Milner
Le
bon point de vue sur le vers.
Il n'est donc
pas requis d'autre savoir. En particulier, il n'est pas requis de
maîtriser une tradition. La diction du vers français ne se
transmet pas de bouche à oreille; cela, qui se constate, n'est pas un
accident historique, mais une structure. La diction ne se transmet pas comme un
art secret; elle doit, à chaque instant, se déduire des
règles de la langue, lesquelles permanent. C'est donc la langue qui se
transmet, et cela, par des voies qui ne doivent rien à l'art.
Sans doute, il
convient de tout chercher à savoir sur l'art passé de dire le
vers. Mais on y découvrira, par les témoignages documentaires,
qu'à chaque période, on n'a jamais fait que savoir la langue. Il
est arrivé qu'on ait cru découvrir des secrets de diction,
c'étaient, au vrai, des règles de la langue qu'on n'avait pas su
reconnaître pour telles. Car on ignora longtemps ces règles; en
revanche, on n'était pas toujours romantique et l'on croyait parfois aux
règles de l'art. Qu'il y eût des genres et des formes, tous ne se
hâtaient point d'en douter. Quoi de plus explicable si, par une
méprise trop excusable, les règles linguistiques ne furent
saisies que sous un déguisement artisanal? Mais la méprise
aujourd'hui ne saurait continuer. Plutôt que de se faire antiquaires
fictifs, il convient que les modernes, comme les anciens et plus exactement
qu'eux se confient à la seule régulation qui vaille: la langue.
Or, qui dira le
vers? Tout le monde, c'est-à-dire personne, s'il n'y a pas d'acteurs.
Aussi faut-il penser à eux. De là suit qu'il faut penser au vers
de théâtre, c'est-à-dire, essentiellement, à
l'alexandrin de Corneille et de Racine. Il est possible que tout se
déduise de là : qui dira bien l'alexandrin du
théâtre classique saura peut-être dire toute espèce
de vers français. Mais à supposer même que cela ne soit pas
vrai, il reste qu'il faut dire ce vers-là et que, de manière
générale, peu de sujets le disent comme il doit être dit.
Pourtant, répétons-le, rien n'est plus naturel que de dire si
l’on emprunte les voies du savoir sur la langue.
D'Alemlbert
rapporte qu'Adrienne Lecouvreur prenait conseil, pour dire ses rôles, du
plus grand grammairien de son temps: César Chesneau Dumarsais. De
là peut-être tira-t-elle le plus précieux de son art; il
consistait, pour l'essentiel, en une diction harmonieuse et naturelle: que
Dumarsais, notoirement peu familier du théâtre, y ait
contribué, montre assez que l'harmonie et la nature, en l'occasion, se
fondaient strictement sur les règles de la langue.
Or, depuis
Dumarsais, la grammaire est devenue linguistique et quelques découvertes
ont pu être faites: notamment en ce qui regarde la théorie du vers
français. Adrienne Lecouvreur ne s'en fût pas
désintéressée. Pourquoi les acteurs modernes devraient-ils
les ignorer?
Encore faut-il
qu'on ne recule pas à les traiter en êtres doués
d'entendement, capables de comprendre ce qui est compréhensible et de
dire ce qui est dicible. Telle est la position qui a été
adoptée ici, d'un commun accord. […]
Dire le vers,
c'est faire entendre le vers comme vers, c'est-à-dire manifester par la
voix les marques qui l'opposent au non-vers. En français, ces marques
sont de trois sortes: le décompte des syllabes —douze dans
l'alexandrin—, la rime, I'accent. Leur substance est entièrement
homogène à la langue: les syllabes que le vers décompte,
I'homophonie qui définit la rime, I'accent qui détermine un
rythme, tout cela dérive de notions et de règles que la
théorie générale du français doit de toute
façon définir, qu'elle se préoccupe ou non du vers. Comme
la partie de la théorie qui donne les définitions requises
s'appelle la phonologie, on dira que les marques distinctives du vers sont, du
point de vue de leur substance, de type phonologique. La différence qui
sépare le vers de la prose se résume donc ainsi: une
manière particulière d'appliquer des règles phonologiques
générales.
En
vérité le vers a une nature double. D'une part, il a sa
phonologie propre qui le caractérise comme vers, mais, d'autre part, il
suit la phonologie générale de la langue. D'où une
contradiction éventuelle: bien que les règles
caractéristiques du vers soient homogènes à des
règles générales de la langue, elles n'en sont pas moins
distinctes. Le fait que, dans un vers, les unes et les autres subsistent
côte à côte peut créer des conflits. Or, il ne faut
céder ni sur le vers ni sur la langue. La tâche majeure de la
diction sera donc de découvrir la meilleure stratégie qui
permette de sauvegarder à la fois les deux types de règles. Il
peut arriver qu'il y ait contradiction absolue. Même alors, il faut dire
le vers. En d'autres termes, il faut trouver une stratégie de
transaction. C'est pourquoi la diction n’est jamais en termes de tout ou
rien; bien au contraire, elle détermine des degrés de réalisation
relative, en un mot, elle est scalaire.
Mais le fait est
que, dans l'ordre de la diction, on ne part pas de rien. La rumeur, sans doute,
va répétant que les acteurs disent mal aujourd'hui. Comme la
plupart des déplorations, celle-là manque l'essentiel. Car, malgré
tout, il est des acteurs qui disent bien. Mais ceux qui disent bien et ceux qui
disent mal ont néanmoins un point en commun: ils se sont formé
des conceptions fausses sur ce qu'est, ce que peut être et ce que doit
être la diction. On peut même soutenir que, littéralement,
ils ne savent pas ce qu'ils font: ils croient dire des choses qu'ils ne disent
pas, ils croient ne pas dire des choses qu'ils disent, ils croient devoir dire
des choses qu'ils ne faut pas dire et qui sont parfois matériellement
impossibles à dire, ils croient ne pas devoir dire des choses qu'il faut
dire et que parfois on ne peut pas matériellement ne pas dire.
Les auteurs se
sont donc mis d'accord sur les nécessités suivantes:
-il convient de
décrire et d'analyser les conceptions courantes chez les acteurs et d'en
établir la fausseté;
-il convient
d'exposer les propriétés de la langue française sur les
points qui concernent la diction du vers, en s'appuyant sur les propositions de
la science linguistique;
-cela implique
que ces propositions, généralement peu connues, soient elles
aussi exposées;
-il convient
d'exposer les règles particulières au vers,
c’est-àdire la manière particulière dont le vers met
en œuvre les règles générales de la langue;
-il convient
enfin de tirer les conséquences pour la diction effective du vers:
déterminer les relations de correspondance, de non-correspondance et éventuellement de contradiction entre le vers et la langue;
établir les stratégies de résolution des conflits.
Or, les
problèmes majeurs de la diction concernent : le e muet, la liaison,
I'accent. Nous les étudierons donc successivement .
Jean-Claude
Milner
I. Nous nous sommes
bornés aux phénomènes qui admettent des explications
générales. Nous avons donc volontairernent laissé de
côté des détails qui importent sans doute à une
diction complète, mais relèvent de données entièrement
particulières: la différence entre je chantais et je chantai,
la prononciation de trop, suivant qu'il est devant voyelle ou devant consonne,
etc. On se reportera pour cela aux manuels usuels. A la grammaire de la diction
française de Le Roy, un peu trop célèbre chez les acteurs
de profession, on pourra préférer d'autres ouvrages, plus complets
et plus sûrs. Par exemple, le Traité de la prononciation française
de P. Fouché (Paris, Klincksieck, 1956). Quant à savoir si un
mot donné se prononce avec diérése (comme liens) ou sans
diérèse comme siens), point besoin de régles générales
ni de manuels: il suffit d'un peu d'attention et de décompter les syllabes
nécessaires à un vers juste. En cas d'embarras, on consultera
un dictionnaire de versification.