BAL TRAP

Xavier Durringer 

 

Personnages

 

 

           

 

GINO

 

LULU

 

MUSO

 

BULLE

 

MUSICIEN

 

 

Sur la fin d’une nuit après un bal.

La scène se compose au fond à droite d’une petite estrade où était l’orchestre. Des lampions et des petites ampoules qui changeront de couleur selon les ambiances tout autour de la scène. Un homme joue un air de guitare dans un cercle de lumière.

 

GINO

On est dans le noir.

 

LULU

Je vois bien.

 

GINO

Si tu vois bien, dis-moi où est la lumière?

 

LULU

Derrière toi.

 

GINO

Sors ton briquet!

 

LULU

Il est dans mon sac.

 

GINO

Tu retrouves jamais rien là-dedans.

 

LULU

Toi aussi t’en as un.

 

GINO

Quoi?

 

LULU

De briquet...

 

GINO

Oui.

 

LULU

Ben alors sors-le! Toujours prêt à se faire servir!

 

GINO

Commence pas. Voilà du feu.

 

LULU

Moi aussi j’en ai.

 

GINO

Alors, c’est où?

 

LULU

Là, je crois.

 

GINO

Tu crois ou t’es sûr?

 

LULU

Je suis sûre. J’ai bien vu tout à l’heure le mec le faire.

 

GINO, en fond de scène abaisse un levier et la lumière apparaît

 

LULU

Enfin arrivés

 

GINO

Ah c’est bien mieux.

 

LULU

Oui.

 

GINO

Je préfère après les fêtes que pendant, en fait. On a plus d’air, plus de place. On peut bouger tranquille et se faire des choses sans être dérangés.

 

LULU

Je me sens un peu bizarre.

 

GINO

Comme si je jouais ma vie sur un coup de dés. J’écoute un peu les dés se cogner dans ma main, je souffle un coup dessus. Souffle dessus toi aussi. Ca porte bonheur. Et allez, je lâche le morceau. Allez!

 

LULU

Dis, toi aussi?

 

GINO

Quoi?

 

LULU

ça te met des crampes au bide?

 

GINO

Ben oui, qu’est-ce que tu crois?

 

LULU

Rien, je crois rien. Je me laisse aller.

 

GINO

C’est un peu comme un pélerinage. Saint-Jacques-de-Compostelle. Retour aux sources. Notre grand retour.

 

LULU

C’était quand même bien ce bal, ce soir.

 

GINO

Pourquoi tu dis quand même?

 

LULU

Parce que j’ai pas arrêté de penser à ce moment.

 

GINO

Lequel?

 

LULU

Là; tout de suite, t’es bête ou quoi?

 

GINO

Oui, ça me fait drôle d’être là.

 

LULU

Toi aussi?

 

GINO

Bien sûr. Je t’ai déjà dit

 

LULU

Alors, comment on fait?

 

GINO

Attend.

 

LULU

Attendre quoi?

 

GINO

Pas se presser. Surtout pas se presser.

 

LULU

Plus on attend, plus ça va être difficile.

 

GINO

Moi, je crois le contraire.

 

LULU

Faut y aller tant que c’est chaud, je peux pas me retenir.

 

GINO

D’aller trop vite, on va tout faire rater.

 

LULU

Mais non, mais non, qu’est-ce que tu racontes?

 

GINO

Bon, allons-y!

 

LULU

Faut sortir toutes les choses, se mettre dans les conditions.

 

GINO

Quelles conditions?

 

LULU

D’avant. Les conditions d’avant.

 

GINO

Faut se rappeler exactement.

 

LULU

La première image.

 

GINO

La première image que j’ai eu de toi, t’étais là-bas contre le mur. T’avais l’air toute perdue dans tes nuages.

 

LULU

Contre le mur là-bas...

 

GINO

Contre le mur. Qu’est-ce que tu attends. Va te mettre contre le mur!

 

LULU

Oui.

 

GINO

T’avais un genou replié.

 

LULU

Au début, tu me voyais pas.

 

GINO

Je faisais juste semblant de ne pas te voir. Mais je t’avais même derrière la tête. Je pouvais te deviner, te sentir, et je me disais merde, comment je vais faire pour aller lui parler?

 

LULU

Tu me tournais autour.

 

GINO

Merde, comment je vais faire pour lui parler?

 

LULU

Tu tournais.

 

GINO

Faut que je trouve un truc, quelquechose d’original à lui dire? Jésus-Marie!

 

LULU

Ca m’amusais de te voir là, semblant penser à autre chose que moi.

 

GINO

Et puis je t’ai vu, dans tes yeux. J’ai vu ton genou replié et je pouvais voir loin jusqu’entre tes jambes. Loin. Une toute petite fraction de seconde, un éclair foudroyant. Je me suis nom de Dieu, si tu vas pas lui parler, tu ne fera jamais rien de bon de ta vie. Le cul qu’elle doit avoir, pas possible d’imaginer ça.

 

LULU

Je te voyais tourner mine de rien et t’étais tout agité.

 

GINO

Je croyais être sûr de moi pourtant.

 

LULU

Et t’es venu me parler.

 

GINO

Oui

 

LULU

Oui.

 

GINO

Qu’est-ce que j’ai dit?

 

LULU

Tu m’as demandé du feu pour ta clope ou une clope pour ton feu.

 

GINO

Non.

 

LULU

Si.

 

GINO

T’es sûre? Moi, je me rappelle pas de ça.

 

LULU

Rien de plus sûre, je te dis.

 

GINO

Si c’est ça, c’est nul comme truc!

 

LULU

Tu sais, c’est pas grave. T’aurais pu me demander n’importe quoi. C’est pas ça qu’était important...T’aurais même pu me parler chinois que ça aurait fait l’affaire.

 

GINO

Je regardais tes yeux tout brillants et on a parlé.

 

LULU

Tu as parlé! Tu m’as raconté toute ta vie et je comprenais qu’un mot sur deux, tellement t’allais vite. T’étais tout embrouillé. Mais moi, j’men foutais. Voyais que tes yeux, moi.

 

GINO

Tout ce que je disais était clair comme de l’eau de roche.

 

LULU

Tu me racontais ta vie entière.

 

GINO

Non, juste les truc importants, pour que tu saches un peu ce qui s’était passé avant toi et sans toi et que tu me poses pas des questions à tout bout de champ. Y a rien de plus chiant que quelqu’un qu’arrête pas de poser des questions!

 

LULU

Et puis t’a approché ta bouche tout lentement...

 

GINO

Comme au ralenti, je me rappelle.

 

LULU

Tu m’as embrassée.

 

GINO

Oui.

 

LULU

Alors?

 

GINO

Alors quoi?

 

LULU

Qu’est-ce que t’attends?

 

GINO

Rien.

 

LULU

Bien embrasse-moi, alors!

 

GINO

Oui.

 

LULU

Qu’est-ce que tu fais?

 

GINO

Je mouille un peu mes lèvres. J’ai la bouche toute sèche.

 

LULU

Embrasse-moi!

 

GINO

C’est vrai, ça fait quelquechose, là...

 

LULU

Dis plus rien!

 

Ils s’embrassent.

 

GINO

Alors?

 

LULU

Quoi?

 

GINO

C’était comment?

 

LULU

Quoi?

 

GINO

Quoi, quoi? Le baiser, tiens! C’était comment?

 

LULU

Je ne sais pas.

 

GINO

Quoi, tu sais pas?

 

LULU

Pas grave.

 

GINO

Quoi, pas grave?

 

LULU

Pas pareil.

 

GINO

Pourquoi pas pareil?

 

LULU

Y a quelquechose qu’était pas pareil.

 

GINO

Ben, dis !

 

LULU

C’est pas grave.

 

GINO

Dis-moi!

 

LULU

Qu’est-ce que tu veux que je te dise?

 

GINO

Ce qu’a changé.

 

LULU

C’était pas comme la première fois.

 

GINO

Exactement la même chose.

 

LULU

Non, je te dis...Y avait, comment dire?..Quelquechose qu’était différent...Tes bras pas pareils...Tes mains..Je ne sais ...Ta bouche, ta langue...oui, c’est ça ta langue était plus chaude la première fois, toute brûlante dans ta bouche.

 

GINO

Ma langue! Ha ça, c’est la meilleure! Comment tu veux que je fasse pour avoir une langue plus chaude?

 

LULU

Je ne sais pas.

 

GINO

Elle est bien bonne celle-là!

 

LULU

Tu me demandes, tu me demandes et quand je te dis, tu t’énerves!

 

GINO

Je m’énerve pas...Et toi? Et toi? La première fois, t’étais toute tremblante de partout, toute gesticulante, tu bougeais de partout, et là, rien!

 

LULU

Pourquoi tu dis ça? D’abord, je gesticulais même pas.

 

GINO

Qu’est-ce que tu faisais alors?

 

LULU

J’étais normale.

 

GINO

Normale? Rembrasse-moi!

 

LULU

Ca sert à rien.

 

GINO

Embrasse-moi!

 

Ils s’embrassent.

 

GINO

Pourquoi tu gardes les yeux ouverts?

 

LULU

Si tu le vois, c’est que les tiens aussi sont ouverts.

 

GINO

Je les avais fermés et après je les ai ouverts pour voir.

 

LULU

Tu me surveilles.

 

GINO

Ca va pas? Jamais de la vie!

 

LULU

Si.

 

GINO

Doucement. Là.

 

Ils se réembrassent.

 

GINO

Qu’est-ce que tu regardes là derrière moi? C’est intéressant?

 

LULU

Je pense.

 

GINO

Tu penses?

 

LULU

Oui.

 

GINO

A quoi?

 

LULU

Je pense à avant.

 

GINO

A avant?

 

LULU

A avant. Juste à avant. Là-bas, loin derrière nous. Je pense.

 

 

 

Arrive BULLE qui ne les voit pas. LULU et GINO sortent. Morceau de musique.

 

BULLE

Jamais! Plus jamais! Plus jamais je tomberais amoureuse. Alors ça, plus jamais! Tombée amoureuse...sur la tête, oui , ça c’est sûr. Je le jure à qui veut bien m’entendre, on n’est pas prêts de me reprendre à ces petits jeux à la con. Je le jure devant dieu, les hommes, les arbres et les petits oiseaux! Aux étoiles, à la lune eh bien, c’est fini, l’amour! L’amour, je connais eh bien, c’est pas fait pour moi. Z’ont pas le droit de rendre les gens aussi malheureux, c’est vrai, quoi! Au nom de quoi! De l’amour? Laissez-moi rigoler un peu toute seule!

 

Arrive MUSO qui aperçoit BULLE et l’observe.

 

MUSO

Bonjour...

 

BULLE

...

 

MUSO

Bonsoir, plutôt...

 

BULLE

...

 

MUSO

Qu’est-ce que vous faites là à c’t’heure, toute seule ici, vous attendez quelqu’un?

 

BULLE

...

 

MUSO

Ha, je comprends...Italiano? No? American? Anglish? Do you speak Anglish? Germanic, Spania...russe? Etrangère, vous êtes, vous êtes étrangère? Stranger? Française? Sourde?

 

BULLE

J’entends.

 

MUSO

Une française! Y a que ça de vrai! Une bonne française! Génial! Génial! Je pouvais pas mieux tomber. Qu’est-ce que vous faites-là?

 

BULLE

Ca se voit pas? Je cueille des champignons. J’en ai un plein panier.

 

MUSO

Ah, ça tombe bien. J’adore les champignons. Nature, en omelette ou sautés...N’importe, j’adore...n’importe comment, pourvu que je les mange avec vous.

 

BULLE

Vous n’avez pas mieux à faire que de me casser les oreilles?

 

MUSO

Je peux faire quelquechose d’autre...Danser faire un truc avec vous...avec vous j’aimerai pousser un peu plus loin...la conversation!

 

BULLE

Ben voyons!

 

MUSO se met à danser.

 

BULLE

Ca va, laisse tomber! C’est pas la peine! Vous fatiguez pas, je connais la musique.

 

MUSO

Je peux te laisser, princesse!

 

BULLE

Pourquoi vous me tutoyez?

 

MUSO

Parce que t’as l’air un peu triste et paumée et que les gens tristes se ressemblent. Juste pour ça.

 

BULLE

Dégagez! Foutez-moi la paix!

 

MUSO

Ma petite amanite à la folie qui se rebelle! Tu sais que t’es belle quand t’es en colère?

 

BULLE

...Le premier gland de la saison, faut qui me tombe sur la tête!

 

MUSO

Holà, faut pas faire monter la sauce, ma poule! Moi je suis là, tranquille, gentiment. Faut être gentille avec les gens gentils, sinon ça va te revenir dans la tronche à la vitesse grand V, ma fille!

 

BULLE

Ho, Hè Ho! Pas la peine de vouloir jouer du muscle, j’ai compris. Vous ne voulez pas me laisser seule? Alors, c’est moi qui vous laisse. Salut!

 

MUSO

Tu me déranges pas vraiment, si tu vois ce que je veux dire?

 

Elle sort.

 

MUSO

Salut! ..Hè, partez pas, mademoiselle..Je voulais juste parler un peu! C’est vrai!

 

Morceau de musique.

Gino et Lulu revienne.  Elle se met à danser. Gino la regarde, amusé, en se moquant un peu d’elle.

 

 

GINO

Aie, aie, aie!...et puis je me souviens de cette deuxième nuit d’amour.

 

LULU

Dans le petit hôtel.

 

GINO

J’étais tellement heureux que je me suis même dit que je pourrais bien mourir après ça...

 

LULU

Ouais.

 

GINO

«  Miramar « , le petit hôtel «  Miramar « . Chambre 54.

 

LULU

53.

 

GINO

54!

 

LULU

C’est comme si on me l’avait gravé dedans les yeux, ce chiffre. 53!

 

GINO

53, c’était le chiffre qu’on voyait sur la porte d’en face, quand on sortait dans le couloir pour aller aux chiottes. 54, c’était le numéro de notre chambre à nous. 54.

 

LULU

Jamais de la vie.

 

GINO

Tu paries combien?

 

LULU

Tu vas pas recommencer avec tes paris à la con!

 

GINO

Bon, c’est pas grave, de toute manière 54 ou...On avait la douche et le petit dèj’ compris. 120 balles la nuit, donné, c’était!

 

LULU

Donné! Donné! Ecoutez-le! C’est facile quand on ne sort pas une tune de sa poche. Donné! Non mais, écoutez-le celui-là!

 

GINO

Bon, ça va...Et ça donnait sur la voie ferrée au lieu de la vue sur le lac. Mais ça, nous, on s’en foutait de la vue...

 

LULU

C’était la dernière chambre...et notre premier petit chez nous...première nuit avec un papier fleuri.

 

GINO

Des fleurs, même si on avait l’impression qu’on leur avait pissé dessus. Des fleurs.

 

LULU

Ouais. Et des taches de solitude, comme tu dis, derrière la couvrante...

 

GINO

Y a dû y avoir un paquet de gens qu’on dû s’aimer là-dedans.

 

LULU

C’est ce que je me dis aussi, quand je passe la nuit à l’hôtel.

 

GINO

Y a les murs qui sont tout chargés des nuits des autres et on entend des voix, des bruits, des coups, comme s’il y avait des fantômes.

 

LULU

Des fantômes? C’était la radio qu’y avait à coté!

 

GINO

Ben, je sais bien que c’était la radio, et tu te souviens de l’air qu’y avait à la radio?

 

Lulu commence à chanter un air et Gino fait l’idiot en en chantant un autre.

 

LULU

Ca va! Ça va!

 

GINO

Quelle nuit blanche on a passé...

 

LULU

Tu rigoles, tu t’es endormi comme une souche.

 

GINO

Jamais de la vie. Je ne me suis jamais endormi avant toi.

 

LULU

Ce qu’est bien, c’est que tu sois sûr de toi.

 

GINO

T’étais là, tout contre moi...

 

LULU

Bien dans le ptit creux de ton épaule, l’odeur de ta peau...et tu dormais.

 

GINO

J’ai pas fermé l’oeil de la nuit et j’avais même peur de bouger pour pas te réveiller...Même qu’à la fin, à force d’y penser, j’avais le bras tout bouffé par les fourmis. Alors tu parles d’un sommeil!

 

LULU

Eh bien moi, c’est pas ça que je me rappelle.

 

GINO

Même que...

 

LULU

On entendait les trains passer.

 

GINO

On entendait les trains passer. Quelle nuit! Putain de nuit de rêve! J’écoutais les trains passer et je les prenais les uns après les autres, jusqu’au bout, tout là-bas, quand ça bute sur le rebord d’une ville. J’ai fait le tour du monde, cette nuit-là, avec toi. On a changé au moins dix fois de train.

 

LULU

Au moins, on aura été quelque part tous les deux. Ca aura bien été la seule fois...

 

GINO

Pourquoi tu dis ça?

 

LULU

Tu sais très bien pourquoi!

 

GINO

Non!

 

LULU

Ah bon! Ca fait trois ans pile ce soir qu’on est ensemble. C’est un anniversaire, tu sais! Et on n’a jamais bougé de la maison!

 

GINO

Ouais, on a juste fait autre chose de plus intéressant. Si tu vois ce que je veux dire?

 

LULU

Pas vraiment.

 

GINO

Là...Cherche un peu!

 

LULU

Six mois qu’on a pas baisé.

 

GINO

Bon, on va pas y revenir.

 

LULU

On en revient difficilement en fait.

 

GINO

Bon, ça va.

 

LULU

Drôle d’anniversaire!

 

GINO

Drôle d’anniversaire, en effet!

 

LULU

Alors, ça me fait drôle d’être là.

 

GINO

Moi aussi.

 

LULU

Si ce soir ça marche pas, c’est que c’est fini. Le dernier coup de la dernière chance.

 

GINO

La dernière carte dans la manche. La dernière cartouche. Ha, Ha, ça sent la poudre! J’ai intérêt à être chaud avant, si je veux pas me retrouver le cul dans les cageots.

 

LULU

Fais le fier!

 

GINO

Je fais pas le fier. Je me sens plutôt, comment dire, un peu péteux.

 

LULU

Comment ça se fait qu’on en soit arrivés là? J’y crois pas!

 

GINO

Ca s’est déglingué terrible. Alors qu’avant les jours glissaient sans problème, putain, ça glissait! Et là, dès qu’on se parle, on s’arrache. Chaque mot, c’est comme si on se crachait un morceau de viande,dégueulasse!

 

LULU

La faute à qui?

 

GINO

La faute à nous ...la faute à nous surtout. J’avoue que là, je suis un peu chamboulé.

 

LULU

Monsieur est chamboulé, il a paumé ses billes.

 

GINO

Ca va, lache-moi la grappe.

 

LULU

Ca fait longtemps que je te l’ai lâchée, ta grappe.

 

GINO

Ho, ça va! Ca va! D’accord, ça va!

 

LULU

Si monsieur a besoin; je vais aller me ballader un peu, pour que monsieur retrouve ses calots, ses petites idées claires et son envie de baiser.

 

GINO

C’est ça, oui, va jouer! ( Lulu s’en va . )  C’est vrai quoi! Avant ça glissait, glissait comme de l’huile! Les jours passaient et plus rien n’avait d’importance. C’est trop con. Tu veux que je te dise, c’est trop con! Attends-moi, mais où tu vas?

 

Gino la suit.

Morceau de musique.

BULLE revient.

 

MUSO

La cueillette a été bonne?

 

BULLE

Très

 

MUSO

T’as oublié quelque chose?

 

BULLE

Je pensais pas que vous seriez encore là.

 

MUSO

Ha, j’ai planté la tente. J’ai toutes les choses pour pas mourir, de la pâte d’amande, de la banane sèchée, de la bière...vous en voulez un petit coup?

 

BULLE

...

 

MUSO

Ce qui me manque, c’est une tige. Vous auriez pas une petite clope, bon sang?

 

BULLE

Non.

 

MUSO

Ah là là là là! Parfois ça peut être la plus importante chose du monde de tirer un coup, un bon coup. Une blonde. Tiens, même une bonne brune sans filtre, que j’accepterais!

 

BULLE

Désolée pour vous!

 

MUSO

T’as pas l’air!

 

BULLE

Pourquoi vous ne tenez pas en place? Faut aller pisser un coup! Ca va vous faire du bien.

 

MUSO

J’ai pas envie.

 

BULLE

Alors arrêtez de tourner autour de moi. On dirait que vous voulez acheter une bagnole.

 

MUSO

C’est que je peux pas rester immobile et vous parler en même temps. Les deux à la fois, je peux pas. C’est ce que je pense voilà tout. Pour une vraie déclaration d’amour, et je l’ai entendu à la radio, faut être immobile et garder les mains sur la tête pour être sûr de ne pas dire n’importe quoi. Sinon, j’ai les mains qui se baladent. C’est ce que je pense.

 

BULLE

Les hommes, vous dites jamais rien de ce que vous pensez vraiment, tout au fond, alors arrêtez le moulin!

 

MUSO

Ha, moi, je dis toujours ce que je pense dans le fond!

 

BULLE

Que des mensonges!

 

MUSO

Mais oui, dans le fond je dis ce que je pense. Ca va direct de mon cerveau à ma bouche. C’est plus fort que moi. C’est comme un renvoi, si tu vois ce que je veux dire, mais sans me mettre les doigts au fond de la bouche ni boire du lait, non, non! Ca sort tout seul. Tenez, un exemple: Je vous très belle et j’aimerai faire l’amour avec vous, vous caresser les seins et les fesses, tout ça! Voyez, c’est pas compliqué, ça sort tout seul.

 

BULLE

Ca va pas!

 

MUSO

Ou du moins les voir, tes seins, et déposer juste un petit baiser sur tes petites fleurs aquatiques. C’est tout, juste ça. Un petit baiser dessus.

 

BULLE

Faut aller vous faire soigner.

 

MUSO

Juste ça de toi, ça me soignerait. Le petit corps tout chaud que tu dois avoir! Les fesses toutes blanches des filles qui partent jamais en vacances. Faut pas que j’y pense, ça me rend malade!

 

BULLE

Vous êtes pas bien!

 

MUSO

Pas trop bien, non! T’as raison. Tu disais que j’étais un menteur. Je te dis des choses et t’as vu le résultat? D’être franc, ça ne paye pas.

 

BULLE

Vous avez tous les mêmes trucs dans la tronche.

 

MUSO

Mais les autres ne le disent pas.

 

BULLE

Ils ont du respect, au moins!

 

MUSO

C’est la meilleure! C’est moi qui te respecte, en te disant ce que j’ai là, tout au fond, et toi, tu veux même pas me montrer tes seins!

 

BULLE

Et puis quoi encore?

 

MUSO

Ce que tu veux d’autre!

 

BULLE

Tu vois le coin là-bas?

 

MUSO

Oui.

 

BULLE

Le coin tout sombre.

 

MUSO

Oui.

 

BULLE

Vas-y.

 

MUSO

Vrai! Tu viens me rejoindre?

 

BULLE

Va là-bas tout seul et branle-toi un bon coup! Ca te fera du bien!

 

MUSO

Tu m’as regardé?

 

BULLE

Oui, c’est ça le problème! C’est que je t’ai regardé! Salut!

 

Lulu et Gino reviennent.

 

LULU

Je voudrais...

 

GINO

Qu’est-ce que tu voudrais?

 

LULU

Que tu m'écoutes

 

GINO

Je t’écoute, allez!

 

LULU

Bon.

 

GINO

Bon...

 

LULU

Alors...

 

GINO

Alors quoi?

 

LULU

Alors.

 

GINO

Alors, vas-y!

 

LULU

J’y vais.

 

GINO

Lance-toi à l’eau!

 

LULU

Si tu me coupes, j’y arriverai jamais.

 

GINO

Je te coupe pas, je t’écoute. Allez!

 

LULU

Eh bien, c’est...

 

GINO

C’est quoi?

 

LULU

Hé bien, c’est plus comme avant!

 

GINO

Ca?

 

LULU

Voilà!

 

GINO

Alors, t’as mis tout ce temps pour trouver ça?

 

LULU

Et que je voudrais que ça change.

 

GINO

C’est pas nouveau. T’en as de bien bonnes! Je voudrais que ça change...mais ma petite perruche, pour ça, il faut se décoller de son perchoir! Reprendre sa liberté!

 

LULU

Alonso!

 

GINO

Quoi?

 

LULU

T’es con tout simplement.

 

GINO

Merci du compliment!

 

LULU

Y a pas de quoi.

 

GINO

C’est tout simple. Quand ça sort du fond du coeur comme ça! Comme un beau rot. Ca fait plaisir!

 

LULU

Dis-moi, qu’est-ce que tu sais faire de ta vie, dis-moi un peu, qu’est-ce que tu sais faire, alors?

 

GINO

On se calme!

 

LULU

Je suis calme.

 

GINO

Non, t’es pas calme! e sens la haine te monter au galop

 

LULU

Je me calme...Alors, qu’est-ce que tu sais faire à part de tirer un coup quand y a vraiment rien de mieux d’autre à faire?

 

GINO

Tous les six mois...

 

LULU

Malin! Et ça s’arrête là!

 

GINO

Six mois!

 

LULU

Quel amour! J’en reste toute pentelante.

 

GINO

On fait ce qu’on peut, ça dépend ce qu’on nous met dans les mains, ma fille.

 

LULU

Toute pentelante, sans force après avoir bien joui. Qu’est-ce que te donnerai pas pour retrouver ça. Un beau gros sommeil plein de plaisir après l’amour.

 

GINO

Je sais pas ce qu’il faut que tu donnes. Attend voir que je cherche! Qu’est-ce que tu pourrais bien me donner? Voyons voir!

 

LULU

Tu sais rien faire mon pauvre garçon! Tu t’es arrêté deux secondes pour te regarder? Pas pour faire le beau mais pour te regarder vraiment, en entier, je veux dire. T’es plus que moins que rien. T’arrive même plus à jouer et à gagner. Tu paumes tout. Même moi, et pourtant, je suis pas difficile!

 

GINO

T’as pas le droit de dire ça. C’est injuste!

 

LULU

Ah oui! Et pourquoi?

 

GINO

Juste une passe de travers, voilà tout. Ca va tourner.

 

LULU

Ca fait des millions de nuits que j’attends que ça tourne!

 

GINO

J’ai pas gagné aux courses une des dernières fois?

 

LULU

C’était il y a plus de six mois et t’as vu ce que t ’a gagné? Tu veux que je te le rappelle?

 

GINO

Non.

 

LULU

Je vais te le dire ce que tu as gagné. Juste pour ton information personnelle, si tu ne t’en rappelles plus.

 

GINO

Te donne pas tant de peine! Ca te fait mal à la tête quand tu cherches trop.

 

LULU

C’était une grosse cote...une cote énorme...84,50 francs, je crois que ça t’a rapporté, énorme! T’aurais presque pu payer la chambre d'hôtel moins la douche et le petit dej’...qu’était pourtant donné, donné que c’était!

 

GINO

Bon, ça va...C’est pas de ma faute. Y a un mec qu’est venu me trouver juste avant la fermeture, y me dit: Tu veux un tuyau pas bidon? Altamira, gagnant dans la septième. J’ai mis mon pauvre bifton dessus...

 

LULU

Mon!

 

GINO

Ton! Ton bifton, une mise de misère. Qu’est-ce que je pouvais bien gagner avec ça. Le mec, il a joué une pleine valise dessus et il a gagné des patates comme s’il en pleuvait. Moi, quasiment rien. C’est une question de mise. Y a pas de secret. Ça je le sais bien, pour gagner gros faut jouer gros. Si tu joues petit,tu gagnes petit et tu reste petit. Tout est là.

 

LULU

Ouais...

 

GINO

Ouais, c’est ça le problème, tu comprends, je pourrais faire des tas de choses si j’avais les moyens, mais je les ai pas.

 

LULU

Rigolo!

 

GINO

Je sais bien ce que je vaux. Ce que je veux? Ce que j’ai là-dedans, t’oublies.

 

LULU

Ce que t’as! T’as plus rien à donner, t’es tout sec!

 

GINO

Si j’avais des fleurs, je te les offrirais, si j’avais une clope, je te la donnerais, même si c’était la dernière, ce serait pas un problème, je te la donnerais...C’est comme la tune, exactement pareil. Je ferais tout pour toi, juste pour te voir heureuse, rien qu’une fois, allez, rien qu’une fois et après, je pourrais enfin mourir heureux, tranquille, si je te vois seulement une fois sourire. T’as les muscles des joues qu’ont dû péter, montre voir, ouais ça doit être ça! Fais ça! Ouvre et ferme! Fais ho hisse! Allez, vas-y, fais ho hisse!

 

LULU

Ho hisse! Ho hisse!

 

GINO

eh bien, tu vois que tu peux arriver à sourire, beauté!..C’est élastique, mais si tu t’exerces pas, ça devient comme de la ficelle toute tendue. Faut t’entraîner. Tous les jours. Mais ça demande des efforts le sourire, ho hisse!

Ha, ce qu’elle est belle, putain, c’est pas possible, ho, beauté de beauté de Dieu! Quelle créature m’as-tu envoyé, Seigneur?

J’ai vu ça à la télé, le mec tombait à genoux et il se fouettait le dos avec des  branches pleines d’épines pour une fille qu’il avait même pas touchée, même pas baisée, faut le faire, quand même. Il se chassait les mauvaises pensées, les pensées du diable, il disait. Alors..J’ai zappé.

Moi, si à chaque fois que j’avais une pensée pour toi, je devais me fouetter le dos! Je serai déjà mort depuis longtemps!

 

LULU

Arrête ton cinoche!

 

GINO

Je te raconte.

 

LULU

C’est ça le problème, tu parles, tu parles, tu sais faire que ça en fait, de raconter.

 

GINO

Pourquoi tu dis ça?

 

LULU

Tu parles, tu parles, mais y a jamais rien qui se fait réellement. Combien de fois tu m’as fait des promesses et des promesses. T’es le roi pour ça. Mais t’as vu ce qu’on fait. Rien, rien et rien. On fait rien de nous. On pourrait crever que personne le saurait. On s’est mis à l’écart et tout le monde a oublié. Même toi, t’as oublié.

 

GINO

Rien du tout. J’ai une mémoire d’éléphant, tiens, six fois sept?

 

LULU

D’éléphant! En trois ans, t’as pas été capable de te souvenir du moindre anniversaire ou de ma fête ou même de Noël. Jamais une petite pensée, jamais, rien du tout!

 

GINO

C’est pas la mémoire, ça, c’est juste que je suis un peu tête en l’air et que je fais jamais attention au calendrier.

 

LULU

Pas même une petite fleur.

 

Gino

Y en a plein les jardins.

 

LULU

Redescends un peu sur terre sinon ça va te faire tout bizarre.

 

GINO

Pourquoi tu dis ça?

 

LULU

Quand tu redescendras, je serai peut-être plus là pour te voir atterrir.

 

Elle éclate en sanglot.

 

 

GINO

Ho, merde! J’aime pas ça.

 

LULU

...

 

GINO

Arrête de pleurnicher. Arrête de pleurnicher, ça sert à rien...tu veux un mouchoir?

 

LULU

Oui...

 

GINO

Oui...tiens!

 

LULU

Merci...il est même pas propre...il est même pas propre ton mouchoir!

 

GINO

C’est pas sale, c’est que du naturel. C’est à toi. C’est toujours toi qui pleures. C’est toujours toi qui mouches.

 

LULU

Je pleure pas.

 

GINO

Tu pleures pas?

 

LULU

C’est les nerfs.

 

GINO

L’énervement, je sais. Faut pas t ’énerver. Ça sert à rien de t’exciter sur rien. C’est vrai, quoi! Est-ce que je m’énerve, moi? Est-ce que je m’excite? Non, bon. Je me contrôle, c’est le secret, je remets les choses à la bonne place. Toi, tu t’agites, tu t’agites, et après tu t’étonnes!

 

LULU

Gino!

 

GINO

Oui ma poule?

 

LULU

Je vais te quitter.

 

GINO

Quoi?

 

LULU

Comment!

 

GINO

Comment?

 

LULU

Je vais te quitter, Alonso.

 

GINO

Pourquoi?

 

LULU

Parce que!

 

GINO

C’est une bonne réponse! Seulement dis-moi juste une bonne raison, une seule petite putain de raison, rien qu’une...que je l’envoie aller se faire foutre! Ha, ha! Non mais, ho, hein? Non mais!

 

LULU

C’est pas une chose mais tout qui tourne plus comme avant. Tu l’as dit toi-même, avant, tout glissait...et là, ça glisse plus, tu vois, c’est râpé!

 

GINO

Je vois, je vois! je vois très bien qu’il faudrait que tu mettes ton pouce dans la bouche et que tu t ’endormes.

 

LULU

Je plaisante plus, là, tu sais?

 

GINO

Moi non plus. Tu prends ta totote dans ta mimine et tu t’endors.

 

LULU

Je déconne pas, Lucio! Je suis très claire avec moi-même, je vais ter quitter.

 

GINO

Tu vas pas nous faire ça?

 

LULU

Si, Lucio, que je vais faire ça!

 

GINO

Bon, allez, on efface tout et on recommence.

 

LULU

On recommence pas cette fois-ci! Cent fois qu’on recommence! Cent coups d’éponge pour queue dalle. Cette fois-ci c’est cuit. Mort.

 

GINO

Mais qu’est-ce qu’est mort, bon Dieu! C’est encore tout tendre là, à l’intérieur, je le sens. Vas-y, viens, colle-toi à moi! Je vais te montrer si c’est mort!

 

LULU

Non!

 

GINO

Colle!

 

LULU

Non!

 

GINO

Colle, ma colombe!

 

LULU

Non.

 

GINO

Colle! nom de nom! Tout contre moi, sentir.

 

LULU

Non. C’est cuit, foutu, quoi!

 

GINO

Hé! Hé! freine! Reviens à la bonne vitesse! Ca va un peu trop vite dans ta tête.

 

LULU

A jouer trop avec le feu, on se brûle!

 

GINO

Arrête de sortir des phrases toutes faites, bêtes et stupides, parce que, sinon, on va vraiment se quitter. Quitte à le regretter!

 

LULU

Ben, oui.

 

GINO

Ben non.

 

LULU

Ben, si.

 

GINO

Ho là là! Qu’est-ce que c’est que ces embrouillaminis de mes deux...ces salades à la mord-moi-le-noeud.

 

LULU

Je suis encore toute neuve. Je peux recommencer une vie toute simple. On verra bien.

 

GINO

Mais qui voudrait de toi plus d’une nuit, Jésus Marie?...Que je lui torde le cou! Ha! Ha!

 

LULU

Je veux essayer une nouvelle vie avec quelqu’un de gentil.

 

GINO

Excuse-moi, je n’ai pas bien compris.

 

LULU

De gentil!

 

GINO

De gentil! J’avais bien entendu. Va, va, allez, va! Mais jamais chercher à revenir, ni à me revoir, ni même à savoir ce que je suis devenu. Le demande pas. Je suis mort pour toi, O.K. ? mort!

 

LULU

Parle pas comme ça!

 

GINO

J’ai plus à te parler! Allez, va! Tu vois le noir, la nuit? Enfonce-toi dedans et oublie-moi.

 

LULU

Comment je peux faire pour t’oublier?

 

GINO

C’est pas mon problème. Allez! Va t’en!

 

LULU

Où veux-tu que j’aille?

 

GINO

Va retrouver ton gentil garçon sur mesure. Gentil garçon, non mais! Quand je t’ai trouvée, t’étais comme alevin dans le ruisseau, toute perdue et tu m’as suivi, et tu sais pourquoi? Parce que ça sentait l’amour tout autour de moi!

 

LULU

Ça aurait pas été toi que ça aurait été un autre. Qu’est-ce que t’imagines, Roméo, ton alevin, il en avait vu d’autres avant toi. Même que trop! Ecoutez-le lui! A l’entendre, on dirait qu’il était le Saint-Sauveur!

 

GINO

J’ai plus à te parler! D’abord, je suis mort pour toi et un mort ça parle pas.

 

LULU

Comme tu voudras!

 

 

Elle s’en va.

Il sort une cigarette mais cherche du feu. MUSO est là, derrière lui qui a assisté à la fin de la scène, de loin.

 

GINO

Ha! Ha!

 

MUSO

Hé! Hé!

 

GINO

Ha, ha, ha!

 

MUSO

Hé, hé, hé!

 

Il cherche partout du feu.

 

MUSO

Tu cherches quelque chose?

 

GINO

Ha, Ha, l’amour...

 

MUSO

Tout le monde cherche.

 

GINO

Ha bon, merde! Je ne suis pas le seul sur le coup. Merde! Non, je plaisantais, cherche du feu, en fait.

 

MUSO

Faut pas plaisanter avec ça.

 

GINO

Avec le feu? Ça non!

 

MUSO

Avec l’amour.

 

GINO

Ha! ça non, faut pas plaisanter non plus!

 

MUSO

T’aurais pas une sèche?

 

GINO

Je sais pas, non.

 

MUSO

Cherche bien, là, partout, une qui traîne.

 

GINO

Désolé.

 

MUSO

Bon.

 

GINO

Feu?

 

MUSO

 ( en donnant du feu ) Tiens!

 

GINO

Merci.

 

MUSO

Pas de quoi.

 

GINO

Si. Sans vous, j’aurai pu que la regarder. Alors que là. Putain, c’est diablement bon. Ca me descend tout au fond et ça file droit au ciel. Comme une âme.

 

MUSO

T’es sûr qu’il t’en reste pas une dans une poche, même cassée?

 

GINO

Cachée...Non!

 

MUSO

Dommage!

 

GINO

Ça c’est dommage.

 

MUSO

Je peux tirer un coup?

 

GINO

Ha! Ha! Vous en avez de bien bonnes. Ha, ha, par les temps qui courent, vous savez...

 

MUSO

Ça s’attrape pas par la bouche. C’est ce qu’ils ont dit à la radio.

 

GINO

Sûr que vous l’avez entendu?

 

MUSO

Certain

 

GINO

alors je suis rassuré s’ils l’ont dit à la radio!

 

MUSO

Aux infos du matin, ça peut pas s’attraper par la bouche, ils ont dit.

 

GINO

Quoique de toute manière, ça dépend ce que vous voulez attraper.

 

MUSO

Une petite latte. Je peux te rassurer. Moi, de ce coté-là, ça va. J’ai rien. Tu peux me passer la clope tranquille.

 

GINO

Mais moi, monsieur, vous avez pensé à moi? Que je pourrai avoir quelque chose? Juste une petite fleur sale qui coule derrière la lèvre?

 

MUSO

T’as pas la tête.

 

GINO

Y a pas de tête pour cette petite fleur, cette saleté. Mais si voulez prendre le risque! Allez-y Je vous passe!

 

Il passe la cigarette et Muso tire dessus.

 

GINO

Je vous dirai sans exagérer, c’est plus facile d’attraper une saloperie que l’amour par ici-bas.

 

MUSO

C’est vrai que ça vole pas bien haut. Mais j’ai encore de l’espoir pour ça. Moi, je préfère faire vingt fois le tour de ma ville à pied plutôt que de rentrer chez moi tout seul. Toujours espoir de croiser quelqu’une, là, au dernier moment, quand on s’y attend plus.

 

GINO

Vous voulez de l’eau chaude?

 

MUSO

Pour quo faire?

 

GINO

Pour vous décoller les doigts. Juste une petite latte, vous aviez dit, et là, ça commence à faire.

 

MUSO

Ah oui! S’cuse.

 

GINO

Je connais le truc, on vous donne ça et..Hé hé..Je me retrouve à pomper le bout filtre.

 

MUSO

Ça file vite!

 

GINO

Ca file trop vite!

 

MUSO

Le temps d’une dernière cigarette.

 

GINO

Hé oui!

 

MUSO

C’est sacré.

 

GINO

C’est ça, oui, sacré...

 

MUSO

Comment tu t’apelles?

 

GINO

Gino.

 

MUSO

Moi, c’est Muso!

 

GINO

Ça vient d’où, ça?

 

MUSO

De la musique.

 

GINO

Je parie que vous êtes joueur?

 

MUSO

Perdu.

 

GINO

Ha bon!

 

MUSO

J’ai horreur de jouer. Qu’est-ce que j’ai gagné?

 

GINO

Je sais pas...ma dernière cigarette à deux.

 

MUSO

Il t’en restait une. C’est dégueulasse.

 

GINO

Quoi dégueulasse? Je suis déjà bien gentil de vous le dire et de vous la laisser fumer avec moi!

 

MUSO

Je t’ai vu tout à l’heure avec la fille, belle là, gironde, la petite. T’avais l’air plein de problèmes, tu l’as rencontré au bal? T’as pas pu la...

 

GINO

Qu’est-ce que vous dites?

 

MUSO

T’as pas pu la tirer? Enfin, je dis ça comme ça, je m’en fous...

 

GINO

Vous préférez que je vous mette les points sur les i ou sur la gueule?

 

MUSO

Plutôt sur les i. A choisir!

 

GINO

C’est ma femme.

 

MUSO

Ha! S’cuse-moi. Je pouvais pas savoir. Je me disais seulement ça comme ça. On peut jamais savoir. C’est pas marqué dessus.

 

GINO

Ouais, faut savoir tourner sa langue et se fermer sa gueule.

 

MUSO

Moi, chez moi, c’est le problème. T’es marié?

 

GINO

Oui, c’est tout comme. Ce soir c’est notre début de voyage de noce.

 

MUSO

Hé ben, ça promet!

 

GINO

Comment?

 

MUSO

...ça promet du bon temps, un voyage de noce!

 

GINO

J’ai une petite surprise pour elle.

 

MUSO

C’est quoi?

 

GINO

Ca vous regarde pas.

 

MUSO

Pas la peine de me dire, alors, que t’as une surprise!

 

GINO

Si je vous montre, c’est plus une surprise. Faut pas casser le secret. Ses yeux! J’attends de voir ses yeux quand elle verra.

 

MUSO

Oui.

 

GINO

Il faut que j’aille la chercher, je serai foutu de la perdre et perdre sa femme le premier soir de la lune de miel, ça la fout mal!

 

Morceau de musique.

Muso fait des percussions avec tout ce qu’il trouve. Bulle le surprend.

 

MUSO

Une apparition!

 

BULLE

Pas vraiment.

 

MUSO

Toujours en train de partir et enfin de retour?

 

BULLE

Hé, toi!

 

MUSO

Moi?

 

BULLE

Tu veux voir mes seins?

 

MUSO

Tout de go?

 

BULLE

Direct!

 

MUSO

Comme ça, c’est dur!.

 

BULLE

M’en fous, tous les mecs dans mon bled les ont vus ou tatés, alors pourquoi pas toi?

 

MUSO

Non, merci. Comme ça, je peux pas.

 

BULLE

Pas de petits baisers sur mes petites fleurs aquatiques?

 

MUSO

Ben, là...

 

BULLE

On se dégonfle?

 

MUSO

C’est pas ça, mais ça gâche!

 

BULLE

Qu’est-ce qui gâche?

 

MUSO

Ça gâche, du gachis comme ça!

 

BULLE

Veux pas voir?

 

MUSO

Ça se prépare, ça. C’est comme si tu sortais un sein pour que je le tête. Je suis pas affamé. Faut du temps, de la poésie, je sais pas...

 

BULLE

T’es un poête, toi? Je le crois pas!

 

MUSO

Non. Non, mais c’est une façon de parler. Je parlais de l’ambiance... pour voir vos seins.

 

BULLE

L’ambiance. Quelle ambiance? J’attendais quelqu’un encore ce soir qui viendra plus jamais. Un taré de mes deux! Lui, il aurait pas attendu des plombes pour que je me dessape. Presque une maladie, fallait qu’il touche et couche, l’aurait fait le tour de la campagne tout nu à cloche-pied pour juste m’apercevoir.

 

MUSO

Il a peut-être pas encore fini son tour. C’est pour ça que t’es là? Il t’a pas encore aperçu? Tu l’attends?

 

BULLE

Y a des soirs où on se mange tout dans la tronche...viendra plus maintenant. M’avait promis pourtant.

 

MUSO

Pourquoi tu te ronges les ongles?

 

BULLE

Ca te dérange que je les mange? Ca me démange moi, je me les ronge, je m’arrache les petites peaux jusqu’au sang et j’aime ça, j’ai le droit!

 

MUSO

Ca ressemble à des petits doigts de pied. Qu’est-ce que tu veux accrocher avec ça? Rien. Y a pas un mec et je m’y connais qui voudrait se faire caresser par ça. C’est comme une bouche sans langue, des doigts sans ongles. Moi, ça me regarde pas, à vrai dire, mais si tu veux t’en accrocher un au palais, et le ramener dans ton lit comme un petit poisson, fais-toi pousser les ongles!

 

BULLE

Lui ça le dérangeait pas que je le caresse de partout. Je vois même pas pourquoi je te parle de lui. Ca te regarde pas. C’est perso.

 

MUSO

Ca me dérange pas, mon ange!

 

BULLE

M’appelle pas mon ange! Vous avez tous les mêmes petits mots merdiques!

 

MUSO

Bon, ça arrive.

 

BULLE

M’appelle tout le temps comme ça, à longueur de temps. Ça devient soûlant. Et là, à c’t’heure, il a tracé la route.

 

MUSO

Va peut-être venir?

 

BULLE

Ça fait trois jours que je l’attends dans le coin, j’habite derrière, juste là, chez ma mère.

 

MUSO

C’est une chance.

 

BULLE

Quoi?

 

MUSO

Non, rien. C’est une chance de vous avoir rencontré.

 

BULLE

Ouais, ce salaud, il s’est barré tout seul. Alors qu’il avait promis!

 

MUSO

Comme un mec à vélo qui s’échappe du peloton. Tu le reverras à l’arrivée.

 

BULLE

Je comprends pas trop ce que tu dis avec ton vélo. Mais c’est pas grave. Il me chantait des chansons de la radio, me faisait bien rire ( elle chante ) «  on ira partout, où tu voudras, quand tu voudras « ...Le genre de trucs, quoi! Et on bougeait pas du plumard.

 

MUSO

T’es mordue?

 

BULLE

Empoisonnée. Non, je rigole, je me fous de ce mec! Juste un pauvre nul qui m’a bien fait rire.

 

MUSO

Je peux t’embrasser?

 

BULLE

Non.

 

MUSO

Pourquoi?

 

BULLE

Faut jamais demander la permission.

 

MUSO

Je m’en souviendrai.

 

BULLE

Qu’est-ce que je fais là, encore là, après tout, dans ce trou perdu , comme la mort ce bled, perdu, oublié, comme si j’habitais sur la lune, une enterrée vivante. Tu m’emmènes?

 

MUSO

Où?

 

BULLE

T’as de l’imagination, toi, à revendre!

 

MUSO

C’est vrai, où? Comme ça, où, c’est vaste...

 

BULLE

Je te demande de m’enlever, c’est pas sorcier.

 

MUSO

N’mporte où?

 

BULLE

Tu veux?

 

MUSO

Oui.

 

BULLE

Vraiment?

 

MUSO

Vraiment.

 

BULLE

Pourquoi?

 

MUSO

Pourquoi? pourquoi? Parce que...je t’ai dit...c’est un truc que je sens...ton...ta...tes...tu me plais, quoi!

 

BULLE

On a du mal à s’exprimer, ça va plus du cerveau à ta bouche direct?

 

MUSO

Si, mais...

 

BULLE

Alors, comme t’as été franc avec moi, je vais te dire deux trois trucs, pour que tu saches et que tu me poses plus de questions.

 

MUSO

J’en poserai pas.

 

BULLE

Tu sais, ici, c’est un petit village, tout se sait. Les nouvelles se savent avant même que les choses se fassent. Ici, je suis la salope.

 

MUSO

M’en fous, moi!

 

BULLE

Ça a commencé très très tôt à la piscine, j’allais nager avec l’école une fois par mois, à la ville voisine. La piscine, c’était la fête pour les petits cons. Je nageais et ils faisaient la torpille. Pas la bombe, non, non, la torpille! Ils plongeaient et nageaient sous l’eau jusqu’à moi et le jeu c’était de m’arracher mon soutif ou beaucoup mieux, de me toucher la chatte. Ils plongeaient par deux trois. Je suis plus jamais retournée à la piscine. Mais comme j’avais rien dit, ils m’ont collé une étiquette sur le dos. Après, j’ai rencontré un mec qui traînait toujours au café avec ses potes. J’étais encore toute môme, venais juste d’avoir mes règles et il avait douze ans de plus que moi. Le soir, j’allais les voir jouer au billard, y me donnaient des pièces et je passais mon temps à choisir la musique sur le juxe  et à mettre du bleu sur les queues et à compter les points. Je buvais de la bière pour faire comme eux et j’ai été vite mal. Il m’a dit qu’il me ramènerait à la maison en bagnole. J’ai attendu, j’avais les yeux tout piqués par les clopes. Et ils continuaient de me payer à boire en me mettant du sirop de grenadine pour que ça soit meilleur.

M’a ramenée, j’avais la tête toute lourde qui bougeait toute seule dans les virages. Il a arrêté la voiture. Tout de suite j’ai vu que j’étais pas devant chez ma mère. Plein milieu d’un champ. Et avant même que j’ai pu dire un mot, il m’a enfoncé une véritable escaloppe dedans la bouche et à me peloter les seins, vite je l’ai entendu couiner et il m’a mis la main direct sous le slip et à enfoncer ses doigts. De l’autre main il a essayé de baisser les sièges mais il y arrivait pas. Il s’énervait, s’énervait. Il arrivait pas à baisser les sièges. Il a tapé dessus. M’a demandé de le sucer, que ça le calmerait, mais j’ai pas voulu. J’avais jamais rien fait avec un garçon. Arrivait pas à s’étendre sur moi. Alors, il a ouvert la portière et m’a à moitié éjectée dans l’herbe encore toute grasse, et je pouvais sentir mes doigts s’enfoncer dans la terre molle quand il est venu s’écraser de tout son poids sur moi. M’a vite relevé la jupette, enlevé le slip et il m’a prise très vite, très fort. J’ai cru que j’allais tomber dans les pommes, tellement j’avais mal. Il a pas sauté du train, ce salaud! Il m’a mis plein dans le mille. Il s’est vite remis le froc et il est remonté dans sa bagnole, a mis la radio ou y avait de la musique. Il a allumé la petite loupiote à l’intérieur et a grillé une clope. Y a de la fumée qui passait par les vitres et qui montait dans la nuit. J’arrêtais pas de regarder la fumée monter en pleurant et en voulant mourir.

M’a ramenée à la maison. Peu de temps après, je suis tombée enceinte et il a fallu que je perde le foetus cinq millimètres. Le mec n’a plus voulu me parler et il voulait rien comprendre. Y me reconnaissait plus. Y m’envoyait chier. Y voulait plus me voir. Il a raconté à tout le monde que je suçais pas mais que j’étais une vraie salope. Moi, je te le dis, c’est avec la bave qu’on colle les étiquettes, c’est que de la bave, tout ça. J’ai dû me débrouiller toute seule à la ville. C’est comme ça que j’ai commencé à me ronger les ongles, mon petit gars, pour manger toute la terre qui me restait et qui me brûlait le bout des doigts...ça brûle les doigts, la terre. Après, après, c’est comme la loterie, j’ai rencontré plein de mecs et y en a même un, un numéro celui-là, que j’aimais beaucoup, il me faisait oublier. Et puis un jour j’ai appris qu’il avait enregistré sur un petit magnéto qu’il avait mis sous le lit, ce qui se passait quand on faisait l’amour et il avait fait écouter la cassette à tout le monde. Un jour, je suis arrivée au bar et il était pas là. Tout le monde se marrait et je ne comprenais pas pourquoi. Et puis j’ai entendu quelque chose qui montait de derrière la bar. Ma voix, ma voix, ma voix comme toute déformée, toute forte qui montait et emplissait la pièce, et des cris des choses dégueulasses.

 

Un temps

Je m’appelle Bulle, sinon.

 

MUSO

Bulle?

 

BULLE

Oui, et toi?

 

MUSO

Muso

 

BULLE

C’est marrant.

 

MUSO

Bulle.

 

BULLE

Quoi?

 

MUSO

Rien. Je dis seulement ton prénom. Bulle...comme une petite bulle de savon qui s’envole toute légère et qui disparaît dès qu’on la touche.

 

Un temps

Ca te dérange pas?

 

BULLE

Quoi?

 

MUSO

Ca te dérange pas que...

 

BULLE

Que quoi?

 

MUSO

Que je vienne un peu là, contre toi...ça te dérange pas que je te touche les cheveux...et le nez, que je te souffle sur le visage...ça te dérange pas, dis...tu veux venir chez moi?

 

BULLE

Tu veux venir chez moi?

 

MUSO

Tu veux venir chez moi?

 

MUSO

Où?

 

MUSO

Le parking.

 

BULLE

Dans le parking?

 

MUSO

Dans ma voiture.

 

BULLE

Alors, tu m’emmènes?

 

MUSO

Sûr! Je sais pas où, mais sûr je t’emmène.

 

BULLE

Ha! Ha! C’est bien cette force, là, de caractère.

 

MUSO

Te fous pas de moi. C’est dur d’enlever quelqu’un.

 

BULLE

Moi, tu l’as dit, je suis toute légère, légère.

 

Ils sortent.

Musicien. Morceau d’harmonica.

 

MUSICIEN

L’amour, c’est une question de nez, ça te rentre par la narine, ça remonte le long de la cloison et ça vient se loger tout là-haut, dans la tête et ça te fait exploser la tête, moi, les filles, c’est terminé, le désert, les nanas, c’est terminé, juste un petit peu de musique à haute dose un petit peu de musique le matin, un peu le midi, un peu le soir...

 

Retour de Gino et Lulu.

 

GINO

Mon petit coeur, mon petit amour, ma perle, faut pas partir vraiment, sinon je vais plus rien faire sans toi...

 

LULU.- `

Dire que tu m'as laissée y aller sans me retenir.

 

GINO.-

Je suis venu te rechercher. C'est facile de te retrouver quand

tu pars comme ca, toute seule.

 

LULU.-

Ha bon ?

 

GINO.-

Comme t'aimes pas trop marcher et que t'es triste, tu prends que les rues qui descendent. Je m'imagine être à ta place et je vois le chemin que tu fais, pas à pas. Je descends, je te trouve et je te remonte. Simple.

 

LULU-

Quand t'es pas là à côté de moi, c'est comme si j'étais toute vide. C'est con. sinon, ça ferait déjà longtemps que je serais loin, au bout du compte.

 

GINO.-

Toi, tu comptes pas pour moi.

 

LULU.-

Hé bien, j'ai compris. Je te remercie.

 

GINO.-

Tu comptes pas. Tu fais partie de moi au même titre qu'une oreille ou qu'un oeil.

 

LULU.-

Je te remercie de tant d'amour.

 

GlNO.-

Ben oui, je peux pas te décrocher, dès que je pense une chose,

c'est en fonction de toi.

 

LULU.-

Qu’ est-ce que t'as à me demander, pour me dire ça ?

 

GINO.-

Rien. Je te donne un exemple: je pourrais faire des tas de choses si t'étais pas là, mais comme t'es là en moi, je les fais pas. Sauf pour une chose que j'ai fait et dont je t'ai jamais parlé.

 

LULU.—

Dis-moi !

 

GINO.-

 Plus tard.

 

 LULU.-

Tout de suite !

 

GINO.-

 Non.

 

LULU.-

 T'as couché avec une autre fille ?

 

GINO.- Ça va pas ? Je me risquerai pas là-dedans sans toi !

 

LULU.-

Alors ?

 

GINO.-

 Alors quoi ?

 

 LULU.-

Ben dis !

 

GINO.-

Alors ? On va prendre un train puis monter dans un autre jusqu'au bout, tout au bord de l'eau. Et on marchera tout au long de tout le long de l'eau et on s'arrêtera et puis on s'allongera. Et puis là-bas, on cherchera à s'installer.

 

LULU.-

Tu te fous de moi ? Arrête de parler, ça sert à rien.

 

GINO.-

Qu'est-ce que je peux faire pour qu'on soit heureux ?

 

LULU.-

Te taire

 

Long silence

 

GINO.-

 Y a un ange qui passe, qu'on dit dans ces moments-là...on va se prendre un beau train tout gris, tout gros comme un énorme ventre de fer, baladam, baladam, baladam, roulé dedans comme un petit avant-goût de la mer et des vagues. Quand je prend le train ou que je fais baladam, baladam, je pense à la mer et aux rouleaux. Ce train, il nous rejettera sur le sable, notre balachon sur l'épaule.

 

LULU.-

Avec quoi, tu veux me dire ?

 

GINO.—

 De quoi ?

 

LULU.-

Avec quoi ?

 

GINO.-

J'ai une surprise pour toi.

 

LULU.-

Ha bon, et quoi donc ?

 

GINO.—

Ce que je voulais te dire tout à l'heure.

LULU.  Dis!

 

GINO.—

Ha ! j'attend de voir tes yeux. Les yeux que tu vas faire.

 

LULU.Vas-y!

 

GINO.—

Et ça, qu'est-ce t'en dis ?

 

LU LU.—

C'est une enveloppe

 

GINO.—

Et oui, avec...

 

LULU.—

Avec quoi ?

 

GINO.—

De l'argent!

 

LULU.-

Où t'as eu ça ?

 

GINO.-

 Un joli petit paquet d'amour.

 

LULU.-

Ou t'as eu ça ?

 

GINO.- Si épaisse la liasse, que t'enfonces une petite aiguille tout dedans.

 

LULU.-

Où ?

 

GINO.—

Là, dans les billets, pour les faire tenir.

 

LULU.-

Je te demande pas ça. Où t'as trouvé tout ce fric ?

 

GINO.-

Qu'importe

 

LULU.-

Ça me dégoûte, cet argent, si tu me dis pas d'ou...

 

GINO :

Qu’est-ce que ça peut foutre ? Rien. C’est un cadeau et quand on fait un cadeau, on dit jamais où on l’ acheté.

 

LULU.-

Arrête. Dis-moi, ou je pars.

 

GINO.-

J'ai revendu sans te le dire la voiture, le vélo et la télé.

 

LULU.-

 Mon vélo de course ? Comment je vais faire pour aller faire

mes courses ?

 

GINO.-

T'as pas compris qu'on part ?

 

LULU.-

 Où?

 

GINO.-

 Là-bas.

 

LULU.-

C'est où ?

 

GINO.-

Où, ou, où, là où le train s'arrête ! Y a des pins parasols là-bas qui grimpent, qui se lancent sous un ciel bleu dur et la nuit, on dort dessous, tous les deux allongés face au ciel et on plongera dans les étoiles. Là-bas, on peut plonger tranquille.

 

LULU.-

Arrête de délirer ! Passe-moi cette tune !

 

GINO.-

J'ai vendu aussi l'accordéon. T'es d'accord, personne de nous savait en jouer ! Et puis la vieille radio et la pile de disques, c'est encombrant.

 

LULU.-

 Où t'as vendu ça ?

 

GINO.-

Ben, à la brocante, ils m'en ont fait un lot.

 

LULU.-

 T'es complètement à la masse.

 

GINO : -

La voiture, ils viendront la chercher à la fin de la semaine.

C'est pas chouette, ça, comme nouvelle ? On part ! Et puis, j'ai une autre nouvelle, j'ai joué un peu de cet argent et j'ai gagné !

 

LULU.-

Combien ?

 

GINO.-

Ho, pas grand chose, tu sais

 

LULU.-

Combien ?

 

GINO.-

Un tout petit peu que ça vaut même pas la peine de le dire

 

LULU.-

Combien ?

 

GINO.-

Pas des masses.

 

LULU.-

Et t'avais joué combien et dans combien de courses ?

 

GINO.-

Ho, je sais pas vraiment

 

LULU.-

 Combien ?

 

GINO.-

Je me rappelle plus vraiment...

 

LULU.-

Au bout du compte, t'as gagné ou t'a perdu ?

 

GINO.-

Disons que ça équilibre à peu près...

 

LULU.-

Combien ça équilibre de perdu ?

 

GINO.-

 Très très peu, c'est vrai, rien, une poussière, rien...

 

LULU.-

Combien ?

 

GINO.-

Regarde tout ce qui nous reste

 

LULU.-

J'en ai marre !

 

GINO.-

 Dire que je croyais que ça te ferait sauter de joie... mince ! Faut vraiment s'attendre à tout, Jésus-Marie !

 

LULU.-

Je crois que t'a été trop loin dans la connerie.

 

GINO.-

Voilà comment la vie nous récompense ! J'en ai marre d'être un assisté, d'assister à ma propre chute, chaque putain de matin devant la glace. Et quand j'ai une initiative et que je fais tout pour que ça change...

 

LULU.-

Et moi, t’as pensé à moi ? A chaque fois que t'as voulu des choses nouvelles, on a été dans la merde. T'as toujours voulu que les choses d'autour ressemblent à ce que t'as dans ta tête mais tu sais même plus réellement ce que t'as dans la tienne. C'est tout fouillis.

 

GINO.—

C'est pas fouillis du tout dans ma tête.

 

LULU.-

 Ha non ?

 

GINO.-

Je sais très bien.

 

LULU.-

 Ha bon ! C'est quoi, ta dernière trouvaille ?

 

GINO.-

Etre heureux.

 

LULU.-

Etre heureux ! Elle éclate de rire.

 

GINO.-

 Justement. Pourquoi tu ris ?

 

LULU.-

Parce que c'est drôle.

 

GINO.-

 T'as pas le droit de rire de ça.

 

LULU.-

Ça, c est encore plus drôle.

 

GINO.-

 Je sais bien ce que tu penses.

 

LULU.-

Ha, bien !

 

GINO.-

Je le sais trop. Que je suis nul. Que je pue la feignantise, que je suis un raté. Je te connais, va ! Je sais ce que tu penses ! Moi, je pensais que tu serais heureuse avec tout ce fric.

 

LULU.-

Excuse-moi. C'est de ma faute. Je croyais pas que c'était comme ça, I'amour. Quand j'étais une môme et que je voyais les couples s'embrasser, je me disais que l'amour était une chose tranquille, calme et belle. Comme une grande rivière qui coule sans se poser de questions. Sans problèmes, excuse-moi, je me suis trompée.

 

GINO.-

 Tout ça, c'est des chansons !

 

LULU.-

 Des chansons ! Mais j'arrête pas de chanter. C'est vrai, t'as raison. Je chante, je chante en nettoyant la baignoire, les cheveux et les poils collés parce que Gino rince pas, le rebord des cilioltes ou t'as pissé à côté parce que Gino est encore dans les nuages, que je passe la serpillière et que j'inonde de Javel. Dans les épluchures de patates. Dans le mouillé des gants Mapa pour décoller les assiette, frotter le graillon. Je chante comme un petit grillon. Quand j'essore le linge, le nez dans tes chaussettes et tes slips. Quand je sers les clients de la cantine, quand je sens leurs yeux tout ronds sur mon cul pour trois francs six sous que tu prends à moitié pour jouer un canasson bidon que t'as vu arriver en rêve. Je chante. Quand je prends le vélo, qu'est vendu pour faire les courses, quand je te fais à bouffer et que t'as l'air de t’en foutre, quand tu regardes le foot. Quand tu gueules, quand tu glandes, quand tu me baises pas. Je chante. Je chante, je chante, ça c’est sûr, je chante . Non mais je rêve ou quoi. Tu voulais tout à l'heure juste une petite putain de raison pour te quitter, eh bien, tu vois que j'en ai aucune. Je vais te quitter, Gino pour rien. Rien du tout. Juste pour rien. Rien.

 

GINO.-

Me quitte pas. Je vais me refaire tout nouveau. Je te ferai plus chier, même, tiens, je ferai des efforts. Mais ne me quitte pas, mon amour, sinon qu'est-ce que je vais faire sans toi ? Je te le demande Je vais faire des efforts, je te dis. Je me lèverai tôt. Je rincerai la baignoire et je me laverai les cheveux tous les trois jours. Je me mettrai même de l’huile de rose dans les cheveux comme t’aime. Je descendrai les poubelles et je ferai les courses, je boirai plus de pinard entre les repas et très peu en mangeant. Je vais faire un petit régime, perdre un peu de ventre. Tu peux même jeter mon fute troué, mais me quitte pas, même les bottes, si tu veux, tu vois, je fais des efforts. Plus de fumette, ni canette, ni télévision, plus rien. D'abord, à la télé c'est toujours pareil. D'abord, on a plus de télé, j'oubliais... je me raserai tous les matins. Je te raconterai des histoires avant que tu t'endormes comme au début, tu te souviens? ... Je te caresserai longtemps avant de te faire l'amour, mais mon amour, ne me quitte pas. Je roterai plus à table et je péterai plus au lit, au début, ça te faisait sourire. Je te dirai tout ce qui me passera par la tête, on aura même un môme, si tu veux, je t'aime. Voilà, c'est dit.

 

Silence.

 

Qu'est-ce que tu veux que je te dise d'autre ? Dis-moi ce qué tu veux que je te dise... et merde ! Tu fais chier ! Tu veux pas comprendre. Tire-toi ! Allez ! Fous-moi le camp où tu veux, de l'air, Hou là là, qu’est-ce que j’ai encore fait bon dieu? Tiens, prends le fric ! T’aime ça ! Mets-le toi où tu veux !

 

Elle s’en va en ayant pris l’argent.

 

Mon amour, mon bébé, ma petite chérie, ma poule, mon petit lapin, mon ange que j'airne et tout, me quitte pas, sinon qu'est-ce que je vais faire sans toi ? C'est juste que j'en ai marre d'avoir mal. Même plus une tune !

 

Muso est là, dans un coin, qui traine.

 

MUSO.-

Alors, ça se passe bien ?

 

GINO.—

 Quoi ?

 

MUSO.-

 Le voyage ?

 

GINO.-

 Quel voyage ?

 

MUSO.-

Ton voyage de noces !

 

GINO.—

Vous le faites exprès ?

 

MUSO.-

 Quoi ? Je demande, c'est tout .

 

GINO.—

Je demande, c'est tout ! On vous a jamais dit que vous posiez trop de questions. On vous l'a jamais dit ? C'est pas possible ! Vous arrivez toujours comme un poil sur le beurre. On vous attend pas, vous n’êtes pas quelqu’un qu’on attend, vous ?

 

MUSO.-

Non, non... sanf quand on m'attend... vous m'attendiez pas là ?

 

GINO.-

On vous oublie et vous arrivez là comme un zombie. Le voyage se passe bien ? Une véritable hôtesse de l'air. Tu commences à me gonfler sévère, toi !

 

MUSO.-

Je m'informe... c'est tout, je vais pas te déranger longtemps. C'est juste pour mon information personnelle. C'est juste que je viens de rencontrer une petite. C'est pas possible, tu peux pas savoir. Une beauté comme rare, toute à fleur de peau.

 

GINO.—

 Ha oui ?

 

MUSO.-

Jolie comme un cœur. Bulle, elle s'appelle. Là, je crois que c'est bon. J'ai le cœur qui fait des bonds. Bonté divine, c'est peut-être bien mon ange qu'est tombé.

 

GINO.-

Comme une bonne poire juteuse qu’on peut croquer à pleines dents.

 

MUSO.-

Elle a un petit corps tout chaud qui tremblote comme si on étranglait un pigeon. Elle tremblotait  de partout tu peux pas comprendre ce que je dis, tout est là.

 

GINO.-

Je connais.

 

MUSO.-

Ha non ! Tu peux pas savoir.

 

GINO.-

 Non, non !

 

MUSO.-

 A un moment, tu vois, elle s'est collée tout dedans l'épaule et je me suis senti grand, vachement grand. Ça s'est tout ouvert làdedans. J'osais plus bouger pour pas casser l'instant, tu comprends.

 

GINO.—

Oui.

 

MUSO.-

Je suis pas venu pour ça. Tu connais le coin ?

 

GINO.-

 Un peu, comme ça.

 

MUSO.-

Moi, pas du tout. Tu connaîtrais pas des fois un petit hôtel tranquille pas trop cher où je pourrais l'emmener ?

 

GINO.-

Non, ça, je vois pas.

 

M USO—

 Pärce qu’elle m’a demandé de l’emmener quelque part...et je ne connais rien par ici

 

GINO.-

Je vois pas.

 

MUSO.-

Dommage !

 

GINO.-

Dommage.

 

MUSO.-

 J'ai pas de chance avec toi !

 

GINO.—

 Non.

 

MUSO.—

Bon.

 

GINO.-

 Bon. Attend deux secondes. Je connais peut-être une place pas loin d'ici.

 

MUSO.—

Oui!

 

GINO.-

Un petit hôtel près d'un lac, pas loin du tout. "Hôtel Miramar" je crois que ça s'appelle.

 

MUSO.-

Tu me sauves !

 

GINO.-

Derrière l'hôtel, y a une voie ferrée et on entend les trains.

 

MUSO.-

Ça me dérange pas pour ce qu'on a à faire, de récupérer tout le temps perdu. Je te laisse l'ami. Elle m'attend dans ma voiture et je lui ai mis une grosse couverture dessus pour pas qu'elle ait froid.

Je l'ai à peine laissée qu'elle dormait déjà.

 

GINO.-

Alors, va vite !

 

MUSO.-

Y a rien de plus beau qu'une femme qui dort !

 

GINO.-

Rien de plus beau. Je vais te faire un petit plan pour que tu trouves l'hôtel.

 

Il sort un crayon à bille.

 

GINO.-

T'aurais pas un bout de papier ?

 

MUSO.-

Je vais voir...non, non. je m'excuse.

 

GINO.-

Moi, je m'en fous. C'est pour toi.

 

MUSO.-

Fais-moi le plan sur la main. Dedans. De toutes façons, c'est déjà écrit ce qui se passe, dans ma main.

 

GINO.—

Oui.

 

Il écrit le plan.

 

MUSO.-

Merci c'est vraiment gentil, ouais ! llen c'est pas tout ça. Fautque j'y aille. Elle m'attend en rêvant de moi. Tu te rends compte ?

 

GINO.—

Oui, oui.

 

MUSO.-

Ha, je vois que tu y es pas du tout. C'est l'amour, c'est marqué dessus. Y a des signes qui trompent pas. Faut voir, quand on se dit tout ce qu'on a sur le cœur tout de suite, et la bouche toute brûlante, c'est une preuve, ça. Non ? La bouche toute brulante.

 

GINO.-

Je sais pas... peut-être.

 

MUSO.-

Tu comprends rien et c'est normal, de tout ce que je te dis. Allez, adieu.

 

GINO.-

C'est ça, adieu !

 

Muso sort.

 

GINO.-

Combien de fois j'ai rêvé d'elle ? Hein, combien de fois ? Zéro, je crois bien... ou bien peut-être une fois mais c'était pas vraiment elle, juste un mélange, oui, c'est c,a, un mélange. D'abord je rêve même plus, c'est toujours tout noir au matin. Je rêve peut-être  d’elle dans le noir. Oui, sûr. Mais j'oublie tout. Tout.

Tu t'es arrêté deux secondes pour te regarder, pas pour faire le beau mais pour te regarder vraiment, en entier je veux dire. T'es plus que moins que rien. Ma petite Lulu. Je t'appelle même plus Lulu. Tu sais je serai déjà mort si t'étais pas là. Quel est le chemin le plus long d'aller tout contre toi comme avant, ou monter là-haut ? Çà, vraiment, je ne sais plus. Tu sais, l'autre jour après avoir perdu aux courses, j'ai pensé à toi comme jamais. Et je suis monté tout en haut d'un immeuble pour voir d'en haut toute la ville d'autour. J'arrêtais pas de penser à toi et je te regardais, tu venais tout dedans mes yeux me gêner. Je me suis mis tout sur le rebord et le monde entier, là en bas à mes pieds, est devenu tout flou. Un petit bac à sable tout trouble pour jouer. Je me suis demandé combien de distance y avait d'en haut à en bas pour aller dans le petit bac à sable.

 

Est-ce que je tomberai côté pile ou côté face, je me suis dit ce genre de chieries.

Je me dis qu'il faut absolument que je meure avant toi. Je pourrai pas te perdre, Lulu. Ça m'est déjà arrivé une fois ça, avec quelqu'un que J’aimais plus que tout au monde. Je m'étais dit que si je la perdais, que je pourrais plus vivre après ça. Plus jamais. Que je me laisserai mourir. Je pensais à elle chaque putain de petit instant.

J'ai survécu lentement comme une larve et si t'avais pas été là, Lulu, je crois que je me serais écrasé doucement comme une merde.

Et puis un jour je me suis entendu rire, rire aux éclats. Je me suis surpris me regardant moi-même rire. Vivre. J'ai oublié, je me suis oublié et je trouve ça parfois dégueulasse. Tu le sais bien, Lulu, que c'est dégueulasse.

Nom de Dieu, si je pouvais te dire tout ce qu'il y a là-dedans, et te dire combien je t'aime, tu comprendrais pas. Ça non, tu comprendrais pas. C'est dégueulasse d'oublier les gens qu'on aime. C'est trop dégueulasse.

 

Muso revient tout agité. Gino est tout bouleversé.

 

MUSO.-

Quelle galère ! Désolé, tu vas pas y croire. Putain, le parking il est tout vide. Y a plus que ma bagnole en plein milieu, comme un gros booton sur le nez. Tu vas pas me croire, mais cette chiotte ne veut pas démarrer. Tu parles d'une couille. J'ai l'air malin !

 

GINO.-

T'aurais pas vu ma femme, des fois ?

 

MUSO.-

 Pas le moins du monde.

 

GINO.-

Ha bon !

 

MUSO.-

Tu la cherches ?

 

GINO.-

Non, non.

 

MUSO.-

Tiens ! une petite canette qui me restait dans la caisse !

 

GINO.-

Merci. Faut que je me mouille tout ça. J'ai la gorge toute sèche et serrée.

 

MUSO.-

Fais, fais !

 

GINO.- T'aurais pas vu Lulu ?

 

MUSO.—

Qui ?

 

GINO.—

 Lulu.

 

MUSO.-

 C'est qui ?

 

GINO.-

Ma femme.

 

MUSO.-

Non, je t'ai dejà dit non.

 

GINO.-

 Oui, mais on sait jamais au cas où ça te revienne.

 

MUSO.-

T'es dans les nuages toi ?

 

GINO.-

 Non, non, je suis bien sur terre, vraiment sur terre.

 

MUSO.-

C'est pas beau la vie. Regarde-moi, y a encore quelques heures, j'avais plus rien que ma carcasse à déplacer et là, putain, je me sens tout léger, même si ma voiture veut pas démarrer. C'est pas grave, ça. L'amour, faut dire ce qui est ! Y a pas mieux. C'est pas beau, ça ?

 

CINO.-

Si, si ! Très très beau... je vais aller voir où elle est...

 

MUSO.-

Ouais, c'est ça, va te dégourdir les yeux.

 

GINO.-

Oui.

 

MUSO.-

Hé !

 

G~NO.-

Quoi ?

 

MUSO.-

 Il est bien, ce petit hôtel ?

 

GINO.-

Drôle !

 

MUSO.-

 Ha bon !

 

GINO.-

Oui, juste drôle. J'Y vais.

 

MUSO.- Tu l'embrasseras pour moi.

 

GINO.-

 Promis.

MUSO.- Hé ?

 

GINO.-

Hum ?

MUSO.- Rien.

 

GINO.- ...

 

MUSO.-

Rien.

 

Gino s'en va lentement.

 

MUSO.-

Je suis sûr que c'est des petits cons qu'ont dû farfouiller dans le moteur changer un fil, peut-être l'allumage, la tête de Delco ou les bougies... putain, pourvu qu'ils m'aient pas sifflé toute la coco. Petite Bulle, hou là là, petite bulle. C'est trop, ce qui m'arrive, je suis amoureux, ha, je le sens, ça me fais des gargouillis dans le ventre.

Il regarde sa main.

Petit hôtel "Miramar" chambre 53. Pourquoi il m'a marqué ça ! Route de Souilly, étang de miel. Y a des trains qui passent.

 

Arrive Bulle, emmitouflée dans une grosse couverture, elle s'est mis un gros trait de rouge à 1èvres autour des lèvres et tout autour des yeux, un gros trait noir elle a l'air d'une folle.

 

MUSO.-

Pourquoi t'as fait ça ?

 

BULLE.-

Quoi?

 

MUSO.-

Tes yeux, ta bouche, comme une chouette !

 

BULLE.-

 Je sais pas.

 

MUSO.- De te mettre ça sur la gueule.

 

BULLE.-

 Je sais pas.

 

MUSO.- Mais pourquoi ?

 

BULLE.-

Je m'amuse.

 

MUSO.-

Tu t'amuses avec ça, mais pourquoi

.

BULLE.-

Pourquoi ? Pourquoi ? J'ai eu un coup de flip, un coup de sang à la tête, je me suis réveillée et t'étais pas là et j'ai eu mal. Je sais pas ce qui m'a pris mais j'ai cru que tu m'avais laissée tomber.

 

MUSO.-

Dans ma voiture !

 

BULLE.-

J'ai pas pensé à ça.

MUSO.-

T'as pas pensé à ça dans ma voiture !

 

BULLE.-

Non !

 

MUSO.-

J'étais juste là. j'allais venir.

 

BULLE.-

Embrasse-moi !

 

lls s'embrassent.

 

Si un jour je partais, tu m'en voudrais pas, dis ?

 

MUSO.-

Pourquoi tu dis ça ?

 

Comme ça. Faut pas m'en vouloir, j'ai juste peur

 

MUSO.-

Faut pas dire des trucs comme ça. Ça commence comme ca, le malheur.

 

BULLE.-

Je dirai plus.

 

MUSO.-

Parce-que sinon, ça fout tout par terre.

 

BULLE.-

Je dirai plus.

 

MUSO.-

Non.

 

BULLE.-

Et toi, tu partiras jamais, dis ?

 

MUSO.-

Jamais!

 

BULLE.-

C'est ca, jamais.

 

MUSO.-

Oui.

 

BULLE.-

Comme les autres !

 

MUSO.-

Les autres, je m'en fous. Jamais !

 

BULLE.- T'es mignon !

 

MUSO.-

Bulle, dis plus jamais ça ! J'ai le cœur d'un coup qui s'est décroché et qu'est tombé dans mes pompes.

 

BULLE.-

(elle le caresse) Remonte, petit coeur. Remonte, remonte à la surface.

 

MUSO.-

 Là...c'est la température que tu fais monter

 

BULLE.-

T'es sûr ?

 

MUSO.-

 Moui...

 

BULLE.-

 et...Ie cœur aussi...

 

MUSO.-

 Moui

 

Ils s’embrassent. Pendant le temps du baiser, Gino revient.

 

GINO.-

Pardon ...euh, excusez-moi vraiment...je suis désolé, mais vous auriez pas vu passer ma femme ?

 

MUSO.- Je croyais que c'était moi le plus casse-couille. T’as vu ce que t'as fait en pleine remontée de cceur ?

 

GINO.-

 Vous auriez pas vu ma femme ?

 

MUSO.-

Non...Bulle, t'as pas vu passer une fille sur le parking ?

 

BULLE.-

 Non.

 

MUSO.-

Non.

 

GINO.- Lulu, elle s'appelle. Elle a les cheveux comme ça, et elle m'arrive juste là.

 

BULLE.- Non.

 

MUSO.-

 Non, vraiment.

 

GINO.-

 Elle est partie !

 

MUSO.-

Par une nuit de lune de miel ? Tu rigoles !

 

BULLE.-

Vous venez de vous marier ? Génial ! Moi, je rêve d'avoir un petit chez moi et de m'occuper de mon homme du matin au soir, d'avoir un bébé et de mettre des couches...

 

GINO.-

 Non, non ! On est pas mariés.

 

BULLE.-

Tu voudrais pas ?

 

GINO.-

Elle est partie. C'est fini, maintenant. Fini.

 

BULLE.-

Non, mais ce soir, tu voudrais pas, ce serait beau. J’ adore les mariages. Ça me fait chialer de rire, mais là, ce serait vraiment magique. J'ai une idée, dans le garage de ma mère !

 

Elle s'en va rapidement.

 

MUSO.- Ha, ben, bravo ! T'arrive et elle me lâche ! Bravo !

 

GINO.-

Elle reviendra jamais, jamais.

 

MUSO.-

Ha ? Ben je te remercie.

 

GINO.-

Jamais !

MUSO.-

 Arrête ! Ho là, tu vas me porter la poisse. J'aime pas les mecs genre poisseux.

 

GINO.-

Non, mais je parlais pas de vous, mais pour moi, elle reviendra jamais, Lulu !

 

MUSO.-

Mais si, même que vous allez... Ies époux se doivent fidélité, obéissance, y doivent tout se dire, tout le tralala et... Ie mari doit honorer sa femme. C'est rigolo, honorer. Viens là que je t'honore, que je te cueille la fraise. Casser un œuf. Viens là, tout contre moi, que je te casse un œuf. C'est ça que je dirais pour plaisanter, pour faire rire ma femme, le soir de la nuit de noces.

 

GINO.-

 Arrête ! Ça me fait pas rire.

 

MUSO.-

Bon, j'arrête.

 

GINO.-

 Ça vaut mieux.

 

MUSO.-

 Oui. Si tu le dis.

 

GINO.—

Oui.

 

MUSO.-

Moi, tu sais, on m'explique et je comprends tout de suite.

 

GINO.-

Faut seulement t'expliquer.

 

MUSO.-

Ha ça oui, y faut, ça oui.

 

GINO.-

Ça va !

 

MUSO.-

Com me tu voudras, I'ami.

 

GINO.-

T'es pas mon ami.

 

MUSO.-

Juste pote.

 

GINO.-

 Oui, c'est ça, juste pote.

Bulle revient avec un paquet de bougies enroulées dans un morccau de chiffon gris, elle ramasse des canettes et enfonce les bougies dans les goulots et allume toutes les bougies. Il y en a tout autour de la scène.

GINO.-

Qu'est-ce qu'elle fait ?

 

MUSO.-

Qu'est-ce que tu fais ?

 

BULLE.-

Ça se voit pas ? Je mets des lumières.

 

GINO.-

 Pour quoi faire ?

 

MUSO.-

 Pour quoi faire ?

 

BULLE.-

Pour la fête, pardi !

 

GINO.-

Quelle fête ?

 

MUSO.-

Oui, c'est ça, quelle fête ?

 

BULLE.-

Le mariage !

 

GINO.-

 Quel mariage ?

 

MUSO.-

 Ton mariage, je crois.

 

BULLE.-

Oui.

 

MUSO.-

Elle est gentille...

 

GINO.—

 Lulu...

 

Muso la prend à part.

 

MUSO.-

... Je vais t'expliquer... je crois que c'est pas le bon moment...

 

BULLE.-

Ha bon !

 

MUSO.-

C'est gentil, mais non.

 

BULLE.-

Mais ce serait beau !

 

MUSO.-

Oui, très beau, c'est vraimais je crois qu'elle est partie...que c'est plus le bon moment. Elle reviendra pas.

 

BULLE.-

 Ha bon ! Vraiment...vraiment dommage, ça va être dur de les marier, alors ? J'avais des draps et du linge blanc, on aurait pu l'habiller, la préparer avec des fleurs dans les cheveux.

 

MUSO.-

Oui. Tu viens, on s'en va.

 

BULLE.-

 Où ?

 

MUSO.-

Là.

 

BULLE.-

Et la voiture ?

 

MUSO.-

Ça va aller, je vais plonger dans le moteur et foi de Muso  je vais trouver l’erreur. Je vais t'emmener dans des beaux endroits où y a plein de lumières, tu vas voir, t'cn auras plein les yeux et la tête toute remplie. Hé...

 

GINO.—

Oui.

 

MUSo.-

Adieu!

 

GINO.-

Adieu !

 

MUSO.-

J'espère que je reviendrai plus ici.

 

GINO.-

J'espère pour toi.

 

MUSO.-

 Adieu ! Bonne chance ou plutôt merde !

 

GINO.-

Adieu !

 

Gino reste là au centre desbougies un long moment. Lulu revient lentement.

 

LULU.-

Salut ...

 

GINO.-

 Salut ...

 

LULU.-

 Qu'est-ce que c'est que toutes ces bougies ?

 

GINO.-

Je sais pas.

 

LULU.-

 On se croirait dans une église.

 

GINO.-

C'est bien.

 

LULU.-

 Ha oui ?

 

GlNO.-

La paix.

 

LULU.-

 Oui.

 

 

GINO.- C'est pas beau toutes ces bougies, toutes ces petites flammes , ces petites lumières dans la nuit ?

 

LULU.-

Si, très beau

 

GINO.-

Regarde, elles se ressemblent toutes, mais elles tremblent differemment.

 

LULU.-

Oui.

 

GINO.-

La paix. Le repos. Comme la vie éternelle.

 

LULU.-

 Où t'as trouvé ça ?

 

GINO.-

 C'est pas moi.

 

LULU.-

 C'est qui ?

 

 GINO.-

Une fille !

 

 LULU.-

Une fille ?

 

GINO.—

OUi.

 

LULU.-

ll y avait une fille, là, avec toi ?

 

GINO.-

Oui.

 

LULU.-

 Elle est où ?

 

GINO.-

 Partie !

 

LULU.

C'est pour ça que tu tires la tronche ?

 

GINO.—

 Non

 

LULU.

Qu’est-ce que tu fais ?

 

GINO.— 

C’est toi qui me demandes ça?

 

LULU.Oui.

 

GINO. Mais je rève ou quoi?

 

LULU.-

Tu plaisantes, tu traînes avec une fille et vous allumez vos petıtes bougies merdiques pour que ce soit plus intime, tu plaisantes ? Alors que moi, ça fait dix plombes que je poireaute comme une conne  à la gare.

 

GINO.—

A la gare ?

 

LULU.-

Ben, oui, où voulais-tu que je sois ?... sur la lune ?

 

 GINO.-

Non, non, mais je croyais que t'étais...

 

LULU.-

 On devait partir oui ou non ? Parce qu'il faudrait savoir.

 

GINO.-

Oui,oui...

 

LULU.-

 Parce que des trains, j'en ai vu passer un paquet, mais que des trains de marchandises, comme un long fantôme dans la nuit. J'ai presque compté 95 wagons mais je sais que j'en ai raté quelques uns. Baladam, baladam y faisaient. Peut-être que tu veux plus partir maintenant que ton regard a croisé une autre fille. T'as rencontré l'amour. Et elle est jolie ? Elle a vibré ? Bien frétillé ?

 

GINO.—

Lulu ?

 

LULU.-

Ça fait drôle que tu m'appelles comme ça !

 

GINO.—

Lulu ?

 

LULU.-

 Quoi ?

 

GINO.-

Je voudrais te dire que...

 

LULU.-

Que quoi ?

 

GINO.-

Jamais j ai senti ça...

 

LULU.-

Quoi ?

 

GINO.-

Aussi fort.

 

LULU.-

 Quoi ?

 

GINO.-

 Je voulais te dire que...

 

LULU.-

Que quoi, merde !... tu le craches, ton bout de gras ?

 

GINO.-

Que je... je... je pourrais te tuer.

 

 

LULU.-

T'es malade de me dire ça.

 

GINO.-

Je pourrais te tuer, putain ! J'avais jamais pensé ça avant, je te le jure.

 

LULU.-

 Va jurer autre part!

 

CINO.-

Non, mais tu comprends pas ?

 

LULU.-

 Pas vraiment, non.

 

GINO.—

Tu veux...

 

LULU.-

Quoi?

 

GINO.-

Tu veux...

 

LULU.-

Que tu me foutes la paix.

 

GINO.-

Tu veux te marier avec moi ?

 

LULU.-

 Ça va pas, tu débloques !

 

GINO.-

on, mais tu veux pas ?

 

LULU.-

Te moque pas de moi !

 

GINO.-

Tu veux. ...

 

LULU.-

Laisse-moi tranquille !

 

GINO.-

... pas te marier avec moi, ici, pour notre anniversaire ?

 

LULU.-

 Arrête !

 

GINO.

Te coller tout contre moi, sentir et te bouger contre.

 

LULU.-

Arrête, Gino, tu me fais peur !

 

GINO.-

Allez, juste comme ça pour une nuit, tu serais toute en blanc avec une fleur dans les cheveux, belle !

 

LULU.-

Arrête !

 

GINO.-

Colle-toi à moi, j'ai les pieds bien sur terre, là. Je suis descendu de me petits nuages.

 

LULU.- Jeannot, arrête !

 

GINO.- Tavais juré que tu m ‘appellerais jamais, jamais, Jeannot !

Pourquoi tu m'appelles Jeannot ?

 

LULU.-

Mais y a personne là autour, pour entendre !

 

GiNO.-

C est pareil.

 

LULU.- Arrête, Gino !

 

GINO.-

 Colle-toi à moi, sentir là, tu vas voir.

 

LULU.-

 Non !

 

GINO.-

T'as pas à avoir peur, mon petit cœur, tu seras toute tremblotante, toute gesticulante entre mes mains. Toute frissonnante comme la première fois, tu te souviens pas ? Juste avant. Allez, fais un petit effort, rappelle-toi!

 

LULU.-

 Arrête!

 

GINO.-

Tu seras toute chaude, ma langue sera chaude, pleine de sang, toute grosse, là, dans ma bouche. Je vais te la mettre, te l'enfoncer là, tout doucement.

 

LULU.-

 Arrête !

 

GINO.-

Je sentirai tes veines se gonfler sur ton petit cou de pigeon et je te laisserai sans forces, toute pantelante. C'est ça que tu veux. C'est ça que t'aime, être toute pantelante après l'amour. Mon amour !

 

LULU.-

Laisse-moi tranquille !

 

GINO.-

Quand tu t'endors d'un lourd sommeil, mon amour !

 

LULU.-

 Laisse-moi tranquille!

 

GINO.-

Je vais te laisser tranquille. Je te jure que je vais te foutre la paix, mon amour !

 

Gino éteint les flammes une par une, avec ses doigts, comme s’il enlevait les pétales d’une fleur.

 

GINO.-

 Je t'aime... un peu... beaucoup... à la folie... passionnément... pas du tout... je t'aime... un peu... beaucoup... à la folie...

 

Il recommence jusqu'au noir complet.


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