Howard Barker #
ELLE SAISIT BIEN LIDÉE, MAIS ...
Une fonctionnaire derrière un bureau. Une femme entre et reste debout
devant elle.
LA FONCTIONNAIRE. Nous sommes si heureux que vous ayez pu venir.
LA FEMME. Ce n'est rien ... (Geste désinvolte.)
LA FONCTIONNAIRE. Si heureux. (Un temps.) Je vois votre cheville.
(Un temps.) Vous rendez-vous compte ? (Un temps.) Bien sûr
que vous vous rendez compte. ( Un temps.) Et vos yeux sont soulignés
au ...
LA FEMME. Au mascara.
LA FONCTIONNAIRE. Oui, au mascara. (Un temps.) Très heureux,
vraiment, que vous soyez venue, parce que nous voulons comprendre, et vous aussi,
je pense. Nous voulons tellement comprendre. (Un temps.) Vous comprenez,
tout cela représente, c'est notre intime conviction, une parfaite incitation
à la criminalité. Dites quelque chose, si vous voulez. (Un
temps.) Nous avons l'impression que vous allez dans le sens de l'ennemi
social. Vous vous mettez en danger, non seulement vous-même, mais d'autres
aussi. La chevilleet votre cheville en particulierest quelque chose
de très stimulant, vous le savez, je pense.
LA FEMME. J'ai de bonnes chevilles.
LA FONCTIONNAIRE. Bonnes ? Ce n'est vraiment pas la question. Comment ça,
bonnes ? Elles sont très mauvaises, en un sens, puisqu'elles excitent
ce sentiment dont je parle.
LA FEMME. Je n'aime pas le bleu de travail.
LA FONCTIONNAIRE. Les gens appellent ça le bleu de travail. L'appellation
"bleu de travail" porte en elle, n'est-ce pas, le préjugé.
Je pense que nous n'aurions pas dû les nommer ainsi au début. En
tout cas, elle ne nous a pas réussi, cette idée-là. Entre
autres parce que les filles le resserraient à la taille ou bien défaisaient
les boutons bien plus bas que les stricts besoins de l'aération ne l'exigeaient.
Donc, assurément, je partage votre irritation contre les bleus de travail.
Mais la cheville. Qu'est-ce que vous essayez de faire ? (Un temps.) Vous
pouvez me parler' vous savez. Nous voulons seulement comprendre.
LA FEMME. (Un temps.) Je voudrais ... c'est une question difficile
...
LA FONCTIONNAIRE. Difficile ? Vous avez attiré l'attention sur
votre cheville, je
suppose que vous devez savoir pourquoi.
LA FEMME. Pas vraiment, non.
LA FONCTIONNAIRE. Vous ne savez pas pourquoi ! Confondant ! Vous allez acheter
une longueur de laine plutôt fineplusieurs semaines de salaire pour
une dactylo, j'imagine vous la coupez, vous la modifiez et vous faites
remonter l'ourlet jusqu'à cet endroit précis où la cheville
se découvre, sans savoir pourquoi. Honnêtement, est-ce possible
? (Un temps.) Je suis tellement heureuse que vous soyez ici.
LA FEMME. (Un temps.) Je voulais que les hommes souffrent pour
moi.
LA FONCTIONNAIRE. (Un temps.) Qu'ils souffrent ?
LA FEMME. Oui, qu'ils se tourmentent.
LA FONCTIONNAIRE. (Un temps.) Je pense que la société,
n'est-ce pas, est tellement minée par la crise en ce moment, on a besoin
de tellement de remèdes. Et après la crise, la crise. Crise de
l'alimentation, crise de la santé, crise de la presse, épidémie
de suicide, épidémie de démence ! Tant de désespoir,
et on a besoin de tellement de remèdes. Et vous dites, à toute
cette misère, j'ajouterais bien encore un peu de désespoir, un
désespoir de mon invention... parce que c'est bien du désespoir,
non ? L'effet de votre cheville sur les voyageurs, dans le tram du matin, du
désespoir, non ?
LA FEMME. Oui. Du désir et du désespoir.
LA FONCTIONNAIRE. Mais bien sûr, parmi ceux qui désespèrent,
il y a le criminel, qui rôde. Et celui-là, troublé à
souhait, celui-là, croyez-vous qu'il rentrera en silence chez lui, auprès
de sa femme, et que, le regard un peu absent, il prendra ses enfants dans ses
bras ? Non, le criminel possédera. Aucun banquier de la ville n'a plus
que lui la passion de posséder. Voilà pourquoi nous avons stipulé
pour un temps le port du bleu de travail. Cela a longtemps écrasé
le taux de criminalité. Puis insensiblement il s'est remis à grimper,
grâce aux tailles serrées et aux boutons inutilement ouverts. Vous
faites l'article de votre sexualité.
LA FEMME. Oui.
LA FONCTIONNAIRE. Je suis tellement heureuse que vous soyez ici ! (Un
temps.) Pourquoi ne pas vous marier, et montrer cette cheville à
votre mari ?
LA FEMME. Je suis mariée.
LA FONCTIONNAIRE. Vous êtes mariée ! Alors pourquoi ne vous
contentez-vous pas de montrer cette cheville dans l'intimité de votre
propre maison ?
LA FEMME. Je ne sais pas.
LA FONCTIONNAIRE. Peut-être avez-vous le désir secret de
le tromper.
LA FEMME. C'est certain.
LA FONCTIONNAIRE. Vous ne l'aimez pas ?
LA FEMME. Je l'aime.
LA FONCTIONNAIRE. Vous aimez votre mari, mais vous montrez vos chevilles
à n'importe quel inconnu dans l'espoir de le tourmenter, ai-je bien compris
?
LA FEMME. Oui, je crois.
LA FONCTIONNAIRE. Et quelle est, selon vous, votre responsabilité
à l'égard de l'homme qui ne peut réfréner l'envie
que vous excitez en lui ?
LA FEMME. C'est à lui de supporter sa souffrance.
LA FONCTIONNAIRE. Mais c'est vous qui la lui imposez !
LA FEMME. Oui, c'est moi, et lui doit la supporter. Il est possible qu'un
jour je sois séduite. Un regard ou un geste correct, éventuellement
une marque de modestie, et le tour serait joué.
LA FONCTIONNAIRE. Vous êtes une femme mariée et vous dites
que vous pourriez être séduite . . .
LA FEMME. Oui, j'essaie d'être honnête ...
LA FONCTIONNAIRE. Honnêteté confondante !
LA FEMME. Bon, vous voulez que je sois honnête ou non ? (Un temps.)
Je n'ai pas encore rencontré cet homme. Mais j'en suis sûre, quelque
part, il existe.
LA FONCTIONNAIRE. Et vous le cherchez ?
LA FEMME. (Un temps.) Je crois, oui.
LA FONCTIONNAIRE. (Un temps.) Le monde va, il y a des crises, nous
luttons pour mener la démocratie à sa perfection, et vous, femme
mariée, vous laissez votre cheville se balancer dans les bus.
LA FEMME. ( un temps ) Oui.
LA FONCTIONNAIRE. Cette attention importune dont vous êtes l'objet,
vous la méritez.
LA FEMME. Ah ...
LA FONCTIONNAIRE. Et je dois dire que si l'on amenait devant moi un monstre
accusé de viol, je dirais: à moitié coupable, seulement
à moitié ! (Un temps.) Mes sentiments ... mes sentiments
véritables ont percé ...
LA FEMME. C'est bien.
LA FONCTIONNAIRE. N'exagérez pas, s'il vous plaît, votre
enthousiasme pour l'honnêteté au point de ...
(Un homme est entré et s'assoit au fond.)
LA FEMME. Qui est-ce ?
LA FONCTIONNAIRE. La vraie question, c'est: êtes-vous folle ?
LA FEMME. Qui est-ce ?
LA FONCTIONNAIRE. Je suis mariée, et moi aussi j'ai des enfants,
je suis capable d'aimer, et j'ai une vie sexuelle, mais je ne m'exhibe pas en
public, moi ! Peut-être que vous êtes folle, avez-vous envisagé
de...
LA FEMME. Qui est-il ?
LA FONCTIONNAIRE. Vous voyez, vous ne pouvez pas voir un homme sans...
LA FEMME. Je voulais juste...
LA FONCTIONNAIRE. Le simple voisinage d'un homme réveille en vous
des...
LA FEMME. Comment puis-je continuer d'être honnête quand
il y a un...
LA FONCTIONNAIRE. Il n'est qu'un être humain comme nous. (Un
temps.) Votre obsession s'est développée à un tel degré
que vous refusez de croire qu'il puisse vous observer simplement comme on observe
n'importe qui. Vous pensez: ma cheville l'empêchera d'être une
personne et l'obligera à être un homme. Vous subvertissez
sans cesse le droit qu'il a de n'être qu'une simple personne, vous l'oppressez.
(Un temps.) Mais il vous refuse. Il est libre. Comme il est serein. Il
vous observe avec une camaraderie d'une objectivité merveilleuse. Votre
cheville n'est plus qu'un morceau exposéet conséquemment
absurdede chair humaine.
Est-ce qu'il vous montre la sienne ? Lui aussi a une cheville.
LA FEMME. (Un temps.) Vous essayez de nous faire perdre la raison.
LA FONCTIONNAIRE. Oh, écoutez, si un propos rationnel doit être
converti en une atteinte à votre raison, c'est que votre raison doit
être mise en doute. (Déjà bien atteinte.) Cela vous fait-il
perdre la raison qu'un homme ne souffre pas de votre sexe ?
LA FEMME. Peut-être.
LA FONCTIONNAIRE. Vous vous définissez par la sexualité
?
LA FEMME. Oui ...
LA FONCTIONNAIRE. Vous acceptez d'être soumise à l'arbitraire
répartition des sexes ?
LA FEMME. Oui.
LA FONCTIONNAIRE. Confondant !
LA FEMME. Je crois que ... cet homme ... cette personne... me fait peur,
bien plus qu'un violateur de ...
LA FONCTIONNAIRE. Oh !
LA FEMME. J'essaie d'être honnête !
LA FONCTIONNAIRE. Eh bien ça ne suffit pas ! (Un temps.)
Ce n'est que complaisance envers vous-même. Vous voulez que nous vous
admirions, mais nous pensons qu'il est possible que vous soyez folle.
LA FEMME. (Un temps.) Je dois y aller.
LA FONCTIONNAIRE. Comprenez bien: Est-ce que nous avons les moyens d'installer
des forces de police dont le temps et l'énergie seraient consacrés
à la poursuite des violateurs de femmes telles que vous ? C'est la crise,
après tout. (Un temps. La femme va vers lhomme )
LA FEMME. Tu dois essayer de te sauver.
LA FONCTIONNAIRE. Ha !
LA FEMME. Oui, il faut que tu essaies ...
LA FONCTIONNAIRE. Vous avez l'air idiote sur ces talons...
LA FEMME. Regarde... regarde-moi ...
LA FONCTIONNAIRE. Il n'est pas ému ... il souffre tout simplement
de la gêne que tout homme ressent en présence dune femme
qui est folle ...
LA FEMME. Regarde-moi ... (Elle le gifle.)
L'HOMME. Elle m'a frappé ! (Un temps. La femme va vers la table,
s'y appuie.)
LA FEMME. Vous voulez que moi, je sois folle, alors que c'est vous qui
êtes folle.
LA FONCTIONNAIRE. Est-ce que je porte des talons ridicules ? Est-ce que
mes vêtements sont si serrés que je ne peux plus bouger normalement
? Allez trouver un miroir, regardez-vous dedans, et demandez-vous qui est folle.
Regardez-vous dans les yeux, vos yeux cerclés de charbon, et demandez-vous
qui est folle.
LA FEMME. (Un temps. La femme est immobile.) Vous me faites avoir
honte ... de ce dont je ne devrais pas avoir honte ...
LA FONCTIONNAIRE. Nous voulons seulement comprendre ... (Un temps.
La femme quitte la table et sort. Le bruit de ses talons résonne sur
les marches de pierre.)
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traduction Sarah Hirsmuller & Sinéad Rushe