Montfleury
LA FEMME JUGE ET PARTIE
Comédie
acteurs
BERNARDILLE
JULIE, en habit d’homme sous
le nom de Fédéric
DOM LOPE, amant de Constance
OCTAVE, confident de Julie
BÉATRIX, suivante de Constance
GUSMAN, valet de Bernardille
Deux valets de Julie
La scène est à Faro.
acte
premier
SCÈNE
PREMIÈRE
BÉATRIX,
GUSMAN
BÉATRIX
N’achèveras
tu point, babillard éternel ?
GUSMAN
Oui,
notre maître est fou, je le garantis tel;
Je
ne m’en dédis point, quoi que tu puisses dire;
J’en
sais bien la raison et cela doit suffire.
BÉATRIX
Ne
me diras-tu point, sans te faire prier,
Quelle
est cette raison?
GUSMAN
Quoi?
se remarier!
Peut-il
faire jamais de plus grande folie
BÉATRiX
Comment!
un homme est fou quand il se remarie?
GUSMAN
Non;
mais ce vieux bourru qui se veut engager,
De
l'humeur dont il est, n'y devrait pas songer;
Et
si son bel esprit se réglait par le nôtre...
BÉATRiX
Pourquoi
ne veux-tu pas qu'il aime comme un autre?
GUSMAN
Quoi!
s'étant une fois chargé d'une moitié,
Le
Ciel a regardé sa misère en pitié,
Et
par une faveur et rare et sans égale
D'un
brevet d'homme veuf sa bonté le régale,
D'un
brevet qui rendrait mille maris contents,
Et
loin de devenir plus sage à ses dépens,
Après
avoir vécu trois ans dans le veuvage
Il
veut se marier, et tu veux qu'il soit sage?
Cela
ne se peut pas.
BÉATRIX
Quant
à moi, franchement,
Je
sens que je pourrais m'y résoudre aisément.
Qu'il
est plaisant d'aimer! et que le mariage est doux,
lorsque
l'on sait en faire un bon usage!
GUSMAN
Quand
même le motif qui l'y porte aujourd'hui
Serait
bon pour un autre, il ne vaut rien pour lui.
Est-ce
qu'il ne craint point...
BÉATRIX
Quoi?
GUSMAN
Que cette dernière
Ne
lui fasse le tour que lui fit la première ?
BÉATRIX
Sa
vertu fut trop grande, elle n'en fit jamais;
Si
tu veux m'obliger, laisse son ombre en paix:
Personne
mieux que moi ne sut son innocence,
Car
je servais Julie avant qu'être à Constance.
GUSMAN
Quand
mon maître le sut, ce fut par ton moyen.
BÉATRIX
Je
le dis, il est vrai, mais il n'en était rien;
La
crainte de la mort m'inspirant cette envie
Je
blessai son honneur pour me sauver la vie.
GUSMAN
Explique-toi
donc mieux, pour m'en faire douter.
BÉATRIX
Pour
t'en mieux éclaircir, tu n'as qu'à m'écouter.
J'aimais
Mendosse alors, il m'aimait tout de même
Et
cherchait à me voir avec un soin extrême;
Comme
il m'avait juré qu'il voulait m'épouser,
Je
croyais le pouvoir un peu favoriser
Et
quand l'occasion m'en pouvait être offerte
Je
laissais du jardin une porte entrouverte
C'était
notre signal, et de cette façon
Nous
nous voyions les soirs sans donner de soupçon.
Mendosse
vint un soir, où tout en apparence
Semblait
contribuer à notre intelligence.
Bernadille
soupait chez un de ses amis
Dont
la maison était assez loin du logis
Julie
était au lit, et notre tête-à-tête
Se
trouva pour ce coup d'une longueur honnête.
L'entretien
fut si long que Bernadille enfin
Revenait
à dessein d'entrer par le jardin
Il
en était, je pense, à dix pas, sans escorte,
Alors
que pour sortir Mendosse ouvrait la porte,
Qui,
s'étant aperçu que l'on faisait du bruit,
croyant
qu'on l'épiait, sort, la ferme, et s'enfuit.
Sa
fuite fut fort prompte, et la nuit fort obscure.
Bernadille,
enragé d'une telle aventure
Jaloux
et furieux de ce qu'il n'avait pu
Reconnaître,
ou du moins suivre cet inconnu,
Un
poignard à la main et la vue égarée
Entre
et vient droit à moi: « Ta perte est assurée "
Me
dit-il, tu mourras si tu déguises rien
Apprends-moi
mon malheur, pour éviter le tien
Cet
homme que j'ai vu sortait d'avec ma femme
Avoue-le,
ou de ce fer je vais t'arracher l'âme. »
Interdite,
et craignant surtout que le poignard
Ne
me perçât trop tôt si je parlais trop tard
Je
dis qu'il était vrai qu'il sortait d'avec elle.
GUSMAN
Quoiqu'il
n'en fût rien?
BÉATRIX
Oui,
sa menace cruelle
Me
fit appréhender tout d'un homme emporté
Et
craignant de mourir, disant la vérité,
J'aimai
bien mieux mentir et me sauver la vie.
GUSMAN
Sais-tu
de quel malheur ta fourbe fut suivie?
BÉATRIX
D'aucun;
car dès qu'il eut l'aveu que je lui fis
Il
ne témoigna plus de colère.
GUSMAN
Tant
pis.
BÉATRIX
Tant
pis ? Pourquoi tant pis ? Fais-toi du moins entend~
GUSMAN
Tu
ne sais pas pourquoi tant pis? Tu vas l'apprendre.
Ayant
tiré de toi cet éclaircissement
Bernadille
cacha tout son ressentiment
Et
quoique dans l'instant il n'en fit rien paraître,
Se
croyant aussi sot qu'il méritait de l'être,
Voulut
perdre sa femme; et dessus ton rapport
Il
la fit mourir
BÉATRIX
Lui
?
GUSMAN
Mais
je le vois qui sort.
BÉATRIX
Gusman,
ne me perds pas; aussi bien elle est morte.
GUSMAN
Quoi
! je pourrais trahir mon maître de la sorte,
Et
lui pourrais celer que c'en toi...
BÉATRIX
Parle
bas;
J
ai dedans ma cassette encor quatre ducats
Que
je te donnerai, si tu n'en veux rien dire.
GUSMAN
D'accord;
mais qu'ils soient prêts avant qu'il se retire.
SCÈNE
II
BERNADILLE,
GUSMAN
GUSMAN
Quoi,
Monsieur! Sur le point de vous remarier
Vous
paraissez rêveur? Pouvez-vous oublier
Qu'il
faut vous préparer pour cette grande fête?
BERNADILLE
Malepeste,
j'ai bien des choses à la tête
Je
crains de faire ici quelque mauvais marché:
Quand
on prend une femme on est bien empêché.
GUSMAN
Que
craignez vous, Monsieur? Lorsqu'une telle envie...
BERNADILLE
Si
par malheur pour moi ma femme était en vie,
Et
que pour mes péchés un jour à point nommé
Elle
revînt après notre hymen consommé,
On
pourrait d'un quartier allonger ma figure.
GUSMAN
Votre
femme, Monsieur? et par quelle aventure?
Les
morts reviennent-ils? Ne m'avez-vous pas dit
Que
vous aviez causé sa mort, et qu'un dépit
Ou
bien ou mal fondé vous fit défaire d'elle?
BERNADILLE
D'accord,
mais la manière en fut un peu nouvelle.
Ton
zèle m'est connu, je veux t'ouvrir mon cœur.
Tu
sais que j'épousai jadis, pour mon malheur, Julie?
GUSMAN
Il
m'en souvient
BERNADILLE
Qu'on
vit brûler son âme
Malgré
nous et nos dents d'une illicite flamme,
Et
qu'enfin m'efforçant d'en être convaincu J'appris,
sans
me vanter, qu'on me faisait cocu?
GUSMAN,
à part.
Ah!
que sans les ducats...
BERNADILLE
Instruit
de mon offense,
Je
fis vœu d'être veuf, et le suis que je pense.
Je
feignis de vouloir aller pour quelque temps
À
Cadix, où tous deux nous avions des parents;
Et
pour tout ménager, sans en donner de marque,
Je
gaignai par argent le patron d'une barque,
Qui
m'engagea dès lors sa parole et sa foi
Que
tous ses gens et lui risqueraient tout pour moi
À
ce voyage feint je disposai Julie;
Quoique
ce fût par mer, elle en parut ravie.
Le
jour pris, nous partons, dissimulant toujours;
On
prend une autre route, et nous voguons dix jours
Tant
qu'arrivés aux bords d'une île inhabitée
Par
mon commandement Julie y fut portée.
Voyant
qu'on l'y laissait, d'un ton piteux et doux
Elle
criait: “ Mon cher, pourquoi me quittez-vous?”
De
peur d'être attendri par des douceurs pareilles
Je
lui tournais le dos et bouchais mes oreilles;
Puis
faisant volte-face assez loin de ce lieu
D'un
grand coup de chapeau je lui fis mon adieu.
Après
que je me fus vengé de cette sorte,
Quand
je fus de retour, je dis qu'elle était morte
Qu'outre
les maux de cœur qui lui prenaient souvent
Nous
fûmes si battus de l'orage et du vent
Que
la fièvre et la peur l'avaient d'abord saisie;
Que
malgré tous mes soins ayant perdu la vie
Ne
pouvant prendre terre, il fallut consentir
À
la jeter en mer, de crainte de périr
Et
qu'enfin je jouais si bien mon personnage
Qu'on
ne se douta point...
GUSMAN
Je
sais bien davantage;
Car
je sais bien, Monsieur, que vous étant vengé
Vous
prîtes le grand deuil et fîtes l'aflligé,
Et
qu'à vous consoler chacun perdait sa peine.
Mais
je m'abuse enfin, ou cette crainte est vaine.
Vous
n'avez rien appris d'elle depuis ce temps?
BERNADILLE
Rien
du tout; cependant il s'est passé trois ans
Depuis
qu'on la laissa dans cette île déserte.
GUSMAN
Ah!
ce terme est trop long pour douter de sa perte;
Je
vous garantis veuf, et sans doute, Monsieur,
Qu'elle
y fut dévorée, et mourut de douleur.
BERNADILLE
Mais
pour te dire tout, je crains plus que Julie
Ce
blondin revenu depuis peu d'Italie.
GUSMAN
Comment!
vous le craignez?
BERNADILLE
Oui, ce blondin charmant
Me
semble familier plus que passablement.
Le
drôle sans façon s'introduit chez Constance
Il
lui dit de grands mots, et même en ma présence
Il
fait le bel esprit, l'enjoué, le coquet,
Et
c'est un petit fat qui n'a que du caquet,
Dont
je ne dirais mot, n'était la conséquence;
Car
ce galant qui voit si librement Constance
Alors
que je ne suis encor que protestant,
Étant
époux, viendra chez moi tambour battant.
GUSMAN
Mais
sa mère devrait empêcher...
BERNADILLE
Comment
faire?
Elle
lui dit assez qu'il n'est pas nécessaire
Que
pour les visiter il prenne tant de soins
Elle
dit à ses gens, dix fois le jour du moins
Qu'en
cas qu'il y revienne, elle veut qu'on lui die
Soit
qu'elle y soit ou non, que sa fille est sortie.
GUSMAN
Ne
lui dit-on pas?
BERNADILLE
Oui;
mais il répond, ma foi:
«
Tu te moques, mon cher, l'ordre n'est pas pour moi;
Ne
me connais-tu pas? La bévue est fort bonne!
C'est
pour les importuns que cet ordre se donne. »
Quoi
que l'on fasse enfin pour l'empêcher d'entrer,-
Il
monte effrontément, et sans se déferrer
Entre
en marquis, et fait une galanterie
Du
refus des valets, qu'il tourne en raillerie.
Qui
diable se pourrait défendre de cela?
GUSMAN
Mais
ne craignez vous point Dom Lope?
BERNADILLE
Celui-là
Ne
m'inquiète pas; je viens avec la mère,
Pour
demain, sur le soir, de conclure l'affaire:
Elle
y doit disposer Constance. Après ceci,
Si
le blondin s’y frotte, il verra...
SCÈNE
III
JULIE,
en homme, sous le nom de Fédéric,
OCTAVE
JULIE
Il
m'a vue, et me fuit.
OCTAVE
Mais,
Madame
Ne
vous souvient-il plus que vous êtes sa femme?
JULIE
Il
m'en souvient trop bien.
OCTAVE
Il
faut donc aujourd'hui
Sans
perdre plus de temps, vous découvrir à lui.
JULIE
Ah!
c'est ce que je crains: il y va de ma vie
Je
veux savoir devant par quelle fantaisie
Il
exposa mes jours dans ce pays désert;
Autrement
je me perds.
OCTAVE
Mais
lui-même il se perd,
Car
s’ il faut qu'une fois il épouse Constance,
Rien
ne le peut sauver. Aimez-vous la vengeance?
Laissez-le
marier, et le faites...
JULIE
Tais-toi;
Une
telle vengeance est indigne de mi.
Ce
n'est pas, tu le sais, que pour m'ôter la vie...
OCTAVE
Madame,
de vos maux je sais une partie;
Et
sans des importuns qui sont venus vous voir
J'ose
m'imaginer que j'allais tout savoir.
JULIE
Oui,
j'ai connu ton zèle, et ma reconnaissance
A
ta fidélité doit cette récompense;
Outre
qu'ayant besoin de ton adresse ici
Du
cours de mes malheurs tu dois être éclairci.
Tu sais qu'on me laissa dans une île déserte,
Que
je n'attendais plus que l'heure de ma perte
Quand
je vis sur le soir un vaisseau. Par mes cris
Qui
s'y firent entendre, un pilote surpris
Met
la chaloupe en mer, fait ramer, me vient prendre
Étant
dans le vaisseau, chacun voulait apprendre
Qui
dans un tel état avait pu me laisser
Et
moi, je les priai tant de m'en dispenser
Que
leur civilité fut enfin assez grande
Pour
ne me faire plus de semblable demande.
Ceux
à qui mon malheur sembla le plus touchant
M'apprirent
que j'étais dans un vaisseau marchand
Qu'ils
ne se pouvaient pas écarter de leur route
Ni
retourner pour moi sur leurs pas.
OCTAVE
Je
m'en doute.
JULIE
Que
la nécessité leur faisait cette loi
Qu'ils
voguaient à Venise, et que c'était à moi
A
voir S1 1e voulais demeurer ou les suivre.
La
crainte de la mort, et le désir de vivre,
Font
que sans balancer d'abord je me résous
A
les suivre.
OCTAVE
Ma
foi, j'aurais fait comme vous,
Quand
ils auraient fait voile aux Indes: notre vie...
JULIE
Enfin,
pour t'achever un récit qui m'ennuie
J'arrivai
dans Venise, où voulant librement
Songer
pour mon retour à mon embarquement,
Je
crus sous cet habit être plus assurée.
Une
bague de prix, qui m'était demeurée,
Servit
à ce dessein. Je cherchais chaque jour
Quelque
commodité pour hâter mon retour,
Lorsque
par un bonheur qui m'a cent fois surprise
Je
vis un jour le Duc sur le port de Venise,
Qui,
comme font partout les gens de qualité,
Voyageait
seulement par curiosité.
Je
crois t'avoir appris que le duc de Médine
Est
seigneur où mes maux ont pris leur origine,
Et
qu'avant mon départ je l'avais vu souvent;
Ainsi
je le connus assez facilement
Et comme entre étrangers librement
on s'assemble,
Je
lui fais compliment, et nous parlons ensemble:
Il
me demanda fort d'où j'étais, et je pris
Le
nom de Fédéric, et lui dis mon pays.
Le
Duc me témoigna bien du plaisir d'apprendre
Que
j'étais son sujet, et me pria d'attendre;
Même,
en nous séparant, il me fit protester
Qu'avant
la fin du jour j'irais le visiter. J
e
le vis plusieurs fois; il prit de cette sorte
Pour
moi, sans me connaître, une amitié si forte
Que,
ne pouvant quasi se passer de me voir,
Il
me dit à la fin qu'il me voulait avoir.
De
sa civilité me trouvant fort surprise
Je
dis que j'étais prêt à partir de Venise
Pour
aller en Espagne. Il me jura cent fois
Qu'il
serait de retour au plus tard dans six mois
Qu'il
voulait visiter Naples, Rome et Florence,
Qu'après,
pour son retour, il ferait diligence.
Sa
prière, et l'espoir de m'en faire un appui
Lorsque
je me verrais de retour avec lui,
Pour
savoir le dessein de mon époux volage,
Me
firent consentir à faire ce voyage,
Que
je n'aurais pas fait, si le Duc dans ce temps
M'eût
dit qu'à son voyage il eût été trois ans.
OCTAVE
Votre
retour est doux, par l'espoir qu'il vous donne.
Votre
époux vous a vue, et ce qui m'en étonne
Est
qu'il ne vous ait point reconnue.
JULIE
Et
comment
Me
reconnaîtrait-il sous ce déguisement?
Depuis
plus de trois ans il croit que je suis morte,
Et
mon teint a depuis bruni de telle sorte,
Du
hâle et du chagrin que mon sort me causait,
Qu'il
faudrait s'étonner s'il me reconnaissait.
OCTAVE
Je
crains que vous n'ayez brouillé sa fantaisie,
Et
qu'il n'ait pris de vous un peu de jalousie,
Vous
voyant si souvent chez Constance.
JULIE
Entre
nous
J'ai
fait ce que j'ai pu pour le rendre jaloux.
J'affecte,
dès que j'entre, en faisant l'idolâtre,
Tout
ce qu'a d'enjoué l'amour le plus folâtre,
Les
discours, les transports les plus passionnés,
De
parler à l'oreille, et de lui rire au nez.
En
voyant son dépit, mon chagrin se dissipe;
Je
fais le goguenard, je ris, je m'émancipe;
Après
je fais le beau, le jeune homme, le fat.
Constance
ne hait pas qu'on vante son éclat;
A
son humeur ainsi la mienne s'accommode;
Je
cajole à propos, je badine à la mode,
Je
lui serre les doigts, je lui baise la main;
Je
vante la blancheur de son bras, de son sein,
Son
embonpoint, sa taille, et sa beauté parfaite,
Je
fais le doucereux, et m'épuise en fleurette,
Et
fais mille façons qu'on ne peut exprimer,
Pour
le faire enrager, et pour m'en faire aimer.
OCTAVE
Quel
est donc votre but?
JULIE
C'est
d'engager Constance.
Mon
traître, à son hymen bornant son espérance,
Voudrait
de ce dessein précipiter l'effet
Mais
je sais qu'elle m'aime autant qu'elle le hait.
OCTAVE
Mais
n'aime-t-elle point Dom Lope?
JULIE
Tout
de même.
Il
s'en flatte en secret, et croit fort qu'elle l'aime,
Mais
quoique chaque jour il lui rende des soins
Constance
assurément ne m'en aıme pas moins.
SCÈNE
IV
BERNADILLE,
JULIE, OCTAVE
BERNADILLE
Allons
voir si Constance est enfin résolue...
Quoi!
toujours cet objet me choquera la vue?
OCTAVE
Bernadille
revient.
JULIE
Peut-on
savoir, Monsieur
Comment
vous vous portez aujourd'hui?
BERNADILLE
Trop
d'honneur;
Je
me porte fort bien. Ah le sot personnage! Morbleu!
JULIE
Les
amoureux ont toujours bon visage;
Aussi,
pour en parler avec sincérité
Quiconque
se marie a besoin de santé.
BERNADILLE
Comme
d'autres.
JULIE
Bien
plus; car je me persuade
Que
la douleur de l'un, voyant l'autre malade,
Mêle
trop d'amertume à des moments si doux.
Qu'en
dites-vous, Monsieur?
BERNADILLE
Je
m'en rapporte à vous
JULIE
Que
j'aurai de plaisir à vous voir une femme
De
qui l'amour réponde à l'ardeur de votre âme
Et
dans qui vous trouviez des vertus, des appas!
Ah!
je voudrais déjà la voir entre vos bras.
Pour
cet heureux moment je meurs d'impatience.
BERNADILLE
Vous
n'en serez pourtant guère mieux, que je pense
JULIE
Peut-être.
BERNADILLE
Peut-être ?
JULIE
Oui, j'en prétends être mieux
BERNADILLE
En
quoi donc, s'il vous plaît?
JULIE
Vous
êtes curieux.
Je
prétends partager, si l'hymen vous assemble,
La
joie et les douceurs que vous aurez ensemble,
Et
qu'enfin par l'effet d'un transport d'amitié
Mon
cœur de vos plaisirs ressente la moitié;
Oui,
je prétends enfin que votre femme m'aime,
Et
qu'elle soit autant à moi comme à vous-même,
Savoir
tous vos secrets et tous vos entretiens,
Confondre
mes soupirs sans cesse avec les siens
Et
fussiez-vous toujours près d'elle en sentinelle,
Passer
quand je voudrai quelques nuits avec elle.
Je
prétends que mes soins par les siens secondés...
BERNADILLE
Halte-là,
je vois bien ce que vous prétendez.
Vous
vous expliquez bien, Monsieur, et la manière
En
est intelligible, et même familière.
Enfin
vous prétendez, quand j'aurai ma moitié,
L'aimer? Bon! Que pour vous elle ait de l'amitié?
JULIE
Sans
doute.
BERNADILLE
Que
son cœur, flattant votre tendresse,
Ne
s’effarouche pas pour un peu de foiblesse,
Et
sans mettre vos feux ni les siens au hasard,
Que
de tous vos plaisirs vous aurez trop de part?
JULIE
Oui.
BERNADILLE
Sans
en excepter ceux... Là, ceux que ma flamme...
JULIE
Comment
ceux?
BERNADILLE
Ceux
enfin qui la feront ma femme?
JULIE
Sans
réserve, et je veux que de semblables nœuds...
BERNADILLE
Enfin,
que nous n'ayons qu'une femme à nous deux?
JULIE
Justement
BERNADILLE
[I
faudra ménager notre absence?
JULIE
Non,
je veux que ce soit même en votre présence,
Et
vous le souffrirez sans en dire un seul mot.
BERNADILLE
Je
ne croyais donc pas être encore si sot!
Vous
seriez, vous flattant d'un espoir si frivole,
Assez
fat, puisqu'il faut qu'enfin je vous cajole,
Pour
croire qu'à mes yeux vous puissiez ménager
Une
bisque amoureuse, et l'heure du berger?
Qu'aux
soins de votre amour mon humeur s'accomode?
Et
qu'enfin, devenant pour vous mari commode
Je
partage avec vous mon lit de temps en temps?
Hem
?
JULIE
en riant,
Hé.
BERNARDILLE
Quoi?
JULIE
Franchement,
c'est à quoi je m'attends.
Pourquoi
dissimuler?
BERNADILLE
C'est
parler sans peut-être.
Savez-vous
que chez moi j'ai plus d'une fenêtre,
Et
si vous prétendez y venir coqueter,
Que
vous y pourriez bien apprendre à dessauter,
Et
que vous commencez à m'échauffer la bile?
JULIE
Ce
que vous demandez es~ donc fort inutile
Et
c'est de mes desseins vous informer en vain.
Car
vous vous mariez?
BERNADILLE
Pas
plus tôt que demain.
JULlE
Constance
est bien heureuse, et le Ciel lui fait grâce.
Ah!
que j'aurais de joie à remplir cette place,
De
posséder en vous le cœur, et l'amitié
D'un
homme.
BERNADILLE
Brisons
là, c'est trop de la moitié;
Mon
entretien a peu de quoi vous satisfaire.
Lorsque
l'on se marie, on n'est pas sans affaire;
J'ai
dessus mon hymen des ordres à donner
Des
articles à faire, un contrat à signer
Une
maîtresse à voir, qui brûle d'être nôtre
Des
parents à prier tant d'un côté que d'autre,
Et
vous n'avez plus rien à me faire savoir;
C'est
pourquoi je vous dis: Serviteur, et bonsoir.
SCÈNE
V
JULIE,
OCTAVE
OCTAVE
Il
va se marier, et la chose vous touche.
Cette
nouvelle doit vous faire ouvrir la bouche;
Vous
y rêvez en vain, il faut vous découvrir.
JULIE
Oui,
mais je dois songer à ne le pas aigrir
Et
ménager l'ardeur et l'esprit de ce traître,
Pour
ne pas m'exposer, en me faisant connaître.
Je
vais m'y préparer, et songer aux moyens
De
conserver mes jours sans hasarder les siens.
ACTE
II
SCÈNE
PREMIÈRE
BERNADILLE,
GUSMAN
BERNADILLE
Ah!
que je viens d'apprendre une heureuse nouvelle!
Que
j'en conçois d'espoir!
GUSMAN
Tant
mieux! Mais quelle est-elle?
Peut-on
la demander, et l'apprendre?
BERNADILLE
En
deux mots.
J'ai
trouvé le secret de me mettre en repos,
De
voir d'un heureux sort ma disgrâce suivie,
Et
mettre en sûreté mon honneur et ma vie.
Mais
cela part de là1 : quand on a de l'esprit,
On
vient à bout de tout.
GUSMAN
Aurez-vous bientôt dit?
Et saurons-nous enfin...
BERNADILLE
Tu sais bien que Mizante
Était
ici prévôt ?
GUSMAN
Oui.
BERNADILLE
Sa charge est vacante.
GUSMAN
Comment!
serait-il mort?
BERNADILLE
Non; mais enfin le Roi,
Par
le moyen du Duc, lui donne un autre emploi.
GUSMAN
Et
que vous fait cela? Faites-moi donc entendre
Quelle
part vous prenez...
BERNADILLE
Tu ne saurais comprendre
Quel
espoir j'en conçois?
GUSMAN
Non.
Qu’espérez-vous?
BERNADILLE
Je
la veux demander.
GUSMAN
Vous?
BERNADILLE
Oui.
GUSMAN
pour
qui?
BERNADILLE
Pour
nous.
GUSMAN
Vous
prévôt?
BERNADILLE
Et
je veux, avec ce privilège...
GUSMAN
Est-ce
dans un moulin que l'on tiendra le siège3
?
BERNADILLE
Maraud,
de temps en temps vous vous émancipez.
GUSMAN
Mais
dedans ce projet, Monsieur, vous vous trompez;
Il
faut savoir beaucoup.
BERNADILLE
Nos ducats. que je pense,
Suppléeront
au défaut de notre insuffisance.
GUSMAN
Cela
ne se vend point. Vous savez qu'aujourd'hui
C'est
le Duc qui la donne, elle dépend de lui,
Que
le mérite seul...
BERNADILLE
Ta raison n'est pas forte;
Le
mérite est un sot si l'argent ne l'escorte.
Vouloir
sans intérêt faire agir la faveur,
C'est
savoir mal son monde, et risquer son bonheur.
Mais
avec ce secours, pour peu qu'on sollicite,
L'argent
passe, morbleu sur le ventre au mérite.
Outre,
sans vanité, que l'on rencontre en moi
Tout
ce qu'il faut avoir pour faire un tel emploi:
J'aime
fort peu le sang, et pourvu qu'on me donne,
Je
ne pourrai jamais faire pendre personne.
Cinquante
faussetés ne me coûteront rien
Pour
servir mes amis, si l'on en use bien4 .
Je
sais tenir longtemps un procès dans sa source,
Et
juridiquement pressurer une bourse;
Je
sais lire partout, belle écriture ou non,
Et
bien ou mal enfin je sais signer mon nom.
Pour
mon visage, il a, sans paraître farouche,
Quelque
chose de grand.
GUSMAN
Oui, Monsieur, c'est la bouche.
Être
fort âpre au gain, et guère scrupuleux
Et
juge, est un secret pour n'être jamais gueux;
Et
vous avez raison de voir si la Fortune...
BERNADILLE
Dis
que j'ai des raisons: je n'en ai pas pour une5
Quelqu'un
pouvant savoir, ou du moins se douter
De
la mort de ma femme, on peut m'inquiéter;
Tout
se sait, tôt ou tard. Mais quand je serai juge
Ma
charge, et mon pouvoir, deviendrait mon refuge.
Je
la veux donc briguer, et l'emporter d'assaut,
Dussé-je
l'acheter dix fois ce qu'elle vaut.
Fédéric
peut beaucoup près du duc de Médine
Pour
me la procurer c'est lui que je destine;
C'est
un aventurier, quoiqu'il soit mon rival,
A
qui deux cents ducats ne siéront pas trop mal.
GUSMAN
Sans
intérêt, Monsieur, il vous rendra service.
BERNADILLE
Je
crois bien qu'il pourrait me rendre cet office
Mais
le drôle peut-être, en me rendant content,
Prétendrait
me servir à la charge d'autant6 ;
Et
c'est dont je lui veux supprimer l'espérance.
Tant
tenu, tant payé.
GUSMAN
Le
voici qui s'avance.
SCÈNE
II
JULIE,
OCTAVE, BERNADILLE, GUSMAN
BERNADILLE
Qu'il
est rêveur! N'importe, il le faut approcher.
Je
vous trouve à propos, et j'allais vous chercher.
JULIE
se promène en rêvant.
Faut-il
me découvrir sans savoir la manière...
BERNADILLE
Monsieur,
j'allais chez vous vous faire une prière.
JULIE
Que
le sort m'est contraire, et qu'un pareil malheur...
BERNADILLE
J'allais
vous demander une grâce.
JULIE,
l’apercevant
Ah Monsieur!
Pour
vous prouver mes soins, tout me sera facile.
Que
mon bonheur est grand, si je vous suis utile!
L'honneur
de vous servir sera pour moi si doux
Que
jamais...
BERNADILLE
Franchement,
j'ai fait grand fonds sur vous7 .
JULIE
Ah!
si j'ose à mon tour vous faire une prière,
C'est
d'en user toujours de la même manière.
Mais
sachons quel motif vous amène vers moi.
Je
veux solliciter près du Duc un emploi.
JULIE
Quel
?
BERNADILLE
Celui
de prévôt. Auprès de sa personne
Nous
savons quel crédit votre vertu vous donne;
Et
si vous en parlez, nous n'avons pas douté...
JULIE
Oui,
j'y puis quelque chose et j'en suis écouté,
Et
je ne pense pas que le Duc me refuse.
BERNADILLE
Au
reste nous savons un peu comme on en use,
Et
pour remercier plus agréablement
Mettre
deux cents ducats au bout d'un compliment.
C'est
de quoi je prétends, sans que rien m'en dispense,
Assaisonner
mes soins et ma reconnaissance.
JULIE
Non
je ne veux de vous rien que de l'amitié;
Si
vous m'en promettez je me tiens trop payé;
Votre
bien est pour vous une foible ressource8 ,
J'en
veux à votre cœur, non pas à votre bourse;
Pourvu
que vous m'aimiez je serai trop content.
BERNADILLE,
à Gusman.
Ne
te l'ai-je pas dit, à la charge d'autant?
Un
service pareil veut une récompense.
JULIE
De
grâce, finissez un discours qui m'offense.
Vous
pourrai-je compter au rang de mes amis?
Répondez.
BERNADILLE
Quant
à moi, je vous suis tout acquis.
JULIE
Que
je me tiens heureux après un tel service,
S'il
faut que pour jamais l'amitié nous unisse!
Mon
cœur sur votre aveu se flatte de cela.
Vous
me le promettez?
BERNADILLE
Tout
ce qu'il vous plaira.
JULIE
Allez,
de mon crédit vous pouvez tout attendre:
De
ce pas près du Duc je vais pour vous me rendre
Je
ferai mes efforts pour vous voir satisfait.
BERNADILLE
Et
nous saurons tantôt ce que vous aurez fait.
JULIE,
seule.
Son
dessein m'offre assez de quoi me satisfaire
Et
la faveur du Duc me sera nécessaire. J
e
passerai le jour fort agréablement
Si
je ne fais agir mon crédit vainement.
Mais
Constance parait; touchant mon infidèle,
Je
me veux un moment égayer avec elle.
Je
songe à l'engager.
SCÈNE
Ill
CONSTANCE,
BÉATRIX, JULIE
CONSTANCE
Vous devez être instruit
À
quelle extrémité mon malheur me réduit
Et
vous devez savoir à quel point j'appréhende
L'époux
à qui l'hymen veut que mon cœur se rende:
Avecque
tant d'amour verrez-vous sans douleur
Que
mon devoir vous ôte et ma main et mon cœur ?
JULIE
Non,
que sur ce sujet votre esprit se rassure
J'y
prends trop d'intérêt pour le laisser conclure.
CONSTANCE
Ne
me déguisez rien; pouvez-vous espérer...
JULIE
Vous
faut-il des serments pour vous en assurer?
Puissé-je,
pour souffrir une gêne éternelle9 ,
Eprouver
à vos yeux la mort la plus cruelle
Que
la foudre du Ciel m'écrase à vos genoux,
Si
tant que je vivrai vous l'avez pour époux.
Après
cela, Madame, êtes-vous satisfaite?
CONSTANCE
Je
dois beaucoup aux soins d'une ardeur si parfaite.
JULIE
Non
que je le méprise: il est riche, et je crois
Que
sans doute il serait mieux votre fait que moi
Mais
puisqu'à cet hymen votre cœur est contraire
Pour
vous en garantir je sais ce qu'il faut faire.
CONSTANCE
Ah!
vous ne sauriez mieux me prouver votre foi.
JULIE
En
travaillant pour vous je travaille pour moi;
Je
mourrais de douleur si vous étiez sa femme.
CONSTANCE
Et
peut-être sans vous cet hymen...
JULIE
Quoi, Madame!
Si
le ciel eut plus tard conduit ici mes pas
Bernadille
eût été maître de tant d'appas
De
ce cœur, de ces lis? Ah! cette seule idée
Rend
d'un courroux si grand mon âme possédée
Que,
n'ayant contre lui plus rien à ménager,
J'aurais
assurément mis sa vie en danger.
CONSTANCE
Que
j'aime ce courroux, Fédéric! Que votre âme
Par
ce jaloux transport marque bien votre flamme!
De
vos feux, il est vrai, I'aveu me semble doux
Mais
on trouve si peu d'hommes faits comme vous
Que,
quel que soit l'effet d'une flamme si prompte
Un
vainqueur comme vous ne me fait point de honte.
Il
est si malaisé...
JULIE
Sans
vanité, je crois
Que
l'on trouve fort peu d'hommes faits comme moi.
Mais
un défaut10 pour vous
de très mauvais présage,
Fait
que je n'ai pas lieu d'en tirer avantage:
Malgré
tout le bonheur qui semble m'accabler,
Je
doute que pas un voulût me ressembler;
Ainsi,
pour bien régler mes transports sur les vôtres,
Je
n'en vaudrais que mieux d'être comme les autres.
CONSTANCE
Vous
êtes trop modeste, et ce discours sied mal
À
ceux dont [e bonheur au métier11est égal.
A
vous voir si bien fait aisément on devine...
JULIE
Il
ne faut pas toujours se régler sur la mine.
CONSTANCE
Votre
esprit et votre air font que l'on se résout...
JULIE
J'ai
de l'extérieur, Madame, mais c'est tout; J
e
doute que cela puisse vous satisfaire.
CONSTANCE
On
est assez parfait quand on a de quoi plaire.
JULIE
Quoi!
vous pourrez m'aimer, étant ce que je suis?
CONSTANCE
Pouvez-vous
en douter après ce que je dis?
JULIE
Souffrez
qu'après l'espoir où cet aveu m'engage
Je
vous donne ma main, et ce baiser pour gage12 .
CONSTANCE
Ah!
ne m'offensez pas, Fédéric, et sachez...
JULIE
Hé
quoi! pour un baiser vous vous effarouchez ?
Je
veux pourtant régler mes désirs sur les vôtres,
Et
vous accoutumer à m'en souffrir bien d'autres.
Oui,
je prétends vous voir, avant la fin du jour,
Dans
mes embrassements éteindre votre amour13 .
CONSTANCE
Je
crois qu'il perd l'esprit. Fédéric, si votre âme
Prétend
que mon aveu m'engage...
JULIE
Non, Madame,
Quelque
espoir dont pour vous mon cœur se soit flatté,
Avec
moi votre honneur est fort en sûreté.
Le
Ciel à mes desseins comme à vos vœux contraire
Ne
m'a pas sur ce point permis de vous déplaire,
Et
la nature enfin malgré ces mouvements
A
donné fort bon ordre à mes emportements.
CONSTANCE
Aussi
par le respect et par la retenue
I
La flamme d'un amant est toujours mieux connue.
Sans
ces petits transports que je n'approuve point,
Vous
seriez à mes yeux aimable au dernier point,
Je
chérirais vos soins, votre entretien, vos plaintes
Porteraient
à mon cœur de sensibles atteintes;
Mais
enfin ce défaut excite mon courroux.
Ainsi
jusqu'à présent je puis dire de vous
Que
pour vous faire aimer il vous manque une chose.
JULIE
Cela
peut être vrai, mais je n'en suis pas cause;
Je
le sais mieux que vous, et cependant il faut...
CONSTANCE
Lorsque
l'on reconnaît en soi quelque défaut,
Il
faut s'en corriger, et que notre amour cède...
JULIE
Il
est vrai, mais le mien est un mal sans remède,
Et
pour l'amour de vous j'en suis au désespoir.
Mais
enfin le plaisir que je prends à vous voir
Me
fait presque oublier que dans cette journée
Je
dois vous affranchir d'un fâcheux hyménée.
Je
vais m'y préparer
CONSTANCE
Souvenez-vous du moins
Que
mon repos dépend du succès de vos soins,
Et
que si vous m'aimez...
JULIE
Ah!
vous aurez, Madame
Avant
la fin du jour des preuves de ma flamme
Et
je prétends enfin que l'hymen dès demain
Réunisse
à jamais ce cœur et cette main.
SCÈNE
IV
CONSTANCE,
BÉATRIX
CONSTANCE
Hélas!
qu'un tel espoir me rassure et me flatte!
Et
s'il faut aujourd'hui que son amour éclate,
Qu'il
rompe cet hymen...
BÉATRIX
Quoi
donc! ce marmouset
Avec
son beau langage et son ton de fausset
Avec
son poil blondin transplanté sur sa tête
Vous
plairait pour époux, et vous seriez si bête
Que
de le préférer à dom Lope!
CONSTANCE
Entre
nous
Fédéric,
tel qu'il est, me plairait pour époux.
BÉATRIX
Ce
qu'il a de meilleur je crois que c'est la langue
Mais
le méchant régal enfin qu'une harangue!
Madame,
franchement, ce n'est pas votre fait
Et
vous courez hasard, outre qu'il est mal fait
Quoiqu'il
soit grand causeur et fort sur la fleurette
D'en
être mal, vous dis-je, et très mal satisfaite.
Je
vous dis nettement ce que j'ai sur le cœur:
Il
ressemble à ces gens qui nous portent malheur,
Il
a le menton chauve.
CONSTANCE
Hé
bien, qu'en veux-tu dire?
BÉATRIX
Que Dom Lope vaut mieux
CONSTANCE
Béatrix
aime à rire
Mais
Fédéric en tout me semble sans égal.
BEATRIX
Mais
dom Lope, Madame, est galant, libéral~;
Quoiqu'il
soit un peu brusque, il a de la naissance
Et
vous fut cher.
CONSTANCE
Tais-toi,
le voici qui s'avance.
Son
courroux contre moi va d'abord éclater;
Il
sait qu'on me marie, et je veux l'éviter.
BÉATRIX
Mais
vous ne vous sauriez disposer de l'entendre.
SCÈNE
V
DOM
LOPE, CONSTANCE, BÉATRIX
DOM
LOPE
Madame,
si j'en crois ce que je viens d'apprendre,
Je
vous perds, et demain l'on vous donne un époux.
Bernadille
a-t-il pu vous obtenir de vous?
Ce
cœur qui fut pour moi jusqu'à présent sensible
A-t-il
trouvé pour lui le changement possible?
Recevrez-vous
sa main sans faire aucun effort
Pour
adoucir le coup qui doit causer ma mort?
Faut-il,
sans murmurer, que ce cœur me trahisse?
CONSTANCE
Dom
Lope, on me l'ordonne, il faut que j'obéisse
Ma
mère en sa faveur dispose de ma foi.
Si
mon cœur fut à vous, ma main n'est pas à moi,
Je
dois par son aveu...
DOM
LOPE
Dites
plutôt, Madame,
Que
l'éclat de son bien a su toucher votre âme;
Qu'au
défaut de l'amour, qui vous est odieux,
L'argent
pour un brutal vous fait ouvrir les yeux,
Que
mon âme, pour vous trop facile à surprendre,
Du
piège où j'ai donné devait mieux se défendre,
Et
que le désespoir d'un cœur comme le mien...
CONSTANCE
Ces
transports de courroux n'aboutissent à rien
Il
faut, à nos plaisirs quand le malheur succède,
Se
payer de raison quand il est sans remède.
Faites
ce que pour vous j'ai fait iusques ici.
Vous
m'aimiez, disiez-vous, je vous aimais aussi
Vos
yeux, qui me cherchaient avec un soin extrême,
M'ont
vue avec plaisir, je vous ai vu de même;
Mon
cœur, d'un vain espoir ayant su se flatter,
Dans
ses empressements a su vous imiter,
Et
préférant enfin votre ardeur à toute autre,
Mon
cœur jusqu'à présent s'est réglé sur le vôtre.
Puisque
enfin à changer mon âme se résout,
Changez
à mon exemple, et m'imitez en tout;
Si
pour un riche époux je vous suis infidèle,
Prenez
une maîtresse et plus riche et plus belle;
Cherchez
à mon exemple à vous mieux engager,
Et
profitons tous deux du plaisir de changer.
DOM
LOPE
Il
faudrait le pouvoir, ingrate, et ne pas être
Esclave
d'une amour que vous avez fait naître.
Quoi!
le plus grand effort que vous fassiez pour nous
Est
de me conseiller de changer comme vous?
L'intérêt
vous aveugle, et votre cœur se jette
Dans
les bras du premier qui s'offre, et qui l'achète?
Je
vois trop qu'un objet sans amour et sans fol
Méritait peu les soins d'un homme
comme moi.
CONSTANCE
Il
fallait moins l'aimer, et ne pas y prétendre.
DOM
LOPE
Ah!
je ne savais pas que ce cœur fût à vendre!
Mais
l'amour et le temps puniront ces mépris,
Et
vengeront l'ardeur dont le mien est épris.
J'en
conçois de la joie, et votre hymen m'en donne,
Songeant
pour quel époux votre cœur m'abandonne:
Oui,
ce cœur méprisé ne désespère pas
Que
vous ne regrettiez ma perte entre ses bras,
Et
que le désespoir de vous voir sa captive...
CONSTANCE
Adieu,
je vous croirai si tout cela m'arrive.
SCÈNE
Vl
DOM
LOPE, BÉATRIX
DOM
LOPE
Dieu!
quelle indifférence! Ah Béatrix!
BÉATRIX
Hé
bien?
DOM
LOPE
Épouser
Bernadille!
BÉATRIX
Elle
n'en fera rien.
DOM
LOPE
Et
tu vois cependant comme elle S'y dispose.
Dis-moi
de son secret Si tu sais quelque chose.
BEATRIX
Cela
m'est défendu.
DOM
LOPE
Hé,
de grâce, apprends-moi
Ce
qui peut l'obliger à me manquer de foi.
Comment
à cet hymen s'est~-elle résolue?
Quel
charme et quel appât ont ébloui sa vue?
BÉATRIX
Mais
vous me promettez de la discrétion?
DOM
LOPE
Je
n'en manquai jamais. Voici ma caution:
Prends
ces quatre louis.
BÉATRIX
Monsieur...
DOM
LOPE
Prends-les,
te dis-je.
BEATRIX
Mais, Monsieur.~.
DOM
LOPE
Prends;
je sais connaître qui m'oblige.
Ne
me fais point languir, apprends-moi ce que c'est.
BÉATRIX
Vous
saurez (je vous sers au moins sans intérêt)
Qu'elle
aime Fédéric.
DOM
LOPE
Elle
l'aime? Ah l'ingrate!
L'aime-t~il
?
BÉATRIX
Il
le dit, et de plus il la flatte
De
rompre son hymen et d'être son époux;
Et
c'est pourquoi Constance est si fière14 pour vous.
DOM
LOPE
Qui
l'eût jamais pensé, qu'une âme Si volage...
BÉATRIX
Adieu,
je n'oserais demeurer davantage;
Et
si je ne la suis, elle se doutera...
DOM
LOPE
Au
moins...
BÉATRIX
Vous
saurez tout ce qui se passera.
DOM
LOPE
Ma
flamme en ta faveur sera reconnaissante~ Et je prétends...
BEATRIX
Monsieur, je Suis votre servante.
SCÈNE
VII
DOM
LOPE
L'amour
de Fédéric l'emporte sur le mien
Il
prétend l'épouser! Je l'empêcherai bien.
Quelque
aimable à ses yeux que ce rival puisse être,
Ce
n'est que par ma mort qu'il peut s'en rendre maître. Cherchons-le; et
s'il nous fait soupirer vainement,
Faisons-lui voir Où va notre ressentiment.
ACTE
III
SCÈNE
PREMIÈRE
CONSTANCE,
BÉATRIX
1
BÉATRIX|
Maudit
soit mille fois, autant homme que femme
Quiconque
comme vous a de l'amour dans l'âme
CONSTANCE
Qui
t’oblige à pester ainsi contre l'amour?
BEATRIX
Vous
me faites jaser avec vous nuit et jour
A
peine de dormir ai-je quelque espérance
Que
pour m'en empêcher votre plainte commence;
Vous
avez de l'amour, et ce cœur gros d'espoir
Fait
dépense en soupirs du matin jusqu'au soir;
L'hymen
qu'on vous propose est pour vous un supplice,
Et
moi qui n'en puis mais il faut que j'en pâtisse.
CONSTANCE
Puisque
je t'ai tant dit que la crainte et l'amour,
Sur
l'hymen que je crains, m'agitent tour à tour,
Te
faut-il étonner si tu les vois paraître?
Plutôt
que de mon cœur Bernadille soit maître,
Le
transport d'un amour caché jusques ici
Éclatera...
BÉATRIX
Tout
doux, Madame, le voici:
Rengainez,
il vous faut jouer un autre rôle.
SCÈNE
II
BERNADILLE,
CONSTANCE, BÉATRIX
BERNADILLE
Voyons
si Fédéric est homme de parole.
Mais
j'aperçois Constance, il la faut approcher.
Je
ne savais que faire et j'allais vous chercher; Bonjour.
BÉATRIX
Fort
bien.
BERNADILLE
Enfin
vous voyez Bernadille,
Avec
qui vous perdrez la qualité de fille:
Avant
que le soleil soit demain occupé,
Nous
nous verrons de près, ou je suis bien trompé.
Je
crois qu'un tel discours ne saurait vous déplaire.
Mes
ordres sont donnés pour tout ce qu'il faut faire.
CONSTANCE
Quels
habits vous fait-on? Il faut qu'un homme veuf...
BERNADILLE
A
quoi bon des habits ? Le mien est presque neuf.
CONSTANCE
Il
n'est pas à la mode.
BERNADILLE
Il
n'est mode qui tienne.
CONSTANCE
Mais la mode voudrait...
BERNADILLE
Mais
il est à la mienne.
Je
ne suis pas d'avis, n'étant pas courtisan,
De
mettre sur mon dos mon revenu d'un an,
Ni
que vous prétendiez, ayant plus d'une robe,
Des
sottises du temps faire une garde-robe.
CONSTANCE
Il
suffit, mais du moins il vous faut des rabats.
De
quoi vous les fait-on?
BERNADILLE
Pourquoi?
N'en ai-je pas?
J'en
ai deux tout pareils, et ce serait, je pense
Fort
inutilement faire de la dépense.
Regardez
ce patron.
CONSTANCE
Il
est fort ancien.
BERNADILLE
Tout
le point que l'on fait à présent ne vaut rien;
Cela
vaut mieux cent fois.
CONSTANCE
Je
le crois.
BERNADILLE
Je
vous jure
Que
depuis quatorze ans ce rabat-là me dure.
CONSTANCE
Pourquoi
cette calotte? On est mille fois mieux
(Outre
que vous devez avoir froid sans cheveux)
Avec
une perruque.
BERNADILLE
Est-il
une perruque
Qui
pût si chaudement entretenir ma nuque?
Voyez
si sur ce point je dois être content:
Cela
tient bien plus chaud, et ne coûte pas tant.
Chacun
dedans ce temps à son gré s'accommode
On
ne voit que les fous esclaves de la mode
Et
j'aime mieux me voir, revenu de ces soins
Dix
pistoles de plus, et deux perruques moins.
Il
faut pour le besoin avoir quelque ressource
Ce
qui sied bien au corps sied très mal à la bourse
Et
je ne veux enfin rien avoir d'affecté
Qu'un
habit bien commode et de la propreté.
CONSTANCE
C'est
assez. Fera-t-on le festin chez ma mère?
Avez-vous
donné l'ordre?
BERNADILLE
Un
festin? Pour quoi faire?
Ceux
qui le mangeraient me prendraient pour un fat;
Je
souperai chez vous, et porterai mon plat
Sans
façon; c'est agir prudemment, ce me semble.
Puis
nous irons chez moi coucher tous deux ensemble.
CONSTANCE
Quel
est cet ordre donc que vous avez donné?
BERNADILLE
Que
mon lit soit bien fait, et qu'il soit bassiné.
Vous
riez, et m'allez encor citer la mode.
A
ce que je puis voir, vous daubez ma méthode
Parce
qu'il est des fous dont le prodigue amour
Leur
fait d'un sot éclat solenniser ce jour
De
qui la vanité, pour leur bourse cruelle
Les
charge de rubans, de points et de dentelle,
Oui
croiraient ce jour-là n'être pas mariés
S'ils
n'étaient neufs depuis la tête jusqu'aux pieds
Qui
ne refusent rien aux soins qui les transportent
Et
qui se font de loin montrer tout ce qu ils portent,
Quoi!
parce que des sots se piquent, quoique mal
Du
pompeux appareil d'un cadeau15 nuptial,
Il
faut faire comme eux, et quand on se marie
Ce
n'est donc pas assez de faire une folie?
La
raison sur ce point ne doit pas s'écouter?
Il
faut suivre leur piste, et pour les imiter,
Dépensant
tout d'un coup ce que l'on a de rente,
Se
donner en un jour du chagrin pour cinquante,
Et
tenant table ouverte enfin à tous venants,
Passer,
pour un bon jour, six mois de mauvais temps?
Je
pourrais concevoir une pareille envie!
Je
demeurerais veuf plutôt toute ma vie.
Je
vous le dis tout net, cet article est réglé,
Ce
n'est pas mon avis, qu'il n'en soit plus parlé.
CONSTANCE
Vous
vous fâchez à tort, vous en êtes le maître;
Je
souscris à tout. Mais je vois quelqu'un paraître.
C'est
Fédéric. Adieu, de peur de vous troubler...
BERNADILLE
C'est
bien fait16 , aussi bien je voulais lui parler.
SCÈNE
III
JULIE,
OCTAVE, BERNADILLE
JULIE
Je
viens de voir le Duc
BERNARDILLE
Ah faveur sans seconde!
Qu’avez-vous
fait?
JULIE
Il
m’a reçu le mieux du monde.
BERNARDILLE
Je
m’en suis bien douté, cela va bien pour nous
JULIE
J’ai
fait ma cour un temps, puis j’ai parlé de vous,
Et
demandé la charge où votre cœur aspire;
Et
j’ai dit tout le bien de vous qu’on en peut dire.
BERNADILLE
Que
ne vous dois-je point?
JULIE
Que vous étiez savant
Désintéressé,
franc, scrupuleux, clairvoyant,
Estimé
dans ces lieux, sévère, incorruptible.
BERNADILLE
Ah!
point du tout.
JULIE
Enfin
j'ai fait tout mon possible.
BERNADILLE
Je
vous dois trop. Hé bien ?
JULIE
Il a très bien goûté
Ce
que je lui disais de votre probité
Et
dit ces mêmes mots: « Je connais Bernadille
J'estime
sa personne et connais sa famille. »
BERNADILLE
Mais
venons au sujet dont on l'entretenait:
Qu'a-t-il
dit sur la charge? Hem?
JULIE.
Qu'il
me la donnait.
BERNARDILLE
J'embrasse
vos genoux; Bernadille, je jure,
Ne
se dira jamais que votre créature.
JULIE
Mais
le Duc cependant, en cette occasion,
A
mis, me la donnant, une condition
Qui
pour votre intérêt me donne peu de joie.
BERNADILLE
Je
vous entends: le Duc a besoin de monnoie?
JULIE
Non,
non, il n'en veut rien.
BERNADILLE
Daignez donc achever:
Quelle
condition veut-il faire observer ?
L'honneur
de le servir m'est un plaisir extrême.
JULIE
C'est
à condition de l'exercer moi-même
Et
qu'il la refusait à tout autre qu'à moi.
BERNADILLE
Je
n'attendais pas moins de votre bonne foi.
Ah
le fourbe! Pour vous tout me sera facile
Que
mon bonheur est grand si je vous suis utile!
En
effet, j'ignorais pourquoi sans intérêt
Vous
vouliez me servir; mais je vois ce que c'est.
Le
présent que j'offrais, trop peu considérable
N'a
pu vous engager; il n'était pas capable
De
vous entretenir longtemps fort ajusté17 ,
Ni
de fournir toujours à votre vanité
De
vous changer souvent de plumes et de linge.
Vous
me faisiez tantôt des caresses de singe,
Petit
fripon.
JULIE
De
vous rien ne me peut fâcher.
BERNADILLE
Allez,
après ce tour vous devez vous cacher...
JULIE
Je
vous l'ai déjà dit, j'ai fait tout mon possible
Je
vous nuis à regret et cela m'est sensible;
Mais
Si je perds l'espoir que je m'étais promis,
Perdrai-je
encor celui d'être de vos amis?
BERNADILLE
Êtesvous assez sot pour croire le
contraire?
Dites-nous
cependant, parlant de notre affaire
Si
de quelque présent nos soins seront suivis,
Et
ce que nous aurons pour notre droit d'avis?
JULIE
Un
ami dont le cœur vous préfère à tout autre...
BERNADILLE
Je
le crois, mais pour moi je ne suis pas le vôtre;
pour
des gens comme vous gardez votre présent.
SCÈNE
IV
JULIE,
OCTAVE
JULIE
Il
n'a point de pareil.
OCTAVE
Il
est divertissant.
JULIE
Cependant
je suis juge, et je veux
OCTAVE
Mais, Madame,
Vous
m'avez toujours dit...
JULIE
Quoi
?
OCTAVE
Que
vous étiez femme.
JULIE
Je
le suis bien encore
OCTAVE
Avez-vous
jamais vu
De femme juge?
JULIE
Non!
OCTAVE
Mais
avez-vous prévu...
JULIE
La
charge me plaisait, et je l'ai demandée.
Pour
tout autre le Duc me l'aurait accordée
Et
pour lui ma faveur en fût venue à bout.
OCTAVE
Vous
ne l'avez donc point proposé?
JULIE
Point
du tout
Je la voulais avoir.
OCTAVE
Plus j’en cherche la cause
Et
moins je vois...
JULIE
Je
vais t'éclaircir mieux la chose.
Mon
mari me croit morte et son crime caché,
Pour
ne s'être point vu jusqu'ici recherché.
Pour
savoir quel motif l'obligeait à ma perte
En
exposant mes jours dans cette île déserte,
Je
veux l'interroger avec l'autorité
De
prévôt, dont j'ai su briguer la qualité.
De
ma demande au Duc voilà la seule cause,
Et je prétends enfin pousser si
loin la chose
Qu'il
en prenne l'alarme, et devant qu'il soit nuit
Lui
faire autant de peur que le traître m'en fit;
Et
sur son attentat, quoi qu'il puisse répondre,
Lorsque
je le voudrai, je saurai le confondre.
Avant
de commencer, avant qu'il soit plus tard,
Va
sans perdre de temps l'arrêter de ma part,
Et
l'amène chez moi. Ne dis rien davantage;
Tu
prendras chez le Duc quelqu'un pour t'escorter;
Tu
verras si je sais jouer mon personnage.
Que
ce soit toutefois sans beaucoup éclater~:
Je
lui veux faire peur, et point de violence.
OCTAVE
Nous
en userons bien, s'il ne fait résistance.
Je
m'y rends de ce pas, et l'amène dans peu.
Si
je ne suis trompé, nous allons voir beau jeu.
SCÈNE
V
JULIE,
seule.
Cessez,
scrupules vains d'honneur, de bienséance,
Et
me laissez jouir d'un moment de vengeance.
Ce
traître en m'exposant me donna trop de peur,
L'affront
en est sensible, et me tient trop au cœur
Oui,
je prétends le mettre, avant que la nuit vienne
Aussi
près de sa mort qu'il me mit de la mienne.
Ce
traître est mon époux, je le sais, et ce nom
Demanderait
de moi quelque réflexion
D'accord;
mais ce qu'il fit lorsque j'eus tant de crainte
Fut
une vérité, ceci n'est qu'une feinte.
Puisque,
m'abandonnant au transport qu'il suivait,
Il
n'a point eu d'égard à ce qu'il me devait,
Il
est juste du moins qu'une feinte m'acquitte;
Je
lui dois de la peur, et j'en veux mourir quitte,
Faire
voir quels étaient mes troubles par les siens,
Et
rire à ses dépens comme il riait aux miens.
Rentrons,
dom Lope vient, il faut que je dispose...
SCÈNE
Vl
DOM
LOPE, JULIE
DOM
LOPE
Fédéric,
je voudrais m'éclaircir d'une chose.
JULIE
J'y
consens volontiers, et veux de bonne foi...
DOM
LOPE
Certain
bruit, depuis hier, est venu jusqu'à moi.
JULIE
Quel
est-il?
DOM
LOPE
On
m'a dit que vous aimiez Constance
Et
que vous vous flattiez, de plus, de l'espérance
De
rompre son hymen et d'être son époux.
JULIE
Il
est dès à présent rompu.
DOM
LOPE
Par
qui? Par vous?
JULIE
Oui
DOM
LOPE
D'être
son époux vous avez eu l'envie?
JULIE
Si
Bernadille l'est, je veux perdre la vie.
DOM
LOPE
Mais
d'un semblable espoir vous êtes-vous flatté?
JULIE
C’est
pousser un peu loin la curiosité.
DOM
LOPE
Ce
discours me fait voir où votre cœur aspire
Je
connais votre amour, et c'est assez m'en dire
Le
mien vous est connu; voyons qui de nous deux
En
attendant son choix, la mérite le mieux.
JULIE
Quoi!
la bravoure en e~t?
DOM
LOPE
Trêve de raillerie:
Songez
à vous défendre.
JULIE
Ah!
tout doux, je vous prie
Vous
vous repentirez de me pousser à bout.
DOM
LOPE
C'est
trop perdre de temps, je me résous à tout.
JULIE
Vous
cherchez un malheur dont vous serez la cause;
Triompher
et combattre est pour moi même chose;
J'eus
toujours l'avantage en combat singulier,
Et
si vous en aviez, vous seriez le premier.
Profitez
d'un avis que ma bonté vous donne.
bas
Pour
m'en débarrasser, ne viendra-t-il personne?
DOM
LOPE
Voyons,
tirez l'épée. Ah, que vous êtes lent!
Vous
êtes bien poltron, pour être si galant!
Ah!
vous ne verriez pas tant de douleur m'abattre
Si
vous ne saviez pas mieux plaire que vous battre.
JULIE
Déjà
de l'un des deux vous êtes éclairci.
DOM
LOPE
Il
est vrai, mais il faut m'apprendre l'autre aussi.
JULIE
Votre
témérité lasse ma patience.
DOM
LOPE
Ah!
tant de vanité me fatigue et m'offense.
Défendez-vous,
vous dis-je, ou mon juste courroux...
JULIE
Je
suis trop votre ami pour me battre avec vous.
DOM
LOPE
Quoi!
vous croyez ainsi désarmer ma colère ?
Non,
non, amis ou non, il ne m'importe guère.
JULIE
Pour
vous le témoigner, je vais dans ce moment
Terminer
votre erreur, et votre emportement.
Ne
vous alarmez point: un obs~tacle invincible
Rend
pour elle et pour moi cet hymen impossible
Et
de notre union l'hymen venant à bout
De
deux bonnes moitiés ferait un méchant tout.
Auprès
d'elle, pour vous, je ne suis pas à craindre.
DOM
LOPE
Lâche,
pour m'apaiser, la peur vous porte à feindre;
Vous
croyez m'éblouir par ce rayon d'espoir.
JULIE
Non,
vous épouserez Constance dès ce soir.
Je
vous sers l'un et l'autre, et c'est à sa prière;
Je
prétends vous unir, et j'en sais la manière.
L'occasion
est belle, et pourrait me flatter,
Mais
par bonheur pour vous je n'en puis profiter.
Je
n'agis que pour vous.
DOM
LOPE
Un pareil soin m'oblige.
Mais
si j'en perds l'espoir...
JULIE
Non,
puissé-je, vous dis-je,
Mourir
de votre main, si contre vos souhaits
Bernadille
ni moi nous l'épousons jamais. J
e
vous laisse, et je vais après cette assurance
Disposer
les moyens de vous donner Constance.
SCÈNE
VII
DOM
LOPE, seul.
J'épouserais
Constance avant la fin du jour!
Dois-je
sur cet aveu rassurer mon amour?
Il
ne peut l'épouser, et sa flamme indiscrète...
Mais
il faut qu'il en ait quelque raison secrète,
Ou
de sa lâcheté l'effort industrieux
Cache
sous cet espoir sa tendresse à mes yeux.
Celui
de me venger, au besoin, me console;
Il
mourra de ma main s'il manque de parole,
Et
si pour cet hymen je fais un vain effort...
Mais
rentrons, j'aperçois Bernadille qui sort.
SCÈNE
VIII
BERNADILLE,
OCTAVE, DEUX VALETS
BERNADILLE
De
grâce, finissez et ma peine et la vôtre.
Messieurs,
vous me prenez sans doute pour un autre. J
e
veux être pendu si j'y vais d'aujourd'hui ;
J'incague18 le prévôt, et n'ai que faire
à lui.
OCTAVE
Cependant
il vous veut parler, et tout à l'heure.
BERNADILLE
Hé,
s'il me veut parler, il sait bien ma demeure;
Mais
vous vous méprenez, vous dis-je, assurément.
Il
faut connaître ceux qu'on arrête; autrement...
Vous
riez! Cependant cette bévue est grande.
OCTAVE
Vous
êtes Bernadille?
BERNADILLE
Oui.
OCTAVE
C'est
vous qu'on demande.
BERNADILLE
Hé
bien, que nous veut-on?
UN
VALET
C'est
pour nous un secret.
BERNADILLE
Ah,
Monsieur l'alguazil19 , vous faites le discret.
OCTAVE
Vous
n'avez qu'à nous suivre, et vous pourrez l'entendre.
BERNADILLE
Puisque
c'est un secret, je n'en veux rien apprendre
Je
suis de tout secret ennemi capital.
OCTAVE
Il
ne l'est que pour nous.
BERNADILLE
Tout
cela m'est égal.
A
part
Je
vois bien ce que c'est: le drôle aime Constance;
Sans
doute il aura su que notre hymen s'avance
Et
veut pour l'empêcher me jouer quelque tour.
Mais
Je veux l'épouser avant la fin du jour.
OCTAVE
Monsieur,
il faut marcher, ou votre résistance
Pourrait
nous obliger à quelque violence.
BERNADILLE
Canaille,
vous saurez ce que pèse ma main
Si
vous ne détalez.
OCTAVE
Vous
marchandez20 en vain.
UN
VALET
Allons,
il faut marcher.
BERNADILLE,
le frappant
Tiens,
je m'en vais te suivre!
UN
VALET
Allons,
Monsieur.
BERNADILLE,
le frappant aussi.
Voilà
pour vous apprendre à vivre.
Je
vous battrai si bien qu'il vous en souviendra.
OCTAVE
La
raillerie est forte, il les assommera.
BERNARDILLE,
se jetant sur Octave
Et
vous monsieur l’exempt je m’en vais vous apprendre...
Ils
l’enlèvent
Ah
morbleu, je suis pris, je ne puis me défendre.
ACTE
IV
SCÈNE
PREMIÈRE
JULIE,
OCTAVE
JULIE
Hé
bien, à le chercher as-tu perdu ton temps,
Et
Bernadille enfin...
OCTAVE
Madame,
il est céans,
Et
nous l'avons conduit avec assez de peine.
Je
viens de le laisser dans la chambre prochaine;
Il
est dans un transport qu'on ne peut exprimer,
Il
tempête, il menace, il veut tout assommer.
Pour
vous en divertir, voulez-vous qu'il avance.
JULIE
Oui,
qu'il vienne, il est temps que sa peine commence;
Le
piège est bien adroit, il ne peut l'éviter;
Le
temps m'est précieux, et pour en profiter
Un
peu de gravité me sera nécessaire.
II
vient, et ne sait pas la peur qu'on lui va faire.
SCÈNE
II
BERNARDILLE,
OCTAVE,VALETS, JULIE
BERNARDILLE
Hé
bien, monsieur l’exempt, suis-je assez promené ?
Est-il
quelque réduit où l’on ne m’ait mené?
Le
lieu du rendez-vous ne saurait-il s’apprendre?
OCTAVE
Vous
voyez Fédéric, vous le pouvez entendre.
BERNADILLE
Honneur,
le beau garçon!
JULIE
L’abord
est familier.
BERNADILLE
En
effet ce petit juge de balle21 est fier.
JULIE
Changez
un peu de style, et soyez plus modeste22 ;
Apprenez...
BERNADILLE
Quel
endroit du code, ou du digeste,
Si
vous les avez lus, vous a donc fait savoir
Que
de force, ou de gré, l'on doit vous venir voir?
Est-ce
une loi pour nous ancienne, ou moderne?
OCTAVE
Mais
songez...
BERNADILLE
Taisez-vous,
suffragant23 subalterne.
Si
vous y revenez...
JULIE
Vous
pourriez mieux parler.
BERNADILLE
D'accord,
mais mon dessein n'est pas de rien celer.
Vous
riez, et traitez ceci de bagatelle,
Sénateur
goguenard, d'impression nouvelle24 ?
JULIE
Vous
êtes bien bouillant!
BERNADILLE
Je
suis ce que je suis.
JULIE
Il
faut, pour le savoir, parler de sens rassis.
BERNADILLE
C'est
pour une autre fois; j'ai certaine visite...
JULIE
Non,
il faut demeurer, vous n'en êtes pas quitte,
Et
vous justifier...
BERNADILLE
Qui
? moi ?
JULIE
Vous,
scélérat.
BERNADILLE
Ah!
je vois ce que c'est, apprentif magistrat:
Connaissant
que Constance a pour nous de l'estime,
Pour
rompre notre hymen vous m'imputez un crime
Afin
qu'en chicanant mon bien soit altéré,
Et
que de mes ducats votre habit soit doré.
JULIE
Ce
n'est pas mon dessein. Avec moi cette belle
Passerait
mal le temps, et moi mal avec elle
Avant
la fin du jour vous pourrez le savoir.
Cependant
répondez, et sans vous émouvoir:
Vous
aviez une femme?
BERNADILLE
Ah
demande fâcheuse !
Oui,
puisque je suis veuf.
JULIE
Bien
faite? vertueuse?
BERNADILLE
On
le dit. Ce discours me devient bien suspect.
OCTAVE,
lui ôtant le chapeau de sur la tète.
lI
faut devant son juge être dans le respect.
JULIE
Et
qu'en avez-vous fait?
BERNADILLE
Ah!
je tremble dans l'âme.
J'en
ai fait...
JULIE
Achevez.
BERNADILLE
Que
fait-on d'une femme?
Quelqu'un
m'aura trahi sans doute qu'il sait tout
Mais
il faut cependant tenir bon jusqu'au bout.
JULIE
Il
se faut avec nous expliquer d'autre sorte.
Qu'est-elle
devenue?
BERNADILLE
Elle
est morte.
JULIE
Elle
et morte?
De
quoi? Car si j'en crois ce qu'on m'a rapporté...
BERNADILLE
D'avoir
eu trop de mal, et trop peu de santé.
JULIE
La
réponse es fort juste!
BERNADILLE
Elle
est assez commune.
JULIE
En
quel lieu?
BERNADILLE
Dans
un lit.
JULIE
En
quel temps?
BERNADILLE
Sur
la brune.
JULIE
Mais
comment mourut-elle enfin ?
BERNADILLE
Elle
mourut
En
rendant, comme on dit, si peu d'esprit qu'elle eut.
JULIE
Je
me lasse à la fin de fadaises si grandes;
Et
si vous me fâchez...
BERNADILLE
Et moi de vos demandes
Franchement
j'en suis las, si jamais je le fus;
Ne
me demandez rien, je ne répondrai plus.
Ne
renouvelez point ma douleur dans mon âme
Par
le fâcheux récit de la mort d'une femme
Que
j'aimais.
JULIE
Je
le veux, épargnons ce récit.
Cependant,
si j'en crois ce qu'un témoin m'a dit,
Vous
la fites conduire en une île déserte
Où
vous l'avez laissée, afin qu'après sa perte
Vous
pussiez à loisir vous choisir un parti
Qui
fût à votre gré.
BERNADILLE
Ce
témoin a menti
On
sait bien que je n'eus jamais l'âme assez noire...
JULlE
C'est
aussi ce que j'ai bien de la peine à croire.
BERNADILLE
Ma
pauvre femme! hélas! lorsque je m'en souviens
Je
me sens suffoquer des pleurs que je retiens.
Les
femmes, connaissant ma tendresse pour elle
Sans
cesse à leurs maris me donnaient pour modèle
Et
disaient, me voyant si souvent à son cou
Que
j'aimais trop ma femme, et que j'en étais fou.
JULIE
On
m'a dit cependant, pour plus pressante marque,
Que
vous aviez gagné le patron d'une barque,
Moyennant
quelque somme, et qu'il avait le mot25 ;
Que
lui, ses gens, et vous, étiez tous du complot;
Et
qu'ayant abordé cette île inhabitée,
Par
quatre matelots Julie y fut portée
Que
l'on la mit à terre, et si tôt qu'elle y fut,
Que
l'on s'en éloigna le plus vite qu'on put.
BERNADILLE
Pour
me perdre, sans doute, on me fait cette injure.
Monsieur
le Juge, ayez égard à l'imposture;
Et
lorsque vous verrez ce témoin, quel qu'il soit
Prenez
bien mon affaire, et conservez mon droit.
JULIE
Oui,
je veux vous servir et vous tirer d'affaire
Et
je sais à quel point Constance vous est chère,
Que
votre hymen se doit conclure en peu de temps,
Que
ce temps vous est cher; c'est pourquoi je prétends
Mettre
par un moyen à couvert votre vie
Contre
ceux qui voudraient...
BERNADILLE
Monsieur,
je vous en prie
JULIE
Voir
si près d’un hymen différer ces moments,
C’est
languir.
BERNADILLE
Il
est vrai
JULIE
Je
connais les amants
Par
mon expérience
OCTAVE
Elle
sait bien son rôle !
JULIE
Et
je sais
BERNADILLE
Je
vois bien que vous êtes un drôle;
Mais enfin j'attends tout de l'effet de
vos soins.
JULIE
Oui,
je vous servirai, vous dis-je. Néanmoins,
Comme
l'indice est fort et l'attentat énorme,
Et
que d'ailleurs il faut s'attacher à la forme,
Je
vais, pour satisfaire à votre passion,
Vous
faire promptement donner la question
Afin
que sur le soir vous soyez hors d'affaire.
Holà!
BERNADILLE
La
question!
JULIE
C'est
un mal nécessaire.
BERNADILLE
A
moi la question! Ah, je suis enragé!
JULIE
J’en
ai bien du regret, mais j y suis obligé.
OCTAVE
Marchez.
Encore
un mot. Voulez-vous que je meure?
Mille
ducats pour vous payables dans une heure,
Soit
dit sans faire tort à votre intégrité;
Et
laissez là pour nous votre formalité.
JULIE
Je
voudrais vous pouvoir accorder cette grâce.
BERNADILLE
Si,
comme je l'ai cru, j'étais en votre place
Et
que sur un tel point vous fussiez recherché,
Je
vous en sortirais à bien meilleur marché.
JULIE
Mais
cela ne se peut.
BERNADILLE
Point
de miséricorde!
Il
faut, pour me sauver, toucher une autre corde,
Car
enfin je vois bien ce qui lui tient au cœur.
Constance
vous plaît fort? notre hymen vous fait peur?
Hé
bien, épousez-la, je cède sa personne.
Vous
secouez la tête? Et de plus je vous donne
Quatre
mille ducats en l'épousant. Je crois,
Quoi
que vous en disiez, que c'est parler françois.
JULIE
Répondez,
répondez, sans parler de Constance;
Le
fait dont il s'agit est d'une autre importance.
Vous
êtes accusé, faites votre devoir.
Vous
savez que je puis...
BERNADILLE
Rien
ne peut l'émouvoir!
Quoi!
me mettre à la gêne, et que je sois la proie...
JULIE
Pour
vous en garantir, je ne sais qu'une voie.
Que
l'on nous laisse seuls. Ta vie est en ma main,
Ton
crime m'est connu, tu t'en défends en vain;
La
gêne ayant tiré ton aveu de ta bouche,
Rien
ne peut te sauver, mais ta perte me touche;
Ton
sort me fait pitié, je te veux secourir;
Ne
me force donc pas à te faire mourir.
Oui,
malgré ton forfait, et la mort de Julie,
Si
tu confesses tout, je te sauve la vie.
Tu
peux dès à présent prononcer ton arrêt,
Les
témoins, le supplice, en un mot, tout est prêt;
Mais
s'il te faut enfin faire donner la gêne,
Et
que ton cœur s'obstine à mériter ma haine,
Ne
songeant plus alors qu'à ce que je me dois...
BERNADILLE,
à genoux.
Hélas,
monsieur le Juge! ayez pitié de moi.
Je
l'avoue, il est vrai, j'ai fait mourir ma femme.
JULIE
Cependant
on en dit tant de bien.
BERNADILLE
La
bonne âme !
Je
la menai par force en l'île où je la mis.
Et
si je vous disais pourquoi je m'en défis?
JULIE
C'est
ce qu'il faut savoir. Pour commettre un tel crime,
Votre
courroux eut donc un sujet légitime?
BERNADILLE
Que
trop.
JULIE
S'il
est ainsi, je vous renvoie absous;
Mais
je veux tout savoir.
BERNADILLE
Ah!
que lui dirons-nous?
Lui
faut-il avouer qu'elle mit sur ma tête...
Non,
tâchons de trouver quelque prétexte honnête
Qui
puisse m'excuser.
JULIE
Mais
si tu cèles rien,
Sois
sûr que son trépas sera suivi du tien.
BERNADILLE
Hé
bien, vous saurez donc que ladite donzelle
Faisait
la précieuse et la spirituelle,
Aimait
les violons, le régal, le cadeau,
L'hiver
en terre ferme et l'été dessus l'eau,
Avait
sur le tapis toujours quelque partie,
Courait
la nuit le bal, le jour la comédie.
JULIE
Et
qu'importe? Ces lieux ont été de tout temps
Le
centre du beau monde, et des honnêtes gens.
55
La scène a des appas que tout le monde approuve,
Et
c'est un rendez-vous où la vertu se trouve:
On
y traite l'amour, mais c'est d'une façon
Moins
propre à divertir qu'à servir de leçon
Et
ce dieu qui n'y plaît que par son innocence
N'y
règle ses transports que sur la bienséance.
BERNADILLE
Mais
en sortant du lit il lui fallait des eaux,
Des
pommades, du blanc, du vermillon, des peaux;
Elle
avait, malgré moi, dedans une cassette,
Poudres,
pâtes, tours26 blonds,
gommes, mouches, pincette,
Racines,
opiat essences, et parfum,
De
l'eau d'ange, du lait virginal, de l'alun
Et
mille ingrédients à peu près de la sorte
Que
le Diable a sans doute inventés.
JULIE
Et
qu'importe?
C'est
presque pour le sexe une nécessité;
Un
peu d'aide souvent sied bien à la beauté
Ce
soin n'est pas blâmable, et même la nature
Ne
prend pas le secours de l'art pour une injure
Elle
n'a rien sans lui de beau ni de parfait
C'est
l'art qui sait cacher les fautes qu'elle fait
Il
adoucit les yeux, change la brune en blonde
Fait
d'un teint basané le plus beau teint du monde
Noircit
les cheveux gris, couvre les dents d'émail,
Convertit
la blancheur d'une lèvre en corail.
Il
embellit la fille, et rajeunit la mère
Quand
un oeil est unique, il lui fournit un frère
Des
beautés en décours27 conserve
les amants
Convertit
leurs défauts en autant d'agréments
Embellit,
rajeunit sans peine et sans obstacles;
Et
la nature enfin ne fait point ces miracles.
BERNADILLE
Mais
elle m'épuisait, et changeait tous les jours
De
jupes, de mouchoirs, de bijoux, et d'atours,
Voulait
voir à son col un ratelier de perle
Aimait
la compagnie, et jasait comme un merle.
JULIE
Qu'importe?
est-ce un défaut qu'on doive condamner?
Elle
parlait beaucoup, faut-il s'en étonner ?
C'est
dedans une femme une chose ordinaire,
Et
je n'en ai jamais connu qui sût se taire.
BERNADILLE
Mais
elle introduisait, nous absent, un amant,
Et
coquetait enfin trop méthodiquement;
À
tous venants, hors nous, elle était fort accorte,
Aimait
le tête-à-tête.
JULIE
Allons
donc! Hé! qu'importe?
Sont-ce
là des sujets qui méritent la mort?
BERNADILLE
C'est
une bagatelle, en effet, j'ai grand tort.
JULIE
Si
c'est là le motif qui fit mourir Julie,
Je
ne te réponds pas de te sauver la vie;
Et
si tu n'as pas eu de sujet plus puissant,
Tes
jours sont en danger.
BERNADILLE
Que
vous êtes pressant!
Quoi
donc! vous en faut-il découvrir davantage,
Déclarer
à vos yeux ma honte, et mon outrage?
Et
pour vous contenter, faut-il spécifier...
JULIE
Oui,
du moins si cela vous peut justifier.
BERNADILLE
La
friponne, ayant mis son honneur en déroute,
À
l'amour conjugal avait fait banqueroute,
Rangeait
impunément son cœur sous d'autres lois,
Et
faisait, en un mot, trop grand feu de mon bois.
J'étais,
en nourrissant ce serpent domestique,
L'objet
de son mépris, la fable du critique;
Et
dissipant mon bien pour flatter ses désirs,
J'étais
le trésorier de ses menus plaisirs,
Je
savais son amour, et forcé d'y souscrire,
J'étais...
j'étais cocu, puisqu'il vous faut tout dire.
JULIE
Est-ce
là le sujet de tout ce grand courroux ?
Hé!
tant d'autres le sont, qui valent mieux que vous,
C'est
un malheur commun, dont souvent on est cause,
Et
tous les jours enfin on ne voit autre chose.
Mais
si tous les maris se piquaient tant d'honneur
Et
traitaient leurs moitiés avec même rigueur,
Cette
île inhabitée où vous mîtes la vôtre
Deviendrait
un pays plus peuplé que le nôtre.
C'est
à quoi vous deviez avoir un peu d'égard.
BERNADILLE
Mais
dans ses intérêts vous prenez grande part,
Et
vous l'excusez fort! N'êtes-vous point le drôle
Qui
lorsque je sortais allait jouer mon rôle,
A
qui notre moitié se laissant aborder
Donnait
a remotis28 notre honneur à garder
Et
qu'une nuit enfin, dérobant à ma vue...
JULIE
Je
ne vous entends point.
BERNADILLE
Si
vous l'aviez connue
Je
serais sur ce point aisément convaincu,
Car
vous avez tout l'air de bien faire un cocu.
JULIE
Je
n’en ai jamais eu le dessein et je porte....
BERNADILLE
Si
j'en voulais jurer, que le Diable m'emporte.
JULIE
Revenons
à Julie.
BERNADILLE
Encore
?
JULIE
Dites-moi:
Quelle
preuve eûtes-vous de son manque de foi?
Aviez-vous
de son crime une entière assurance?
BERNADILLE
Je
n'en avais que trop, hélas! et ma vengeance,
Après
un tel éclat cherchant à s'assouvir...
JULIE
Hé
bien, pour te montrer que je te veux servir,
Si
tu me peux prouver qu'elle fut infidèle
Je
prends tes intérêts, et ne suis plus pour elle:
Je
sais qu'un tel affront touche un homme de cœur;
Mais
si voulant ternir sa gloire et son honneur,
D'un
injuste attentat tu ne peux te défendre,
Rien
ne peut te sauver, demain je te fais pendre.
C'est
à toi maintenant à ménager tes soins
Profite
bien du temps et cherche des témoins.
SCÈNE
III
BERNADILLE,
OCTAVE
BERNADILLE
Quoi
! me couvrir moi-même et d'opprobre et de blâme!
Moi-même
publier la honte de ma femme
Et
chercher, quoique enfin j'en sois trop convaincu,
Des
témoins, et prouver qu'elle m'a fait cocu!
Que
je suis malheureux! Ô vous, maris paisibles,
Qui
sur le point d'honneur n'êtes point si sensibles
Qui
souffrez sans scrupule, et sans dire pourquoi,
Que
l'on fasse chez vous ce qu'on faisait chez moi,
Et
qui vous consolez quand vous êtes ensemble
D'avoir
devant vos yeux quelqu’un qui vous ressemble
Que
vous vous épargnez de peines et de soins!
On
ne vous force point à chercher des témoins,
Et,
vos ressentiments se prescrivant des bornes,
Vous
mettez votre vie à l'abri de vos cornes29 .
Que
n'ai-je tout souffert sans en témoigner rien?
Ah
morbleu! c'est bien fait, je le mérite bien.
Pourquoi
fuir sous l'hymen les maux qui s'y rencontrent ? Pourquoi vouloir cacher ce
que tant d'autres montrent,
Faire pour me venger des efforts superflus
Et
me piquer d'honneur, quand je n'en avais plus?
Pourquoi,
sot que j'étais... Mais il faut me résoudre:
Et
puisque sans témoins on ne saurait m'absoudre,
Que
je ne puis enfin me sauver qu'à ce prix,
Que
l'on prenne le soin de chercher Béatrix,
Et
qu'on l'amène ici
OCTAVE
Dans
peu je vous l'amène.
Cependant,
remenez-le en la chambre prochaine.
ACTE
V
SCÈNE
PREMIÈRE
DOM
LOPE, CONSTANCE
DOM
LOPE
Rien
ne s'oppose plus à mes jus~tes souhaits
Tout
flatte mon amour, Madame, et désormais
En
vain près de mes feux une autre flamme brille:
Vous
savez quel malheur menace Bernadille
On
lui fait son procès, et son lâche attentat
Vous
fait voir que de lui vous faisiez trop d'état.
Vous
me le préfériez, Madame, et cette flamme
Vous
donnait pour époux l'assassin de sa femme
Mais
le Ciel, irrité du mépris de mes feux
Refuse
en ma faveur de vous unir tous deux.
Pourrai-je
me flatter, par le malheur d'un autre
Qu'aux
volontés du sort vous soumettrez la vôtre?
Fédéric
m'a tout dit: si j'en crois son aveu...
CONSTANCE
Hé
bien?
DOM
LOPE
Je
vous verrai récompenser mon feu.
CONSTANCE
Et
que vous a-t-il dit?
DOM
LOPE
Qu'il
savait la manière
De
nous unir tous deux, et qu'à votre prière
Il
rompait un hymen à votre amour fatal ;
Et
vous voyez enfin qu'il ne s'y prend pas mal.
CONSTANCE
Il
faut sur cet aveu que je vous désabuse30 .
Aussi
bien de l'amour l'amour même est l'excuse
Je
craignais cet hymen, je ne le puis nier,
Et
je me suis enfin reduite a le prier
D'en
empêcher l'effet, mais c'est dans l'espérance
Que
ma main de ses soins serait la récompense.
Je
l'aime, et ne veux plus vous en faire un secret:
Je
trahis votre amour, et peut-être à regret.
DOM
LOPE
Ma
flamme, qui veut bien se régler sur la vôtre,
Après
un tel aveu vous en veut faire un autre.
Voyez
ce qu'un tel choix doit avoir de si doux:
Madame,
Fédéric ne saurait être à vous.
CONSTANCE
Il
ne peut être à moi ?
DOM
LOPE
Votre
cœur en soupire?
CONSTANCE
Quelle
en e~ la raison?
DOM
LOPE
Je
n'ose vous la dire;
Non
qu'il m'en ait rien dit, mais par son entretien
Je
m'en suis bien douté.
CONSTANCE
Quoi,
je n'en saurai rien?
Ne
dissimulez point, parlez.
DOM
LOPE
La
bienséance,
Sur
un pareil sujet, me condamne au silence.
CONSTANCE
Mais
de quoi sur ce point vous êtes-vous douté?
DOM
LOPE
Que
le pouvoir lui manque, et non la volonté,
Que
sa main à vOs feux mêlerait trop de glace,
Que
du Ciel en naissant il eut quelque disgrâce,
Et
que de votre hymen l'amour venant à bout
De
deux bonnes moitiés ferait un méchant tout.
CONSTANCE
A
de pareils discours je ne puis rien comprendre.
DOM
LOPE
Fédéric
vient ici, qui pourra vous l'apprendre.
SCÈNE
II
DOM
LOPE, JULIE, CONSTANCE
CONSTANCE
Dois-je
à ce qu'on me dit ajouter quelque foi?
Fédéric,
votre cœur ne saurait être à moi?
Après
tant de serments, Dom Lope est-il croyable?
JULIE
Son
récit me fait tort, mais il est véritable;
Et
mon cœur qui tantôt vous jurait amitié
Vous
voulait pour amie et non pas pour moitié:
Le
Ciel à cet hymen met un trop grand obstacle,
Et
je ne puis me voir votre époux sans miracle.
CONSTANCE
Il
s'en fait quelquefois, quand de justes souhaits...
JULIE
Madame,
il est de ceux qui ne se font jamais.
Il
faut que pour l'hymen vous fassiez choix d'un autre;
Vous
n'êtes pas mon fait, je ne suis pas le vôtre,
Je
ne puis rien pour vous, j'en ai bien du regret.
CONSTANCE
Peut-on
savoir pourquoi ?
JULIE
Ce
n'est plus un secret:
L'hymen
m'engage ailleurs, et je ne puis...
CONSTANCE
Quoi!
traître!
Vous
êtes marié?
JULIE
Vous
la vouliez bien être!
Estce
un crime Si grand que d'être marié?
CONSTANCE
Pourquoi
me le nier?
JULIE
Je
l'avais oublié.
Mais
l'hymen près de vous me rendrait-il coupable?
Pour
être sous ses lois en est-on moins aimable?
L'amour
a des douceurs que ce lien permet,
Il
n'est pas si sévère; et quand on s'y soumet,
S'il
fallait renoncer à la galanterie,
On
ne s'engagerait à l'hymen de sa vie.
CONSTANCE
Mais
pourquoi, vous sachant engagé sous sa loi
Vous
flatter hautement de l'espoir d'être à moi?
JULIE
Malgré
l'hymen aimant les amitiés nouvelles,
J'ai
fait vœu solennel d'aimer toujours les belles;
Vous
êtes de ce nombre, et je vous ferais tort
Si
je ne vous aimais.
CONSTANCE
Modérez
ce transport,
Puisque
je ne puis plus écouter votre flamme,
Que
l'hymen...
JULIE
Voulez-vous
épouser une femme?
CONSTANCE
Vous,
femme?
JULIE
Jugez-en.
CONSTANCE
Je
n'en saurais douter.
JULIE,
à Dom Lope.
Un
semblable rival n'est pas à redouter.
DOM
LOPE
Pardonnez
au transport dont j'eus l'âme saisie;
Vous
donniez de l'amour, et de la jalousie.
Mais
qui peut vous porter à ce déguisement?
JULIE
Entrez,
pour le savoir, dans mon appartement.
Ce
que je vous veux dire a de quoi vous surprendre
Bernadille
s'y plaint, que vous pourrez entendre,
Et
ses plaintes pourront vous divertir, je crois,
Alors
que vous saurez... Il paraît; tirezmoi.
SCÈNE
lIl
BERNADILLE,
seul.
En
vain tu me livres bataille,
Rigoureux
et cher point d'honneur
Le
gibet me fait trop de peur
Il
faut que nous rompions la paille31 .
Aussi
bien vainement je voud rais m'en piquer;
Celui
qui me vient d'attaquer
Me
presse de trop près, il est impitoyable
J'ai
perdu mon crédit, et j'en suis convaincu,
Puisque
je ne suis pas croyable
Quand
je dis que je suis cocu.
Fédéric
veut que je le prouve,
Et
je n'en ai qu'un seul témoin;
Encor
dans un si grand besoin
C'est
un bonheur que je le trouve.
Ceux
qui souffrent en paix un affront si commun
Trouveraient
cent témoins pour un
C'est
à n'en point trouver que leur recherché est vaine
Leur
honte les fait vivre; et plusieurs, que je vois,
S'ils
s'en voulaient donner la peine,
Le
prouveraient bien mieux que moi.
En
vain, pour tâcher de m'abattre,
L'honneur
me crie à haute voix
Que
l'on n'es~t pendu qu'une fois,
Et
qu'on peut être cocu quatre
Que
de ces deux affronts le moindre est de mourir;
La
peur qui me vient secourir
Avecque
ce que j'ai de penchant à l'entendre,
Fait
que je lui réponds, d'un ton plus vigoureux,
Que
l'affront de se laisser pendre
Me
semble le plus grand des deux.
Suivons
donc cette noble envie,
Écoutons
toujours cette peur;
Tâchons
d'abréger notre honneur,
Afin
d'allonger notre vie.
Je
passe pour un sot en faisant un tel choix,
Mais
je ne le suis qu'une fois,
Et
je le serais deux si je me laissais pendre.
Ne
balançons donc plus, et dans un tel besoin
Puisque
je ne puis m'en défendre,
Faisons
jaser notre témoin.
SCÈNE
IV
BÉATRIX,
OCTAVE, BERNADILLE
BERNADILLE
J'aperçois
Béatrix; sa présence me flatte.
Monsieur,
cette matière est un peu délicate:
Que
l'on nous laisse seuls.
Octave
sort.
BÉATRICE
Que
voulez-vous de moi
BERNADILLE
Mon
sort dépend de toi.
BEATRIX
De
moi, Monsieur?
BERNADILLE
De
toi.
Il
y va de ma vie, et la chose me touche;
Tu
peux me la sauver, et deux mots de ta bouche
Mettront
en sûreté ma vie et mon repos.
BÉATRIX
Dites-moi
donc, Monsieur, promptement ces deux mots.
BERNADILLE
Tu
les diras ?
BÉATRIX
Sans
doute.
BERNADILLE
Et
même en la présence
Du
prévôt?
BÉATRIX
Pourquoi
non?
BERNADILLE
Après
cette assurance
Je
suis hors de danger, et j'en suis convaincu.
Hé
bien, tu diras donc...
BÉATRIX
Quoi
?
BERNADILLE
Que
j'étais cocu
Ce
sont là les deux mots que je voulais t'apprendre.
BÉATRIX
Vous
vous moquez, Monsieur, et me voulez surprendre32 .
BERNADILLE
Nullement.
BÉATRIX
Vous
voulez, Monsieur, vous divertir.
BERNADILLE
Morbleu!
tu le diras, quand tu devrais mentir.
BÉATRIX
Je
n'ai garde, Monsieur, I'infamie est trop grande.
BERNADILLE
Tu
ne les diras pas? Tu veux donc qu'on me pende ?
BÉATRIX
Quoi!
vous pendre? et la cause?
BERNADILLE
Ah
discours superflus!
C'est
que l'on pend les gens qui ne sont pas cocus.
Curieux
animal, dont la sotte prudence
Voudrait
de notre honneur cacher la décadence,
Dis
ce que l'on te dit.
BEATRIX
Mais
de grâce, Monsieur,
Songez
qu'un tel aveu vous va perdre d'honneur.
BERNADILLE
Va,
j'ai pour m'en défendre une raison trop forte:
L'homme
n'est plus cocu lorsque sa femme est morte.
BEATRIX
Mais,
Monsieur, cet affront vous doit combler d'ennuis.
BERNADILLE
Mais
je ne veux passer que pour ce que je suis.
BÉATRIX
L'honneur
doit s'acheter au péril de répandre...
BERNADILLE
Quand
l'honneur est trop cher, il faut le laisser vendre.
BÉATRIX
Mais
peut-être qu'à tort vous vous êtes douté...
BERNADILLE
Si
je ne l'étais pas, je veux l'avoir été.
BÉATRIX
Tous
vos parents, Monsieur, et vos amis...
BERNADILLE
Encore?
BÉATRIX
Se
moqueront de vous.
BERNADILLE
Indocile
pécore,
Esprit
contrariant, dis-moi pourquoi tu veux
Qu'ils
se moquent de moi, quand je serai comme eux.
BÉATRIX
Hé
bien, ordonnez donc ce qu'il faut que je die.
BERNADILLE
C'est
parler de bon sens. Tu connaissais Julie ?
BÉATRIX
Oui,
Monsieur.
BERNADILLE
Il
faut donc, tout scrupule vaincu,
Déclarer
hautement qu'elle m'a fait cocu.
BÉATRIX
Qu'est-ce
donc qu'un cocu, Monsieur, ne vous déplaise?
BERNADILLE
La
question est neuve! Ah. tu fais la niaise!
BÉATRIX
Si
vous ne m'expliquez ce que c'est, je prétends...
BERNADILLE
Tu
veux donc le savoir? C'est quand en même temps
On
fait sympathiser, pourvu qu'un tiers y trempe,
Un
mariage en huile avec un en détrempe,
Quand
une femme prend un galant en son choix,
Que
d'un lit fait pour deux elle en fait un pour trois,
Et
qu'enfin se faisant consoler de l'absence...
Maugrebleu
de la masque33 avec son innocence!
BÉATRIX
Si
ce n'est que cela, Monsieur, je jurerai
Que
vous ne l'étiez pas.
BERNADILLE
Ah!
je t'étranglerai!
Mon
honneur est défunt, la chose est trop certaine.
BEATRIX
Pour
me faire mentir, votre colère est vaine.
BERNADILLE
Et
l'homme que tu sais qui sortait de chez moi,
D'avec
qui venait-il?
BÉATRIX
D'avec
moi.
BERNADILLE
D'avec
toi?
Tu
me dis le contraire à l'instant, et j'admire...
BÉATRIX
Un
poignard à la main vous me le fites dire,
Je
n'osai le nier.
BERNADILLE
Il
n'en était donc rien?
BÉATRIX
Rien
du tout.
BERNADILLE
Et
ma femme ?
BEATRIX
Elle
vivait fort bien.
BERNADILLE
Elle
ne donnait point au galant audience?
BÉATRIX
Non.
BERNADILLE
Elle
ne voyait personne en notre absence?
BÉATRIX
C'est
en vain que quelqu'un s'y serait attendu.
BERNADILLE
Quoi!
jamais...
BÉATRIX
Non
jamais.
BERNADILLE
Ah,
me voilà pendu!
Ah
langue de serpent! mégère abominable!
Écume
de l'enfer! organe du grand Diable!
Je
crus trop aisément ton funeste rapport,
Je
voulus la punir, et je causai sa mort, J
Je
pris l'occasion à ma vengeance offerte,
Mon
amour en fureur précipita sa perte,
Croyant
de son forfait être assez convaincu,
Et
pour comble de maux je ne suis pas cocu!
Enfin
de son trépas tu fus la seule cause;
Pour
t'en mettre à couvert fais du moins quelque chose;
Je
te pardonne tout, mais dans un tel besoin
Par
grâce ou par pitié, sers-moi de faux témoin;
Soutiens
que je l'étais, puisqu'il faut qu'on t’en croie;
Prouve-le,
si tu peux, j'en aurai de la joie;
Assure
mon repos, et j'aurai soin du tien.
BÉATRIX
Mais
comment le prouver enfin, s'il n'en est rien?
La
vérité, Monsieur, m'oblige à m'en défendre.
BERNADILLE
Faute
d'un faux témoin faut-il me laisser pendre?
Mais
après avoir mis mon épouse au tombeau
Avant
qu'être pendu, je serai ton bourreau.
BÉATRIX
Au
secours!
BERNADILLE
Mon
malheur te deviendra funeste.
SCÈNE
V
OCTAVE,
BERNADILLE, BÉATRIX
OCTAVE
D'où
vient ce bruit?
BERNADILLE
De
moi qui jouais de mon reste34
Otez-la
moi d’ici.
BÉATRIX
Voyez
ce vieux portrait
QUi
veut être cocu malgré que l'on en ait.
OCTAVE
Fédéric
vous veut voir, entrez dans cette salle.
Qu'il
est surpris!
BERNADILLE
Enfin
ma peine est sans égale;
Ma
femme est morte et rien ne me peut secourir,
Elle
était innocente et je l'ai fait mourir
Cet
injuste trépas demande une victime,
La
vertu fait ma honte et le malheur mon crime:
Le
désordre où j'en suis ne peut s'imaginer.
Mais
je vois Fédéric, qui va me condamner.
Je
pense, en le voyant, voir devant moi ma femme
Le
frisson de la mort m'a déjà saisi l'âme.
SCÈNE
VI
JULIE,
OCTAVE, BERNADILLE
JULIE
Hé
bien, votre témoin flatte-t-il votre espoir?
BERNADILLE
Hélas!
j'ai plus d'honneur que je n'en veux avoir.
JULIE
Tu
vois, par le trépas de cette malheureuse
Le
péril où t'a mis ton humeur ombrageuse.
BERNADILLE
J'ai
commis un grand crime, et je le vois trop bien
Mais
si j'étais cocu cela ne serait rien.
JULIE
Il
semble que tu sois fâché de ne pas l'être.
BERNADILLE
J'en
suis au désespoir, vous le pouvez connaître
Les
pleurs que je répands vous disent...
JULIE
Voudrais-tu
Que
le cœur de Julie eût eu moins de vertu,
Que
pour toi...
BERNADILLE
Plût
au Ciel pour me sauver la vie
Que
de tous mes amis elle eut été l'amie
Et
que de mon repos leur amour prenant soin
M'en
eût fait découvrir quelque petit témoin!
JULIE
Ainsi
sur ce sujet tu n'as plus de ressource?
BERNADILLE
Non,
que votre bonté, mes larmes et ma bourse.
JULIE
C'est
un foible secours, et je dois observer...
BERNADILLE
Quoi!
je serai pendu?
JULIE
Rien
ne peut t'en sauver,
Ne
pouvant pas prouver qu'elle t'ait fait d'outrage.
BERNADILLE
Morbleu!
pourquoi prenais-je une femme si sage?
Hélas!
une coquette était bien mieux mon fait.
JULIE
Tu
vois que rien ne peut excuser ton forfait;
Je
ne puis te sauver. Choisis pour ton supplice
De
quel genre de mort tu veux qu'on te punisse;
Ma
bonté veut pour toi faire encor cet effort.
BERNADILLE
Quel
choix, si je ne puis me sauver de la mort?
Et
que m'importe enfin, s'il faut qu'on me punisse,
Qu'on
allonge mon corps ou bien qu'on l'accourcisse?
JULIE
N'importe,
puisqu'enfin tu te vois convaincu.
BERNADILLE
Hé
bien, s'il faut mourir faute d'être cocu,
Que
deux heures après que l'on m'aura fait pendre
On
me fasse brûler, pour avoir de ma cendre.
Cela
doit être rare.
JULIE
Oui,
tu seras content.
Octave,
faites tout préparer à l'instant
Afin
qu'ayant conclu tout ce qu'il faut qu'on fasse
Il
soit exécuté dedans la grande place.
OCTAVE
J'avais
prévu votre ordre et tout est déjà prêt.
BERNADILLE
Miséricorde!
hélas, modérez cet arrêt.
Ah!
Monsieur le Prévôt, que la pitié vous touche.
JULIE
Je
ne puis rien pour toi.
BERNADILLE
Deux
mots de votre bouche
Peuvent,
avec l'honneur, rétablir mon espoir.
SCÈNE
VII
OCTAVE,
JULIE, BERNADILLE
OCTAVE
Dom
Lope avec Constance...
JULIE
Hé
bien?
OCTAVE
Viennent
vous voir
JULIE
Tu
devrais
OCTAVE
Parlez
bas : ils sont à cette porte
JULIE
Ils
prennent mal leur temps. Qu’ils s’avancent, n’importe.
SCÈNE
DERNIÈRE
DOM
LOPE, CONSTANCE, JULIE,
OCTAVE,
BERNADILLE
CONSTANCE
Pouvons-nous
espérer une grâce de vous?
JULIE
L'honneur
de vous servir, Madame, m'est trop doux;
Pour
vous la refuser j'honore trop Constance.
CONSTANCE
Mais
puis-je faire fonds dessus cette assurance?
JULIE
Ce
doute me fait tort.
CONSTANCE
Hé
bien, s'il est ainsi,
Bernadille
en péril me fait venir ici;
Je
demande sa grâce, il faut que je l'obtienne.
DOM
LOPE
Je
joins pour vous fléchir ma prière à la sienne.
BERNADILLE
Quel
excès de bonté !
JULIE
Mais
cela ne se peut,
Il
est trop criminel
CONSTANCE
Mais
Constance le veut.
JULIE
Madame,
savez-vous de quel crime on l'accuse?
CONSTANCE
Le
regret qu'il en a lui doit servir d'excuse.
JULIE
Mais...
CONSTANCE
Vous
me refusez! Avant que de partir...
JULIE
Puisque
vous le voulez, il y faut consentir.
BERNADILLE
Que
mon bonheur est grand!
JULIE
Il
est libre, Madame
Pourvu
que de ma main il reçoive une femme.
BERNADILLE
Sans
doute vous avez, à ce que je puis voir,
Quelque
maîtresse en chambre, et voulez la pourvoir.
JULIE
Votre
honneur m'est trop cher, et je vous rends la vie
Pourvu
qu'avec plaisir vous repreniez Julie.
BERNADILLE
Ou
diable la reprendre ? Hélas! je meurs d'effroi.
Qui
pourra me la rendre ? ( jouer sur la sincérité,
jamais sur le connu, sous-entendu )
JULIE
Ingrat,
ce sera moi;
La
voilà.
BERNADILLE
Vous
Julie? Ah comble d'allégresse!
Quel
miracle aujourd'hui te rend à ma tendresse?
Comment
t'es-tu sauvée? Ah! que mon déplaisir...
JULIE
C'est
ce que je prétends vous apprendre à loisir.
BERNADILLE
Ce
fripon de prévôt, dedans cette journée
M'a
donné de la peur.
JULIE
Vous
me l'aviez donnée:
Le
soupçon qui pour moi vous rendit inhumain...
BERNADILLE
Il
suffit.
A
Constance
Recevez
Dom Lope de ma main;
Allons,
pour égaler votre joie à la nôtre
Concluant
votre hymen renouveler le nôtre,
Et
dire à nos amis, qui me croyaient pendu,
Que
le Juge et Partie a fait ce qu'il a dû.
rideau