Milner jean-Claude, linguiste auteur avec F. Regnault de Dire le vers, traité sur le vers alexandrin. ( ed. Le seuil )

 

Le bon point de vue sur le vers.

 Le bon point de vue sur le vers se laisse présenter ainsi: le vers est la chose la plus naturelle du monde. Étant entendu que la nature ici n'est qu'une nature de langue. C'est que le vers français est entièrement homogène à ]a langue française, les règles qui le gouvernent étant entièrement dérivables de règles existant par ailleurs dans la langue. Or, dire le vers, c'est, ou ce devrait être manifester, par la voix parlée, les propriétés du vers, toutes ses propriétés: celles qui le caractérisent conme vers et font qu'il n'est point prose, celles qui le caractérisent comme fragment de langue et font qu'il n'est point un bruit insensé. Si le vers est homogène à la langue, il n'est requis pour le dire que de connaître la langue C'est-à-dire connaître tout à la fois les règles de celle-ci et la procédure qui, au sein de la langue, y délimite, en exclusion interne, par quelques déplacements et redistributions, un ensemble distingué comme vers et opposable à ce qui ne l'est pas.

 

Il n'est donc pas requis d'autre savoir. En particulier, il n'est pas requis de maîtriser une tradition. La diction du vers français ne se transmet pas de bouche à oreille; cela, qui se constate, n'est pas un accident historique, mais une structure. La diction ne se transmet pas comme un art secret; elle doit, à chaque instant, se déduire des règles de la langue, lesquelles permanent. C'est donc la langue qui se transmet, et cela, par des voies qui ne doivent rien à l'art.

 

Sans doute, il convient de tout chercher à savoir sur l'art passé de dire le vers. Mais on y découvrira, par les témoignages documentaires, qu'à chaque période, on n'a jamais fait que savoir la langue. Il est arrivé qu'on ait cru découvrir des secrets de diction, c'étaient, au vrai, des règles de la langue qu'on n'avait pas su reconnaître pour telles. Car on ignora longtemps ces règles; en revanche, on n'était pas toujours romantique et l'on croyait parfois aux règles de l'art. Qu'il y eût des genres et des formes, tous ne se hâtaient point d'en douter. Quoi de plus explicable si, par une méprise trop excusable, les règles linguistiques ne furent saisies que sous un déguisement artisanal? Mais la méprise aujourd'hui ne saurait continuer. Plutôt que de se faire antiquaires fictifs, il convient que les modernes, comme les anciens et plus exactement qu'eux se confient à la seule régulation qui vaille: la langue.

 

Or, qui dira le vers? Tout le monde, c'est-à-dire personne, s'il n'y a pas d'acteurs. Aussi faut-il penser à eux. De là suit qu'il faut penser au vers de théâtre, c'est-à-dire, essentiellement, à l'alexandrin de Corneille et de Racine. Il est possible que tout se déduise de là : qui dira bien l'alexandrin du théâtre classique saura peut-être dire toute espèce de vers français. Mais à supposer même que cela ne soit pas vrai, il reste qu'il faut dire ce vers-là et que, de manière générale, peu de sujets le disent comme il doit être dit. Pourtant, répétons-le, rien n'est plus naturel que de dire si l’on emprunte les voies du savoir sur la langue.

 

D'Alemlbert rapporte qu'Adrienne Lecouvreur prenait conseil, pour dire ses rôles, du plus grand grammairien de son temps: César Chesneau Dumarsais. De là peut-être tira-t-elle le plus précieux de son art; il consistait, pour l'essentiel, en une diction harmonieuse et naturelle: que Dumarsais, notoirement peu familier du théâtre, y ait contribué, montre assez que l'harmonie et la nature, en l'occasion, se fondaient strictement sur les règles de la langue.

 

Or, depuis Dumarsais, la grammaire est devenue linguistique et quelques découvertes ont pu être faites: notamment en ce qui regarde la théorie du vers français. Adrienne Lecouvreur ne s'en fût pas désintéressée. Pourquoi les acteurs modernes devraient-ils les ignorer?

 

Encore faut-il qu'on ne recule pas à les traiter en êtres doués d'entendement, capables de comprendre ce qui est compréhensible et de dire ce qui est dicible. Telle est la position qui a été adoptée ici, d'un commun accord. […]

 

Dire le vers, c'est faire entendre le vers comme vers, c'est-à-dire manifester par la voix les marques qui l'opposent au non-vers. En français, ces marques sont de trois sortes: le décompte des syllabes —douze dans l'alexandrin—, la rime, I'accent. Leur substance est entièrement homogène à la langue: les syllabes que le vers décompte, I'homophonie qui définit la rime, I'accent qui détermine un rythme, tout cela dérive de notions et de règles que la théorie générale du français doit de toute façon définir, qu'elle se préoccupe ou non du vers. Comme la partie de la théorie qui donne les définitions requises s'appelle la phonologie, on dira que les marques distinctives du vers sont, du point de vue de leur substance, de type phonologique. La différence qui sépare le vers de la prose se résume donc ainsi: une manière particulière d'appliquer des règles phonologiques générales.

 

En vérité le vers a une nature double. D'une part, il a sa phonologie propre qui le caractérise comme vers, mais, d'autre part, il suit la phonologie générale de la langue. D'où une contradiction éventuelle: bien que les règles caractéristiques du vers soient homogènes à des règles générales de la langue, elles n'en sont pas moins distinctes. Le fait que, dans un vers, les unes et les autres subsistent côte à côte peut créer des conflits. Or, il ne faut céder ni sur le vers ni sur la langue. La tâche majeure de la diction sera donc de découvrir la meilleure stratégie qui permette de sauvegarder à la fois les deux types de règles. Il peut arriver qu'il y ait contradiction absolue. Même alors, il faut dire le vers. En d'autres termes, il faut trouver une stratégie de transaction. C'est pourquoi la diction n’est jamais en termes de tout ou rien; bien au contraire, elle détermine des degrés de réalisation relative, en un mot, elle est scalaire.

 

Mais le fait est que, dans l'ordre de la diction, on ne part pas de rien. La rumeur, sans doute, va répétant que les acteurs disent mal aujourd'hui. Comme la plupart des déplorations, celle-là manque l'essentiel. Car, malgré tout, il est des acteurs qui disent bien. Mais ceux qui disent bien et ceux qui disent mal ont néanmoins un point en commun: ils se sont formé des conceptions fausses sur ce qu'est, ce que peut être et ce que doit être la diction. On peut même soutenir que, littéralement, ils ne savent pas ce qu'ils font: ils croient dire des choses qu'ils ne disent pas, ils croient ne pas dire des choses qu'ils disent, ils croient devoir dire des choses qu'ils ne faut pas dire et qui sont parfois matériellement impossibles à dire, ils croient ne pas devoir dire des choses qu'il faut dire et que parfois on ne peut pas matériellement ne pas dire.

 

Les auteurs se sont donc mis d'accord sur les nécessités suivantes:

 

-il convient de décrire et d'analyser les conceptions courantes chez les acteurs et d'en établir la fausseté;

 

-il convient d'exposer les propriétés de la langue française sur les points qui concernent la diction du vers, en s'appuyant sur les propositions de la science linguistique;

 

-cela implique que ces propositions, généralement peu connues, soient elles aussi exposées;

 

-il convient d'exposer les règles particulières au vers, c’est-àdire la manière particulière dont le vers met en œuvre les règles générales de la langue;

 

-il convient enfin de tirer les conséquences pour la diction effective du vers: déterminer les relations de correspondance, de non-correspondance  et  éventuellement de contradiction entre le vers et la langue; établir les stratégies de résolution des conflits.

 

Or, les problèmes majeurs de la diction concernent : le e muet, la liaison, I'accent. Nous les étudierons donc successivement .

 

Jean-Claude Milner

 

I. Nous nous sommes bornés aux phénomènes qui admettent des explications générales. Nous avons donc volontairernent laissé de côté des détails qui importent sans doute à une diction complète, mais relèvent de données entièrement particulières: la différence entre je chantais et je chantai, la prononciation de trop, suivant qu'il est devant voyelle ou devant consonne, etc. On se reportera pour cela aux manuels usuels. A la grammaire de la diction française de Le Roy, un peu trop célèbre chez les acteurs de profession, on pourra préférer d'autres ouvrages, plus complets et plus sûrs. Par exemple, le Traité de la prononciation française de P. Fouché (Paris, Klincksieck, 1956). Quant à savoir si un mot donné se prononce avec diérése (comme liens) ou sans diérèse comme siens), point besoin de régles générales ni de manuels: il suffit d'un peu d'attention et de décompter les syllabes nécessaires à un vers juste. En cas d'embarras, on consultera un dictionnaire de versification.

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