Howard Barker
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DE LA NECESSITE DE LA PROSTITUTION
DANS LES SOCIETES EVOLUÉES

La vieille femme, la jeune femme, le jeune homme



Une vieille femme sur une chaise. une jeune femme en train de s'habiller.

LA VIEILLE FEMME
. Je pensais, en me faufilant à travers les bouts de verre brisé, dans les maisons des riches, comme c'est simple... ! En fouillant dans les feux de joie où leurs lettres brûlaient, en secouant leur linge de corps au bout d'un bâton, tellement simple, je pensais, pourquoi cela n'est-il jamais arrivé plus tôt... ! Et rester, comme cela, sous la fine pluie des documents en flamme qui s'échappaient du bureau de police, comme c'est clair, net, vite fait...! Et puis j'ai vu nos hommes qui sortaient à la hâte par la porte de derrière, luttant avec leurs boîtes en carton pour sauver des flammes les documents, et l'idée m'est venue, quelque part: peut-être pas si vite fait que cela, après tout...

LA JEUNE FEMME. Ne me parle pas de ce que je n'ai jamais vécu.

LA VIEILLE FEMME. Il faut que j'en parle ! Pourquoi ne veux-tu pas le savoir ?

LA JEUNE FEMME. Dans tous les livres la même rengaine, dans tous les films la même rengaine.

LA VIEILLE FEMME. C'est notre devoir d'en parler !

LA JEUNE FEMME. Les héros, les héroines, les écharpes rouges, les fusils qu'on agite en I'air.

LA VIEILLE FEMME. C'était comme ça !

LA JEUNE FEMME. L'ouvrier au visage noirci, sourire jusqu'aux oreilles, et il n'en finit pas de sourire.

LA VIEILLE FEMME. Et toi, qui tires sur tes bas, qui réajustes la couture, avec tes talons, tu ne peux pas t’asseoir sans tendre ta jambe jusqu'à la pointe du talon.

LA JEUNE FEMME. Je ne vous demande pas d'admirer mes jambes. Le parti exécutif s'en charge.

LA VIEILLE FEMME. Toi, tu traverserais la moitié de l'Europe pour un sous-vêtement.

LA JEUNE FEMME
. Au lit, les chefs du parti se plaignent si mes vêtements sont passés de mode. Ils disent: est-ce que je ne mérite pas la pute la mieux habillée ? Ne suis-je pas un fils du peuple ? Tu verrais ça ! lls parlent de cinquante années de lutte, et, le nez contre mon ventre, ils murmurent que ma culotte rachète tous les sacrifices...(Un temps.) Ou quelque chose comme ça — j'ai fait des études, je rends ça plus drôle.

LA VIEILLE FEMME. Nous étions heureux, plus heureux que vous...

LA JEUNE FEMME. Non, je suis plus heureuse parce que je ne crois pas.

LA VIEILLE FEMME. Mais croire, c'est le bonheur !

LA JEUNE FEMME. Vous devez justifier votre vie. Votre terrible vie.

LA VIEILLE FEMME. Des erreurs ont été commises ...

LA JEUNE FEMME. Des fautes.

LA VIEILLE FEMME.(Un temps.) Vous appelez ça des fautes, moi je...

LA JEUNE FEMME. Le mot est faute. Faute, c'est le mot. (Un temps.) Désolée. (Un temps.) Crier sur une vieille femme. Désolée. Les jeunes sont infâmes. Mais j'ai vu le Secrétaire Général à la télé et il a dit: "C'est la marque de notre grandeur que nous nous excusions auprès du peuple. Voici nos fautes, c'est au peuple de juger." Quelles fautes aussi ! Plus la faute est grande, plus il nous faut pardonner. Excellent. Parfois je crois entendre les esprits de ceux qu'on a exécutés s'assembler autour de mon lit et me chuchoter, alors que je fornique: comme tes fautes sont infimes, tes petites fautes laissent à peine une tache ! ( Un temps.) .En plus, naturellement, je suis jalouse de vous. Jalouse de vos passions. Mais je vous hais d'être encore en vie. Vous auriez dû périr avec les autres. En changeant de bord sans cesse, vous avez évité la balle. Vous vous vautrez dans la faute.


LA VIEILLE FEMME. L'Histoire avance non pas, comme je l'ai cru à votre âge, en ligne droite, mais selon des ...

LA JEUNE FEMME. Des zigzags comme la couture d'un bas qui tombe. (Un temps.) Je dîne avec un diplomate étranger. Moi, fille de la révolution, je prête mon corps aux fils de la corruption. Il sera à moitié ivre en rentrant du casino: il est possible qu'il ne puisse pas pénétrer. Ainsi notre pureté serait encore préservée. J'aurais pu être directeur d'entreprise; mais j'ai vu les putes qui attendaient les étrangers, et ma pitié a volé vers elles, et j'ai voulu connaître leur bonheur...

LA VIEILLE FEMME. Leur bonheur... ?

LA JEUNE FEMME
. J'imagine que c'est du bonheur. Si ce n'était pas du bonheur, pourquoi les filles d'une société libre devraient-elles se soumettre ? C'est du bonheur, ou bien il y a une faute quelque part.

LA VIEILLE FEMME. Je ne sais pas...

LA JEUNE FEMME. Vous ne savez pas ... (Elle finit de s'habiller) Comme je suis belle. Mes dents. Ma peau. La révolution a fabriqué des filles parfaites.

(Elle sort. La vieille femme reste immobile, le regard fixe. Un jeune homme entre.)

LE JEUNE HOMME. Magda est ici ? Etes-vous ... Magda est ici ? Partie au bordel ? Pourquoi êtes vous...

LA VIEILLE FEMME. Elle m'a fait mal...

LE JEUNE HOMME. Oui, c'est une salope, avec une langue à ... enfin, elle a une langue à emporter un homme jusqu'à l'extase et à cingler une femme jusqu'à la honte. Effectivement. J'admire Magda, j'aime Magda, mais c'est une salope.

LA VIEILLE FEMME. On ne me ...

LE JEUNE HOMME. Non ...

LA VIEILLE FEMME. Fera pas ...

LE JEUNE HOMME. Les jeunes sont infâmes, nous sommes tellement infâmes !

LA VIEILLE FEMME. Demander pardon pour ma vie !

LE JEUNE HOMME
. En effet !

LA VIEILLE FEMME. Non !

LE JEUNE HOMME. L'Histoire n'avance pas en ligne droite, mais selon ...

LA VIEILLE FEMME. Qui vous a dit cela ?

LE JEUNE HOMME. Eh bien ...

LA VIEILLE FEMME. Qui vous a dit cela ?

LE JEUNE HOMME. Tout le monde sait que ...

LA VIEILLE FEMME. Tout le monde ?

LE JEUNE HOMME. C'est dans tous les manuels scolaires. Prenez un cognac et ...

LA VIEILLE FEMME. Non !

LE JEUNE HOMME. D'accord, ne prenez pas de cognac. Je n'avais pas l'intention de rester de toute façon.

LA VIEILLE FEMME. Comment peut-elle ... comment peut-elle choisir de ...

LE JEUNE HOMME. C'est du travail honnête ...

LA VIEILLE FEMME. Ni du travail, ni honnête ...

LE JEUNE HOMME. C'est du travail. Un service contre une récompense. Ça, c'est du travail.

LA VIEILLE FEMME. Mais le corps ... ! Comme j'aurais voulu lui dire, sauf qu'elle me fait peur, comme j'aurais voulu dire — le corps !

LE JEUNE HOMME. L'ouvrier aussi a un corps.

LA VIEILLE FEMME. Oui, mais l'acte d'amour ! (Elle le fixe du regard). Je crois que c'est à moitié par amour que je suis allée au front. Je crois que j'ai lancé des grenades au nom d'un
vrai désir. Une fois, habitée par ce désir, j'ai tranché la gorge d'un policier qui, peut-être, l'éprouvait encore plus que moi ...

LE JEUNE HOMME. Elle connaît ce désir. Quand elle fait ça avec moi, alors, c'est du désir. Vous faites de son fondement un Saint-Sacrement, comme font ses clients. Est-ce ainsi que raisonne le parti ?

LA VIEILLE FEMME. Vous n'avez pas d'âme.

LE JEUNE HOMME. J'ai une âme !

LA VIEILLE FEMME. Alors vous tuez l'amour !

LE JEUNE HOMME
. Nous tuons l’amour ? (Un temps.) Vous, avec vos éliminations et vos liquidations, vos rationalisations et vos proscriptions, vos prohibitions, vos révocations, vous plongez un couteau dans le passé, vous mettez en pièces toute mystique, vous tailladez l'inconciliable et vous étranglez l'incompréhensible, vous massacrez l'inutile, vous étouffez et le préjugé, et le conceptuel, vous arrachez 1'idéal et 1'imaginaire, vous réduisez dans le feu toute dissonance, et vous dites que vous l'avez fait au nom du désir, vous parlez d'âme et d'amour — le comble du mysticisme — A la cave, l'antique salope, et une balle dans la nuque ...! (Un gouffre de silence les sépare). Pardonnez-moi, vous avez insulté ma petite amie. Ou il m'a semblé, en tout cas. (Un temps.). Pardonnez-moi. Les jeunes sont infâmes. (Il hésite, sort. La vieille femme reste immobile. Enfin elle se lève, se penche et ramasse les vêtements abandonnés par la jeune fille. Elle les secoue et les met sur des cintres.)

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