Howard Barker
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QUELQUES HYPOTHÈSES SUR LA CHUTE DES EMPEREURS
Alexandre, lofficier, le paysan
L 'empereur Alexandre dans sa tente, la nuit. Un lit de camp. Un officier de garde. Des bruits terribles au loin, de temps en temps.
ALEXANDRE. Écoutez, les ennemis sont en train de trancher la gorge de mes soldats.
L'OFFICIER. Ce sont des loups.
ALEXANDRE. Non, ce sont les ennemis qui sont en train de trancher la gorge de mes soldats.
L'OFFICIER. (Un temps.) Oui, c'est bien eux. Allez au lit, maintenant.
ALEXANDRE. Il faut que j'écoute.
L'OFFICIER. Pourquoi ?
ALEXANDRE. Il le faut.
L'OFFICIER. (Un temps.) C'est ainsi qu'ils font. Ils ne ramasseront pas les blessés. Ils ne sont pas comme nous.
ALEXANDRE. J'ai vu la bataille. Tu étais avec moi. Est-ce que j'ai tremblé ?
L'OFFICIER. Non, pas tant que ...
ALEXANDRE. Je n'ai pas tremblé ?
L'OFFICIER. Vous avez tremblé, mais pas ...
ALEXANDRE. De peur ?
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L'OFFICIER. Pas de peur, non. De pitié, plutôt, et à un moment vous êtes devenu comme sourd.
ALEXANDRE. J'ai tout entendu.
L'OFFICIER. A un moment vous avez renversé la bouteille de cognac, une petite vague a couru sur les pieds des généraux et les verres de cognac ont roulé sur la plate-forme du poste d'observation, brisés en éclats dans leur chute ... allez au lit maintenant... demain, ils lanceront une nouvelle attaque...
ALEXANDRE. Ils meurent de bon cur...
L'OFFICIER. Oui, ils crient votre nom.
ALEXANDRE. Ils le crient, et ils meurent. Je les ai entendus crier et mourir. Je ne peux pas supporter ce bruit est-ce qu'on ne peut pas envoyer une patrouille ?
L'OFFICIER. Non, c'est trop près de leur camp.
ALEXANDRE. C'est un bruit atroce.
L'OFFICIER. Ils implorent.
ALEXANDRE. C'est le bruit le plus atroce qui existe au monde.
L'OFFICIER. Ils implorent, mais l'ennemi continue de leur trancher la gorge, tant la haine qu'ils nous vouent est grande. Je peux aller chercher de la cire pour vos oreilles.
ALEXANDRE. Non.
L'OFFICIER. Les officiers ont distribué de la cire pour les sentinelles. Mais il n'y en a pas assez pour toutes les troupes. En tout cas, les vertus de cette cire sont discutées. D'un côté, ça peut mettre en rage nos soldats d'entendre ainsi leurs camarades torturés, ce qui est bon. De l'autre, cela pourrait leur glacer le sang et les rendre faibles pour demain. On a envoyé chercher plus de cire à la capitale, mais les routes sont mauvaises.
ALEXANDRE. Laissez-moi maintenant.
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L'OFFICIER. Comme vous voulez. Mais si je peux vous donner un conseil, dormez, pour que vous soyez frais demain et que les troupes se disent, comme l'empereur est confiant, nous devons gagner ! Alors que si vous avez l'air fatigué ou plein de soucis, ils attaqueront découragés.
ALEXANDRE. Alors c'est dans leur intérêt que je n'écoute pas leur cris ?
L'OFFICIER. Oui. Etes-vous sûr que vous ne voulez pas de cire ?
ALEXANDRE. Bonne nuit. (L'officier se retire. L'empereur s'allonge. Bruit d'une brosse frottant une butte, incessant. Soudain il se redresse.) Qui est là ! (Un temps.) Entrez, qui est là ! (Pause. Un paysan rentre, les bottes de l'empereur à la main.)
LE PAYSAN. Votre Excellence ?
ALEXANDRE. Qui es-tu ?
LE PAYSAN. Je suis un paysan. Je fais briller les bottes de l'Empereur. Si le bruit des bottes l'offense, j'irai derrière la ligne de la cavalerie, peut-être que là, il ne l'entendra plus, mais ce n'est pas sûr.
ALEXANDRE. Vous êtes un paysan ?
LE PAYSAN. Oui. J'ai fait six ans de service dans le régiment.
ALEXANDRE. Comment dort un paysan ?
LE PAYSAN. Il dort mieux que l'Empereur.
ALEXANDRE. Pourquoi, est-ce que le bruit de ses frères en train de mourir ne trouble pas son repos ?
LE PAYSAN. Ils sont nés dans la douleur. Ils ont égorgé des bufs. Ils battent et parfois tuent leurs femmes. Ils meurent de faim dans des cabanes crasseuses et tombent dans les machines, à l'usine. Le Turc est habile au couteau, mais pas autant que le
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Bulgare. Quant au cri, il est bref. Le buf aussi proteste. Qui l'entend ?
ALEXANDRE. Je pense à cela. Je pense aux chagrins dans les villages lointains, aux orphelins qui parcourent inlassablement le long chemin blanc ...
LE PAYSAN. On dit que l'Empereur est un homme sensible. Certains racontent qu'ils l'ont vu pleurer dans les hôpitaux.
ALEXANDRE. C'est vrai.
LE PAYSAN. Mais la guerre doit continuer, au moins jusqu'à ce qu'elle s'arrête.
ALEXANDRE. (Un temps.) Quand vous dites cela, petit frère, je me rends compte que je dois faire construire plus d'écoles. Est-ce que vous savez lire ?
LE PAYSAN. Lire quoi ?
ALEXANDRE. La Bible.
LE PAYSAN. Non, mais j'écoute quand d'autres la lisent, et je suis d'accord sur chaque mot.
ALEXANDRE. Ne présente-t-elle pas beaucoup de contradictions ?
LE PAYSAN. Je suis d'accord avec toutes les contradictions aussi. Quant aux écoles, si je savais lire les livres des gentilhommes, j'en perdrais le sommeil, et alors très certainement la bataille serait perdue, et les Turcs trancheraient non seulement nos gorges mais aussi celle de l'Empereur, et là ce serait sûrement la fin du monde.
ALEXANDRE. Aimez-vous l'Empereur ?
LE PAYSAN. Il est impossible de ne pas l'aimer.
ALEXANDRE. Pourtant il n'arrête pas de pleurer !
LE PAYSAN. Je lui pardonne. J'avais une tante qui pleurait sans cesse mais qui ne pouvait dire pourquoi. Elle pleurait, c'est tout.
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ALEXANDRE. Lui pleure pour vous.
LE PAYSAN. Et nous, pour lui ! Si si ! Je continue les bottes ? Il en aura besoin demain matin. (Il va les chercher.)
ALEXANDRE. Je pense que vous avez tort.
LE PAYSAN. (S'arrêtant.) Je m'excuse auprès de votre Excellence. Je suis un cireur de botte, incapable de suivre des raisonnements...
ALEXANDRE. Menteur.
LE PAYSAN. Je suis sûr que nous mentons tous, mais sans le savoir...
ALEXANDRE. Vous n'êtes pas à ce point la marionnette ...
LE PAYSAN. Non, évidemment ...
ALEXANDRE. Que vous prétendez être. (Pause. Ils se regardent.) Oh, petit frère, je pourrais t'embrasser sur la bouche...
LE PAYSAN. Ma bouche, comme toute ma chair, est au service de votre Excellence ... (L 'Empereur s 'assied sur le lit et pleure silencieusement. Le paysan le regarde. Pause.)
LE PAYSAN. Mon frère est mort aujourd'hui. Alors quand je rentrerai chez moi, je me retrouverai avec deux fois plus d'enfants. La vie ...! C'était un bon père, il buvait tellement qu'il leur pochait les yeux, les uns après les autres ! Pourtant il pleureront ! Et si moi je meurs...
ALEXANDRE. Ne va pas plus loin ...
LE PAYSAN. Alors c'est l'orphelinat pour eux, mais les orphelinats sont bondés après cette guerre, alors ils finiront par traîner n~importe où, probablement par devenir des criminels ...
ALEXANDRE. Ne va pas plus loin.
LE PAYSAN. Il y a un meurtrier en chacun de nous, c'est Dieu qui l'a dit, alors l'un sera pendu, l'autre fouetté, un étranger coupé en morceau dans son salon, mais bon, toute guerre renferme
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d'autres petites guerres, comme les ufs décorés de votre Excellence...
ALEXANDRE. J'ai dit que je ...
LE PAYSAN. Je voulais juste dire... il est inconvenant qu'un empereur pleure devant un paysan.
ALEXANDRE. Au contraire, quelle valeur a votre amour s'il s'attache à un pauvre mannequin? Ce bruit !
LE PAYSAN. Il est bon, ce bruit, croyez-moi ! C'est le bruit du sacrifice, vous devriez l'entendre comme un nouvel hymne à votre maison, chanté sur un ton différent, mais de même qualité, par la foule qui aspire à votre couronnement. L'Empereur devrait savoir que les gens continueront de mourir jusquà ce que les villages ne soient plus que des branches sèches, et le bétail un tas de squelettes. Les morts ne font que nous engager à des sacrifices plus grands. Le long d'une route jonchée de crânes, il pourrait danser, s'il en avait envie ... !
ALEXANDRE. (Un temps.) Je vais mettre un terme à l'esclavage. J'abolirai la féodalité. J'enverrai des professeurs dans chaque hameau. J'en finirai avec leurs dos courbés, avec la servilité innée des serfs. Je ferai installer l'électricité dans chaque hutte et je formerai un corps d'hommes vigilants qui crieront à la moindre inhumanité !
LE PAYSAN. (Un temps.) Je dois finir les bottes. C'est bientôt l'aurore, et ils ont besoin de tous les bras à la bataille.
ALEXANDRE. Déshabille-moi. (Pause. Le paysan pose les bottes. Il va vers l 'Empereur et déboutonne sa tunique, puis l'enlève.) Tes doigts ne tremblent pas...
LE PAYSAN. Pourquoi trembleraient-ils ? S'ils tremblaient, cela ne pourrait être que parce que j'aurais été déloyal, ou que j'aurais fomenté des idées de trahison, ou encore si je trouvais ma position honteuse en quelque manière, ce qui n'est pas le cas. Combien de vêtements dois-je enlever ?
ALEXANDRE. L'Empereur sera nu.
LE PAYSAN. Il aura froid. (Un cri au loin.)
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ALEXANDRE. Maintenant ce sera à lui de trembler. (Le paysan s'exécute.) Oh, il y a une merde dans mon slip !
LE PAYSAN. Oui. Est-ce que votre Excellence a pris froid au ventre ?
ALEXANDRE. Elle a été saisie de terreur pendant l'assaut...
LE PAYSAN. Ce fut une bataille terrible. Nos soldats grimpaient les uns sur les autres jusqu'à la tranchée des Turcs.
ALEXANDRE. J'ai pleuré, et j'ai chié...
LE PAYSAN. (Pliant les vêtements.) L'erreur, c'était le manque d'obus à grande explosion. Les tranchées n'ont pas été endommagées.
ALEXANDRE. Et j'ai supplié : sonnez la retraite !
LE PAYSAN. Oui, j'ai entendu le cor. Ce qui était, à mon avis, plutôt malheureux, parce que les hommes en se retirant se sont heurtés contre la deuxième vague, et il y a eu plus de morts dans la confusion que si on avait encouragé l'attaque ...
ALEXANDRE. C'est moi...c'est moi seul qui...
LE PAYSAN. C'est le droit de l'Empereur d'exiger qu'on sonne le cor selon son bon plaisir...
ALEXANDRE. Ils sont morts, et pourtant davantage sont morts (que si) ...
LE PAYSAN. On aura plus de chance demain. Gardez-vous les chaussettes ? La terre est humide.
ALEXANDRE. Pas de chaussettes.
LE PAYSAN. L'Empereur a la chair de poule, dois-je masser ses membres ?
ALEXANDRE. Pas de massage. (11 se tient debout, nu, tremblant. Un cri au loin.) Tu es habillé, moi je suis nu. Tu es fort et je suis faible. Tu es fin et je suis râblé.
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LE PAYSAN. Oui.
ALEXANDRE. Alors pourquoi n'es-tu pas capable de m'assassiner, justifie-le.
LE PAYSAN. Justifier ...?
ALEXANDRE. Oui, justifie-le.
LE PAYSAN. L'Empereur me prend pour un loup... Cela me blesse qu'il puisse
penser que je suis un loup. Mais laissons-le blesser qui il veut. Il est l'Empereur.
(Pause. Alexandre le regarde. Soudain il crie.)
ALEXANDRE. Fouettez cet homme ! Ho ! Fouettez cet homme !
(L 'officier entre.)
LE PAYSAN. Pour quelle raison ...?
ALEXANDRE. Fouettez-le, fouettez cet homme !
LE PAYSAN. Au nom de Jésus, pour quelle raison ...? (L'officier
saisit l'homme aux épaules.)
ALEXANDRE. Pour quelle raison ? Sans raison. Fouettez-le sans raison.
(On l'emmène. Alexandre s'assied. Un cri au loin.
L 'officier revient.)
L'OFFICIER. Vous voulez qu'on le fouette ? Vous êtes sûr
?
ALEXANDRE. Oui. Et tout de suite. (L 'officier sort. Pause. Un cri
au loin. Alexandre se lève. Le bruit du fouet commence, monotone. Alexandre
écoute. Un cri au loin.) Les bottes !
(L'officier entre.) Il n'y a personne pour faire briller les bottes.
(L 'officier ramasse les bottes,sort. A l'autre bruit s'ajoute celui des
bottes qu'on frotte. Alexandre regarde dans le noir. Le son s'engouffre en lui,
le son le remplit.)
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