ELVIRE JOUVET 40

 

 

1986

 

Sept leçons de L.J. à Claudia sur la seconde scène d’Elvire du Dom Juan de Molière

 

 

PREMIÈRE LEÇON

 

VOIX OFF: 14 février 1940

 

La lumières se fait. Les trois élèves, Octave, Léon et Claudia, sont sur l'avant-scène, devant le rideau de fer qui ne se lèvera jamais. Lumières dans la salle. L..J. descend du fond de la salle vers l'avant-scène. On l'entend avant de le voir..

 

L.J. Qu'est-ce que tu en penses?

 

CLAUDIA

Je sens que ce doit être ennuyeux pour vous. Moi je suis bien, je suis dans un état agréable quand je donne ça .

 

L.J. (au pied de l'avant-scène, très près des trois élèves.)

Vous écoutez bien ce qu'elle vient de dire: je suis dans un état agréable quand je donne ça. Ça te fait plaisir.

 

CLAUDIA

Il me semble que je suis dans l'état ou Elvire doit être.

 

L.J.

Je puis vous donner une indication qui est capitale: chaque fois que vous éprouvez le sentiment qu'une chose vous est facile, je parle d'une chose obtenue sans effort, ce n'est pas bon. L'exécution d'un rôle, quel qu'il soit, comporte toujours quelque chose de pénible, de douloureux, quelque chose à quoi l'effort doit participer. Sinon il manque quelque chose; une exécution comporte toujours un effort.

 

(A Claudia.) Alors, tu vois, tu aurais dû te méfier. Remarque que ce que tu fais est bien, mais qu'est-ce qu'on peut te reprocher?

 

OCTAVE

 Elle se laisse aller un peu à la musique du texte.

 

L.J.

C'est juste. Quoi encore?

 

LÉON

J'ai l'impression qu'elle manque un petit peu de présence vis-à-vis de Dom Juan, et que Dom Juan peut n'en être pas touché parce qu'elle est trop éloignée.

 

L.J.

De présence, tout simplement. Dans ce qu'elle fait, il manque la présence par rapport au public. Ce n'est pas convaincant, cela ne touche pas, cela ne passe pas la rampe. C'est parce que tu es si "confortable" dedans que cela ne passe pas la rampe.

Quand tu dis un texte avec le sentiment de le dire juste, mais en pensant: j'éprouve un sentiment agréable, je suis dans un sentiment juste, ce texte passe bien dans ma bouche, je respire bien, etc., tu ne fais pas d'effort, ça ne passe pas. Tu comprends ?

 

( Il remonte vers le rang du milieu resté vide, y prend son manteau, le met, rassemble ses livres et traverse le rang pour sortir.)

 

LÉON

Qu'est-ce qu'on doit faire dans ce cas?

 

CLAUDIA.

J'ai fait un effort pour arriver à ce sentiment-là; je voulais arriver à cette sorte de

pureté; j'y suis arrivée, mais j'ai eu l'impression très nette que ça ne passait pas.

 

L.J.

Tu as eu cette impression très nette parce que tu fais du théâtre déjà, parce que tu as déjà joué. Il n'y a pas d'effort dedans, ce n'est pas assez puissant.

 

CLAUDIA.

Pas assez puissant dans ce sentiment-là?

 

L.J.

Tu verras que ce qu'il y a de monotone dans le morceau, ce qu'il y a d'inintéressant pour l'oreille vient du fait que pour obtenir le sentiment, tu l'as tiré à toi, tu as abaissé le niveau, la puissance de la sensibilité nécessaire au morceau: tu l'as baissé jusqu'à toi. Le travail que nous allons faire maintenant va consister à te demander une exécution qui nous touche, qui passe la rampe. I1 va falloir que tu donnes le sentiment plus fort. Il y a des contrastes, des accents que tu n'as pas, que tu vas être obligée de trouver.

C'est posé, c'est agréable; tu le lirais comme cela, ce serait très bien.

 

( Il est prêt à sortir.)

 

OCTAVE

C'est très clair.

 

L.J.

C'est exactement dans le style et la lecture serait parfaite, mais le jeu, tu en es à un kilomètre.

 

CLAUDIA (elle descend de I avant-scène.)

Je me suis dit en le faisant: je regarde toujours Dom Juan. Je sentais très bien qu'il fallait que je regarde la salle; rien à faire; je ne pouvais pas tourner.

 

L.J. (il revient sur ses pas.)

C'est ce que j'ai expliqué d'une façon élémentaire, et savante à la fois, à Octave: I'art de faire bouger sa sensibilité en soi pour trouver de nouveaux départs. C'est la même chose quand on a un texte comme celui-là. C'est comme un afflux d'eau qui arrive et qui coule. L’eau ne coule pas toujours avec cette espèce de majesté lente qu’il y a dans Bossuet; l’eau jaillit, elle rebondit sur un rocher, elle s’écoule plus lentement selon l’inclinaison du sol, ou tout à coup tombe en cascade. L’afflux des sentiments n'est pas cette nappe égale que tu as essayé de lui donner. Il y a là, à part les mouvements de Dom Juan, le bouillonnement de la sensibilité, ce qui n'est pas dans ton exécution.

Fais bien attention de donner dans le morceau des mouvements divers et de prendre des repos; ce n'est pas seulement pour reposer l'auditeur, mais aussi celui qui dit; si tu ne fais pas des mouvements successifs dans le morceau, tu te fatigues et tu fatigues l'auditeur. Le spectateur éprouve toujours ce qu'éprouve l'acteur. Tout cela est un échange de sensations physiques.

Tu ne donnes pas les mouvements, parce que ton sentiment est toujours égal.

 

CLAUDIA.

Je me suis surtout méfiée de ne pas jouer sur les mots.

 

L.J. (il la rejoint au pied de I avant-scène et I‘y fait monter. Puis il monte à son tour. Tous deux sont seuls sur la scène.)

Quand tu dis: « De grâce, Dom Juan, accordez-moi pour dernière faveur... » (L.J. imite le ton de Claudia), les mots n'ont plus de couleur, n'ont plus rien. « Que je vous demande avec larmes »: tu feras cela comme tu voudras, tu n'as pas besoin de pleurer, mais que, dans l'intérieur de toi-même, il y ait vraiment des larmes. Le premier travail à faire là-dessus est celui qui consiste d'abord à adresser la parole à quelqu'un. Quand on adresse la parole à quelqu'un pour le convaincre, on n'a pas cette égalité de ton.  Il  y a des moments où on est implorant, où on est menaçant. C'est dans le morceau. Il faut le mettre dans l'exécution. C'est quelqu'un qui est touché par une grâce divine; elle vient dire à son amant: je ne vous en veux pas; je viens seulement vous dire qu'il ne faudra plus compter sur moi; je suis maintenant convertie; et il y a quelque chose que je viens aussi vous demander... Voilà l'amour que maintenant j'ai pour vous. - C'est cela la transfiguration du sentiment, ce qui est magnifique, mais ce n'est pas une absence de passion.

 

Tu comprends, c'est clair?

 

CLAUDIA.

 Oui, oui, j'ai été trop loin.

 

 

 

 

L.J. C'est le sentiment qu'il faut que tu trouves.

 

NOIR

 

 

 

 

DEUXIÈME LEÇON

 

VOIX OFF: 21 février 1940

 

L.J. assis dans le rang du milieu. Les élèves sur la scène. Octave et Léon ne cherchent pas à jouer, mais se bornent à donner la réplique. Claudia fait toutes ses entrées en partant du côté droit (cour) de la scène.

 

RAGOTIN (dit par Léon.) Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.

 

DOM JUAN Que pourrait-ce être?

 

SGANARELLE Il faut voir.

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

 

L.J. (L’arrêtant depuis son rang)

Qu'est-ce que tu en dis, Octave?

 

OCTAVE

...

 

L.J.

Que dis-tu de l'entrée qu'elle a faite?

 

OCTAVE

...

 

L.J.

Qu'est-ce que tu en dis, toi, Claudia?

 

CLAUDIA

Je ne sais pas; il me semble qu'Elvire entre comme ça, très calme, très sûre...

 

L.J.

Tu te rappelles ce que nous avons dit d'Elvire lorsque Irène l'a passé?

 

CLAUDIA

Elle entre plutôt comme une apparition pour Dom Juan, c'est un avis du Ciel, un avertissement à Dom Juan.

 

L.J.

Très bien.

Tu es entrée en faisant "du pas"; tu as fait une petite pointe en marchant; tu es entrée en faisant une petite pointe que tu as faite aussi dans ta voix: « Ne soyez point surpris, Dom Juan... », deux petites nuances de grâce ou de joliesse qui ne sont pas du tout dans le personnage d'Elvire.

 

(Il se lève.)

 

Il faut supprimer cette petite nuance de galanterie. Comme je l'entends, moi, si c'était dans la tragédie grecque, ce personnage entrerait tout seul sur un chariot, en disant: « Ne soyez point surpris, Dom Juan... »

 

Une fois qu'elle est entrée, il faut qu'on sente qu'elle a besoin de parler.

 

C'est le fait du rôle, du vrai rôle; I'acteur entre vraiment parce qu'il a besoin de parler. C'est aussi une définition du rôle.

 

Si vraiment l'acteur a besoin de parler, on le voit tout de suite. Pressée par le besoin de parler, Elvire ne dit pas: « Ne soyez point surpris, Dom Juan... » avec cette tranquillité et ce confort. C'est un besoin pressant. La pièce et le rôle partent de plus haut. Le début d'une pièce classique: « Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous? » ou « 0ui, puisque je retrouve un ami si fidèle... », c'est ce que Péguy appelle l’« attaque en falaise ».

 

(Il est arrivé au pied de la scène.)

 

Dans la comédie moderne, tu prends l'escalier, tu montes au premier étage, et souvent tu ne vas pas plus haut. Tandis que dans la comédie classique, tu prends l'ascenseur et tu montes directement au sixième. (Léon et CIaudia sont seuls à rire.) Chaque fois qu'il entre en scène, que ce soit pour Phèdre ou Elvire, il faut que l'acteur ait besoin de parler. Ce qui est important, c'est qu'il ait quelque chose à

 

 

dire. Étant donné la situation dramatique dans laquelle Dom Juan se trouve, étant

donné que l'intervention de Done Elvire à ce moment-là n'est possible que si elle apporte quelque chose, il faut que dès l'entrée, à ton visage, à ta démarche, à ton costume, on sente que ça va être intéressant et qu'il y a quelque chose de grave. Alors que tu es entrée avec une petite coquetterie qui alanguit le rôle.

 

(Claudia refait l'entrée.)

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage~. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs...

 

L.J.

Tu te souviens de ce que j'ai dit aussi à Irène: il ne faut pas mettre de points. Il faut que ce soit un débit... Quelqu’un qui se met tout à coup à parler pendant deux pages et demi! C’est quelqu’un qui se “défait”, qui dit d’abondance ce qu’il a à dire. Si tu mets des points, tu coupes le sentiment, tu coupes l'effusion dans laquelle cette femme parle. Respire à l'intérieur de la phrase, mais ne respire pas aux points.

 

(Claudia refait lentement son entrée avant même de parler.)

 

Si cette entrée un peu lente, un peu fantômale te gêne, trouve une façon plus vive d'entrer, une façon inconsciente. Tu entres d'une façon un peu trop consciente, un peu trop sûre de ce que tu fais.

 

(Il se lève et fait le mouvement.)

 

Elvire entre, elle écarte les valets, elle va droit au cœur de la maison. Elle aperçoit Dom Juan, elle lui parle. Il faut qu'on soit étonné de cette entrée si simple et de ce ton de parole qui est d'une autorité absolue. La marche (qui est un geste) doit accompagner le texte; tu es lancée dans ta marche par ce que tu as à dire, et, au moment où tu vas t'arrêter, tu vas avoir le même flot rythmé de paroles. Que tu l'amorces dans ta marche, c'est parfait.

 

CLAUDIA. (elle refait l'entrée précipitamment et tombe dans les bras d'Octave.)

Ça me gêne de m'arrêter et de partir dans le texte sur le mouvement de la marche.

 

L.J.

Si, essaye. Tu peux très bien passer de la marche au texte.

 

CLAUDIA

Oui, oui, oui, je vais essayer de le faire.

 

(Elle refait l'entrée mais n'arrive pas à dire le texte en marchant.)

 

L.J.

Tu es gênée parce que tu entres un peu lentement. Si on jouait toute la pièce, ça ferait un temps mort dans l'enchaînement des scènes. C'est un peu long.

Si tu entres un peu plus vite, tu vas avoir aussitôt un sentiment un peu différent pour la diction.

 

(Claudia refait son entrée plus vivement.)

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan...

 

L.J.

Refais-le encore une fois. Tu es dans le mouvement, mais ce n'est pas encore juste.

Ce n'est pas encore surprenant.

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux

 

CLAUDIA

Ça me gêne de « ne pas mettre de points ».

 

L.J.

Parce que tu vas trop vite.

(L.J. monte sur la scène à côté de Léon et d'Octave et s'adresse directement à Claudia.) Fais des temps au milieu des phrases, mais parle. C'est quelqu'un qui parle.

Il faut que ce soit étonnant. Il faut qu'en te voyant le public dise: Quoi!

Tu peux commencer sans beaucoup de voix, au début.« Ne soyez point surpris, Dom Juan»

Si tu as vraiment l'autorité pour entrer, le public fait silence et écoute. Dès qu'il

écoute bien, tu donnes un peu plus de voix.

(Claudia n'a même pas le temps de faire l'entrée.)

 

L.J.

Trop long, trop long.

(Claudia, pour entrer, va au fond extrême de la scène, se prépare.)

 

L.J.

Vous voyez comme elle se prépare à entrer, ce que vous ne faites jamais.

 

 

 

(L.J. congédie Octave et Léon qui gagnent la salle. Claudia se retrouve seule face à L.J. comme s'il était Dom Juan.)

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement.

 

L.J.

Sens bien, éprouve bien le sentiment de cette femme qui vient là non seulement en envoyée céleste, mais comme une femme qui vient sauver son amant. C'est une situation...

 

CLAUDIA (étonnée.) Ah?

 

L.J.

Mais oui. Ce n'est pas seulement une annonciation. C'est une femme qui vient pour sauver cet homme. Autrement c'est l'annonciation que tu as faite la dernière fois, I'ange du Seigneur qui vient à Marie: •< Je vous salue, Marie... »

 

CLAUDIA

Elle l'a aimé. (Elle sous-entend: elle ne l'aime plus.)

 

L.J. (il quitte la scène et y laisse Claudia.)

Tu l'interpréteras comme tu voudras, mais elle a tout à coup l'idée de la punition, de l'enfer, toutes ces idées religieuses qui font qu'elle court chez Dom Juan. Elle vient non pour lui demander des excuses, elle vient l'avertir d'un danger pour qu'il y échappe. C'est le sentiment du danger qu'il court qui la pousse chez Dom Juan.

 

(A Octave et Léon.)

 

Et ce qui est important et magnifique dans ce personnage d'Elvire, c'est que cet homme qu'elle vient sauver est celui qui l'a subornée, abandonnée. Malgré cela, elle vient; elle fait preuve de cette magnanimité, de ce détachement céleste, oui, mais en même temps avec un ardent amour.

 

(Claudia est sortie sans qu'on la voie. L.J. assis au premier rang)

 

Pense à un autre danger que celui de l'enfer et du salut de l'âme, si tu veux, si celui-là n'est pas très apparent pour toi.

 

(Octave et Léon reprennent leur place sur la scène. Claudia réapparaît et commence son texte dans l'allée des spectateurs.)

 

 

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

 

(Elle est remontée sur la scène. Léon souffle sa réplique à Octave, distrait.)

 

DOM JUAN (à Sganarelle.) Tu pleures, je pense.

 

L.J.

Ne t'inquiète pas de ce qu'ils disent, ce sont des idiots qui n'arrivent pas à placer

leur réplique.

 

DONE ELVIRE

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel

 

(Elle s'arrête comme paralysée.)

 

L.J.

Tu sens que c'est déjà plus difficile que la dernière fois?

 

CLAUDIA

Je n'y arriverai jamais.

 

L.J. (il se lève.)

Tu y es presque, mais le sentiment n'y est pas.

Le sentiment est juste comme la dernière fois, mais ce n'est pas encore assez fort. Tu comprends: lorsque cette femme arrive, elle est dans un état de bouleversement, d'égarement.

Dom Juan est, malgré tout, une comédie religieuse; c'est un miracle du Moyen Âge. Elvire entre; elle est dans un état de sainteté que tu cherches à donner au rôle par ce caractère d'apparition brusque. Dès le début, on sent ce qui caractérise le sentiment dans lequel est Elvire: c'est l'autorité et la facilité de son élocution.

C'est le seul moment de la pièce où le texte déferle avec cette sonorité, avec ce ton presque racinien qu'on ne trouve dans aucun autre passage de Molière.

Le sentiment est beaucoup plus fort. Il faut vraiment, quand cette femme dit: «Je vous ai aimé », que cela vous arrache les tripes. Les scènes d'Hermione ne sont

 

 

pas plus tendres. Il y a toujours une meurtrissure dans Hermione, là il y a une béatitude, mais un immense amour. Ce pourrait être une extase amoureuse, c'est une extase religieuse, mais c'est dans le même ton.

Quand on dit à quelqu'un: « Sauvez-vous! », qu'on le lui dit avec cette tendresse-là, il faut que ce soit bouleversant, déchirant.

(Un temps. Appuyé de dos à l'avant-scène, aux trois élèves.)

De même la querelle du père; Il y a chez cet homme une noblesse désespérée. Ce sont des personnages extrêmement purs. Il faut vraiment que l'imploration d 'Elvire soit déchirante. J'ai vu jouer Dom Juan par des tragédiennes qui faisaient de la voix, de ces femmes qui, à l'Odéon, jouent aussi bien Hermione qu'Andromaque que Chimène, qui s'en vont dans le contralto. « Ne soyez point surpris, Dom Juan... „ De mon temps c'était comme ça, à l'Odéon!

 

( Il brise les rires des élèves et dit la suite avec une colère sourde.)

 

Voilà pourquoi j'en suis arrivé à ce point de vue. Je me suis dit: ce n'est certainement pas cela, la scène, parce que c'est ennuyeux et on se demande pourquoi, si Molière a du génie... Et ce n'est certainement pas dans cette scène qu'il en a si on la joue comme cela.

Il faut que cette scène soit bouleversante de tendresse, d'imploration, d'amour, mais d'un amour pur, comme dit Elvire; elle va dans un pathétique croissant. Et il y a Dom Juan, personnage assez curieux, qui regarde avec étonnement; il faut naturellement qu'il ne fasse pas trop de jeux de scène. La tragédienne dit ce texte avec une solide voix de poitrine, parce qu'elle sait que Dom Juan et Sganarelle, pendant ce temps, pour distraire le public, font des galipettes, parce qu'ils pensent: cette scène est ennuyeuse. C'est également dans la tradition de Dom Juan et c'est une habitude.

Sganarelle est bouleversé par cet amour extraordinaire; à ce moment-là, ce n'est pas un personnage comique. IIl dit: « Pauvre femme! »; ce « Pauvre femme! » va vraiment avec la scène; c'est très déchirant.

 

CLAUDIA

Jamais je n'arriverai à ça.

 

(Claudia descend de la scène. L'altercation entre L.J. et elle a lieu dans la salle. Léon et  Octave restent en plan sur la scène.)

 

L.J.

Mais si; tu y es presque.

Tu dois y arriver, si tu n'y arrives pas tu me décevras beaucoup, parce que le seul reproche que je te fais... c'est celui que je te faisais pendant ta deuxième année, tu te le rappelles, je te l'ai expliqué un jour: tu as mal joué le jeu, tu as truqué, tu as maquignonné; tu as voulu arriver à avoir une scène de concours éblouissante, tu avais admirablement préparé ta scène ( tu as un sens, tu as une intelligence du théâtre! ), mais en te voyant faire ça, je me disais: ce n'est pas vrai; elle n'y met pas ce qu' il faut y mettre.

 

 

Tu as tendance à faire du chiqué, parce que la technique qui ne vient pas du sentiment, c'est du chiqué.

Il faut rejeter ça. Tu la sens, cette scène d'Elvire, tu la sens très bien, ce que je te demande, c'est de te « sortir les tripes », comme on dit vulgairement, et d'y aller, de nous les montrer. Il y a des comédiens qui ne se « sortent pas les tripes » par timidité, par une espèce de gêne qui est complexe, par pudeur. Chez toi, ce n'est pas par pudeur ou par timidité. Tu es quelqu'un qui comprend tout de suite les choses du point de vue de leur exécution; le fait que tu conçois très clairement dans ton intelligence, dans ton imagination dramatique (on voit bien ce que tu imagines), fait que tu es préoccupée uniquement de l'exécution; mais tu ne t'es pas suffisamment nourrie du sentiment et du personnage.

 

CLAUDIA

Je m'en occupe beaucoup plus, maintenant.

 

L.J.

Tu ne t'en occupes pas assez. Comme dit Shakespeare: « Que le lait de la tendresse humaine te monte aux lèvres», la tendresse, ou la colère...

 

CLAUDIA

Je vais vous donner d'autres scènes...

 

L.J.

Ce n'est pas timidité chez toi, ou pudeur; comprends-moi bien. C'est très grave, c'est très vrai. Ce qui te gêne, toi, pour le sentiment, c'est ton orgueil.

Tu es intelligente dramatiquement, tu te dis: moi je ne veux pas faire ce travail-là, ça va m'agacer... Tu aurais une bonne petite nature pas intelligente, tu aurais été touchée, tu aurais senti ce que je t'ai expliqué. Et tu te serais dit: je vais essayer de le faire, même si ça m'humilie devant les camarades, pour arriver à me connaître. Toi, tu te dis: j'ai bien pigé ce qu'il m'a expliqué, ça va m'ennuyer de faire ça devant les camarades, je vais passer à autre chose. C'est cela que j'appelle ton orgueil.

 

CLAUDIA

Je peux répondre?

 

L.J.

Mesure bien tes paroles, comme je mesure les miennes.

 

CLAUDIA

Ce n'est pas tout à fait ça...

 

L.J.

Tu dis: pas tout à fait...

 

CLAUDIA (elle est au pied de l'avant-scène et parle face au public. L.J. est dans le rang du milieu.)

 

 

 

Je ne peux pas vous dire que ce n'est pas ça du tout!

Je veux arriver à me défaire de ce que je fais là pour pouvoir le passer comme vous me l'indiquez. J'avais pris ce rôle simplement du côté "annonciation", alors pour arriver à le faire comme j'ai essayé de le faire tout à l'heure, pour y arriver vraiment, pour me baigner dedans, je ne vais pas y arriver maintenant... Chez moi c'est très long, c'est de l'incubation.

Il arrive que je sois dans le sentiment pendant huit jours, puis tout à coup je ne peux pas y arriver. C'est une question d'incubation.

C'est pour cela que je vous dis je vais le laisser; je ne veux pas vous le passer avant quelque temps, parce que je n'aurai pas fait de progrès dedans. D'ici trois semaines, je pourrai peut-être faire ce que vous m'avez demandé.

 

L.J. (silence.)

Je ne retire pas ce que je t'ai dit; ce que je voudrais que tu fasses: c'est TRAVAIL- LER TON SENTIMENT.

 

CLAUDIA

C'est ce que je vais faire.

 

L.J.

Ce n'est pas vrai; cette façon de travailler n'est pas vraie, parce que tu vas de nou-

veau faire un travail personnel et purement cérébral.

C'est une méthode qui va te laisser seule avec toi-même. Il faut que tu laisses de côté toute ton intelligence dramatique, et que, pour le temps qui te reste à passer au Conservatoire, tu essaies de t'entraîner sur le sentiment. C'est ce qu'il y a de plus important dans ton cas; c'est ton gouvernail.

 

(Il se lève et gagne la scène.)

 

Travaille dans le sentiment, parce que c'est comme ça que, dans la vie, tu travailleras. Quand un metteur en scène te dira: le sentiment n'est pas mal, mais ça ne passe pas la rampe, il ne pourra pas attendre trois semaines. Il dira: revenez demain, nous allons voir.

 

Laisse tes conceptions, tes idées, travaille le morceau. C'est uniquement ce qu'il faut que tu fasses.

 

CLAUDIA

Je vais le faire; je vous le redonnerai samedi.

 

L.J.

Il faut que tu cherches le sentiment; I'intelligence dramatique ne suffit pas s'il n'y a pas de sentiment. Ce qui fait de Raimu le plus grand acteur de notre époque, c'est qu'il est puissant dans le sentiment.

 

 

 

 

(Octave descend et s'asseoit dans la salle.)

Il faut arriver à puiser en soi ce potentiel, cette puissance, cette faculté du sentiment porté à l'excès; c'est par un excès de sentiment, par un excès de tendresse, par un excès de colère, d'indignation, d'orgueil, c'est en cultivant toutes ces qualités, tous ces défauts, toutes ces vertus cardinales, que tu arriveras à rendre tes personnages.

 

(A Léon resté sur la scène.)

 

Qu'Irène donne Elvire sans mettre de sentiment... elle est en première année! Il faut qu'elle essaie de voir ce que c'est qu'une scène, qu'on la lui explique, qu'elle y pense, mais pour toi, la pensée doit s'accompagner d'un sentiment violent, d'un sentiment profond.

Il ne faut pas que tu puisses te dire: moi, je vais jouer ça en apparition et que tu le donnes confortablement. Il faut que tu développes ton sentiment.

 

(Claudia fait une moue et s'asseoit au premier rang)

 

L.J.

Elle n'est pas convaincue! (Léon rejoint Claudia. L.J. seul sur la scène.) Tu penses que je ne te dis pas ça pour avoir le plaisir de t'expliquer des balançoires. Dans vingt ans d'ici, tu penseras peut-être à ce que je te dis maintenant, quand tu raconteras des souvenirs de jeunesse à des camarades plus jeunes, en voyage par exemple...: Je me suis embêtée, dans sa classe! Pendant trois ans! Je ne l'aimais pas, mais un jour il m'a dit quelque chose de pas mal. Je ne souhaite pas autre chose que (pendant ces trois années) vous faire un jour, un instant, toucher du doigt votre instrument.

Vous aurez appris quelque chose le jour où, dans une conversation comme celle que nous avons en ce moment, vous aurez été tout à coup saisis, touchés, par une idée, une sensation que je mettrai devant vous; où vous aurez eu cette révélation intérieure de ce que vous êtes par rapport à ce que vous faites.

 

(Pendant ce temps, Octave, importuné par ce discours, se promène dans la salle et consulte un livre.)

 

(A Claudia.) Si ton sentiment te monte à la gorge pendant quelques secondes et que tu en éprouves le goût; si pendant une scène où je t'explique quelque chose tu t'es vue, tu as gagné trois ans de travail.

 

C'est ce que j'essayais d'expliquer l'autre jour à Léon; j'essaie de vous le dire toujours de manière compréhensible pour que ça vous touche, soit par réaction vive, soit par une espèce d'amitié que je sais peut-être mal exprimer. Ce qui est ennuyeux, quand on vous parle, c'est que vous avez tout de suite une réaction de défiance. On sent très bien que, quand on vous dit quelque chose, ça ne vous a pas touchés directement, que malgré tout il y a tout de suite un petit réflexe

 

 

"contre".

 

J'ai salivé l'autre jour avec Octave (c'est un des plus beaux exemples de ma carrière de professeur), j'ai essayé de lui expliquer le rapport de la phrase, du sentiment, de la respiration, et après cette longue explication, Octave m'a répondu: Oui, oui, j'ai compris, je l'ai fait la dernière fois. Ce qui prouve qu'il n'avait pas écouté une seconde ce que je lui avais dit. J'aurais préféré qu'il me dise: Oh! vous me fatiguez!

 

(Octave, interpellé, se dirige vers L.J.)

 

OCTAVE

Maître, je ne pouvais pas vous dire que je n'avais pas compris, puisque j'avais compris.

 

L.J.

Si tu l'avais compris, tu ne m'aurais pas répondu: Je l'ai fait la dernière fois.

 

OCTAVE

Je vous ai dit cela, parce que je croyais l'avoir fait la dernière fois.

 

L.J. (très véhément.)

Et la semaine dernière, tu nous a donné, exactement dans les mêmes conditions, les fureurs d'Oreste. (Octave, vexé, va vers CIaudia et Léon. L.J. les rejoint à son tour et finit l'explication au pied de la scène.) L'explication que j'ai donnée sur le rapport de la longueur d'une phrase, du sentiment et de la diction est une chose que tu ne peux pas comprendre, parce que comprendre, c'est sentir, éprouver. Quand tu l'auras éprouvé, soit sur un texte de Bossuet, soit sur un texte de Molière, de Marivaux ou de Giraudoux, tu auras le secret du métier, tu auras le secret de tout.

Je ne te reproche pas de n'avoir pas compris; tu me l'aurais dit... Je me serais efforcé de te le faire comprendre autrement, mais tu m'as répondu: Je l'ai fait la dernière fois!

 

Tu pourrais comprendre La Somme théologique de saint Thomas d'Aquin, tu pourrais connaître toutes les théories philosophiques... cette intelligence-là n'a rien à voir avec le théâtre.

 

L'intelligence du théâtre, c'est une intuition, qui est difficile à définir, mais qui n'est pas l'intelligence ordinaire des savants; c'est un sens qu'on a, un sens intelligent; et l'explication que je t'ai donnée, ce n'est pas par la pensée que tu pouvais la comprendre, mais en la sentant.

 

Peut-être diras-tu plus tard que l'explication que je t'ai donnée était mauvaise, que

celle que tu trouveras toi-même sera supérieure, ça ne fait rien...

L'explication n'est faite que pour vous faire sentir les choses, pour vous permettre

 

de les éprouver, vous, sur vous-mêmes.

( Il désigne la scène vide.)

 

NOIR

 

 

 

 

 

TROISIÈME LEÇON

 

VOIX OFF: 24 février 1940

 

Claudia, songeuse, près du rideau de fer. Octave et Léon assis sur le bord de la scène. L.J. monte sur la scène.

 

L.J. Qu'est-ce que tu penses?

 

CLAUDIA

J'ai été dans le sentiment jusqu'au bout. Il me semble que j'ai donné jusqu'au bout le sentiment. Je ne sais pas si c'est ça que vous m'avez demandé, mais moi j'ai été dans le sentiment jusqu'au bout. Cette chose effrayante: cet homme qui va se perdre et que j'ai aimé

 

L.J.

Tu as bien exécuté la scène jusqu'au bout et sans défaillance.

 

CLAUDIA

Est-ce qu'on sentait que j'étais sincère à ce moment-là, parce que j'ai été...

 

L.J. (à tous.) Je vous le demande?

 

OCTAVE

Oui.

 

LÉON (il descend de scène et s'éloigne dans la salle.)

Tu n'as donné quelque chose de vraiment sincère que dans la seconde moitié.

 

OCTAVE (il se lève aussi et longe l'avant-scène.)

Au début, elle a essayé de faire ce que vous lui aviez dit: pas de points.

 

CLAUDIA.

Je joue ça sur une lame de couteau...

 

L.J.

C'est pile ou face: si tu ne peux pas arriver à le jouer dans le sentiment, tu es perdue; c'est une des scènes les plus difficiles que je connaisse dans le

 

 

 

répertoire. Qu'est-ce que vous avez remarqué d'autre?

 

OCTAVE

 Elle ne lui parle pas assez.

 

LÉON

Elle n'est plus sur terre.

 

L.J. (il descend et rejoint Octave. Claudia reste seule sur la scène. L.J. joue l'entrée d'Elvire en bas, au pied de la scène, puis s'installe dans le rang central pour les regarder.)

Je ne suis pas de ton avis: elle lui parle trop. A mon avis, à ce moment-là, dans la situation où est Elvire, elle est seule sur scène, elle n'a pas besoin de parler à Dom Juan.

 

Elvire entre; elle entre comme une extatique. Nous ne pouvons pas entendre le texte si tu es tourné vers lui. Moi, je ne me serais pas tournée vers lui. Je trouve que tu lui parles trop.

 

Il y a des acteurs qui sont un peu exhibitionnistes; ils arrivent en scène, on sent qu'ils ont plaisir à ce que tout le monde les voie, voie leur bonheur ou leur malheur. Il n'y a pas d'autre mot pour ça; un côté exhibitionniste. Il y a un peu ça dans Elvire: un exhibitionnisme inconscient. Fais ton entrée en le regardant, en lui disant: « Ne soyez pas surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. » Prends-le dans le naturel pour commencer; elle a un côté femme du monde pour commencer.

 

« Ne soyez pas surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant... », il y a un côté Grande Mademoiselle et familier à la fois. Et elle le rassure: « Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater », un peu familier.

 

« Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs... »

 

C'est là que ça commence. Il faut que le public voie le changement; qu'il éprouve un bouleversement intérieur. Elle commence là; et c'est face au public.

 

Tu veux essayer de refaire l'entrée?

 

(Claudia refait l'entrée.)

 

L.J.

Tu as ralenti ton entrée. Quand tu entres en ralentissant, c'est une position d'attente;

c'est comme si tu attendais quelque chose. Tu comprends?

 

CLAUDIA.

Oui.

 

(Claudia entre rapidement, les bras écartés; elle met ses bras au corps dés qu'elle parle.)

 

L.J.

C’est ça mais garde ton geste un peu plus longtemps avant de parler. ( Elle élève de nouveau les bras.) Voilà, tu l'as trouvée, l'annonciation!

 

(Claudia enchaîne.)

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantÔt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée…

 

L.J.

Tu te noies en ce moment parce que je t'ai dit de ne pas faire de points. Il y a trois choses successives. Tu as attaqué sur « vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin », mais c'est encore une chose qu'elle lui dit avant de commencer.

Elle vient pour le sauver, mais d'abord:

1° « Ne soyez point surpris, Dom Juan... »

2° Je ne viens pas pour vous faire des reproches;

3° « Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs... » Il faut que ce soit trois choses distinctes; les deux premiers sentiments "préalables", si je puis dire, repoussent le sentiment qui est en toi à plein, et qui est: « Le Ciel a banni de mon âme... „

Tu es pressée d'arriver à: « Le Ciel a banni de mon âme... » Tu vois ce que je veux dire.

Tu entres, portée par ce que tu veux dire, et c'est comme si tu disais: Le Ciel... pardon - ne soyez point surpris Dom Juan de me voir à cette heure et dans cet équipage. Le Ciel... pardon - vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ça reste dans un ton soutenu avant l'attaque sur le Ciel.

 

(Claudia recommence.)

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantÔt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel...

 

 

 

 

(Elle s'arrête sur ce mot, lève les yeux, tous éclatent de rire.)

 

L.J.

Tu n'y es pas arrivée. (Un temps. L.J. monte sur la scène, s'approche du bord et mime le plongeur.) C'est comparable au type qui est sur le tremplin, prêt à plonger. Il prend son élan, mais: il se touche le ventre, un; il fait un geste pour assurer son bonnet de bain, deux; puis il y va. Mais dès le début il avait pris son élan pour plonger.

Réfléchis à cela. Tu arriveras à l'inflexion.

Attaque sur « Le Ciel »; et à partir de ce moment, tu ne le regardes plus.

 

(Claudia attaque sur « Le Ciel „. Debout, de dos, la main levée, L.J. I'écoute sans la regarder. Elle lui adresse tout le début de sa réplique, tente de s'adresser à Octave-Dom Juan mais très vite revient à L.J. Elle dit le texte pour la première fois avec beaucoup d'émotion.)

 

DONE ELVIRE

Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

 

(Octave et Léon, de la salle.)

 

DOM JUAN (à Sganarelle.) Tu pleures, je pense.

 

SGANARELLE Pardonnez-moi.

 

DONE ELVIRE

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les dérèglements de votre vie, et ce même Ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde; je suis revenue, grâces au Ciel, de toutes mes folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et .mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurais une douleur extrê-me qu'une personne que j'ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du Ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Dom Juam, accordez moi, pour dernière faveur, cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes; et si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.

 

SGANARELLE Pauvre femme!

 

DONE ELVIRE

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême...

 

L.J. (très ému.)

La diction trahit encore à certains moments une application du sentiment . Il y a dans ce passage un bouleversement que tu n'atteins pas.

Le jour où une actrice (je n'en ai jamais vu) arrivera à dire ce morceau dans un état de nécessité intérieure, ce sera bouleversant.

 

(Il descend de scène.)

 

Il n'y a que la méditation qui puisse te le donner. C'est une question de culture personnelle, d'effort personnel. Mais je me ferais cistercienne pendant trois mois pour savoir ce que c'est que cette sérénité! pour en avoir le sentiment!

 

Quand tu attaques: « Je vous ai aimé... », c'est une femme qui ne peut plus parler; c'est cela qui est touchant. (Long silence. Claudia s'asseoit sur le bord du plateau.) Tu veux le travailler?

 

CLAUDIA

Oui. Je veux y arriver.

 

L.J.

Je suis content de ce que tu as fait, d’abord parce que tu arrives à quelque chose,

ensuite parce que tu comprends.

 

CLAUDIA

Je vois bien ce que je veux faire, mais je n'y arrive pas toute seule.

 

L.J. (il s'est approché d'elle et lui parle de tout prés, très doucement.)

A chacun des mots que tu dis, il faut que tu sentes ce que tu dis, que tu sentes ce que cela représente. A chacun des mots que tu dis, il faut que le sentiment monte en toi, que tu sois baignée par ce que le mot exprime. Si tu fais cet exercice en appelant en toi, à mesure que tu penses le mot, le sentiment que ce mot exprime, à un moment donné, les sentiments monteront en toi, au fur et à mesure, avec tant d'intensité que tu pourras presque jouer intérieurement le texte sans le dire, puis tu seras obligée de le dire. A ce moment-là, tu joueras le rôle.

 

NOIR

 

 

 

 

QUATRIÈME LEÇON

 

VOIX OFF: 28 février 1940

 

Tous sur la scène sauf L.J., qui est assis au premier rang, face à Claudia.

 

(Claudia à Octave, assez fort.)

 

DONE ELVIRE

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême...

 

L.J.

Prends ton temps. Il faut que ce soit une chose qui te touche, non pas intellectuel

lement, mais presque physiquement.

Elle est persuadée que cet homme qu'elle n'a pas cessé d'aimer, qu'elle aime autrement, brûlera au feu de l'enfer, et cela la bouleverse.

« Je vous ai aimé» - Je m'en rends compte maintenant.

(Claudia à Octave, plus doucement.)

 

DONE ELVIRE

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême.

 

L.J. (se lève brusquement puis très près d'elle, au pied de la scène, fait comme s'il la dirigeait.) Il y a une chose qui manque: c'est le souvenir. Tu comprends?

 

(Claudia, lentement, au public.)

 

DONE ELVIRE

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été si cher que vous, j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous.

 

L.J.

« Je vous ai aimé » il faut que ça déferle, alors que tu fais un raisonnement logique. J'ai tout fait pour vous, je ne vous demande qu'une chose, c'est de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous…

 

(Claudia, passionnément, à L.J)

 

DONE ELVIRE

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été si cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous, et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes, et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

 

L.J. (il remonte dans la salle.)

Ça finit là. Et elle lui dit très gentiment: Je m'en vais maintenant. Je ne vais pas vous importuner plus longtemps. Il faut que ça arrive jusqu'au bout: « Je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher. » Et, la gorge un peu serrée: « Je m'en vais maintenant. » Madame, dit Dom Juan qui est un peu "cochon", je vous en prie, demeurez. Vous me ferez plaisir. - Non, non, vous dis-je.

 

(Claudia, près d'Octave.)

 

DONE ELVIRE

Je m'en vais, après ce discours, et voilà tout ce que j'avais à vous dire.

DOM JUAN

Madame, il est tard, demeurez ici: on vous y logera le mieux qu'on pourra.

DONE ELVIRE

Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.

DOM JUAN

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

DONE ELVIRE

Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.

 

(Elle marque un long temps avant: « Et songez ».)

 

L.J.

N'arrête pas.

 

CLAUDIA

Y arriverai-je, ou n'y arriverai-je pas?

 

L.J.

C'est ton sentiment qui n'y est pas encore. Moi, ce que je voudrais là-dedans...

 

CLAUDIA (pour elle-même.)

Je suis mieux, mais ce n'est pas assez.

 

L.J.

Tu es mieux. Mais attention. Il faut être émue quand on pense un texte, quand on cherche un personnage.

 

CLAUDIA

J'ai peur de ne pas être touchée par le personnage lui-même, par ce qu'il éprouve, c'est tellement loin de moi.

 

L.J. (il redescend vers l'avant-scène, puis il y monte.)

 

 

 

 

Tous les sentiments sont les mêmes. Ne te dis jamais de choses comme celle-là. Si l'idée de l'enfer ne te touche pas, qu'est-ce que ça peut faire? Ce sont des sentiments que tu peux très bien transposer. Imagine un autre danger: un voyage dangereux, une expérience mortelle. Et tu viens voir cet homme: Écoutez, je ne viens pas ici pour... Si les larmes ne peuvent pas vous toucher, je vous en supplie par tout ce qui est capable de vous toucher. Pour arriver à cela, il faut que le sentiment soit plus net. Tu ne l'as pas tout à fait atteint encore, mais la technique n'est pas mal. C'est la première fois que j'entends ce morceau, ou à peu près. D'habitude on en fait une récitation pour la fête de Jeanne d'Arc ou pour la distribution des prix.

 

(Il s'assied sur l'une des chaises de la scène et feuillette le texte de Dom Juan. Le cours est fini. Octave et Léon descendent de scène et mettent leurs manteaux.)

 

CLAUDIA (elle descend, et rejoint Léon pour mettre son manteau.)

Je commence à le sentir; ce n'est pas encore ça; je n'y arriverai pas tout de suite. Ça vient petit à petit chez moi.

 

L.J.

Il faut que dans huit jours d'ici tu me donnes ce morceau. C'est le propre du comédien d'atteindre à un sentiment rapidement.

 

LÉON (embrassant Claudia.) C'est beaucoup, beaucoup, beaucoup mieux.

 

L.J. (de sa chaise.)

Elle est plus maîtresse du morceau. Tu as un contrôle de ce que tu fais, mais ce contrôle n'est pas encore suffisant...

 

CLAUDIA (s'apprêtant à sortir par le fond de la salle.)

J'ai trop de contrôle et pas assez de sentiment. Je n'ai pas encore atteint... enfin je suis sur la voie.

 

L.J. (il arrête par son discours le mouvement de sortie des élèves, qui reviennent peu à peu vers la scène.)

Elle ne pleure pas quand elle dit qu'elle pleure. C'est après qu'elle pleure, c'est ce

qui est étonnant. Quand un comédien dit qu'il pleure, il ne faut pas qu'il le fasse, ce serait trop simple.

Mais tu sens encore que tu mets des points? Il n'y a que deux ou trois endroits

où le morceau accroche. « Je vous ai aimé... » là tu peux y aller. Qu'on entende bien que c'est tout le passé qu'il y a eu entre eux; ça a été le premier appel de l'amour chez Elvire; elle en a été emplie, et brusquement, tout cet amour qui est monté en elle, par un phénomène de chimie céleste, a été transformé en amour de Dieu. Elle revient lui dire: « Je vous ai aimé... » Le morceau s'accroche là-dessus, ce souvenir qui est là: Mon Dieu! comme je vous ai aimé, et ça continue.

Qu'on sente bien à la fin la façon dont elle se défie de Dom Juan. Elle n'a pas peur, c'est quelqu'un qui a été touché par la grâce; elle est sûre d 'elle. Elle a une politesse qui montre qu'elle n'est pas dupe de ce que Dom Juan vient de dire:

Non, ne me retenez pas davantage... Je ne céderai pas. Elle est ferme, elle est sûre d'elle: je ne suis pas venue ici pour recommencer. Il y a ce sentiment-là dès le début. Il y a ce sentiment de fermeté dans son attitude, dans sa démarche: Ce n'est plus cette Done Elvire... Vous me voyez bien différente de ce que vous m'avez vue ce matin. Explique-lui bien; éclaircis la situation.

 

(Claudia, fascinée, remonte doucement sur la scène.)

 

Rends-toi compte de l'état dans lequel elle est; elle vient de loin; elle a voyagé dans un carrosse pendant longtemps pour venir à lui. Elle a eu brusquement cette visitation, cette grâce, et il n'y a qu'une chose qui l'a touchée, c'est l'idée du salut de Dom Juan, la peur de sa damnation. Alors elle est partie tout de suite, de nuit, n'importe comment, dans une toilette qui n'est pas de circonstance, et, pendant tout le trajet, elle pense à ce qu'elle va lui dire. Elle sait bien ce qu'elle va lui dire. Elle a hâte de le voir. Elle arrive dans le palais, elle écarte les gens: « Ne soyez point surpris, Dom Juan... Je vous ai aimé... »

 

C'est la délivrance de ce long moment, de ce qu'elle a éprouvé pendant ce long trajet avant d'arriver à lui. Elle a couru, elle s'est hâtée, aussi quand elle le voit, tout cela coule naturellement, tout son discours est prêt, il jaillit.

 

Ce n'est pas une de ces visites où on se dit: comment vais-je commencer; vais-je le prendre par la douceur, ou bien... et est-ce que je ne risque pas... Elle est portée par ce qu'elle a à dire. C'est pourquoi c'est une annonciation.

 

C'est quelqu'un qui vient délivrer un message malgré lui, et c'est ce qu'il faut qu'on voie quand tu entres.

 

( Il prend le livre à témoin.)

 

NOIR

 

 

 

 

 

 

CINQUIÈME LEÇON

 

VOIX OFF: 18 mai 1940

 

Claudia va et vient sur la scène. Octave et Léon assis au premier rang L.J. dans le rang central.

 

CLAUDIA

J'y ai beaucoup pensé depuis que je l'ai travaillé; j'ai essayé de faire tout ce que

 

 

 

vous m'aviez demandé, je ne sais pas ce que ça donnait, mais j'y étais, chaque chose que j'ai dite, je l'ai sentie.

 

L.J.

Seulement, le morceau est un peu raisonné malgré tout.

 

CLAUDIA

Maintenant, cependant, je...

 

L.J.

Il faut que le sentiment t'oblige à dire le texte. C'est cela l'art du comédien. Pour un

morceau comme celui-ci, si la diction engendre le sentiment, pour le spectateur et

l'acteur, c'est bien, mais je crois que c'est le sentiment dans lequel l'actrice se trouve qui doit lui faire dire ces phrases.

 

CLAUDIA

Je suis cependant rentrée «comme ça ». (Geste des mains, comme une apparition.)

 

L.J. (il se lève et monte sur la scène.)

Ce n'était pas mal, cependant c'était un peu pressé. C'est pourquoi je voudrais que tu reprennes ce début. Je suis sûr de ce que j'avance avec ce morceau. Ce qui caractérise un texte, et en particulier une longue tirade comme celle-là, c'est son mouvement. Le véritable mouvement, c'est le sentiment qui te le donnera, quand tu entres, c'est trop pressé.

 

(Il joue Elvire.)

 

C'est une femme qui est arrivée à bride abattue. Tu cours chez ton amant et, au moment d'entrer dans la maison, tu reprends ta respiration. Elle a quelque chose de somnambulique et de calme dans la marche. Cette femme qui s'est hâtée, qui était pressée, est tout à coup dans un état de calme et de douceur extraordinaire. Il faut ce sentiment-là pour commencer, sans ça tu ne le diras pas bien. Tu argumentes, tu raisonnes; mais il n'y a pas besoin de logique dans ce texte. Ce qu'il faut, c'est qu'il soit délivré avec cette aisance qui vient du cœur. Je trouve que c'est la tirade la plus extraordinaire du théâtre classique.

 

CLAUDIA

Est-ce que dans tout le morceau, et surtout à la fin, on a senti l'amour que j'avais eu pour Dom Juan et qui restait une tendresse? Vous m'aviez reproché que c'était trop froid.

 

L.J. (furieux de l'interruption.)

C'est une façon de m'exprimer. Je ne lui demande rien à ce morceau, je demande que l'actrice me le donne à cette altitude, dans la tendresse, dans le rayonnement,

 

 

dans ce sens où je dis que Dom Juan est un miracle, un miracle du Moyen Âge, une pièce qui n'est ni religieuse, ni antireligieuse, mais qui est baignée tout entière de la préoccupation de Dieu. C'est cela Dom Juan. Ce n'est pas un coureur de filles. Le problème n'est pas là. (Iong silence) Le début de ta scène est bien, mais on ne sent pas l'oubli, le pardon des injures: cela commence par le pardon, I'oubli des injures, la première vertu du chrétien.

 

(Très doucement, il la pousse vers le côté cour, lui indiquant qu'elle doit faire son entrée et fait signe aux deux garçons qui veulent monter sur la scène de rester à leur place. Déception des deux garçons. Il se poste contre le rideau de fer et attend Claudia.)

 

L.J.

Elvire est bonne, elle est tendre.

 

(Claudia ôte ses souliers et les dépose au bord de la scène. Elle entre en glissant doucement sur ses bas, les bras tendus.)

 

L.J.

C'est mieux, tu sens que c'est mieux?

 

CLAUDIA (s'arrêtant.)

Je le fais encore sur la pointe des pieds.

 

L.J. (toujours contre le rideau de fer, très doucement, inspiré.)

C'est quelqu'un qui a renoncé à tout, par conséquent il y a un détachement au début qui est extraordinaire. C'est quelqu'un qui descend du ciel par des moyens surnaturels ou qui s'avance sur l'eau. Dans la vie de Dom Juan où elle apparaît tout à coup, c'est un avis du ciel, et on entend soudain ce solo de flûte avec des sanglots. C'est une scène qui doit soulever la salle.

Cette femme qui, au premier acte, avait une hauteur, une violence extraordinaires, revient tout à coup au moment où la pièce s'obscurcit et devient douteuse, où l'action se peuple de signes, et elle vient dire cette complainte de tendresse, ce solo de suavité. Tu vois le contraste.

 

CLAUDIA

Je voudrais y arriver.

 

L.J. (avec une passion contenue.)

C'est un état intérieur. Dans beaucoup de religions, pour exercer les gens à un certain état, on les fait jeûner, c'est-à-dire qu'ils doivent éviter les impuretés de ceci ou de cela. L'acteur est exactement dans les mêmes conditions. Pour obtenir un certain état psychique, il lui faut se conformer à une certaine existence, soumettre même son corps à une préparation.

 

CLAUDIA

 

 

 

 

Je ne vais plus manger.

 

L.J. (il s'approche lentement sur le bord de la scène et parle avec le même ton.)

Tu peux très bien jouer Elvire l'estomac plein, si, à un moment donné, par n'importe quel procédé, tu obtiens cet état de viduité qui fait que tu puisses dire ce texte. Que ce soit par le jeûne ou autre chose.

 

OCTAVE (depuis le premier rang, assis.)

Par l'alcool.

 

L.J.

Tu ne seras pas visité par des choses comme celles-là avec l'alcool.

Ce qu'il faut, c'est obtenir en toi cet état de sensibilité où tu peux éprouver ce qu'éprouvent les autres, cette photographie de la sensation des autres que tu peux faire sur toi.

Va dans une église où tu vois des gens qui ont jeûné pendant un certain temps, qui ont un certain état de rayonnement physique, qui sont privés de tout contact impur, des gens qui sont dans un état de transparence qui leur donne une autre couleur d'yeux, une certaine fixité; si tu arrives à éprouver physiquement cet état dans lequel ils sont, tu as la clef d'un sentiment.

Marie Dorval, quand elle jouait Marie-Jeanne ou la Femme du peuple, essayait de se mettre dans le sentiment du personnage. Regarde la petite fille qui fait sa première communion et qui la fait bien... ça ne t'empêche pas ensuite d'exécuter Elvire dans d'autres conditions physiques, d'avoir mal à la tête ou d'avoir trop mangé, mais tu as la clef de l'état physique dans lequel il faut être pour la jouer.

Alors que ce qui préoccupe les actrices, d'habitude, c'est de prendre Elvire et d'y faire passer toute une série de sentiments qui constituent leur arsenal personnel. On ne joue plus le rôle, on se joue soi-même dans le rôle.

 

( Il descend de la scène, prend son journal posé sur un des fauteuils. Octave et Léon se précipitent pour lui tendre son chapeau, qu'il met. Claudia descend vivement de la scène et retarde un instant son départ.)

 

CLAUDIA

Si on pouvait y arriver...

 

L.J. (il les regarde tous les trois.)

Être acteur demande du temps, demande une expérience de la vie et des choses; c'est pour apprendre cela que vous êtes ici.

 

(Un temps. L. J. sort de la salle. Léon et Octave saluent Claudia. Elle reste seule. La lumière diminue sur la scène. Claudia s'y hasarde, répète la scène d 'Elvire pour elle-même dans la pénombre; elle s'interrompt parfois, reprend certains passages.)

 

 

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les dérèglements de votre vie, et ce même Ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde, je suis revenue, grâce au Ciel, dé toutes mes folles pensées, ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite j'aurais une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du Ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Dom Juan, accordez- moi, pour dernière faveur, cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes; et si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.

 

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été si cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes; et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

 

(Elle prend ses souliers à la main, et sort par une petite porte au bas du rideau de fer. Faible clarté de l'autre côté du rideau, bruit d'une radio lointaine qui diffuse un discours nazi. La porte du rideau de fer se referme, interrompant la clarté et le bruit.)

 

 

 

SIXIÈME LEÇON

 

 

VOIX OFF: 10 septembre 1940

 

Tous en scène, en manteau. Le désarroi règne parmi les élèves. Octave déambule en fumant. Claudia est de dos, abattue. Léon est silencieux contre le rideau de fer. L.J. assis sur une chaise, le manteau sur les épaules.

 

(Ils ont donné toute la scène.)

 

CLAUDIA (elle se retourne, en larmes)

Je n'ai pas trouvé ce que j'avais fait dedans. Je ne le retrouve pas. Quand je l'avais

donné une fois à l'examen de mai, quand j'étais entrée je pouvais aller jusqu'au

bout. J'aurais pu en raconter comme ça pendant des heures. Et quand j'essaie de

le redonner, je ne le retrouve plus. D'ailleurs, je ne retrouve rien dans aucune de

mes scènes en ce moment.

 

L.J. (il fait ce long discours assis. Il parle de plus en plus fort. A la fin, terrible.)

 

Tu dois le retrouver ou alors tu n'es pas une comédienne, tu es une tricheuse. Personne ne te le donnera que toi-même. Elvire est dans un état qui est si fort intérieurement, c'est si plein d'amour intérieurement qu'elle est quasiment inconsciente de ce qu'elle dit. C'est une somnambule qui entre. Or ta marche d'entrée est une marche consciente déjà, on sent que tu entres volontairement. Tout ce que tu dis là-dedans est conscient d'un bout à l'autre. Tu donnes l'inverse de ce qu'est le morceau, c'est-à-dire une conscience constante, une politesse mondaine, avec l'accentuation de certains mots. Ça fait discours du directeur de conscience à sa pénitente, alors que le morceau est le contraire: ce morceau est étonnant, stupéfiant parce que cette femme se met tout à coup à parler sur un ton, avec une éloquence, dans un style ravissant qui jaillit d'elle inconsciemment. Tu nous donnes, toi, l'impression d'expliquer ce que tu dis, de le détailler. La marche d'entrée: c'est quelqu'un qui entre dans un état d'égarement total. C'est l'égarement de Lady Macbeth.

Toi, tu sais ce que tu vas dire tout le temps. Tu n'es pas arrivée à cet état de congestion intérieure, de congestion de sentiments, de sensations, tu n'es pas arrivée à cet état qui te donnera l'égarement, l'inconscience de ce que tu dis, qui par conséquent te donnera cet état céleste dont je te parlais tout à l'heure, ce ton prophétique qui est stupéfiant. C'est ce que tu n'as pas là-dedans. Même tes gestes sont les gestes que tu fais quand tu veux les faire. Quand tu fais un geste ton corps suit le geste, c'est tout toi qui participe à ce geste, alors que les gestes d'Elvire sont des gestes inconscients, ce sont des gestes d'extatique, c'est quelqu'un qui est dans un état d'extase. Il y a, dans le personnage, une fixité intérieure qui lui donne un côté hagard et extatique, alors que chez toi il y a une

 

inclinaison de la tête voulue. Cela se trahit continuellement dans la diction. Il n'y a pas une accentuation dans tout ce que tu dis; ça sort rond, ça sort creux aussi, c'est un débit monotone. Tu as dit: «ma retraite / est / résolue » en trois temps. « Au plus grand de tous les malheurs », « Ce me sera une joie incroyable », ce qui prouve que tu n'es pas dans l'état physique du personnage. Alors tu cherches à le remplacer avec des gestes, avec le texte. Et surtout tu parles à Dom Juan. C'est une femme, à ce moment-là, qui parle devant elle (donc complètement au public). Elle entre, elle lui dit: Ne soyez pas surpris, Dom Juan... j'ai quelque chose à vous dire... Elle a les yeux baissés, presque. Quand on a couru pour venir dire quelque chose de très important, on ferme les volets de ses yeux pour rester seul avec ses pensées, avec ce qu'on a à dire. Elle lui dit: Ne soyez pas surpris de ceci, ne soyez pas étonné de cela, et ça part, face au public.

« Rien au monde ne m'a été si cher que vous »: quand tu dis ça, tu le dis avec une conscience, avec un sens de ce que tu dis qui est le contraire du morceau. La femme qui dit ça ne s'entend pas, c'est de l'égarement absolu, elle ne s'entend pas, il ne faut pas que la comédienne s'entende dire ça. Si tu te reposes sur le texte, si tu veux nous l'expliquer, tu trouves dans le texte des moyens d'émotion personnelle, et le texte est perdu. Ce serait une langue inconnue que tu dirais, ça vaudrait mieux.

« Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflus », c'était mondain, gracieux, ce que tu as fait là-dessus. Le miracle de cette scène est dans l'inconscience et il faut que le public se rende compte que cette femme est dans un état de transe, d'extase.

 

CLAUDIA (elle ôte son manteau, puis, avec un courage confiant, s'approche de lui)

J'espère le retrouver. Quand je suis rentrée, je savais que je n'étais pas au niveau.

 

 L.J. (très calme. Après un long temps, il sort une cigarette qu'il oubliera d'allumer.)

C'est l'entrée en scène du personnage, c'est toujours la même histoire.

 

CLAUDIA

Si c'est ça, ça marche, si ce n'est pas ça...

 

L.J.

Tu ne peux pas te rattraper là-dedans, ce n'est pas possible.

 

CLAUDIA

Ça vient de ce que je n'étais pas au diapason.

 

L.J. (il se rend du jardin à la cour sans quitter la scène.)

C'est ce qu'il faut trouver: l'entrée en scène. C'est le contraire de l'euphorie, une scène comme celle-là, ça relève plutôt du fakir. La scène est étonnante, stupéfiante par ce caractère de somnambulisme, d'égarement dans lequel est cette femme, et même si on n'est pas religieux, on doit en être frappé. C'est un texte d'une pureté extraordinaire, qui a une suavité étonnante. Au bout d'un certain temps ça sent l'encens.

 

 

 

 

(Sur un ton prophétique.)

 

Il faut avoir, dans ce morceau, ce sentiment que donnent les gens qui parlent sous un impérieux besoin de parler et d'arriver au bout de leur message. Quand Elvire a fini de parler, il faut qu’on sente qu’elle a fini de parler, qu’elle n’a plus rien à dire. Elle est venue là comme un messager divin. C'est une apparition, une annonciation qui arrive, brusquement, avec l'éclat que donne l'apparition. C'est une apparition céleste comme en songe: la nue éclate, on voit tout à coup l'apparition et puis elle parle, et quand c'est fini, c'est fini. C'est quelque chose de soudain et qui disparaît. Dans la scène d'Elvire, la difficulté est qu'il n'y a pas de moyens artificiels, il n'y a pas de machinerie, c'est l'actrice elle-même qui doit donner ce caractère étonnant, soudain et merveilleux.

 

NOIR

 

 

 

SEPTIÈME LEÇON

 

VOIX OFF: 21 septembre 1940

 

L.J., en manteau et chapeau, assis au premier rang, fume. Il regarde silencieux la scène d'Elvire qui est donnée tout entière. Les trois élèves jouent avec passion. Claudia fait son entrée pieds nus. Léon, en Sganarelle, pleure et tombe à genoux. Octave, en Dom Juan, se défend de l'émotion que lui cause Elvire.

 

RAGOTIN ( joué par Léon.) Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.

 

DOM JUAN Que pourrait-ce être?

 

SGANARELLE Il faut voir.

 

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisait des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

 

DOM JUAN, à Sganarelle Tu pleures, je pense.

 

SGANARELLE Pardonnez-moi.

 

DONE ELVIRE

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d’un avis du Ciel, et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les dérèglements de votre vie, et ce même Ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver et de vous dire de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête dé tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde; je suis revenue, grâce au Ciel, de toutes mes folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurais une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du Ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Dom Juan, accordez moi, pour dernière faveur, cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes, et si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vol~s voir condamner à des supplices éternels.

 

SGANARELLE Pauvre femme!

 

DONE ELVIRE

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été si cher que vous; j’ oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes; et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

 

SGANARELLE

Cœur de tigre!

 

DONE ELVIRE

Je m'en vais, après ce discours, et voilà tout ce que j'avais à vous dire.

 

DOM JUAN

Madame, il est tard, demeurez ici: on vous y logera le mieux qu'on pourra

 

 

 

DONE ELVIRE Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage.

 

DOM JUAN

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

 

DONE ELVIRE

Non, vous dis-je, ne perdons point de temps en discours superflu. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.

 

( La scène est finie. Claudia atteint le côté cour, se délivre de son rôle et remet ses souliers . Octave et Léon descendent et s'en vont. Claudia attend sur le scène. L.J. Ie rejoint, se place tout près d'elle le dos au public et fume.)

 

L.J.

C’est bien, c’est bien. C’est bien supérieur à ce que tu as fait l’autre fois. Je trouve que tu as fait sur l’autre fois de très gros progrès, en particulier tout ce que tu as enlevé dans : “ Je vous ai aimé ”. Quand tu dis sans émotion : “ Je vous le demande avec larmes ” c’est infiniment plus émouvant.

 

CLAUDIA

J’ai envie de pleurer maintenant.

 

(Elle se retourne et on voit l’étoile juive dessinée à la craie sur son épaule droite. L.J. ne la voit pas. )

 

L.J.

Tu vois si c’est difficile.

( Le noir se fait cependant que L.J. et Claudia se séparent et s’éloignent chacun de son coté. )

 

VOIX OFF

Claudia obtint le premier prix de comédie et de tragédie au concours de sortie qui suivit. Elle fut dénoncée comme juive. L’accès à la scène lui fut interdit. Louis Jouvet partit pour son exil volontaire qui dura toute la guerre.

 

FIN

 

Texte du spectacle conçu par B. Jaques.

 


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