Howard Barker #
L'EXTASE DU TISSERAND A LA DECOUVERTE DE LA NOUVELLE COULEUR
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Lhomme, la femme, la fille, le garçon, deux soldats
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Une famille de Turcs est en train de tisser un tapis. Bruit de bombardement. Ils se concentrent.
LA FEMME. Mes nerfs ... ! J'essaie, mais ... mes nerfs ... !
L'HOMME. J'ai une avance sur toi, maintenant ... Maintenant, à cause de tes nerfs, je dois attendre.
LA FEMME. L'aiguille va dans tous les sens ...
L'HOMME. L'aiguille va là où tu lui commandes d'aller. ( Un obus atterrit. ) LA FEMME. ( Jetant l'aiguille à terre. ) Tu vois bien, mes nerfs !
LA FILLE. C'est Dieu qui décide, où tombe l'obus, et nos nerfs ne peuvent ni l'aider à tomber, ni le dévier.
LA FEMME. Je sais ... je sais ...
L'HOMME. Ramasse l'aiguille.
LA FILLE. Si on s'arrête à chaque obus, quand le siège sera levé et que le commerce reprendra, on sera à court de stock.
LA FEMME. Je sais tout cela.
LA FILLE. Je sais que tu sais. Je ne te fais pas la leçon.
L'HOMME. Il y a beaucoup de choses terribles, mais ce qui est pire que tout, c'est d'être à court de stock.
LA FEMME. Je sais. Ma mort elle-même ne serait pas pire.
LE GARÇON. Ni la mienne.
LA FEMME. Ni la tienne, non plus. Mais je ne peux pas tenir l'aiguille alors que ...
LE GARÇON. (Il regarde) Notre armée se retire !
L'HOMME. Dieu a ses raisons.`
LE GARÇON. Mais les chrétiens vont entrer dans la ville !
L'HOMME. Alors telle était l'intention de Dieu, c'est évident. (Un obus tombe. On entend un cri tout proche. Un temps.) Tu t'es arrêté. Pourquoi t'es-tu arrêté ?
LE GARÇON. Je devrais prendre le fusil d'un mort et je devrais ...
L'HOMME. Tu devrais finir le tapis.
LE GARÇON. Et si les chrétiens nous pendent ?
LA FILLE. Ils ne vont pas nous pendre. Ils regarderont le tapis et ils diront, comme ils disent toujours, quel art vous mettez dans vos tissages !
LE GARÇON. Ils te renverseront sur le ventre et ils te soulèveront la jupe, sur le tapis ou ailleurs!
LA FILLE. Est-ce que je peux tisser s'il dit ça ? Est-ce que je peux ?
L'HOMME. Tu as manqué un rang entier.
LE GARÇON. Et toi, pour l'amour de Jésus, ils t'ouvriront le ventre !
L'HOMME. Et un autre rang. Nous sommes en train de laisser le vent d'un conflit éphémère briser notre famille. Regarde, je continue de travailler, mes doigts vont aussi vite qu'avant, ou bien aussi lentement, mais je persiste, je n'ai pas raté un point ni pour la peur ni pour l'Histoire.
LA FILLE. Je rattraperai le rang manqué.
L'HOMME. Elle sait ! Elle sait que toute douleur sera étouffée dans le tapis. Ce tapis, c'est le tapis que mon père m'a appris à faire, et son père avant lui, et ainsi depuis la nuit des temps. Ni les Chrétiens, ni les Tartares, ni les Kurdes, et pas même Ghengis ni le Tsar ne l'ont changé. En toi, toi mon garçon qui réclame un fusil, c'est le peuple entier qui vit, tu vois ce message dans la trame !
LE GARÇON. Je sais.
L'HOMME. Tu dis que tu sais, mais tu continues de préférer le fusil.
LE GARÇON. Parce que sans le fusil il n'y a pas de tapis ! Je ne sais pas pourquoi, mais le tapis et le fusil, c'est la même chose.
(Un obus explose à côté. La femme se lève, saisie, et pousse un cri auquel l'homme ne fait pas attention.)
LA FEMME. Ne ttarrête pas...Ne fais pas attention à moi...(Un autre obus. Elle hurle de nouveau.) C'est bon, continue, moi je...
LA FILLE. Assieds-toi, bon Dieu ! Si tu restes debout, tu vas te prendre un éclat.
LE GARÇON. Un cheval a été touché ! (Un flot de sang traverse tout à coup la scène.)
L'HOMME. Peut-être que le siège sera bientôt fini. Alors nous pourrons de nouveau manger, mais manger coûte cher, et nous n'aurons rien à vendre si nous n'avons pas de stock. Le stock est tout. Le stock, c'est la vie.
LA FILLE. Mes doigts vont plus vite quand je pense à manger !
LA FEMME. Pardonnez-moi, mes nerfs nous menacent tous. Pardonnez-moi, moi et mes nerfs.
LA FILLE. On comprend, tu n'es plus aussi jeune qu'avant.
LA FEMME. J'ai toujours été fragile.
L'HOMME. Mais tes doigts travaillaient comme des fourmis ! Des doigts impeccables, infatigables, que j'avais vus, que j'avais admirés ...
LA FEMME. J'étais la plus rapide de toute la ville !
L'HOMME. C'est vrai, et je n'ai pas hésité, j'ai dit: cette femme doit être ma femme... !
LA FEMME. Seulement, ce sont les bombes qui me déconcentrent. (Une bombe explose tout près.)
LE GARÇON. Un homme est mort dans le jardin ! (Un flot de sang traverse tout à coup la scène.) Je devrais prendre sa place ... !
L'HOMME. Si tu abandonnes les franges on ne finira jamais le tapis ...
LE GARÇON. Les chrétiens vont prendre la ville !
L'HOMME. Ce ne sera pas la première fois.
LE GARÇON. Voilà l'attitude, si je peux me permettre, voilà exactement l'attitude qui fait qu'ils reviennent. Je ne critique pas, je t`ais les franges.
L'HOMME. De la laine. Tu vois, j'ai fini ma pelote. De la laine. (La fille se lève pour chercher de la laine.) Cette attaque m`a troublé, moi aussi, je l'avoue, sinon je l'aurais eue près de moi. (La fille revient avec une pelote. Une bombe explose. La fille glisse sur le sang et tombe.)
LE GARÇON. Ça va ?
LA FILLE. Ça va ! Ne t'arréte pas de travailler; ça va, mais je suis tombée dans le sang du cheval.
LE GARÇON. Ou bien le sang de l'homme, non ?
LA FILLE. Ne te lève pas ! Les éclats! (Elle rampe vers eux.) Désolée, j'ai glissé.
L'HOMME. Nous travaillons pour manger. Nous ne tissons pas seulement pour le tapis, mais pour ce que le tapis nous permettra d'acheter. Donne-moi la laine.
LA FILLE. Je suis désolée, la laine est gâchée. Quand j'ai glissé, elle est tombée dans le sang du cheval.
LE GARÇON. Le sang de l'homme, tu veux dire ?
LA FILLE. Il faut que j'y retourne.
LA FEMME. Fais attention aux éclats qui volent.
L'HOMME. Montre-moi... (Un temps.) Regarde, la couleur ! La laine était pâle, mais sa paleur a été colorée par le sang...
LA FILLE. Je vais en chercher une autre...
L'HOMME. Attends. Regarde, dès que ce sera sec, nous aurons un rouge nouveau. Je sens bien que c'est un rouge nouveau.
LA FILLE. J'en apporte encore ?
L'HOMME. Apporte et trempe-la dans le sang !
LE GARÇON. Mais c'est du sang d'homme !
L'HOMME. Oui... Alors, quand il n'y en aura plus, cours à l'hôpital !
LE GARÇON. L'hôpital ?
L'HOMME. Demande si tu peux prendre un seau...
LE GARÇON. Du sang des blessés ?
L'HOMME. De ceux qui se vident de leur sang ! Tu vois, il a une teinte qui n'est pas la même que celle du sang de buf.
LA FEMME. C'est un beau rouge, hors du commun...
L'HOMME. Et ça nous amènera des clients, ils seront ébahis et ils diront qu'aucun autre tisserand ne dispose de tels rouges !
LE GARÇON. Mais c'est...
L'HOMME. Tu remets en cause un cadeau de Dieu. Tu discutes ses
miracles. Vas-y, si tu veux, vas te faire abattre par les chrétiens. Meurs dans les tranchées et laisse leurs canons t'arracher le visage ...
LA FEMME. Chut, chut ...
L'HOMME. Je t'assure, dans toutes les grandes villes du monde, on va se battre aux enchères pour ce stock...
LE GARÇON. Ce n'est même pas du sang de chrétien...
L'HOMME. Est-ce que ça donnerait une meilleure couleur ?
LA FILLE. Mon frère ne sait pas recevoir un cadeau ...
LE GARÇON. Si je sais, mais ...
L'HOMME. Elle finira, cette guerre, comme elles finissent toujours, et alors nous n'auront plus de cette couleur.
LE GARÇON. Egorge quelqu'un, pourquoi pas ?
L'HOMME. A quoi tu sers, toi, avec ton indignation et ta bouche ouverte, prête à mordre ? Tu n'as pas fait un seul point.
LA FEMME. Les armes se sont tues...
LE GARÇON. On baisse le drapeau turc.
L'HOMME. L'aiguille, vite ...
LA FEMME. Les armes se sont tues
LE GARÇON. Nous avons perdu !
L'HOMME. Certains ont perdu.
LA FILLE. Les chrétiens, nous donneront-ils du pain ?
LA FEMME. Donner ? Donner du pain ? Leurs propres soldats sont à moitié morts de faim.
L'HOMME (au garçon) Vite, à l'hôpital ! (11 sort. Un temps. Les tisserands travaillent. Deux soldats apparaissent. Ils regardent fixement les tisserands.)
PREMIER SOLDAT. Nous avons pris la ville. Et nous avons trouvé nos soldats crucifiés. Certains sans yeux. Certains avec leurs parties dans la bouche.
DEUXIEME SOLDAT. Alors maintenant, toute forme de bestialité, c'est OK. Piller autant qu'on veut, écarter les jambes de toutes les filles, c'est OK.
PREMIER SOLDAT. Je prends ce tapis. (L'homme le saisit, sur la défensive.)
DEUXIEME SOLDAT. Fais pas l'idiot.
L'HOMME. Mon stock !
SECOND SOLDAT. C'est quoi, ça ? Une insulte dans sa langue ? Eh ! (Il plonge un couteau dans la poitrine de l'homme, qui meurt. Les femmes regardent, pétrifiées.)
PREMIER SOLDAT. (A la fille.) Toi, avec moij'ai besoin d'une servante pour laver mes affaires, etcætera... (La fille se lève. Le deuxième soldat roule le tapis.) Ne prends pas cet air
effrayé. Je suis plutôt gentil, ce dont vous n'êtes pas même capables, vous autres ... (Ils sortent. La femme essaie de crier, mais elle reste muette, seule sa bouche s'ouvre. Le garçon
reviens avec le seau, il cherche.)
LE GARÇON. Le tapis ... ( Il cherche) Le tapis !1
1 traduction Sarah Hirschmuller
& Sinéad Rushe
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