽsiter, il faut agir vite. Mais sur ce que je vais tenter, mes amies, je vous supplie de vous taire, car si ma mre l'apprenait, mon audace me cožterait cher.
Si je ne me perds pas dans mes divinations, si je ne suis pas tout ˆ fait privŽ de sagesse, elle va venir, celle qui se fait conna”tre d'avance, la Justice, et elle tient dans ses deux mains la victoire du bon droit. Encore un peu de temps, ma fille. L'assurance grandit en moi depuis ce rve heureux que j'ai entendu. Le roi des Grecs n'a rien oubliŽ, la vieille hache aux deux ailes de bronze n'a rien oubliŽ, qui le fit mourir par violence. Et la vengeance aux pieds de bronze, aux pieds innombrables, aux mains innombrables, secrtement, s'approche. DŽsir adultre, sans mariage, sans lit de noces. Assassinat. C'est bien pour cela que j'ai bon espoir, et je sais que le prŽsage atteindra les coupables et leurs complices. Ou bien il n'y a plus de prŽdictions pour les hommes ˆ tirer des oracles et des rves qui leur font peur, si cette vision de la nuit ne conduit nulle part. Ah ! funeste course de PŽlops jadis, fatale ˆ mon pays. Depuis le jour o Myrtile tomba et s'endormit dans la mer ˆ bas de son char tout en or, par une exŽcrable violence, jamais encore la violence n'a quittŽ cette maison.
Te voilˆ encore ˆ courir. On voit qu'Egisthe n'est pas lˆ. Il t'empche de sortir, lui, pour dŽshonorer ta famille. Et quand il n'est pas lˆ, tu n'as pas peur de moi. Tu rŽptes par- tout, ˆ tout instant, que je gouverne ma maison d'une faon brutale et injuste et que je t'Žcrase d'injures, avec tout ce que tu aimes. Mais je n'injurie personne: je ne fais que rŽpondre au mal que tu dis de moi. Ton pre, j'ai tuŽ ton pre ! Toujours le mme refrain. OUi, je l'ai tuŽ, je le sais, je ne dis pas le contraire. Mais ce n'est pas moi, c'est la justice qui l'a condamnŽ, et si tu Žtais un peu raisonnable, tu serais pour la justice. Car enfin ce pre que tu pleures toujours, seul de tous les Grecs, a eu le courage de sacrifier ta sÏur aux dieux il avait pourtant moins souffert pour l'engendrer que moi pour la mettre au monde. Enfin. Et apprends-moi pour qui il l'a sacrifiŽe. Les Argiens ? Les Argiens n'avaient aucun droit sur la vie de ma fille. Non, il s'est substituŽ ˆ son frre MŽnŽlas pour me prendre 00 que j'avais de plus cher, et il n'aurait pas dž me rendre des comptes ? MŽnŽlas avait deux enfants dont la mort Žtait plus lŽgitime que celle de ma fille puisque leur pre et leur mre Žtaient 'ˆ l'origine de l'expŽdition. L'Enfer Žtait plus affamŽ de mes enfants quel des enfants d'HŽlne ? Ou bien ton misŽrable pre n'avait aucune affection pour les enfants que je lui avais donnŽs, il prŽfŽrait ceux de MŽnŽlas ? Un pre bien lŽger, bien peu raisonnable, je le dis comme je le pense, et si tu n'es pas de mon avis, tant pis. La morte dirait la mme chose, si elle pouvait. Non, je ne regrette rien de ce que j'ai fait. Si tu crois que je parle ˆ tort et ˆ travers, attends d'avoir un jugement plus sžr avant d'injurier les autres.
Tu ne diras pas aujourd'hui que c'est moi qui ai commencŽ, par des paroles affligeantes. Si tu me permets de parler, je dirai des choses raisonnables sur mon pre, et sur ma sÏur.
Je te le permets. Si tu commenais toujours comme a, tu serais moins affligeante ˆ entendre.
Alors Žcoute, je te parle. Tu reconnais que tu as tuŽ mon pre. Avec justice ou sans justice, quelle honte dans ton aveu! Et je prŽtends, moi, que tu l'as tuŽ sans justice, mais seule- ment pour obŽir au l‰che qui partage ta vie depuis ce temps-lˆ. Demande ˆ ArtŽmis la Chasseresse en punition de quel crime elle retenait les vents ˆ Aulis. Ou plut™t je vais le dire ˆ sa place, tu n'as pas le droit de l'interroger. Mon pre, un jour, on raconte qu'il s'amusait dans l'enclos sacrŽ de la dŽesse, il lve un cerf tachetŽ, bien cornu, et, tout fier , en l'abattant il dit un mot de vanitŽ. Alors la dŽesse se met en colre et arrte le dŽpart des Grecs et exige de mon pre, en Žchange de la bte, qu'il immole sa propre fille. Il n'y avait pas d'autre route pour notre armŽe vers son pays ni vers Ilion. Ainsi, contraint, aprs avoir luttŽ longtemps, il a sacrifiŽ son enfant. Pas du tout pour 'MŽnŽlas! Et mme -je vais parler comme toi -s'il l'avait fait dans l'intŽrt de MŽnŽlas, devait-il mourir de ta main ? Par quelle loi ? Ecoute: si tu Žtablis cette loi pour tous, tu feras ton propre malheur. Faut-il qu'un homme soit tuŽ pour un autre ?
DŽgožt, dit-il -dŽgožt; ferme tes oreilles, tes narines, tes yeux. Ecouter quoi ? Voir quoi ? Sept balles, huit balles. Et t'assassin assassinŽ, et t'autre encore, lˆ comme ici. De quel c™tŽ regarder ? Que mettre en face ? Tous les drapeaux dŽchirŽs le long du temps entier, et mme pas un sur le balcon en haut ˆ mettre en berne. De vieux journaux flottent sur l'eau, ˆ c™tŽ des noyŽs.
Mais alors tu serais la premire ˆ mourir si tu Žtais punie comme tu le mŽrites. Non, tout cela est prŽtexte. Et apprends-moi aussi pour venger quoi tu fais la chose la plus ignoble ? Tu couches avec un tueur, un tueur qui t'a aidŽe, ˆ tuer mon pre, et tu fais encore des enfants, et tu chasses tes enfants lŽgitimes, nŽs de l'union lŽgitime! Faut-il approuver a ? Tu vas dire que c'Žtait pour venger ta fille! Tu aurais tort de le dire. On n'Žpouse pas un ennemi pour venger sa fille ! Mais on ne peut pas parler avec toi, tu cries, tu cries que j'injurie ma mre. Tu n'es pas une mre pour moi, tu es un tyran. Pour moi qui mne cette triste vie au milieu des peines sans nombre que je vous dois, ,ˆ toi et ˆ ton amant. Et lˆ-bas, en terre Žtrangre, le malheureux qui t'a ŽchappŽ de bi,en peu, Oreste, tra”ne aussi une vie lamentable. Souvent tu m'as reprochŽ de l'Žlever pour le jour de ton ch‰timent, eh bien, crois-moi, je le ferais si j'en avais la force. Maintenant va crier partout que je suis une fille mauvaise, bavarde, ŽhontŽe. C'est que je tiens de ton sang.
Je la vois bržler de colre. Mais il ne semble pas qu'elle ait grand souci d'avoir la justice pour elle.
Et moi, faut-il que j'aie souci d'une fille qui insulte ainsi sa mre ? ˆ l'‰ge qu'elle a? Tu ne vois pas qu'elle est capable de tout ? Sauf d'avoir honte ?
Oh si! j'ai honte. De tout ce que je fais ici. Mme si tu ne le vois pas. Je sais que je ne me conduis pas comme il faut pour mon ‰ge et pour ma naissance. Mais c'est toi, c'est ta haine qui m'y forcent. La laideur entra”ne la laideur aprs soi.
EffrontŽe! Moi, toujours moi, ce que je fais, ce que je dis, tu ne sais parler que de moi.
C'est toi qui partes ici, ce n'est pas moi. C'est toi qui fais l'action, et l'action crŽe le mot.
Oh! souveraine ArtŽmis! Tu me paieras tes insolences. Attends qu'Egisthe soit rentrŽ.
Tu vois, tu te mets en colre. Tu m'avais permis de dire ce que je voulais, mais tu ne sais pas m'Žcouter.
Toi, femme: qui m'accompagnes, tiens bien en l'air mon offrande faite de tous les fruits, afin qu'en mme temps j'Žlve vers le dieu les prires qui me dŽlivrent de mes craintes prŽ- sentes. Apollon protecteur, Žcoute-moi, je parle ˆ mots couverts. Ici, je n'ai pas d'amis avec moi, et tout n'est pas bon ˆ dire au grand jour, surtout quand cette fille est lˆ, elle me hait, et elle pourrait bien semer des mensonges dans toute la ville, avec ses cris ˆ n'en plus finir. Alors, entends mes paroles secrtes. La vision que j'ai eue cette nuit dans mon rve ambigu, si elle est favorable, ™ roi tueur de loups, fais qu'elle s'accomplisse. Mais si elle est contre moi, retourne-la sur ceux qui sont contre moi. Et si on forme des complots pour me dŽpossŽder par trahison de mes richesses, ne le permets pas; fais que toujours, vivante, je continue de possŽder comme aujourd'hui, hors d'atteinte, la maison et le sceptre des Atrides, tranquille, au milieu de mes amis et des enfants que j'ai qui n'ont pas de haine pour moi, ni de chagrin trop amer. Apollon tueur de loups, Žcoute ma prire, exauce-la pour nous tous telle que nous te l'adressons. Le reste, sans que je le dise, je pense que tu le sais dŽjˆ, puisque tu es un dieu : les enfants de Zeus peuvent voir tout.
Regarde, il fait jour! Et le premier coq voilˆ qu'il chante sur l'enclos. Le jardinier s'est ŽveillŽ; il doit tre en train de soigner un petit arbre dans le jardin. Bruit familier. des outils -les scies, les pioches - et du petit robinet dans la cour; quelqu'un se lave; la terre sent; l'eau bouillonne dans les cafetires; et au-dessus des toits les colonnes tranquilles de la fumŽe; un chaud parfum de sauge. Nous avons donc survŽcu ˆ cette nuit aussi.
Femmes de ce pays, pouvez-vous me dire si c'est bien ici la maison du roi Egisthe ?
Oui, Žtranger, c'est ici, tu ne t'es pas trompŽ.
Et c'est sa femme aussi que j'aperois ? On voit bien que c'est une reine.
Tu ne pouvais pas mieux dire: c'est elle.
Salut lˆ toi, reine! Au nom d'un ami, j'apporte une bonne nouvelle pour toi, et aussi pour Egisthe.
J'en suis bien heureuse. Mais, avant toutes choses, je veux savoir qui t'envoie.
PhanotŽe de Phocide. Il m'a chargŽ d'un message important.
Quel message, Žtranger ? Dis. Venant d'un ami des paroles amies.
Oreste est mort.
Elevons maintenant cet- te urne avec mes cendres prŽtendues - la scne de la reconnaissance va commencer bient™t. Tous trouveront en moi celui qu'ils attendaient, ils trouveront le juste selon leurs lois, et toi et moi seuls nous saurons que dans cette urne je tiens vraiment mes vraies cendres; -nous deux seulement.
Et quand triompheront les autres par mon action, nous deux nous pleureront sur l'ŽpŽe magnifique. ensanglantŽe. ˆ la mesure de la gloire, nous pleurerons ces cendres, ce mort dOnt un autre a pris la place, couvrant tout entier son visage ŽcorchŽ d'un masque d'or honnte, vŽnŽrable, peut-tre mme utile avec sa forme grossire, pour conseiller, donner exemple, bon pour l'ivresse du peuple, la peur du tyran, l'exercice constant qui perpŽtue lentement, lourdement, l'histoire, par la succession des n1orts, des triomphes, pas avec une connaissance effrayante (inaccessible aux foules), mais avec une action difficile, avec une foi facile, - l'inflexible foi, la nŽcessaire, la malheureuse, sans cesse dŽmentie et sans cesse gardŽe avec les dents et les ongles dans l'‰me de l'homme -foi inconsciente qui accomplit secrtement les grandes oeuvres, pierre par pierre, dans le noir .
Voilˆ, en peu de mots.
Ah! Malheureuse! Je suis morte aujourd'hui !
Que dis-tu ? Que dis-tu, Žtranger ?
N'Žcoute pas cette fille.
LE PƒDAGOGUE
Il est mort. J'ai dit qu'Oreste est mort.
Je suis perdue, misŽrable, perdue.
Toi, occupe-toi de tes affaires. A moi, Žtranger, dis-moi, dis"moi la vŽritŽ. Comment est-il mort ?
J'ai pour mission de te le dire. Je raconterai tout. Oreste Žtait Venu au cŽlbre concours, orgueil de la Grce, pour y disputer les couronnes delphiques. A peine a-t-il entendu la voix du hŽraut qui annonce la course ˆ pied, la premire des Žpreuves, il para”t, brillant de force, et fait l'admiration de toute l'assistance. Il termine la course avec le succs qu'on attendait : il emporte la victoire. Mais je ne sais pas vraiment comment je pourrais te rapporter en dŽtail tous ses exploits, ses triomphes. Apprends seulement qu'il fut victorieux de toutes les Žpreuves. On l'acclamait, on apprit qu'il Žtait argien, qu'il s'appelait Oreste et qu'il Žtait le fils de cet Agamemnon, le rassembleur des armŽes illustres de la Grce, autrefois. Ainsi allaient les choses. Mais quand un dieu veut du mal ˆ un homme, si fort que soit cet homme, il ne peut pas lui Žchapper. Le lendemain, au lever du soleil, s'ouvrait le concours rŽservŽ aux chars rapides ; Oreste se met sur les rangs, parmi beaucoup d'autres. L'un venait d'Acha•e; un autre de Sparte; et deux de Libye; tous debout sur leurs chars attelŽs. Oreste Žtait cinquime, avec des pouliches de Thessalie. Le sixime, un Etolien, conduisait des alezans trs jeunes. Le septime Žtait un Magnte. Le huitime venait d'Enia, avec un attelage blanc. Le neuvime d'Athnes -la citŽ b‰tie par les dieux. Un BŽotien complŽtait la dizaine. Chacun s'arrte et range son char ˆ la place tirŽe au sort par les juges. La trompette d'airain donne le signal: ils partent; de la voix ils excitent leurs btes, de la main ils secouent les guides. Le stade entier s'emplit du grondement des chars, la poussire monte vers le ciel, et les concurrents mlŽs font travailler le fouet pour forcer cette barrire d'essieux et de ttes hennissantes. Sur le dos des hommes, sur les jantes des roues, le souffle des chevaux faisait pleuvoir l'Žcume. Au bout de la carrire, chaque fois qu'il doublait la borne, Oreste la fr™lait de son moyeu, en rendant la main au cheval de volŽe, ˆ droite, et en retenant, au contraire, le cheval de gauche, qui contournait la borne. Tous les chars roulaient encore en bon ordre quand, soudain, au moment de terminer le sixime tour et de commencer le septime, les chevaux de l'homme d'Enia prennent le mors aux dents, enlvent leur char, font demi-tour et heurtent de fl1ont l'attelage de Libye. Et voilˆ les caissons qui se fracassent l'un contre l'autre. Toute la plaine de Grisa jonchŽe de dŽbris. Le conducteur athŽnien, qui Žtait d'une adresse merveilleuse, se rend compte du danger, il tire vers l'extŽrieur et ralentit pour laisser passer le flot des chars enchevtrŽs qui roule au milieu de l'arne. Oreste venait le dernier: il se rŽservait pour la fin de la course. Quand il a vu qu'il ne restait qu'un seul concurrent, il a fait claquer son fouet aux oreilles de ses btes nerveuses et les a lancŽes en avant. Les deux attelages, ˆ prŽsent, vont de front; c'est tan- t™t l'un, c'est tant™t l'autre qui prend une tte d'avance. Le malheureux Oreste Žtait restŽ bien droit sur son char, toujours droit, et tout d'un coup il laisse filer la guide de gauche au moment mme o son cheval prend le tour- nant, sans se rendre compte qu'il touche la borne. Son essieu casse, et lui, il glisse par- dessus la rampe du char, il s'emptre dans les guides, il tombe, les chevaux l'emportent dans tous les sens ˆ travers l'arne. Le peuple crie et plaint ce jeune homme -quel malheur ! aprs quels exploits ! -tra”nŽ par terre, -par- fois les jambes dressŽes vers le ciel, jusqu'au moment o les autres conducteurs, arrtant ˆ grand-peine les chevaux emballŽs, le dŽgagent, couvert de sang, mŽconnaissable ˆ ses amis. On l'a bržlŽ sur un bžcher, et la pauvre poussire de son grand corps fut mise dans une urne Žtroite. On dŽsigna des Phocidiens pour vous l'apporter, afin qu'il obtienne sŽpulture dans sa patrie. Voilˆ, c'est une aventure douloureuse ˆ entendre, mais nous l'avons vue de nos yeux, et moi, c'est la chose au monde la plus affreuse que j'aie vue.
HŽlas ! HŽlas! la vieille race de nos ma”tres cette fois dŽtruite jusqu'aux racines.
O Zeus! Est-ce un bonheur ? est-ce un malheur ? mais profitable ? Un malheur qui me sauve la vie - c'est triste.
Pourquoi es-tu ainsi troublŽe ˆ mes paroles, femme ?
Etre mre est une chose Žtrange: mme quand ils nous font du mal, nous n'avons pas de haine pour nos enfants.
Tandis que la mre, pendant des heures entires, se regardait immobile, dans la mme position elle aussi, intransigeante pourtant, dans la grande glace de mŽtal; elle utilisait des branches de laurier bržlŽ pour teindre ses yeux - je le comprenais par l'odeur quand j'entrais dans sa chambre - cela me gnait, car le laurier Žtait destinŽ depuis toujours aux fronts des athltes et des potes; elle utilisait encore toutes sortes d'herbes Žtranges cueillies secrtement au dŽclin de la lune, des herbes qui irritent la peau et donnent au visage une couleur rouge et violente comme un masque de thŽ‰tre. Un soir elle m'a vue qui la regardais dans la glace, peut-tre mme elle a senti mon regard dans son dos, elle a sursautŽ tout entire; elle a fait un mouvement comme si elle avait dŽgringolŽ d'un coup un escalier qu'elle aurait descendu t™t ou tard de toutes faons, ou comme si elle avait vu mes yeux dans un puits noir et profond pareils ˆ deux cercles blancs qui s'Žtendaient peu ˆ peu, et l'un entrait dans l'autre jusqu'ˆ ce qu'ils s'unissent et qu'ils occupent toute la circonfŽrence de l'eau, dans sa profondeur morte. Elle a dž blanchir alors, l'eau, large et neutre comme la vŽritŽ, et la mre a dž voir dans l'eau blanche, infaillible, son visage sombre, et elle a dit alors d'une voix horrible et comme venant d'un puits : " tu l'as remarquŽ, toi aussi, alors, que j'ai vieilli ? È et soudain elle est devenue simple et belle et aimŽe comme dans les temps passŽs, avant son meurtre et avant les petits meurtres inexplorables du temps.
J'ai bien peur d'tre venu pour rien.
Non, au contraire. Comment peux-tu dire " pour rien È quand tu m'apportes des preuves de la mort d'un enfant nŽ de ma vie, oublieux de mon lait et de ma tendresse, et qui m'a fuie pour vivre en exil. Depuis qu'il a quittŽ le pays, il ne m'a jamais revue. Il m'accusait d'avoir tuŽ son pre et me menaait de sa vengeance, si bien que le doux sommeil la nuit ni le jour ne venait plus m'envelopper; et le temps m'entra”nait dans l'angoisse de la mort. C'est fini, maintenant. Aujourd'hui me dŽlivre de la peur que j'avais de lui et d'elle -car celle-ci me faisait peut-tre plus de mal encore, toujours attachŽe ˆ moi, buvant le sang pur de mon ‰me. Enfin, nous allons vivre tranquilles, sans menaces.
Malheur ˆ moi! ,C'est maintenant que je peux gŽmir sur toi, Oreste, quand ta propre mre t'insulte dans la mort. Mais c'est trs bien ainsi.
Pour toi, non. Mais pour lui, oui, tout est bien ainsi.
Vengeresse du jeune mort, dans la jeunesse de la mort, NŽmŽsis, Žcoute !
Elle a ŽcoutŽ ce qu'il faut, elle a bien fait ce Qu'elle a fait.
Va, triomphe, aujourd'hui la chance est pour toi.
Et tu n'y peux plus rien, ni Oreste.
Nous sommes au bout de nous-mmes, bien loin de gner ta route.
Comme je devrais te remercier, Žtranger, si seulement tu avais fait taire ses cris intarissables !
Alors, si tout va bien, te m'en vais.
Non, non, ce serait indigne de moi et de l'ami qui t'envoie. Non, entre, et laisse hurler cette fille sur ses malheurs et les malheurs de sa famille.
Vous voyez comme elle souffre, comme elle se dŽsole, comme elle gŽmit, la pauvre femme, comme el1e sanglote sur son fils mort ! Elle est partie en riant. Malheur ˆ moi! O, mon Oreste, ta mort me tue. En t'en allant, tu m'arraches le seul espoir qui me restait: te voir un jour, bien vivant, revenir pour venger notre pre et me venger moi, la misŽrable. Maintenant, o faut-il que j'aille ? Je suis seule, orpheline aussi de toi, privŽe de mon pre. Et il ne me reste plus qu'ˆ continuer mon service chez mes ennemis, les assassins de mon pre. Mais tout est bien ainsi pour moi.
Alors c'est trs bien ici - nous trouverons peut- tre une relation nouvelle avec la nature. en regardant ˆ travers les fils de fer un carrŽ de mer, les pierres, les herbes ou un nuage au soleil couchant, un nuage profond. violet. Žmu.
Non, non, je ne passerai pas ma vie dans leur maison. Ici, ˆ cette porte, sans souci de moi, je laisserai pourrir mes jours. Et si ma prŽsence leur pse, eh bien qu'ils me tuent! On me rendra service en me tuant, car vivre me fait trop mal, et je n'ai plus envie de vivre.
O est la foudre de Zeus, o est le soleil brillant, s'ils voient tout cela et se cachent tranquillement ?
Ah! ah! hŽlas !
O mon enfant, pourquoi pleurer ?
Ah
Ne crie pas si fort.
ƒLECTRE
Tu veux me tuer.
Comment ?
Tous morts, et tu veux que j'espre encore. Tu me piŽtines pourrissante.
Je me souviens d'Amphiaraos, le roi qui tomba dans un pige de femme ˆ collier d'or, et cependant maintenant, sous la terre...
Ah!
Éil rgne, il est plein de vie.
HŽlas !
HŽlas! oui, hŽlas ! mais pour la mauvaise femme.
On l'a tuŽe.
Oui.
Je sais, je sais: un vengeur se leva pour lui, mais moi, je n'ai plus personne. Celui que j'avais, on me l'a pris.
Pauvre fille entre les pauvres filles.
Oui, je sais, je le sais trop. C'est un torrent de souffrances, de mois en mois, insupportables. Ha•ssables, innombrables.
Nous avons vu les choses que tu dis.
Ne cherche pas ˆ m'entra”ner sur un chemin o je ne trouve plus...
Quoi ?
...l'espoir de revoir mon frre, le vrai fils, nŽ du mme sang que moi.
Tout le monde doit mourir.
Et tout le monde aussi doit faire des courses de chars et se prendre les pieds dans les arnes .
On ne pouvait pas prŽvoir
C'est vrai, comment prŽvoir ? En pays Žtranger, loin de mes mains...
HŽlas! hŽlas !
...il a ŽtŽ mis dans la terre, et il n'a pas reu de nous la sŽpulture et les larmes.
Ma sÏur chŽrie, je cours vers toi, la joie me presse. Je t'apporte une bonne nouvelle, et la fin de tes malheurs qui te faisaient tant pleurer.
Tu crois que tu peux me guŽrir ? Ma peine est sans remde.
Oreste est prs de nous, je te le dis, c'est vrai. aussi vrai que je te vois.
Tu es folle, ma pauvre amie ? Ou tu te moques de tes malheurs et des miens ?
Non, par le foyer de nos pres, je ne dis' pas cela pour rire, mais parce que c'est vrai, il est prs de nous, en personne.
Ah! ma pauvre enfant! mais de qui tiens-tu la nouvelle pour y croire si fort ?
De moi, de personne d'autre. J'ai vu des preuves vŽritables, et j'y crois.
Des preuves, pauvre petite! Dis-moi ce que tu as vu qui te fait bržler de cette fivre ?
Au nom des dieux, Žcoute-moi. Quand tu sauras, tu pourras dire si je suis folle ou sage.
Alors parle, si parler te fait plaisir.
Je vais te dire tout ce que j'ai vu. En arrivant prs du tombeau trs ancien o est notre pre, j'aperois sur le tertre deux ruisseaux de lait qu'on venait de rŽpandre, et toutes sortes de fleurs comme une couronne autour de la tombe. Je regarde autour de moi, je pensais que quelqu'un viendrait, j'Žtais surprise. Mais tout Žtait calme. Je m'approche encore et, au sommet du tertre, je reconnais une boucle de cheveux fra”chement coupŽe. Alors ce fut une lumire en moi: l'image familire d'Oreste ˆ mon pauvre cÏur, sa trace.
les clochettes du costume de Pierrot qu'avait mis notre petit frre une belle nuit de mascarade- et, comme nous rentrions ˆ la maison, nous avons ŽtŽ surpris, les chiens aboyaient contre nous, ma robe alors s'est accrochŽe ˆ la cl™ture, j'ai couru pour rattraper les autres; la lune a collŽ son visage si fort contre mon visage -je ne pouvais plus marcher et les autres m'appelaient derrire les arbres et on entendait dans un autre lieu les perles de verre des masques et les franges de verre des astres au loin, trs loin, par-dessus la mer invisible de Myrt‰, et quand je suis arrivŽe enfin, ils m'ont tous regardŽe, stupŽfaits, car mon visage Žtait lumineux, teint de poudre d'or, cette poudre avec laquelle on peignait les vieil- les lampes suspendues de la salle ˆ manger ou le cadre des glaces dans les salons, les consoles ciselŽes.
Je me suis retenue de crier, j'ai pris la boucle dans mes mains, et mes yeux se sont emplis de larmes joyeuses. Oui, je le sais maintenant comme je l'ai su tout ˆ l'heure: cette offrande vient de lui: et pas d'un autre. Qui l'aurait faite ? Toi ? ou moi ? Mais ce ,f1'st pas moi, je le sais, ni toi non plus, puisqu'on t'a dŽfendu de t'Žloigner d'ici, mme pour prier les dieux. Et notre mre, elle n'a pas l'habitude de ces dŽvotions-lˆ, et puis nous l'aurions vue. Non, c'est Oreste, Allons, ma chŽrie, prends courage. Le sort nÕest pas toujours le mme pour les mmes. Il Žtait mauvais jusqu'ici pour nous deux, mais peut- tre aujourd'hui nous apportera le bonheur.
Ah ! quelle folie ! j'ai pitiŽ de toi.
Quoi, mes nouvelles ne te font pas plaisir ?
Tu ne vois pas que tu t'Žgares.
Comment ? Je ne sais pas ce que mes yeux ont vu ?
Il est mort, ma pauvre enfant. Le secours que tu attendais de lui te fuit. Ne regarde plus vers lui.
-Imagine la vie continuant sa marche et toi manquant les Printemps venant avec toutes leurs fentres grandes ouvertes et toi manquant les filles venant aux bancs du parc avec des robes multicolores et toi manquant les garons nageant ˆ midi et toi manquant un arbre en fleur se penchant sur l'eau tant de drapeaux flottant aux balcons un dŽfilŽ montant la rue du Stade un monde innombrable tenant ˆ la main des drapeaux rouges tenant enfin ses rves dans ses mains disant ˆ haute voix le mot camarade et toi manquant puis une clŽ qui tourne -la chambre obscure deux bouches qui se joignent dans l'ombre et toi manquant imagine deux corps qui se prennent et toi dormant sous la terre et les boutons de ta veste qui rŽsistent plus longtemps que toi sous la terre et la balle entrŽe dans ton cÏur ne sera pas dŽcomposŽe quand ton cÏur qui a tant aimŽ le monde sera dŽjˆ dŽcomposŽ.
Ah! malheur ˆ moi! Qui te l'a dit ?
Un tŽmoin de sa mort.
O est ce tŽmoin ? La stupeur me saisit.
Dans la maison c'est un bonheur pour ma mre, pas un chagrin.
Ah ! malheur ˆ moi! Mais alors de qui viennent les offrandes sur la tombe de notre pre ?
On les aura dŽposŽes lˆ en souvenir d'Oreste mort.
Et moi qui me h‰tais, dans la joie de la bonne nouvelle, j'Žtais loin de mesurer notre misre. J'arrive, et je trouve des malheurs nouveaux ˆ joindre aux anciens.
C'est comme a. Mais si tu m'Žcoutes, tu secoueras ce poids de peine qui t'Žcrase.
Je ne ressusciterai pas les morts.
Ce n'est pas ce que j'ai dit. Je ne suis pas folle.
Que me conseilles-tu que je sois capable de faire ?
Oser ce que je te dirai.
Si c'est une chose utile, je ne refuserai pas
RŽflŽchis, aucun succs ne s'obtient sans reine.
J'ai rŽflŽchi. Je t'aiderai de toutes mes forces
Ecoute ce que je veux faire. Tu sais que nous n'avons pas d'ami: l'Enfer nous les a pris tous
on a coupŽ des fleurs au crŽpus. cule dans le jardin, beaucoup de fleurs pour les vases de la salle ˆ manger et les chambres o dorment les morts É
- une sensation complexe, Žtrange, d'horreur et de meurtre -une beautŽ aveugle, noble, odorante, et immense, une absence toute nue. C'est ainsi. Tout nous a abandonnŽes.
nous restons seules. Tant que je croyais notre frre vivant, je gardais l'espoir qu'il reviendrait et qu'il vengerait lui- mme notre pre. Mais il est mort. Je me tourne vers toi. Tu aideras ta sÏur ˆ tuer Egisthe, l'assassin (je ne veux plus rien te cacher) Pourquoi rester lˆ, paresseusement, les yeux fixŽs sur quel espoir ? Il n'y a plus d'espoir pour toi. Tu vas pleurer sur la perte de la fortune paternelle, tu vas souffrir interminablement sans mari, sans amour. N'espre pas conna”tre ce bonheur. Jamais. Egisthe n'est pas assez fou pour nous l,isser avoir des enfants qui seraient sa ruine.
Mais si tu suis mes conseils, d'abord ta piŽtŽ contentera ton pre et aussi ton frre, chez les morts. Et puis tu seras une fille libre, comme tu l'Žtais en naissant, et tu auras le mari que" tu mŽrites. Car l'honneur attire les regards. Puis, quand on parlera de nous, comprends-tu de quelle gloire tu nous couvriras l'une et l'autre, si tu m'Žcoutes. Tu sais ce qu'ils diront, les citoyens, les Žtrangers ?
Ç Amis, regardez les deux sÏurs qui ont sauvŽ Ia maison de leur pre. Leurs ennemis prospŽraient, mais, ˆ elles deux, sans souci de leur vie, elles ont vengŽ le mort. Il faut que chacun les aime et les respecte, et que dans nos ftes et nos assemblŽes, on les honore pour leur courage. " Voilˆ ce qu'ils diront de nous, vivantes ou mortes, et la gloire nous restera toujours. Allons, ma chŽrie, Žcoute-moi, pour ton pre, pour ton frre, lutte avec moi, souffre avec moi, dŽlivre-moi, dŽlivre-toi de nos malheurs et n'oublie pas: c'est honteux d'accepter la honte.
Sans ma”tres. de notre volontŽ seulement, avec de l'insistance, du discernement, tant de peine, nous sommes devenus ce que nous sommes. Nous ne nous sentons pas du tout infŽrieurs, nous ne baissons pas les yeux. Nos seuls titres: trois mots: Makronissos, Yaros et LŽros. Et si nos vers un jour vous paraissent maladroits, rappelez- vous seulement qu'ils furent Žcrits sous le nez des gardiens, et la ba•onnette toujours sur notre flanc.
Ici, la prudence est l'alliŽe de qui parle et de qui Žcoute.
Et si ma sÏur Žtait raisonnable, mes amies, elle ne parlerait pas sans rŽflŽchir, comme elle fait en ce moment. Quelle audace te fait prendre les armes et m'appeler ˆ ton aideÉ Tu ne vois pas clair ? Tu n'es pas un homme, tu es une femme. Ton bras est faible. Et le sort est avec nos ennemis aujourd'hui; notre destin nous glisse entre les doigts, bient™t il ne sera plus rien. Qui, voulant vaincre un homme comme Egisthe, Žchappera sans larmes ˆ la mort ? Nous sommes assez malheureuses; si on nous entend, nous le serons encore plus. Nous n'aurons ni profit ni soulagement dans notre belle gloire si nous mourons d'ure mort inf‰mante. Et le plus horrible n'est pas mourir, mais appeler la mort dans .les tortures et Die pas l'obtenir. Je t'en supplie, si tu ne veux pas nous perdre pour toujours et rendre notre race dŽserte, contiens ta colre. Je garderai pour moi ce que nous avons dit, je ne te trahirai pas, mais toi, prends sur toi, aujourd'hui au moins, de courber ta faiblesse devant les puissants.
Laisse-toi convaincre. Il n'y a rien de plus utile pour l'homme que la prudence et la sagesse.
Je m'attendais ˆ tout ce que tu m'as dit. j'Žtais sžre de ton refus. Je ferai seule ce que j'ai dŽcidŽ. De ma main.
CHRYSOTHƒMIS
HŽlas! Tu n'as pas montrŽ cette rŽsolution quand mourait notre pre. Tu aurais tout arrangŽ d'un coup.
J'avais le mme cÏur, mais pas assez de raison.
Eh bien, reste comme tu Žtais.
Autrement dit, je n'ai pas ˆ compter sur toi.
Les entreprises mal engagŽes se terminent mal.
J'envie ta prudence, mais je hais ta l‰chetŽ.
Un jour, tu me donneras raison.
N'attends pas a de moi.
Le temps est long, il nous dŽpartagera.
Va-t'en. tu ne me sers ˆ rien.
Si, mais c'est toi qui ne veux rien entendre.
Va, va trouver ta mre, et raconte-lui tout.
CHRYSOTHEMIS
Une fois de plus, tu te trompe je n'ai pas tant de haine pour toi.
Alors que je te dise au moins combien tu m'humilies.
Je ne veux pas t'humilier, mais seulement prŽvoir pour toi.
Il faut que je me plie ˆ ce que tu crois juste ?
Quand tu seras plus sensŽe, tu nous guideras toutes les deux.
Parler si bien et se tromper. Quel dommage !
C'est ce Que tu fais toi-mme.
Comment ? Je parle contre la justice ?
Quelquefois, il est dangereux de dŽfendre la justice.
Je ne rglerai pas ma vie sur ces principes Iˆ.
Fais comme tu veux. Un jour tu diras que j'ai raison.
Oui, je ferai comme je veux, tu ne me fais pas peur.
C'est vrai, tu ne changeras pas d'avis ?
Rien n'est plus laid qu'un conseil de l‰chetŽ.
Tu te refuses ˆ me comprendre.
Depuis longtemps ma dŽcision est prise. Pas d'hier.
Je m'en vais, puisque tu ne veux pas m'en- tendre; moi je ne veux pas voir ce que tu fais.
C'est a, rentre ˆ la maison. Je ne te suivrai jamais. Il est fou de s'acharner aux choses vaines.
Crois ce que tu crois. Quand le malheur sera lˆ, tu reconna”tras que j'avais raison.
Les oiseaux de l'air -et les plus sages d'entre eux -nourrissent leurs parents, qui les ont ŽlevŽs. Mais nous n'en faisons pas autant. Non, Žclair de Zeus! Non, justice du ciel ! la punition vient toujours ˆ son heure. O RenommŽe, par qui la voix des hommes arrive sous la terre, va dire aux Atrides, lˆ-bas dans l'Enfer, mon triste message, le deuil et la honte. Leur maison est ruinŽe. Deux enfants se livrent un combat que n'a su apaiser la vieille tendresse. Seule, trahie, Electre, ballottŽe par la tempte, jour et nuit pleure son pre, gŽmissante comme l'oiseau plaintif, indiffŽrente ˆ la mort, prte ˆ fermer les yeux pourvu qu'elle ait pris sa vengeance double. Fille de sa race. 'Les gens de haute vertu dans le malheur ne laissent pas salir leur nom. Mon enfant, mon enfant, c'est bien cela que tu as fait. Tu as choisi de vivre dans le deuil, tu as pris les armes contre le crime, et ainsi tu as vaincu le dŽshonneur. Sagesse et courage. Ah ! je voudrais te voir puissante et riche, dominant tes ennemis, toi esclave en ta mai- son mme. Car tu as subi le sort le plus affreux, mais toujours tu craignais Zeus et tu Žcoutes les lois.
Femmes, nous a-t-on bien renseignŽs ? Allons- nous bien o nous voulons aller ?
Que cherches-tu ? Que veux-tu ici ?
Je cherche la maison d'Egisthe.
Ah! Si nous quittions la terre de Mycnes; -comme la terre sent ici le cuivre pourri et le sang noir. Plus lŽgre l'Attique. N'est-ce pas ? Je sens que maintenant ˆ cette heure prŽcise, le moment est venu de ma dŽmission finale. Je ne veux pas tre leur prŽoccupation, leur employŽ, leur instrument ni leur chef.
C'est ici. On t'a bien renseignŽ.
Qui d'entre vous pourrait dire aux habitants de la maison que nous sommes lˆ (on nous attend) ?
Elle. Si quelqu'un de leur maison doit porter ton message, c'est elle.
Va, femme, et dis-leur que des gens de Phocide sont lˆ et qu'ils demandent Egisthe.
Malheur ˆ moi, ils apportent des preuves certaines.
Des preuves de quoi ? Non, je viens de la part du vieux Strophios, au sujet d'Oreste.
Etranger, que dis-tu lˆ ? Ah! j'ai peur !
Nous portons lˆ, tu vois, dans cette urne lŽgre, le peu qui reste de lui.
Oui, malheur, malheur, c'Žtait bien a, j'ai devant moi, sous ma main, et certaine, la douleur que j'attendais.
Toi qui pleures le malheur d'Oreste, c'est vrai, cette bo”te enferme son corps.
Etranger, au nom des dieux, si Oreste est lˆ, dans cette urne, laisse-moi la prendre dans mes bras pour pleurer, sangloter en mme temps sur sa cendre et sur moi, et sur toute ma race.
Donne-lui l'urne. Je ne connais pas cette femme, mais ce n'est pas la haine qui lui fait dire ce qu'elle dit. C'est une amie, sans doute, ou bien une parente.
O dernier souvenir du plus aimŽ. O mon Oreste. Je suis dŽue de te revoir ainsi, ah, bien diffŽrent de l'espoir que j'avais. Aujourd'hui, lˆ, dans mes mains, mon petit, tu ne pses plus rien, et moi je t'avais fait partir brillant de santŽ. J'aurais dž mourir moi-mme avant de t'envoyer au pays Žtranger, quand je t'ai sauvŽ la vie. Si tu Žtais mort ce jour-lˆ, tu aurais trouvŽ ta place au tombeau de ton pre, tu aurais partagŽ avec lui. Mais tu es mort misŽrablement, loin de ta maison, loin de ton pays, trs loin de ta sÏur, et moi, de mes mains aimantes, pauvre triste sÏur, je ne t'ai pas lavŽ, parŽ, je n'ai pas recueilli sur le bžcher, comme on le doit, cet affreux poids de cendres. Des mains Žtrangres se sont occupŽes de toi, et tu es ce petit tas de poussire dans l'urne Žtroite. Moi, pauvre fille, qui ai tant pris soin de toi, et cela n'a servi ˆ rien, moi si heureuse de cette peine. Jamais tu n'as ŽtŽ pour ta mre un trŽsor aussi cher que pour moi, et ce n'est pas les gens de la maison qui t'ont ŽlevŽ, c'est moi. 'Moi, ta sÏur, que tu appelais. Toujours. Maintenant tu es mort; il a suffi d'un jour, tout s'est envolŽ. Tu as tout emportŽ, comme un grand coup de vent. Notre pre est parti; je suis morte pour toi; et toi la mort t'a pris; nos ennemis vont rire ; et qui je vois, folle de joie ? ta mre, tout le contraire d'une mre, que tu promettais de punir secrtement quand tu m'envoyais de tes nouvelles. Mais le mauvais gŽnie n'a pas voulu, notre mauvais gŽnie, le tien, le mien, qui t'a rendu, ˆ moi non pas dans ta chre forme vivante mais poussire et ombre inutile.
Ah ! Malheur ˆ moi ! Ah ! Triste corps ! HŽlas! HŽlas !
Ah! LÕhorrible voyage, mon aimŽ (Malheur, malheur ˆ moi!), qui te conduit jusqu'ˆ moi et qui me tue me tue, mon frre chŽri. Accueille-moi morte dans ta maison vide, et nous habiterons toujours ensemble sous la terre. Quand tu vivais, je partageais tout avec toi, je veux ma part dans la mort. Car les morts, dis, les morts, ils ne souffrent plus.
Tu es nŽe d'un pre mortel, Electre, songes-y. Oreste aussi Žtait mortel. Ne pleure pas sans mesure. Tous nous passerons par lˆ.
HŽlas! que vais-je dire ? Je n'ai pas de mots, et je n'en peux plus, il faut que je parle.
Tu as de la peine ? Que veux-tu dire ?
Ai-je bien devant moi la noble figure d'Electre ?
C'est elle. MisŽrablement.
HŽlas! Quel triste sort !
Ce n'est pas sur moi que tu pleures, Žtranger ?
O Corps indignement flŽtri, ™ sacrilge !
Oui, c'est bien de moi que tu parles, Žtranger, pas d'une autre, avec des mots si tristes.
O lamentable vie, solitude sans mariage.
Etranger, tu pleures ˆ me voir. Pourquoi ?
Je ne savais pas mes malheurs.
Qu'ai-je dit qui te le fait penser ?
Tant de souffrance que je vois sur ton corps.
Tu vois si peu de ma misre.
Je pourrais en voir plus ?
Je vis avec des assassins.
Assassins de Qui ? Tu parles de quel crime ?
Les assassins de mon pre. Et je suis leur esclave.
Qui t'y force ?
On l'appelle ma mre, mais elle ne ressemble pas du tout ˆ une mre.
Qu'est-ce que tu lui reproches. Des coups ? Des mauvais traitements ?
Oui, des coups et des mauvais traitements de toutes sortes.
Tu n'as personne ici pour re dŽfendre, pour l'empcher ?
Non, celui qui pouvait m'aider, tu m'apportes sa rendre.
Malheureuse, ds que je t'ai vue, j'ai eu pitiŽ de toi.
Eh bien, tu es le seul qui ait jamais eu de la pitiŽ pour moi.
Le seul aussi qui souffre tes douleurs.
Tu n'es pas de ma famille, pourtant ?
Je pourrai te le dire, si ces femmes sont tes amies. .
Ce sont mes amies: tu peux parler devant elles.
Alors l‰che cette urne si tu veux tout savoir.
Non, je tÕen supplie, Žtranger, ne me demande pas a.
Ecoute-moi, tu n'as rien ˆ y perdre.
Par pitiŽ ne me prends pas tout ce que j'aime.
Non, je ne veux pas que tu la gardes.
Alors, je vais souffrir encore ,ˆ cause de toi, Oreste, si on me prive de ta cendre.
Ne dis plus rien, tu as tort de pleurer.
Quoi, j'ai tort de pleurer quand mon frre est mort ?
Oui, tu n'as pas le droit de parler comme tu fais.
On me refuse un mort qui est ˆ moi ?
Non, on ne te refuse rien. Ce qui est lˆ n'est pas ˆ toi.
Si, puisque c'est Oreste que je tiens dans mes bras.
Ce n'est pas le corps d'Oreste, sauf dans cette histoire que nous avons racontŽe.
O est la tombe alors du pauvre Oreste ?
Nulle part. Un vivant n'a pas de tombe.
Que dis-tu, mon fils ?
La vŽritŽ.
Il est vivant ?
Oui, puisque je respire.
Tu es Oreste ?
Regarde seulement cet anneau de mon pre, et tu sauras.
O lumire trs douce.
Trs douce, oui.
Oui, je suis lˆ. Mais ne dis rien, attends.
Qu'y a-t-il ?
Il vaut mieux se taire. J'ai peur qu'on nous entende.
ArtŽmis toujours vierge! Devant quelques pauvres femmes, vain fardeau de la terre, toujours enfermŽes dans ces murs, je rougirais d'avoir peur.
MŽfie-toi mme des femmes. Le dieu de la guerre parfois les habite, tu le sais par expŽrience.
Oh! Tu as rouvert notre mal. Rien ne peut l'abolir. rien ne peut le faire oublier.
Je le sais, je le sais; mais on s'en souviendra quand il faudra.
Toute ma vie, ˆ moi, toute ma vie sera le temps d'en parler. J'ai trop souffert, je suis libre, aujourd'hui j'ouvre la bouche.
Je comprends, mais prŽserve ta libertŽ,
Comment ?
Tant que l'occasion ne sera pas venue, ne parle pas trop longuement.
Je changerais tes mots pour le silence quand je te vois lˆ, contre toute apparence, et contre tout espoir ?
Tu m'as vu, mais quand les dieux l'ont bien voulu.
Joie plus grande encore, si vraiment c'est un dieu qui t'a mis sur la route menant ˆ moi. C'est vrai, je reconnais lÕÏuvre d'un bon gŽnie.
J'hŽsite ˆ Žteindre ta joie, et pourtant j'ai peur qu'elle t'entra”ne trop loin.
Non, aprs une si longue absence tu t'es mis en route, et je t'aime, et tu ne vas pas main- tenant, accablŽe comme je suis...
Faire quoi ?
Me priver du bonheur de voir encore ton visage.
Ce bonheur- Iˆ, si quelqu'un veut te le prendre, je me mettrai en colre.
Alors, tu veux bien ?
Tu en doutais ?
Mes amies, quand j'ai appris la nouvelle de sa mort (et je ne m'y attendais pas), je n'ai pas criŽ, j'ai retenu ma douleur, j'Žcoutais, malheureuse. Maintenant je t'ai, aucun malheur ne m'arrachera ton beau visage.
Ne dis, plus rien. Ne dis pas que notre mre est une criminelle, ni qu'Egisthe ruine, gaspille, dissipe les trŽsors de notre maison. Trop parler ferait manquer l'occasion. Dis-moi plut™t ce que nous devons faire (nous montrer ou bien nous cacher ?) pour que nos ennemis perdent le gožt de rire, enfin. Prends garde aussi que notre mre ne voie la vŽritŽ sur ton visage brillant de joie quand nous entrerons dans la maison. Fais plut™t semblant de gŽmir comme si ton malheur Žtait vrai. Quand nous aurons gagnŽ, nous aurons tout le temps d'tre heureux et de rire librement.
Mon frre, je ferai comme tu voudras, c'est de toi que je tiens ma joie, elle ne m'appartient pas; je me priverais de tous les plaisirs plut™t que te faire de la peine; je ne serai pas : ingrate pour le bon gŽnie qui nous aide. Ici, tu sais ce qui se passe, tu le sais. On t'a dit qu'Egisthe n'est pas lˆ, mais que notre mre est dans la maison. N'aie pas peur qu'elle voie la joie sur mon visage: j'ai trop de vieille haine en moi, et le bonheur de te voir me fait pleurer. Je ne peux pas m'en empcher. Dans le mme voyage ˆ la fois je t'ai vu mort et vivant. Tu m'as fait voir des choses incroyables, et si je voyais revenir mon pre vivant aujourd'hui, je le croirais, je ne dirais pas que c'est un miracle. Puisque tu es lˆ, tu commandes. Si j'Žtais restŽe seule, moi-mme j'aurais sauvŽ mon honneur et ma vie, ou mon honneur au moins.
Tais-toi, j'entends marcher dans la maison. Quelqu'un va sortir.
Venez, Žtranger, apportant pour qui le bonheur, pour qui le malheur ˆ la fois ?
Vous avez perdu l'esprit, vous tes fous ? Vraiment vous ne tenez pas ˆ la vie ? Vous n'avez donc rien dans la tte! Vous ne reconnaissez pas l'approche du danger, non, sa prŽsence autour de vous ? Si je n'avais pas fait le guet depuis un moment ˆ la porte, votre secret vous aurait devancŽs dans la maison. Heureusement, j'y ai pensŽ ˆ votre place. Allons, cessez vos longs discours e~ vos. cris de joie insatiables, et entrez. Dans ces affaires- lˆ, tout retard cožte trs cher. C'est le moment d'en finir.
Comment vais je trouver mes choses en entrant ?
Bien; personne ne te conna”t.
Tu as dit que je suis mort, c'est bien a ?
Pour tout le monde ici tu es dans les Enfers.
Alors ils sont contents ? Qu'est-ce qu'ils disent ?
Je te rŽpondrai quand nous aurons fini. A prŽsent, tout va bien pour eux, je veux dire, tout va mal.
Mon frre, qui est cet homme ? Dis-le-moi, je t'en prie.
Tu ne le reconnais pas ?
Non, je ne le reconnais pas.
Tu ne sais plus ˆ qui tu m'as confiŽ, autrefois ?
A qui ? Qu'est-ce que tu dis ?
L'homme, secrtement, qui m'emporta au pays de Phocide, gr‰ce ˆ ta prudence, dans ses bras.
Le seul entre mille, le seul fidle quand notre pre est mort ?
C'est lui. Ne m'en demande pas plus.
O jour le plus aimŽ! O toi, sauveur unique de la maison d'Agamemnon, comment es-tu venu ici ? C'est toi, oui, toi, qui nous as protŽgŽs, lui et moi, de tout le mal innombrable. O mains chŽries! pieds secourables! Tu Žtais lˆ depuis longtemps, et je ne l'ai pas su! et je croyais par tes paroles feintes que tu m'apportais la mort, par tes actions tu m'apportais le bonheur. Salut, pre ! -car je re salue comme un pre. Et sache, parmi tous les hommes, qu'en un mme jour je t'ai le plus ha•, le plus aimŽ.
Assez, assez. il faudra beaucoup de jours, Electre, et autant de nuits tour ˆ tour, pour te raconter ce qui s'est passŽ pendant le temps de notre absence. Vous deux, je vous le dis, c'est le moment d'agir. Clytemnestre est seule, il n'y a pas d'hommes dans la mai- son. Si vous tardez, vous aurez contre vous les gens d'ici et tous tes autres, plus malins, plus nombreux.
Oui, ne disons plus rien. Pylade, entrons vite, et d',abord il faut nous prosterner devant les dieux de nos pres, sous le portique.
Allons. L'heure annoncŽe est venue enfin. Pourquoi souris-tu ? Tu approuves ? Tu connaissais cela aussi et tu ne l'as pas dit ? Cette fin, cette juste fin -oui ? -aprs le combat le plus juste ? Laisse-moi, une dernire fois, baiser ton sourire, tant que j'ai encore des lvres. Allons maintenant. Je reconnais ma destinŽe. Allons.
Apollon roi, Žcoute-les, et moi aussi ,ˆ c™tŽ d'eux, moi souvent venue portant sans me lasser le peu que je pouvais t'offrir. Aujourd'hui encore, Apollon tueur de loups, comme je suis, je me prosterne devant toi, je t'en prie, je t'en supplie, sois bon pour nous et pour ce que nous voulons faire, et montre aux hommes de quel prix les dieux paient l'impiŽtŽ.
Regardez-le qui s'approche, soufflant la guerre dans le sang, le Meurtre. Sous le toit de la maison les chiennes sont entrŽes, celles qui flairent les trahisons mauvaises -et elles trouvent toujours ce qu'elles cherchent. Le rve qui flot t'ait dans mon cÏur n'a plus longtemps pour tre vrai. Le vengeur des morts ˆ la marche perfide pŽntre au foyer de son pre o dort la richesse antique. Il porte ˆ deux mains le sang au tranchant du couteau. C'est la Ruse qui le guide, cachŽe dans l'ombre, et la Ruse ne peut plus attendre.
Mes chres amies, dans un instant nos hommes auront fini, je vous en prie, ne dites rien.
Mais comment vont les choses ? Qu'est-ce qu'ils font en ce moment ?
Elle prŽpare l'urne pour les funŽrailles, et eux sont debout ˆ c™tŽ d'elle.
Toi, pourquoi es-tu sortie ?
Pour Egisthe, au cas o il rentrerait, pour qu'il ne nous surprenne pas.
Presque, elle ne s'est pas dŽfendue et peut-tre elle a vu cela comme un beau prŽ- texte pour une mort tragique, sinon hŽro•que, car en tout et pour tout elle a laissŽ un cri seulement, si juste dans son ton, on aurait dit prŽmŽditŽ, comme une imitation de la douleur de toute la vie, et elle a fixŽ les yeux avec ma”trise de soi, et une expression vague d'affection, sur sa bague qui s'Žtait beaucoup Žlargie autour de son doigt. Elle n'aurait pas supportŽ, la mre, de mourir comme nous mourons tous, dans un lit, enchevtrŽe dans ses cheveux blancs fanŽs, comme accrochŽe aux pattes d'une araignŽe blanche.
Ah ! ah ! Au secours, la maison est vide, il y a des tueurs partout !
On crie dans la maison, vous entendez, mes amies ?
Malheureuse, j'entends des cris, je n'aurais pas voulu entendre. Je tremble.
Au secours! Egisthe, o es-tu ?
On a encore criŽ.
Mon fils, mon fils, aie pitiŽ de moi, je t'ai mis au monde.
Mais toi, tu n'as pas eu pitiŽ de lui, ni de son pre, qui l'avait engendrŽ.
O citŽ! ™ race malheureuse! aujourd'hui, le destin compagnon de tes jours s'Žloigne de toi, s'Žloigne.
Ah! je suis blessŽe !
Frappe, si tu en as la force, deux fois.
Ah! ah ! encore ?
ƒLECTRE
IL y en a autant pour Egisthe
Les malŽdictions s'accomplissent. Vivants, les morts couchŽs sous la terre. Les morts d'autrefois, en paiement de leur sang versŽ, prennent le sang des assassins.
Ils sont lˆ. Ils ont les mains pleines de sang. Toutes rouges du sang versŽ pour le dieu de la guerre. Je ne leur fais pas de reproche.
Eh bien, Oreste ?
Tout est juste. Si l'oracle Žtait juste.
Elle est morte, la pauvre femme ?
Tu ne seras plus humiliŽe; tu n'as plus ˆ craindre l'orgueil de ta mre.
ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..
ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..
Taisez-vous. J'aperois Egisthe. Oui, c'est lui.
ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..
Mes enfants, vous ne rentrez pas ?
Vous le voyez ?
Il vient vers nous par la porte de la ville. Il a l'air joyeux. Rentrez vite et refaites votre ouvrage bien, comme vous l'avez fait.
Ne t'inquite pas. C'est fini.
Alors, dŽpche-toi.
Voilˆ, je suis parti.
Je reste ici, je m'occupe de tout.
Il faut peut-tre lui dire quelques mots d'amitiŽ qui flattent son oreille, pour qu'il se jette de lui-mme dans le fi1et de la justice.
Qui de vous sait o se trouvent ces Žtrangers de Phocide qui sont venus annoncer qu'Oreste est mort dans un accident de chars ? RŽponds, toi, oui toi qui faisais l'effrontŽe autrefois. J'imagine que la chose t'intŽresse et que tu sais cela mieux que personne, et que tu peux en parler.
Oui, je sais tout, comment faire autrement ? Ce que j'ai de plus cher au monde.
Eh bien, o sont-ils, ces Žtrangers ? Renseigne-moi.
Dans la maison. Ils ont ŽtŽ reus en amis.
Et ils ont vraiment annoncŽ la mort d'Oreste ?
Non, ils l'ont prouvŽe, autrement que par des mots.
Alors, je peux en tre sžr ?
Tu peux mme voir, mais c'est un pŽnible spectacle.
Tu ne m'as jamais rien dit qui m'ait fait autant de plaisir, ce n'est pas ton habitude.
Si tu crois que tu as raison d'tre content, sois content.
J'ordonne qu'on se taise et que nos portes s'ouvrent pour que les habitants de Mycnes et d'Argos puissent tous bien voir, et que ceux qui se sont laissŽs aller jadis ˆ placer de vains espoirs en cet homme-lˆ, aujourd'hui, devant son cadavre, acceptent mon joug et ne m'obligent pas ˆ les corriger pour leur apprendre comment on devient raisonnable.
Moi, c'est dŽjˆ fait. Avec le temps je suis devenue plus sage, je suis obŽissante ˆ ceux qui ont la force avec eux.
O Zeus (ne sois pas jaloux), quel bonheur je vois! Et si je dois te mettre en colre, je retire ce que j'ai dit. Otez le voile qui me cache son visage, afin qu'il reoive les larmes qui lui sont dues, car il est de ma famille.
Lve toi-mme le voile. Ce n'est pas moi, c'est toi qui as le droit de regarder ce cadavre et de Le saluer tendrement.
Ton conseil est bon, je vais le suivre. Toi, va chercher Clytemnestre, si elle est dans la maison.
Elle est prs de toi, ne la cherche pas ailleurs.
Ah ! quÕest-ce que je vois ?
Ainsi donc les forts marchent et les tables se lvent comme des chevaux sur leurs deux pieds et les trires passent au-dessus des arbres dans le soleil couchant et les rameurs se courbent se redressent et se courbent se redressent et se courbent se re- dressent, naturellement selon le rythme de l'amour; et les rames sont des femmes nues pendues par les cheveux, qui palpitent, sursautent, brillantes, au milieu de la mer tant que soit inscrite derrire les trires l'Žcu- me de la voie lactŽe. Ainsi donc -
De qui as-tu peur ? Qui est lˆ que tu ne reconnais pas ?
Je suis tombŽ dans les filets de qui, malheureux!
Tu nÕas pas encore compris que tu parles ˆ des vivants, depuis longtemps, comme s'ils Žtaient morts ?
Ah I je comprends l'Žnigme. Celui qui parle ici, Oreste I c'est Oreste qui me parle.
Tu as devinŽ, mais tu t'es trompŽ longtemps.
Je suis perdu, perdu. Mais laisse-moi dire encore un mot.
Ne le laisse plus parler, je t'en prie, mon frre, ne le laisse pas gagner du temps. Un homme chargŽ de crimes, s'il doit mourir, qu'est-ce qu'il ferait d'un dŽlai ? Tue-Ie vite, et abandonne son cadavre aux fossoyeurs qu'il mŽrite: les chiens et les oiseaux de proie, loin de nos yeux. Alors je serais dŽlivrŽe de ma longue peine.
Entre. Vite. Ce n'est plus le temps des dis- cours, c'est le temps de la mort.
Pourquoi me faire entrer dans la maison ? Si ton action est belle, as-tu besoin de l'ombre Dour la faire ? Tue-moi tout de suite.
Ce n'est pas toi qui commandes. Marche et va jusqu'ˆ la place o tu as tuŽ mon pre : c'est lˆ que tu vas mourir.
EGISTHE
Est-il vraiment nŽcessaire que cette maison, aujourd'hui et plus tard, voie les malheurs des enfants de PŽlops, encore ?
Oui, au moins ton malheur ˆ toi, tu peux me croire, je connais l'avenir.
Ce n'est pas de ton pre que tu tiens a.
Tu as rŽponse ˆ tout, mais tu n'avances pas, marche.
Conduis-moi.
Passe le premier.
Tu as peur que je m'Žchappe ?
Non, mais je ne veux pas que tu choisisses ta mort. Je prendrai soin de te la faire bien amre. Il faudrait que la justice tombe ainsi toujours sur ceux qui se croient au-dessus des lois : la mort, immŽdiate. On verrait moins de canailles.
Semence d'AtrŽe, tu as beaucoup souffert pour ta libertŽ, et aujourd'hui, par ce grand mouvement de toi-mme, tu es au bout de ton histoire.