Principes  de  la  tragédie

Boileau           Art poétique

 

 

 

... Que dès les premiers vers l'action préparée

Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.

Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer,

De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer,

Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,

D'un divertissement me fait une fatigue.

J'aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom,

Et dît  :« Je suis Oreste », ou bien « Agamemnon »,

Que d'aller, par un tas de confuses merveilles,

Sans rien dire à l'esprit, étourdir les oreilles.

Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.

 

Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.

Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées,

Sur la scène en un jour renferme des années.

Là, souvent le héros d'un spectacle grossier, ...

... Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

Mais nous, que la raison à ses règles engage,

Nous voulons qu'avec art l'action se ménage ;

Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

 

Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable:

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Une merveille absurde est pour moi sans appas:

L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.

Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose;

Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose,

Mais il est des objets que l'art judicieux

Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.

 

Que le trouble, toujours croissant de scène en scène,

À son comble arrivé se débrouille sans peine.

L'esprit ne se sent point plus vivement frappé

Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé,

D'un secret tout à coup la vérité connue

Change tout, donne à tout une face inconnue.

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